XII
EN ÉTAT DE COMBAT
--Pourquoi remonter sur Bagdad, demandai-je à Williams, nous enfoncer dans ces pays où règnent les mangeurs de viande frigorifiée, les hommes aux cheveux et à la peau rouge?
--Prénonne y tient. Ça pose un point final à l’expédition. Cela t’ennuie? Ne te laisse pas démonter pour si peu. On a tort d’être faible. La vie est un combat, comme dit l’autre. Puisque, la nuit, tu as la chance de pouvoir dormir en paix, dans une grotte abritée, dès le lever du jour, tu dois revêtir avec tes armes les plus secrètes--à propos, tu gardes toujours sur toi le stylet acheté à Ashar?--ton énergie que tu as mise à côté de toi. Et, de même que le catholique demande l’état de grâce, tu te retrouves avec la lumière, sur la défensive, prêt à l’attaque aussi, en état de combat.
Nous faisions, Williams et moi, tout en parlant--et c’était lui qui parlait surtout--le tour du bivouac que nous avions dressé dans cette oasis, à quelques milles de Bagdad. Comme nous passions près des tentes, Williams me fit taire. Nous écoutions par habitude:
--Eh bien, monsieur, serez-vous sage désormais?
C’était la voix de Christiane. Nous la reconnaissions, bien que l’intonation en fût un peu changée.
--Elle va donc «le» voir?
--Elle a un toupet de tous les diables.
--Tu lui as défendu pourtant.
Christiane, de l’autre côté, poursuivait:
--Il ne faut pas courir, il faut rester avec moi, M. Patham.
--Elle parle au chien qu’elle a adopté, dis-je en riant.
Williams haussait les épaules. Enfin:
--Tu as confiance en Christiane? Elle paraît prendre la captivité de Henne comme une chose naturelle. Elle a même l’air très heureux.
--Oui, l’air...
--C’est aussi, à mon avis, ce que l’on fait de mieux dans le genre imitation. Mais elle ne fait pas allusion au prisonnier?
--S’il suffisait de prendre le contraire de ce que fait ou déclare une femme pour connaître sa véritable pensée, ce serait trop simple.
«On peut dire bien des choses de Christiane, continuait Williams. Elle est un peu folle, peut-être, aux regards du profane, elle aime les intrigues et l’ambition, mais je ne la crois pas dépourvue de courage, ni d’une certaine noblesse d’âme.
--Elle a donné sa parole qu’elle ne chercherait pas à communiquer avec Henne.
--Oh! les paroles de femmes, interrompit vivement mon ami. Le mieux est de nous en assurer nous-mêmes le plus souvent possible. Je me suis rendu sous la tente tout à l’heure. Ces visites imprévues ne sont pas inutiles.
--Cela va durer longtemps?
--Ah! je ne sais pas ce que nous allons en faire.
C’était là, en vérité, un problème insoluble pour nous, que nous retournions plusieurs fois chaque jour, depuis les événements qui avaient amené la captivité de Constantin de Henne.
Prénonne, qui se méfiait de son ancien intendant autant qu’il avait eu confiance en lui autrefois, insistait pour le faire garder continuellement, jusqu’à la fin de notre expédition. Aussi, au cours des étapes qui nous rapprochaient de Bagdad, nous avions dû surveiller le prisonnier. Mais, à présent que nous étions campés dans la palmeraie, aux environs de la ville, le dur problème se représentait: «Qu’allons-nous faire de Henne?» Prénonne, lui, ne pensait qu’à ramener le captif en France; les autorités décideraient de son sort. Cette solution ne nous plaisait point.
--Nous ne pouvons pas entrer dans la vieille cité des califes, comme dit Sartigues, où les courtiers de boutique et les commis de banque de Londres promus fonctionnaires et les fils de colons, nommés gentlemen temporaires, règnent en maîtres, avec cet homme ficelé, bâillonné, dans son panier, sur son mulet?
«A Bagdad, en effet, par Christiane ou une autre personne, Henne ferait prévenir ses amis britanniques. Déjà je serais fort surpris s’il ne connaissait point notre embarras et que nous sommes à une journée de marche de Bagdad. Peut-être est-il prêt à tous les événements? Et nous?
--Tu le crois si résolu?
