X
LE MOT DE WILLIAMS
Constantin de Henne s’éloigna, sans répondre, dans le couloir du caravansérail. Nous attendîmes un moment, Williams et moi, dans la cellule où tant de choses venaient de se décider. Bientôt, les sabots d’un cheval firent trembler les murailles d’argile sèche.
--Le voilà parti, dis-je. Du moins, nous pouvons toujours le supposer.
--Souhaitons-le, répliqua Williams d’un air contraint. Il s’en va, parce qu’il est forcé de signer lui-même sa propre défaite. Cela vaut mieux pour nous que d’être obligés d’apporter devant un tribunal, quel qu’il soit, les preuves du double jeu qu’il exécutait.
--Tu viens de le forcer d’abattre sa belle carte. Était-ce la dernière? Partira-t-il vraiment ce soir? Et où ira-t-il se réfugier?
Williams se tut, et j’étais bien sûr que, lui aussi, redoutait quelque machination de notre ennemi.
--Nous aurions dû peut-être obtenir son silence définitif, au plus juste prix, repris-je, pour le plaisir de me servir d’une expression qui fut chère à Williams.
Celui-ci me regardait:
--Pourquoi? Oui, somme toute, on a tort d’avoir pitié de ces gens-là.
--Tu regrettes d’avoir hésité?
--Je ne lui demandais qu’une chose: disparaître.
--C’est pourquoi, un moment, tu as pensé à l’aider.
Et je refis le geste que mon ami avait esquissé lorsqu’il cherchait son stylet dans la doublure de son veston.
--J’ai remisé mon outil, expliqua Williams en souriant, parce que le cadavre de cet homme, en ce moment, aurait pu nous retarder encore, nous embarrasser aussi. D’ailleurs, c’est partie remise. Nous serons appelés plus tard à envisager sans doute une solution brutale.
--Je ne serais pas fâché de savoir si ce monsieur est en route, dis-je.
--Pourvu qu’il ne soit pas retourné pour prendre Christiane.
Cette observation de Williams me laissa interdit. Mon ami m’examina quelques secondes, parut décidé à se taire, puis, brutalement, comme s’il voulait en finir:
--Tu y penses donc toujours?
Je me raffermis avec effort. Et je fus sans courage, car je fis non, de la tête. Williams était-il dupe de cette réponse?
--Elle m’a toujours déplu, cette Christiane, reprit-il. Surtout depuis que je l’ai vue conquise par Henne. Et Henne lui convenait!
«D’où vient donc, continuait Williams, que les femmes de nos meilleurs amis nous irritent si souvent, nous déplaisent presque toujours et nous sont, en quelque sorte, hostiles? Cette animosité, on l’attribue, dans la plupart des cas, à l’hostilité naturelle des femmes, à leur jalousie foncière et à leur instinct de la propriété... Mais pourquoi, ayant rencontré des gens avec qui nous sommes près de sympathiser, et de nous lier d’amitié même, sommes-nous soudain dépaysés lorsque nous nous trouvons en présence de la compagne qu’ils se sont choisie?
«C’est peut-être parce que ces femmes correspondent, chez nos amis, à leurs préférences les plus secrètes, à ces choses troubles que nous connaissons le moins et qu’ils prenaient soin de voiler, de travestir au besoin, sachant bien, instinctivement, que, si nous les avions aperçues, elles nous auraient irrités autant que les jolies personnes qui en sont la vivante image.
Je laissais parler Williams. Paradoxes, intentions ou sondages? Croyait-il à ce qu’il disait? Voulait-il seulement contrôler quelques remarques, poursuivre une expérience, me donner le change? Ces réflexions à propos de femmes, je ne devais pas y penser plus tard, sans un retour d’ironie, lorsque Williams m’eut confessé un secret ironiquement dissimulé.
--Ce qui m’inquiète, dis-je, c’est que Henne n’ait pas tenu parole. Si nous allions nous en assurer?
Jamais Williams ne résistait à une invitation de cet ordre.
--Tu n’as pas sommeil! s’étonna-t-il. Alors, viens.
De nouveau, cette nuit-là, nous sortîmes. Une brise fraîche nous frôlait le visage; nous étions sensibles aux brusques variations de l’atmosphère comme les gens qui ont mal dormi.
