‹ Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir StryienskiChapitre 30 sur 114 · XII

XII

AU MÊME.

[Grenoble] 9 messidor XI (28 juin 1803).

Ma foi, vous êtes un homme abominable; il n’y a plus moyen de vivre avec vous; vous avez toujours raison. Vous me plaisantez sur ce que vous appelez mes bonnes fortunes, mais il n’y a plus de bonne fortune dans ce monde. Tout homme qui se vante de ces sortes de succès est attaqué de la fatuité dont vous m’accusez, car il donne du prix à ce qui n’en a point. Dans ce genre-là, une barbe bien noire et de larges épaules sont les plus grand moyens de succès, et ces succès ne sont pas flatteurs.

Peut-être que tout cela n’est pas très juste; mais je suis piqué d’être fat sans m’en douter, car je ne trouve rien de plat comme ce genre-là; aussi je me jure bien à moi-même de ne jamais plus parler femmes à personne. Et elles ne valent guère la peine de nous occuper: les unes nous ennuyent; celles qui pourraient nous rendre heureux nous tourmentent. Ainsi, sortons de cet enfer et promettons-nous bien de ne pas ajouter au ridicule de nous laisser troubler par leurs caprices celui d’en ennuyer nos amis.

Puisque vous aimez la vertu, mon cher Edouard, vous serez content de mes lettres, car depuis deux jours que je suis ici je ne vois que des vertus. J’ai les oreilles battues de ce qu’on nomme le machiavélisme des Parisiens.

A propos, baisez ma lettre, mettez-la sur votre cœur, expirez de jouissance: j’ai vu hier et je verrai encore ce soir, j’ai baisé la main et je donnerai le bras ce soir, j’ai vu hier, je verrai aujourd’hui et demain, et après-demain, et tant que je voudrai, _the fair Eugeny_.

Je suis déjà au fait de la chronique de la ville: la _moglie de Cornuto_ est à Echirolles[133]; le badaud mon cousin est né à Paris, comme vous savez. Votre confrère F. a paru faire la cour à plusieurs femmes qui, en faveur de l’uniforme, sont allées jusqu’à oublier leur vertu, même, à ce qu’on dit, avant qu’il les en priât. C’est une belle chose qu’une broderie d’argent; quand la porterez-vous? Mais bien mieux. Candide, non l’amant très favorable de la belle Cunégonde, mais Candide C..., amant très peu favorisé de Mlle T..., meurt d’amour. Ce que je vous dis est à la lettre. Ce pauvre amoureux, qui est déjà d’une pâleur affreuse, va tous les jours se promener de 2 à 3 sur le rempart à côté du commandant, au grand soleil, pour entrevoir sa belle à travers les croisées que la mère fait fermer à doubles vitres. Hé! est-ce difficile ça? Eh bien! je suis si piqué de votre lettre que quand je viendrai à bout de cette vertu là je jure de ne vous en rien dire; c’est une perte que vous faites là au moins, car rien ne doit être si comique que ces vertus défendues par leurs mères. Elles doivent aimer à profiter du temps. A propos, C... et R. D., qui avaient si bien profité du leur auprès des demoiselles D..., épousent. Comment trouvez-vous cela, à vingt ans, se marier? on doit être diablement las l’un de l’autre avant 25 ans. Je crois que le mariage tel que nous le pratiquons doit tuer l’amour, si tant est qu’il existe. D’abord, dans nos mœurs, un mari est toujours ridicule. Que pensez-vous de ça?

Vous voyez que je vous traite en savant, car il y a là dedans de l’économie politique, de la connaissance de l’homme, etc., etc. En récompense, brûlez les lettres, où je vous parais un fat et, au nom de Dieu, plaisantez-moi ferme si jamais je retombe dans ce maudit défaut; à vos yeux s’entend, car je veux vous mener à Paris dans un an chez les femmes dont je vous ai parlé. Vous me succéderez si vous voulez. Je voulais rompre pour vous prouver que je ne suis pas fat; je ne romprai pas, je vais leur écrire aujourd’hui; je veux vous y présenter et vous faire hériter de ma place.

Adieu; venez donc à Gr...[134]; nous courrions les montagnes, nous nous amuserions, nous chasserions; pour moi je m’en vais errer dans les roches comme le malheureux Cardénio. Au fait, ce pays m’enchante et est d’accord avec ce qui reste encore de romanesque dans mon âme; si vraiment une Julie d’Etange existait encore, je sens qu’on mourrait d’amour pour elle parmi ces hautes montagnes et sous ce ciel enchanteur.

Mais ne voilà-t-il pas encore de l’enchanteur? je retombe sans cesse dans le ridicule. La pauvre jeunesse est bien malheureuse, de l’amour sans tranquillité ou de la tranquillité sans amour. Je vous crois tranquille, vous; parlez moi de cela et accoutumez-vous aux longues lettres; je me dédommage avec vous de l’ennui qui m’accable dans un pays où je devrais mourir de plaisir si tous les habitants y étaient.

H. B.