--Comment? s’étonna Williams. Mais il ne s’avoue point battu. Et s’il réussit à faire prévenir les Anglais, que ferons-nous? Or, il est certainement décidé à quelque chose. La preuve, c’est le calme qu’il témoigne, son apparente résignation.
--Alors, il vaudrait mieux lui rendre la liberté?
--Qu’on le lâche ou qu’il s’en aille par ruse, remarqua Williams, le secret de la mission et de Prénonne est bien compromis.
--Que peut-il nous en arriver?
--D’être dépouillés, battus, emprisonnés. Oui, une attaque simulée. Nous serions discrédités dans l’affaire. C’est ce qu’il faut éviter. Mais je ne vois qu’un moyen.
--Je le connais aussi, dis-je, et c’est toujours à celui-là que nous retournons.
--Tiens, dit Williams, le chien de Christiane qui rôde.
C’était un petit animal à poil roux qui faisait des grâces à sa manière en vous présentant, tout à la fois, son museau et son arrière train.
--Emporte-le, continua Williams. Il te servira pour ta nuit de garde.
Je devais, en effet, monter la faction dans la tente qui servait de prison à Constantin de Henne. Vers une heure, nous avions convenu que Williams viendrait me relever.
--En fermant la portière, me conseilla-t-il, accroche donc, sans le montrer à Henne, un petit grelot. Si quelqu’un essaye d’entrer ou... de sortir, tu seras prévenu. Et puis, garde ton revolver. Et puis encore, comme le répète Ali-Rhem à tout propos: Koudâfiz, c’est-à-dire: «La paix soit avec toi».
J’emmenai le chien de Christiane parce qu’il me suivit. Lorsque je pénétrai dans la tente de Henne, celui-ci dormait, étendu sur son lit de camp. Je m’installai en face de lui, dans mes couvertures, mon revolver à portée de ma main, et je me mis à fumer. Patham se coucha à côté de moi. Bien sagement, il posa sa tête sur ma jambe et ne bougea plus.
Nous sommes déjà de bons amis, Patham et moi. Le silence de la nuit était impressionnant. Parfois, les mulets du convoi frappaient le sol, et puis la respiration du prisonnier. A la tremblante clarté de la lampe, suspendue au montant du milieu, on ne pouvait pas lire. Il suffit d’être de garde, croit-on, pour avoir envie de dormir. Ce soir là, par chance, je n’avais pas sommeil. Et des souvenirs que je croyais presque oubliés me tenaient compagnie, fantômes qui se lèvent dans la demi-obscurité, petites remarques et grandes ambitions, assoupies dans la journée et qui surgissent au gré d’on ne sait quel mystérieux mécanisme. Je revoyais ainsi le wagon-couloir de l’express, la muraille roulante du bateau, à Marseille, Prénonne si incertain, et ses ordres qui paraissaient sans réplique, l’humide séjour sur le port, Henne, mon prisonnier actuel, la première apparition de Christian, ce jeune homme au menton volontaire, nos soirées criblées d’étoiles, en mer, et puis la révélation du véritable Dallène, tous les événements enfin jusqu’à Lemans tombant par terre, jusqu’à Constantin fuyant, suppliant Christiane de le suivre, pour en aboutir à cette surveillance de tous les instants. En somme, je devais le reconnaître, Constantin de Henne ne m’avait cherché querelle que le jour où mon assiduité auprès de Christiane lui avait déplu. C’est à peine si nous nous connaissions et, en dehors de l’incident de Marseille où il s’était employé, sur l’invite de Prénonne sans doute, à me ramener sur le bateau, nous ne nous parlions que rarement. Une haine étrange, cependant, nous tenait en garde l’un contre l’autre. Je lui en voulais de son crédit auprès de Christiane et ne parvenais point à lui pardonner la préférence qu’elle lui avait témoignée. Mais, entre nous, aucune allusion à ce qui nous divisait. Même depuis son arrestation, et au cours des longues heures de surveillance, Henne ne m’avait pas dit un seul mot. Quand nos regards se croisaient, il détournait la tête le premier; il affectait habituellement de ne pas me voir, ou bien, comme cette nuit, il dormait... Et moi-même, tout doucement, je cédais à l’invitation, dans cette atmosphère close et surchauffée, et je fermais les yeux...