Près des murs du caravansérail, dans l’allée, le cheval de Henne avait disparu. Premier point que nous constations. Nous allions nous diriger sur le portail de la veille hôtellerie, lorsque Williams et moi, nous étant arrêtés pour reconnaître notre chemin, nous fûmes oppressés par l’absolu silence de cet endroit habituellement animé quelle que soit l’heure. Ils nous comprendront, ceux qui sont passés, de nuit, ne serait-ce qu’une fois, à côté d’un camp, le mieux endormi, surtout s’il est agrémenté d’une vingtaine de mules ou de chevaux attachés à leurs piquets. On entend toujours quelques bruits, les plus divers et les plus reconnaissables: c’est une bête qui tire sur sa chaîne, une autre qui se retourne et frappe le sol, celle-là qui repose par terre son sabot droit pour relever le gauche et reprendre sur trois pattes l’équilibre du sommeil.
Le calme inattendu du caravansérail nous déconcertait tant que nous entrâmes dans l’écurie.
Je n’oublierai jamais notre stupéfaction, à ce moment-là, en constatant que le bâtiment était vide, complètement vide. Nous en avions reçu l’impression avant d’en accueillir la certitude, et lorsque Williams eut fait craquer une allumette, les murs nus, la paille des litières soulevée, tous les signes de l’affolement d’un départ hâtif ne nous trouvèrent plus surpris. Nous savions déjà. Nous nous attendions du moins à un stratagème de cette envergure. Les Bédouins, sur l’ordre de Henne, nous le préparaient tandis que celui-ci s’attardait à discuter avec nous les conditions de son départ.
--Heureusement, nous avons encore nos chevaux.
J’aurais pu ajouter: grâce à Williams qui les avait placés près de notre chambre... En passant dans le couloir, Williams s’arrêta devant la porte de Prénonne. Elle était fermée. Williams frappa. Nul ne répondit. Prénonne, selon son habitude, devait hésiter. Comme les coups de poing continuaient sur le bois, Prénonne se décida à parlementer.
--C’est vous, M. Lecharier? C’est grave? Non? Cela peut attendre jusqu’à demain?
--Demain, il sera trop tard.
--Faites pour le mieux, reprenait la voix de Prénonne. Demain, toutes vos explications, je les écouterai, je vous assure.
--Ouvrez-nous! répétait Williams.
Prénonne entre-bâilla sa porte.
--Je n’ai pas d’explications à vous donner. Venez avec nous, si vous voulez.
Williams était si catégorique que Prénonne ne prolongea pas sa résistance.
--Où voulez-vous me conduire?
--Prenez vos armes.
--Diable, c’est sérieux!
Prénonne, subjugué, achevait de s’habiller en tâtonnant dans la pièce obscure. Williams le regardait et peut-être se rappelait-il ce soir de Paris où il s’était rendu chez moi, avec le même air d’autorité sans réplique, pour m’entraîner dans l’étrange galère où je ramais.
--Mais enfin, dites-moi...
--Je n’ai rien à vous dire.
--Et tout à l’heure, vous n’en finirez plus de parler! répliqua Prénonne, mécontent.
--Je ne parlerai pas davantage, venez.
Dans le corridor, le froid de la nuit surprit désagréablement Prénonne, assez mal vêtu, qui maugréa:
--Vous ne voulez pas m’expliquer?
--Vous verrez bien.
--En deux mots, mettez-moi au courant... suppliait Prénonne.
--Insuffisant, accordez-moi dix mots.
Puis, sans que Prénonne pût l’entendre:
--Va seller les chevaux, les trois chevaux, oui, celui de Lemans également. Tu les conduiras devant la porte de l’écurie. Tu nous attendras.
Je n’avais pas l’habitude de discuter les ordres de Williams dans ces minutes-là. J’allai donc chercher Polak, Papougaye et Kramoï, tandis que Williams conduisait Prénonne à l’écurie. J’ai su, plus tard, que le bonhomme avait mis un long moment à comprendre. Il ne parvenait pas à rassembler ses idées; comme l’expliquait Williams, il continuait de dormir debout.
--Mais où sont-ils passés? demanda-t-il brusquement.
«La raison lui revient peu à peu», pensa Williams qui, se tournant vers Prénonne, l’interrogea avec une aimable impertinence:
--Vous tenez beaucoup à les retrouver?
--Comment! si j’y tiens?
--Alors, en route.
Prénonne fut assez surpris de découvrir les trois chevaux que je tenais en main, devant le seuil de l’écurie.
--Et ça? demanda-t-il.
Mais Williams engageait déjà son pied dans l’étrier; j’aidais moi-même Prénonne à monter à cheval, car je le savais mauvais cavalier. Lorsque je fus en selle, je m’approchai de mon ami.
