‹ Sous les murs de BagdadChapitre 22 sur 40 · IX

IX

SELON LES VŒUX DE WILLIAMS

Williams descendit dans le jardin de l’hôtel, mais, au lieu de gagner la porte de la grille, sur la rue principale, déserte, il est vrai, à cause de la lourde chaleur de midi, il se rendit vers la petite sortie qui donnait sur une ruelle.

--Lucien Lemans va peut-être venir nous demander...

--Tant pis... Il fera connaissance avec Mlle Christian.

Et Williams se mit à rire.

--Accompagne-moi, veux-tu?

--Où allons-nous?

--Pas très loin.

Puisque Williams ne tenait pas à parler, ce n’était pas la peine de l’interroger. Rapidement, par des avenues qu’il connaissait déjà, Williams se rendit dans les quartiers marchands du centre, au Métropol Hôtel où il demanda à être conduit auprès de M. de Prénonne. Un Arabe qui sommeillait au haut d’un escalier se leva, tendit la main pour le «backchich», l’éternel pourboire de l’Orient, accepta la monnaie, mais ne put nous renseigner.

Au deuxième étage, un indigène nous indiqua la chambre nº 12. Nous y allâmes, et nul ne s’opposa à notre passage, tant est grande l’indifférence de ces gens que l’on rencontre dans les couloirs et qui, assis à la turque, se tiennent immobiles contre les murs.

Williams frappa à la porte indiquée, tourna un loquet, et nous nous trouvâmes en présence d’un homme habillé de blanc, l’air plus colonial que tous les colons de Port-Saïd, et qui écrivait devant une table. En nous apercevant, il parut un peu embarrassé et, d’une façon trop brusque, étendit un buvard sur le travail qu’il venait de terminer, puis:

--Que me vaut, messieurs, l’honneur de votre visite?

--Je voulais, déclara Williams aussitôt, sans autre avertissement, comme vous ne l’ignorez pas, voir surtout ce qui se passait en Égypte. Or, on ne nous le permet pas. On n’a pas tort, du reste. Un pays qui va se soulever, n’est-ce pas? il vaut mieux que cela ne se sache pas trop vite... Nous allons donc repartir, mais, avant, nous essayerons d’aller jusqu’au Caire, une toute petite excursion.

--Tous les deux? interrogea M. de Prénonne que je n’aurais pas reconnu sur-le-champ si je n’avais été averti que nous allions nous trouver en face de lui.

--Nous serons trois, rectifia Williams.

--Vous emmenez Mlle Christiane Dallène! Oh! je vous l’abandonne de grand cœur.

--Alors nous serons quatre, observa mon ami.

--Comment donc?

Prénonne, tout en parlant, remuait des livres sur sa table; il les déplaçait, les rangeait, les soulevait un moment comme pour les examiner de plus près, puis les reposait négligemment sur les écritures qu’il achevait quand nous étions entrés et qu’il avait déjà couvertes avec une feuille de buvard.

--Quatre! remarquait M. de Prénonne, mais c’est une petite expédition qui se constitue.

--Bien modeste, il est vrai, reconnut Williams, mais, comme nous sommes tous d’accord, nous ferons bonne besogne.

Prénonne salua d’une inclinaison de tête cette réponse assez désobligeante.

--Et quel est ce quatrième personnage qui se joint à vous?

--Un homme très expert aux choses orientales, très précieux par conséquent pour nous...

--Comment se nomme-t-il?

--Lucien Lemans.

--Eh bien, puissiez-vous réussir.

--Nous vous en remercions.

Des souhaits d’une bonhomie apparente s’échangeaient.

--Mes compliments à Mlle Christiane Dallène. Elle vous rendra de grands services.

--Elle est très habile, en effet. Je n’en connais pas de meilleure pour aider ses amis à descendre de nuit, à l’aide d’une corde, le long d’un bateau que l’on a mis en quarantaine, et au nez de tous les surveillants.

Prénonne ne répondit pas, mais ses yeux trop étroits, enfoncés dans son visage en pointe, exprimaient une colère longtemps contenue.

--Et le soir, elle peut faire illusion dans son travesti.

Williams se retirait lorsque Prénonne, très blanc, tout d’un coup, comme le jour où il se laissait envahir par rage soudaine, devant le cargo japonais, sur le quai de Marseille, se leva et, d’un geste qu’il voulait large et noble, mais qui était tout simplement déclamatoire:

--Tout cela est bel et bon, messieurs, mais ce Français dont vous parlez, ne serait-ce pas celui que l’on a débarqué ces jours-ci de l’Oregon?

--Je vois avec plaisir que vous êtes toujours bien renseigné.

--Et ce monsieur n’est-il pas l’ami du véritable Christian Dallène? Ne devait-il pas, au dernier moment, remplacer son ami empêché?

--Je constate, interrompit Williams, que M. de Henne... je voulais dire: votre service de renseignements est toujours aussi bien fait...

--Cela suffit.

--Toujours aussi bien fait, répéta Williams, mais avec les erreurs inévitables en aussi délicates matières... Lucien Lemans ne devait pas prendre la place de Christian, puisque la sœur de Christian, Mlle Christiane, l’avait déjà acceptée.

--Ne revenons pas là-dessus... Je tenais à vous avertir, monsieur Lecharier, que M. Lemans, dont vous disposez à la légère, viendra avec moi jusqu’à Mossoul.

--J’ignorais cette particularité, monsieur.

--C’est pourquoi, repartit M. de Prénonne faisant tout à coup l’aimable, je me fais un plaisir de vous l’annoncer moi-même.

--Aller en Mésopotamie, c’est bien curieux, m’a-t-on dit.

--Mais vous me ferez encore la grâce d’avertir M. Blaze Romerdy qu’il vient également avec moi.

--Vous venez de le faire.

--Également Mlle Christiane.

--Que vous m’abandonniez tout à l’heure, de grand cœur...

M. de Prénonne poursuivit, en s’efforçant à sourire:

--Et vous aussi, monsieur, vous voudrez bien venir avec moi. J’ai besoin de vous. Ou bien vous rentrerez en France.

--Nous sommes assez compromettants, Romerdy et moi.

--Des géographes, des professeurs, des archéologues comme vous ne sont pas compromettants.

--Souffrez, monsieur, que mes amis et moi, nous nous considérions comme non engagés. Et, ajouta-t-il sur un mouvement de Prénonne, rien ne nous empêche de partir demain pour Le Caire. Mais nous sommes beaux joueurs. Nous attendrons que vous ayez réfléchi.

--Je vous le répète: ou la Mésopotamie avec moi, ou le retour en France pour vous.

Prénonne, qui avait tout d’abord montré quelque inquiétude, se ressaisit. Et même, il se mit à rire. Le visage de son ennemi, Williams, en ce moment tendu par la déception, lui rendait toute confiance en son propre pouvoir.

--Réfléchissez, messieurs. D’ici cinq jours, sans réponse de vous, je vous considère comme acceptant ma proposition.

Et Prénonne nous reconduisit jusqu’à la porte de sa chambre, avec une politesse affectée.

--Mais dès maintenant, ajouta-t-il, vos amis et vous, en ce qui concerne leur destin immédiat, peuvent se croire aussi bien renseignés que moi-même.

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