Je fus éveillé par un bruit que je ne m’expliquais pas. Je me dressai soudain et j’aperçus, éclairé par la lampe qu’une main inconnue avait baissée, Constantin de Henne qui se tenait près de l’ouverture de la tente. Il était libre. Les liens de ses jambes, il les avait dénoués. Henne se préparait à partir. Et je compris qu’il venait de me réveiller lui-même, en faisant tinter le grelot que j’avais accroché aux issues...
D’un bond, je fus sur pied. Henne se retourna. Nous nous regardâmes. Ni l’un ni l’autre, nous ne pensions à parler. Mais nous étions sûrs qu’il n’y aurait pas de pitié. J’étais incapable de pousser un cri. Quant à Henne, interdit, il ne bougeait pas. Je me baissai pour prendre mon revolver, mais je ne le trouvai plus. En rejetant mes couvertures, j’avais dû envoyer rouler mon arme dans le sable.
Pourquoi Henne, à ce moment-là, ne prit-il pas la fuite? La chose lui était possible. La présence d’esprit lui manqua complètement. Je ne cessais de le surveiller. Peut-être redoutait-il quelque nouvelle machination. Il devina certainement ce que je cherchais... Il fit le geste de s’approcher de moi, et je me relevai aussitôt pour lui faire face. En étendant les bras, je pouvais toucher les épaules de mon adversaire. Il était, du reste, plus grand que moi. Un pas encore. Puis un autre. Et brusquement, un corps-à-corps s’engagea. Mais Constantin de Henne, solide, habitué peut-être à ce genre de combat, prenait rapidement l’avantage. Je me sentis serré à la taille et comme soulevé de terre. Je suffoquais. J’eus cependant l’idée de laisser traîner mes pieds, de me faire si lourd que Henne ne put me renverser comme il en avait l’intention. Il prévint ma tactique, et, sans essayer d’effort, continua de me tenir les bras. Nous luttions en silence, nos poitrines oppressées, parfois nous glissions un peu dans le sable, parfois nous restions immobiles, sans lâcher prise, méditant chacun des ruses inédites.
Et je me rappelai tout d’un coup le petit stylet que j’avais acquis, à Ashar, chez un marchand, au bord du Tigre. Hier soir, je l’avais mis, tout grand ouvert, la lame enveloppée d’un mouchoir, dans la poche de mon veston; pour le prendre maintenant, j’étais obligé de desserrer mon étreinte. Mais alors, Henne se douterait de quelque chose et ne me laisserait pas achever mon geste. Je donnai quelques signes de faiblesse, je lâchai peu à peu mon adversaire qui fut persuadé de sa prompte victoire. Et je suis certain qu’il ne prolongeait plus le combat que pour me fatiguer d’avantage. Je pus, à la faveur de cette feinte, fouiller dans ma poche. J’y trouvai mon arme, dont la lame--j’en étais assez glorieux--coupait au vol une feuille de papier et, me baissant un peu, j’en approchai la pointe du ventre de mon ennemi, puis, me redressant d’un effort désespéré, je poussai le stylet... De mon bras resté libre, je serrai Henne contre moi pour qu’il ne pût se dérober. Mais il devina cette manœuvre, ou bien la pointe du stylet le piquait déjà à ce moment-là. Il cria, se débattit, voulut se dégager. Je le tenais bien et je sentais mon arme qui s’enfonçait comme une pelle de fer dans du sable mouillé, si facilement même que j’eus peur de l’avoir fait glisser entre la peau et les vêtements de Constantin. Mais les tenailles de mon adversaire se relâchaient; ses bras tombèrent, et j’eus à supporter tout le poids de son corps qui se repliait sur ses jambes. Alors, je me jetai de côté pour éviter le sang, mais le stylet à trois lames était une arme propre, qui provoquait à l’intérieur d’un homme une soudaine hémorragie et refermait les chairs derrière lui à mesure qu’on le retirait de la plaie. J’exécutai tout cela avec méthode, sans affolement, comme un praticien qui termine une opération périlleuse où sa renommée est en jeu, ayant vaguement conscience que, plus tard, je ne manquerais pas de me féliciter du sang-froid dont je m’étais administré la preuve.
Je couchai Constantin de Henne par terre, sur le sable; j’essuyai mon arme sur les couvertures de son lit, puis, certain enfin que j’avais enfin quelques minutes de répit, j’allai chercher Williams...
ÉPILOGUE
DATÉ DE BAGDAD
Lorsque Constantin de Henne fut transporté sous la tente de Prénonne, Williams me conseilla de regagner mon lit.