--Il me semble, dis-je, en lui montrant le caravansérail, qu’il y a de la clarté chez Christiane... Elle n’est peut-être pas seule.
--Ta jalousie ne t’inspire guère, trancha Williams avec dureté.
Pas plus de cette réponse un peu vive que d’autres brutales ou grossières, je ne voulais pas me formaliser. Je connaissais Williams. Certes, il m’irritait souvent par son mélange de bonhomie, de vulgarité, ses façons de commander, son brusque besoin de bavardages, soupape d’une grande force, et ses finesses, ses ruses aussi d’homme sans pitié, mais c’étaient là de petits travers que l’on excusait. Dans les minutes difficiles, Williams se retrouvait toujours tout entier. Et il avait une manière à lui de reconnaître ses torts... S’étant retourné, il ajouta tout naturellement:
--Tu pourrais bien ne pas te tromper.
Et il hésitait maintenant, je le voyais, à donner le signal du départ. Il pesait le pour et le contre. Fallait-il renoncer à cette expédition pressée et vérifier d’abord les causes de ce petit carré de lumière qui s’encadrait dans le mur de la nuit? Pour moi, il me suffisait de regarder le trou de froides ténèbres, ouvert devant la tête de mon cheval, pour maudire Constantin de Henne et toutes les conséquences où il nous entraînait, surtout si je me souvenais d’avoir presque proposé à Williams cette sortie.
Mais la décision de mon ami ne traînait jamais longtemps. Les dés étaient retournés. Il fallait partir.
--Nous sommes armés? demanda-t-il.
Sur ma réponse affirmative, Williams poussa sa monture et sortit du caravansérail. Prénonne le suivit. Je marchais derrière Prénonne. Nous avancions doucement, mais le cheval de Williams prit du large, attaquant résolument le terrain. Il nous fallut courir pour le rejoindre. Je repérais assez aisément la silhouette de Prénonne qui, le corps en arrière, cambrait la taille et sautillait comme un paquet à chaque foulée de Papougaye,--c’était le nom du cheval de Lemans que je lui avais remis... Je ne savais pas où nous trottions ainsi, mais, puisque Williams tenait la tête, je ne m’inquiétais de rien. Soudain, un point brillant apparut dans la toile noire qui servait de fond à cette randonnée, puis disparut. Le feu d’une cigarette qu’on allume, peut-être.
Williams avait insensiblement ramené son cheval au pas. Du reste, la nuit était épaisse et les bêtes butaient souvent. Cependant, comme nous approchions encore, quelqu’un se mit à crier quelque chose, comme:
--C’est vous, M. de Henne?
--Oui, répondit Williams.
--Alors, nous pouvons partir? reprit la voix.
--Vous pouvez partir, déclara Williams.
--Mais qu’est-ce que cela signifie? bégayait Prénonne. Répondez-moi, puisque vous paraissez savoir.
Nous pensions que les gens du convoi étaient encore loin, lorsque nous tombâmes presque sur eux. Alors, Prénonne, ahuri, comprit qu’il y avait là nos mules et nos chevaux, nos provisions, nos caisses et les Bédouins de la caravane qui s’en retournaient sur Bassorah.
--Les voici, monsieur, dit Williams, s’adressant à Prénonne.
--Et tous ces gens-là? Où vont-ils?
La caravane, en effet, comme si elle n’avait attendu que l’arrivée et le consentement de Henne, s’était remise en route.
Alors Williams daigna parler:
--J’ai employé les dix mots que vous m’aviez accordés, pas plus. Et je n’ai rien d’autre à vous dire. D’ailleurs, vous en savez autant que moi à présent. Quelqu’un a donné l’ordre au convoi de partir cette nuit, et nous l’avons rejoint dans sa route.
--Qui s’est permis de donner cet ordre?
--On pourrait le demander à ces gens-là, répliqua Williams.
Prénonne venait d’entendre la voix d’Ali-Rhem. Il appela l’interprète, s’étonna de cette fuite.
--On est venu nous avertir de lever le camp tout de suite. On n’attendait plus que vous pour accélérer l’allure.
--Qui vous a donné cet ordre? répétait Prénonne.
--Allez dire au convoi de s’arrêter une nouvelle fois, commanda Williams.
Puis, quand Ali-Rhem se fut éloigné, Williams ajouta:
--Ali-Rhem ne nous apprendra rien de plus. Retournons maintenant.
--Où allons-nous? s’étonna Prénonne.
--Chercher celui qui ordonna cette fuite.