--Ce ne sera rien, vint-il m’annoncer un peu plus tard. Tu peux dormir maintenant... Cet incident va nous retarder, voilà tout. Nous sommes sous les portes de Bagdad et nous ne pourrons pas nous rendre tout de suite dans cette ville. C’est Patham qui t’a réveillé? ajouta-t-il.
Tiens, au fait, qu’était devenu le chien de Christiane? Il n’avait même pas aboyé quand Henne s’était levé. Williams souriait.
--Le chien n’est pas resté avec toi, ou bien Henne l’a fait partir avant d’essayer de fuir lui-même. Du reste, Henne et Patham se connaissaient.
Williams s’éloigna. Toutefois, dans le courant de l’après-midi, comme je m’éveillais, Williams entra:
--Enfin, c’est terminé, déclara-t-il.
Je me tournai vers lui. Il avait ce visage muré que je lui connaissais lorsqu’il était réfractaire à toute question.
--Et au plus juste prix. On devait en arriver là, continua-t-il, un jour ou l’autre. Nous allons pouvoir entrer à Bagdad sans ennui.
Je ne disais rien, sachant bien qu’il fallait être prudent si je voulais que Williams continuât. Cependant, je ne pus me retenir de lui demander:
--Et le... malade?
--Le malade? répéta Williams ironique. Eh bien, si on le laisse ici, ce sera encore plus simple.
--Il n’est donc pas transportable?...
--Si, somme toute. Mais à quoi bon? Nous préférons le laisser.
--Oui. Et alors, à qui le confier pour qu’il soit en sûreté?
--A quelques mètres sous terre.
--Comment dis-tu?
--Des funérailles sans cérémonie, mais un tombeau assez profond.
--Comment? Constantin est mort?
--Je passe mon temps à te répéter une nouvelle dont tu pourrais te douter, à la rigueur.
Williams me considérait. Je crois que, sur le moment, je compris mal.
--Comment est-il mort?
Du coup, Williams parut déconcerté. Mon étonnement, qu’il croyait simulé, l’amusait:
--Tout doucement. Sans avoir repris contact avec l’extérieur.
--Mais... de quoi est-il mort?
Williams se tut. Il marqua même par un silence son intention de se taire, puis:
--Suicide.
--C’est extraordinaire.
--N’est-ce pas? Prénonne n’y croit guère. Cependant, cela doit être ainsi. Il le faut. Nous dirons, parce que cela fait mieux, que c’est une vengeance d’indigènes. Prénonne estime que nous ne devons pas mêler les mangeurs de rosbif à nos affaires. Ils se garderont bien de contrôler une histoire qui n’est pas à l’avantage de leur police ni de la sécurité qu’ils se flattent d’assurer aux voyageurs.
--Entre nous, comment expliquer ce suicide?
--C’est très simple: on ne l’explique pas. Un homme comme Constantin de Henne ne se tue pas, affirma Williams avec un sourire amer.
--Alors, je ne comprends plus.
--Un homme comme Henne joue sa partie, jusqu’à la dernière minute de chance. Il espère toujours gagner. Il ne veut pas avouer qu’il pourrait perdre. Et, reconnaissons-le: Henne était bien près d’enlever l’affaire. Prénonne se trouvait comme un automate entre ses mains, et l’on pouvait prévoir le jour où il l’aurait déposé.
«Une fois délivré de Prénonne, il aurait dirigé à son gré. J’ai donc essayé, nous avons essayé de forcer Henne à découvrir son jeu, son double jeu. C’était mon rôle, et le tien, par conséquent. Et cependant, un peu plus, Henne nous retournait tous. Même, il nous a obligés d’abattre nos cartes. Trop tôt. Et s’il n’avait pas été amoureux de cette folle de Christiane,--sa grande faiblesse,--crois-tu qu’il serait revenu chez elle, si sottement, le soir où nous l’avons cueilli, alors qu’il avait tout préparé pour fuir avec la caravane? Maintenant, que pouvait-il craindre? Il savait bien que Prénonne n’aurait rien osé entreprendre contre lui? Alors? Et à Bagdad? Est-ce que nous pouvions le garder? Et une fois parmi ses amis Anglais, quelles difficultés n’aurait-il pas soulevées contre nous? Non, un garçon comme Henne n’envisage la fin d’une partie que par la mort, celle de ses ennemis.
Et Williams répéta, comme s’il voulait mieux me convaincre:
--Jamais la sienne. C’est pourquoi c’est très heureux que nous en soyons délivrés.
Une révélation s’opérait en moi, une immense certitude qui m’épouvantait, si bien que Williams ni moi, nous ne vîmes la portière de notre tente se soulever et Christiane entrer. Elle devait nous écouter depuis un moment déjà, car elle était blanche et elle tremblait:
--C’est son oraison funèbre que vous prononcez là?
Williams ne se retourna point. Il devait donc savoir que c’était Christiane qui se tenait près de la porte; cette présence inattendue pour moi ne le surprenait pas. Et peut-être même, l’avait-il sollicitée?
--Je voudrais bien connaître celui qui a tué Constantin de Henne? reprit la jeune femme.
Nous nous taisions. Toutefois, je regardais Williams avec une admiration mêlée d’effroi. Car je n’en pouvais douter. Puisque Henne ne s’était pas tué lui-même, Williams seul avait pu lui porter le coup de grâce. Oui, je croyais mon ami capable d’aller jusqu’au bout de sa décision pour se défaire d’un traître.
--Vous ne savez pas? continuait Christiane.
Elle s’adressait surtout à Williams. Ma stupéfaction le lui désignait clairement.
--Vous-même, madame, connaissez-vous l’assassin de votre... de Lucien Lemans?
Une seconde, Williams fut sur le point de prononcer: «de votre mari». Il rectifia cette hésitation volontaire.
--Et la complice de cet assassin, la connaissez-vous? poursuivit Williams.
Ainsi accusait-il Christiane. Et nous savions, Williams et moi, et Christiane aussi savait de quoi on l’accusait. Elle se garda de répondre.
--Si cela vous ennuie d’être interrogée, ne vous mêlez pas de ce qui nous concerne, répliqua brutalement Williams.
--Pourquoi répondez-vous pour votre ami? demanda Christiane. N’est-il pas assez grand pour se défendre? Et, voyez, je ne viens pas pour l’accuser. Mais pour lui pardonner...
Elle reprit, se tournant vers moi:
--Je ne vous en veux pas.
--Pourquoi m’en voudriez-vous?
--Je ne vous en veux pas, déclara-t-elle encore, persuadée de sa lignée cornélienne.
Elle avait eu l’air jusqu’ici de considérer Williams comme l’exécuteur de Constantin de Henne. C’était une feinte. Elle ne s’adressait plus qu’à moi.
--Je ne suis pour rien dans cette mort, lui dis-je.
Je sentis soudain alors que la sympathie qu’elle m’avait montrée n’existait déjà plus, rien qu’à la façon dont elle prononça:
--Si ce n’est vous, serait-ce M. Williams?
Ainsi, je retournais au néant et j’abdiquais ce rôle provisoire de héros ensanglanté qu’elle m’offrait. Pourquoi, alors, ai-je suivi l’impulsion qui me fit rectifier:
--Je ne l’ai pas tué. J’y ai pensé peut-être. Oui, je l’avoue, j’y ai pensé, parce que... Je l’ai blessé parce qu’il voulait fuir. Je ne l’ai pas tué.
--Vous l’avez blessé! Je le savais bien. Et vous avez eu l’intention de le tuer! C’est la même chose.
Williams nous observait l’un et l’autre, à l’écart, comme on regarde deux fous. Il était prêt à intervenir, mais, soucieux quand même de voir comment tout cela se terminerait, il attendait...
--Je vous pardonne, dit Christiane.
--Mais elle n’a pas à te pardonner! s’écria Williams.
--Monsieur Lecharier, dit-elle, avec l’accent de la tristesse, voulez-vous nous laisser quelques minutes? Oui, quelques minutes seulement.
Et comme Williams, à ma grande surprise, s’inclinait devant cette demande et se retirait jusqu’au fond de la tente, Christiane reprit:
--Il a raison, mon cher Blaze. Je n’ai rien à vous pardonner. C’est moi qui vous demanderais pardon, si j’osais. Je vous ai fait souffrir, je le sais... Je viens, maintenant que Henne n’est plus, vous dire que je ne tenais pas à lui, que je n’y ai jamais tenu... Pourquoi? Tout à l’heure, j’ai cru que j’allais éprouver une grande angoisse à la nouvelle de sa mort. A peine un étonnement amer. Mon Dieu, serais-je donc un monstre?
Tandis qu’elle parlait, je croyais enfin comprendre le faible et violent caractère de cette femme spontanée et retorse, franche et dissimulée, sur qui j’avais porté tant de diagnostics différents. Mais c’est à force de se tromper sur les gens que l’on finit par les connaître. Christiane, créature romanesque, exigeait encore de celui qu’elle croyait préférer toutes les preuves sentimentales d’un amour passionné. Mais les pauvres demandent toujours l’aumône. Elle ignorait qu’elle était incapable de s’attacher, aussi bien à Lemans qu’à Constantin de Henne, à Prénonne qu’à moi-même. Elle exigeait beaucoup, elle n’avait rien à donner. Et l’on se lassait d’elle comme elle se fatiguait des autres... Mais s’ils voulaient la suivre, ceux-là à qui elle ne tenait pas, que lui importait ce troupeau d’adorateurs! Elle était déjà repartie à la recherche de celui qu’elle aimerait...
Et maintenant, quels artifices encore ignorés d’elle se glissaient sous les paroles de consolation qu’elle venait m’offrir?
--Ceux qui m’approchèrent, poursuivait Christiane, ont tous été frappés de mort violente. Oui, à un moment révolu. Quelle fatalité! Ne me regardez pas avec des yeux d’effroi! Lemans qui fut votre ami, Henne que vous détestiez et que j’ai écouté par taquine coquetterie, et vous-même!... Oui, vous-même. N’avez-vous pas senti le péril à vos côtés?
Je regardais Christiane, puis Williams qui ne bougeait pas. Il me fit signe de la tête. Parbleu, je me souvenais bien des balles qui claquaient sous les palmiers de Bassorah!...
--Mais lorsque j’ai aperçu le danger qui rôdait autour de vous, pour ne pas être la cause de votre perte, je me suis détournée de votre chemin, et tout péril s’est écarté.
«Je ne veux pas que de nouveau le malheur tourne autour de vous, ce qui ne manquerait pas de se produire, si je restais ici. Et cette pensée, que ce serait par ma faute, je ne m’en consolerais jamais.
Sur ces mots, elle s’éloigna. Elle refaisait, en se reculant, le chemin qu’elle avait accompli dans la tente. Déjà, elle avait gagné la porte.
--Ne m’en veuillez pas. Oubliez-moi. Oubliez celle qui vous ferait souffrir et gardez seulement le souvenir de notre meilleure saison: notre amitié sur le bateau.
J’étais atterré. Je ne disais rien. Le rappel du cargo japonais fut assez malheureux, car tout mon être méfiant me ressaisit. Je tenais, depuis cette époque, Christiane pour une consommée comédienne dans les rôles qu’elle se jouait. Je regardais autour de moi... Williams avait dû sortir. Christiane poursuivait:
--Nous resterons comme deux frères...
C’était prévu, car c’est cela ou quelque chose de ce genre que les femmes prononcent en pareil cas.
--Adieu, mon ami, le seul évidemment. Ne me cherchez pas, n’essayez point de me revoir. Je vais partir. Que de choses se seront passées en quelques heures sous les murs d’une ville où je n’entrerai pas! Cette mort violente, la dernière, je le souhaite, de celles qui sont survenues par ma faute, car il y avait bien quelque haine jalouse dans votre colère... Et notre suprême entrevue. Et notre renoncement au bonheur aussi seront datés de Bagdad. Et mon secret encore qui nous est désormais commun.
Elle parlait. Par moments, je croyais voir le mensonge se dessiner sur ses lèvres, mais, souvent aussi, je me persuadais de sa sincérité. Et puis, de quoi peut-on bien être sûr, en vérité? Je baissais la tête. Que d’événements, en effet! Je les voyais défiler à mesure... Et comment peser ma haine et la jalousie que je portais à Constantin maintenant encore. Ce qui nous prouverait l’immortalité de l’âme, n’est-ce pas la difficulté que nous avons à pardonner, même à un ennemi mort?...
Williams arrivait à ce moment-là. Je relevai les yeux. Christiane avait disparu. Elle n’était pas loin peut-être, puisque Williams, qui soulevait la toile de la tente, lui parlait:
--Allez tout droit. Jusqu’à l’embarcadère. Prénonne vous attend. Il a tout arrangé. Adieu, madame. Bon voyage.
J’aurais voulu rejoindre la jeune femme; Williams me retint, l’air très décidé:
--Aux choses sérieuses! Prénonne, par ordre télégraphique, a reçu avis de rentrer. Oui, si étrange que cela te paraisse, c’est ainsi. Encore un succès britannique. On ne veut pas mécontenter ces messieurs. Nous rentrerons donc au petit bonheur, sans bruit, isolément. A présent, c’est à celui qui arrivera le plus vite en France. Car nous n’avons plus rien à faire; celui qui nous fit tant courir et que nous étions chargés de surveiller n’existe plus... Grâce à... Nous nous devons d’arriver les premiers, bien entendu.
--Nous ferons route alors avec Christiane.
C’est ce que je voyais de plus clair dans la catastrophe que Williams m’annonçait. En somme, une bonne nouvelle.
--Non. Ah! tu ne sais pas le service qu’elle vient de te rendre, cette étrange fille...
--Où va-t-elle? Elle ne m’a conté que des mensonges!
--Pas tout à fait, observa Williams. J’ai presque tout entendu, car je suis resté à bout portant, ne sachant pas de quoi--ou le sachant trop--elle était capable. Aussi bien, si le vent avait soufflé du Sud, elle aurait pu venger sur toi la mort subite de Constantin.
--Mais elle n’y tenait pas, à Constantin!
Alors, comme cette nuit de Paris où il était venu me chercher pour un long voyage, Williams, protecteur, posa une main décidée sur mon épaule:
--Allons, mon vieux, prépare-toi de nouveau. Tiens! elle t’a laissé son chien...
Patham venait d’arriver, le nez rasant le sol. Il fit le tour de la tente et ressortit aussitôt.
--Vous avez toujours été camarades, Patham et toi, conclut Williams avec une amertume qui me fit sourire.
--Nous allons retrouver Christiane à Bassorah ou à Port-Saïd.
--Non. Les chemins de l’Égypte sont nombreux. Par voie ferrée, de la station Kantara, sur la ligne de Suez à Port-Saïd, nous irons en deux ou trois jours jusqu’à Beyrouth où nous embarquerons. Ce n’est pas le moment de flâner.
Soudain la sirène d’un bateau attaqua le silence. Comme j’interrogeais Williams du regard, il répondit:
--Christiane Dallène est partie...
«Ce n’est pas la peine de courir, tu ne verrais rien, pas même le bateau plat à bord duquel elle a pris passage et qui descend le Tigre. Le fleuve est loin d’ici et les palmiers nous en cachent la vue. Cela valait mieux pour elle et pour tout le monde. Prénonne l’a compris tout de suite, et le nécessaire a été fait sur-le-champ. On a prévenu un des petits courriers anglais...
Williams m’exposa les démarches que Prénonne avait entreprises aussitôt après la mort de Henne pour permettre à Christiane de partir. Mais je ne l’écoutais guère. J’étais loin de lui. Je me voyais sur ce bateau qui s’en allait à la mer, avec cette étrange Christiane...
--Ne regrette rien, dit Williams qui lisait en moi. Elle t’a laissé son chien... Elle n’y tenait pas...
Patham, désespéré de n’avoir pu retrouver la piste de la disparue, et qui était las de courir de la tente jusqu’à l’endroit où Christiane monta à cheval pour gagner le fleuve aux eaux jaunes, s’était assis sur son arrière-train et me regardait.
--Elle a aussi oublié son bâton... le bâton sur quoi elle s’appuyait pour marcher dans les sables, à côté de son cheval. Décidément, elle abandonne tout en partant.
Williams n’achevait pas, mais il aurait ajouté, si on l’avait pressé un peu: «Elle n’a pas de cœur...»
Mais les adieux de Christiane, ses dernières confidences, et puis ces deux cadavres sur notre chemin, cela seulement retenait mon attention. Ces deux morts surtout, dont l’un...
--Tout de même, j’ai tué un homme, dis-je tout haut.
--Eh oui! reconnut Williams. Ce sont toujours ceux qui ne veulent pas aller jusqu’à la seule fin logique, que le jeu des circonstances oblige à donner la mort violente. Cette décision-là, nous en parlions, mais tu redoutais de l’exécuter. A moi aussi, elle me répugnait. Nous nous en étions remis au hasard. Tu sais quelle main il a choisi...
Pour me réconforter, Williams se mettait presque au niveau de mes hésitations. Je savais bien que cette fin logique lui paraissait toute naturelle; aussi ma défaillance ne l’étonnait point après l’acte que j’avais accompli. Williams me considérait et je reconstituais ce qui se passait en lui: «Évidemment, se disait-il, ce garçon est un faible, plus faible que je ne l’aurais cru. Son geste le dépasse et son secret l’épouvante. J’aurais dû opérer moi-même. On ne choisit pas de subalternes pour des missions de cette envergure. Du moins me le suis-je attaché. Il aura toujours besoin de moi pour me parler de son crime et s’en distraire: Et moi, n’aurai-je pas encore besoin de lui?»
Ces pensées intérieures, il me les traduisit d’une manière courtoise:
--Rassure-toi. Pour nous deux, c’est un drame passionnel, comme disent les gazettes. Pour tous les autres, c’est un suicide ou un meurtre commis par des indigènes. Peu importe.
--En somme, qu’es-tu venu faire ici? dis-je, suffoqué par son air supérieur et dégagé.
Williams hésita avant de répondre. Qui, à sa place, n’eût hésité? Enfin, lâchant ses mots, comme un avare des pièces d’argent:
--L’Égypte, la Mésopotamie, les Anglais... Tout cela à examiner.
--Oui, mais pourquoi étais-tu si pressé?
--Parce que... Parce qu’il fallait «le» rejoindre. Et puis «le» surveiller. On savait qu’«il» se livrait à un double jeu. Or, nous avons mieux fait que de le surveiller; nous rentrons pour affirmer que Constantin de Henne a été tué. Mais il est temps d’oublier tout cela, de quitter ce pays, ce sable et ces pierres, et de nous remettre à la besogne. Car nous n’avons pas fini. Nous voyagerons encore... Rives-Ribière viendra peut-être avec nous. Sartigues, que tu tenais pour un casanier fonctionnaire, ne pense qu’à repartir. Et toi-même?... Tu as un chien qui aimes les péripéties et un bâton magique pour suivre à pied les caravanes.
Je me taisais. Williams ne continua pas les plaisanteries qu’il essayait. Il en vint alors à ce qu’il n’osait aborder:
--Tu la regrettes donc beaucoup!... Je te comprends bien. J’ai été comme toi, moi aussi. Je n’en montrais rien, il est vrai, mais... Je suis responsable aussi.
Je relevai les yeux et je regardai bien en face Williams au visage dur.
--Toi aussi, tu fus?... c’était donc une femme terrible?
--Oui, parce qu’elle était la seule de son genre parmi nous, ricana-t-il.
--Tu dissimulais convenablement. On ne s’en doutait pas, assurai-je encore dans mon étonnement.
--L’état de combat, expliqua-t-il. Et c’est bien naturel. J’ai connu ces angoisses. Il nous faut détruire pour vivre. Que de fois, n’est-ce pas? nous avons voué aux enfers, un être qui nous déplaisait? Souhaiter sa mort, en premier lieu. Et puis, qu’est-ce qui nous retenait? La crainte d’être pris, le jugement, les ennuis d’une histoire, la peur, simplement une certaine timidité devant l’acte. La bonne éducation, quoi? Mais, comme le meurtre longuement, patiemment prémédité, accompli à la minute voulue, avec précaution, requiert toutes nos indulgences de civilisés alors que nous avons horreur du crime de la brute qui tue dans un moment de folie, aveuglé par la force d’un sang dont il n’est plus le maître.
«A présent, ajouta-t-il de ce ton bas et pénétré qu’il savait prendre, à cause de nos souffrances et de l’enfer de jalousie que nous avons enduré dans la prison de nos âmes, que Celui qui voit le fond des cœurs et nous juge, nous pardonne ce que nous avons accompli.
Ali-Rhem vint, à ce moment, nous annoncer que tout était fini: Henne enseveli, nous allions partir. Mais, nous voyant, l’un et l’autre, étonnés et sans voix, il nous salua du salut de paix, selon les rites de sa religion et l’usage de son pays:
--Koudâfiz!
Oui. Que la paix soit avec nous.
Bagdad, 1918.--Paris, 1922.
TABLE DES MATIÈRES
Pages. Invitation 7