XVI
AU MÊME.
Grenoble, pluviôse XII (janvier-février 1804.)
Mille pardons, mon bon ami, si j’ai tant tardé à vous répondre. Depuis un mois je suis plongé dans ce qu’on appelle les plaisirs du carnaval. J’ai dansé ce matin jusqu’à six heures; je me lève à quatre pour vous dire enfin une partie des choses que m’a fait éprouver votre lettre, car toutes c’est impossible.
Depuis un mois, j’ai livré ma vie à toutes les dissipations possibles. Je voulais oublier de sentir. J’ai trouvé ici, comme ailleurs, beaucoup d’amour-propre et point d’âmes. J’aime mieux les passions avec tous leurs orages que la froide insensibilité où j’ai vu plongés les heureux de ce pays. Elles me rendent malheureux aujourd’hui, peut-être un jour feront-elles mon bonheur; d’ailleurs indiquez-moi le chemin pour sortir de leur empire? Un moment de leur bonheur ne vaut-il pas toutes les jouissances d’amour-propre possibles?
What is the world te me? Its pomp, its pleasure, and its nonsense all?
Jamais plus belle occasion ne pouvait s’offrir pour voir Grenoble dans tout son lustre. Il y a redoute tous les mercredis; MM. Périer (Auguste), Teysseire, Giroud, Lallié, le général Molitor, le préfet, le receveur du département, le payeur, le général commandant le département, etc., etc., ont donné des fêtes dans le genre de celles des ministres à Paris. Absolument dans leur genre, il y avait un peu de cette froideur que transpire l’habit brodé. On commence à sept heures, on soupe à minuit, et l’on danse jusqu’à six heures du matin. Il y a trois ou quatre tables servies splendidement, mais toujours une où il y a trente ou quarante femmes et deux hommes seulement: le préfet et le général.
MM. Silvy, Berriat, Allemand, etc., ont donné des fêtes, beaucoup moins splendides sans doute, où le ton était bien moins brillant, mais on y riait sans s’en douter; ailleurs on riait pour être aimable. Il y avait de votre connaissance à ces fêtes les deux Mallein, Alphonse Périer, Pascal, Turquin, Faure, Michaud, Colet, Montezin, Berriat, Giroud, etc., etc.
En femmes, mesdemoiselles Mallein, Pascal, Loyer, de Mauduit, d’Arancey, de Tournadre, Arnold, Girard, Dubois-Arnold. Mmes Busco, Arnold, Molitor, Renard, Périer, Regicourt ont dansé quelques contredanses et beaucoup de valses.
Je ne sais si vous pouvez vous figurer tous ces noms, et si ces détails vous plairont. Pour leur donner un peu plus d’intérêt, j’y ajouterai que _the happy few_ a trouvé que Turquin, Périer, Pascal, Mallein, étaient les plus aimables; Mlles Tournadre, Parent, Mallein, les plus jolies et les plus aimables en femmes. Toutes ces demoiselles sont de la société de Mme Périer où l’on me paraît s’amuser beaucoup. Le préfet y va tous les soirs, et on y joue des proverbes. Il y règne, suivant les uns, beaucoup de bonhomie; suivant les autres, on y fait beaucoup d’esprit. Je suis des deux avis; on y était gai et franc, on y devient spirituel et gai.
Vous voyez, mon cher Mounier, quelle a été ma vie depuis un mois: j’ai veillé six jours par semaine et j’ai fait un petit voyage à la campagne. De toutes les parties où je suis allé, celle où je me suis le plus amusé est celle de Mme Périer. On soupait au deuxième, on avait dansé au premier. Au milieu du souper nous nous échappâmes, Mlles Mallein, Loyer, Dubois et Tournadre, Félix Faure, Colet, Arnold et moi, et nous dansâmes une douzaine de contredanses avec la joie de dix-huit ans.
Pour achever de vous mettre au fait, le public marie Mlle Loyer, chez qui nous dansons ce soir, à Casimir Périer et Mlle Alex. Pascal à Alexandre Périer. Ceci entre nous, ainsi que tout le reste. Vous savez combien la discrétion est une belle chose; ainsi brûlez ma lettre.
Vous parler de moi après tout cela, c’est bien présomptueux. Cependant, comme je suis bien persuadé de votre amitié pour moi, je suis le fil de mes idées et je réponds à votre lettre. Vous avez deviné mon secret, mais vous vous faites une fausse idée de moi: j’estime peu les hommes parceque j’en ai vu très peu d’estimables; j’estime encore moins les femmes parce que je les ai vues presque toutes se mal conduire; mais je crois encore à la vertu chez les uns et chez les autres. Cette croyance fait mon plus grand bonheur; sans elle je n’aurais point d’amis, je n’aurais point de maîtresse. Vous me croyez _galant_, et vous vous figurez sous mon nom un sot animal. J’en sens trop bien le ridicule pour l’être jamais dans toute la force du terme. J’ai pu avoir quelques bouffées d’amour-propre, comme tous les jeunes gens; j’ai pu être fat par bon ton lorsque je me croyais regardé; mais tout mon orgueil est bien vite tombé en voyant mes prédécesseurs et ceux qui me succédaient. Enfin vous achèverez de vous détromper de ma fatuité, lorsque vous saurez qu’ayant eu l’occasion de voir quelque temps la femme que j’aime, je ne lui ai jamais dit ce mot si simple: Je vous aime; et que j’ai tout lieu de croire qu’elle ne m’a jamais distingué, ou que, si elle l’a fait un instant, j’en suis parfaitement oublié. Vous voyez qu’il y a loin de là à se croire aimé. J’ai eu quelquefois l’idée d’aller la trouver et de lui dire: Voulez-vous de moi pour votre époux? Mais, outre que la proposition eût été saugrenue de ma part, et que, comme vous le dites fort bien, j’eusse été refusé, je ne me crois pas digne de faire son bonheur: je suis trop vif encore pour être un bon mari, et je me brûlerais la cervelle si je croyais qu’elle pût penser: «J’eusse été plus heureuse avec un autre homme.»
Mon père m’a fait promettre, lorsque je le quittai pour la première fois, il y a six ans, que je ne me marierais pas avant trente ans.
Actuellement, je n’avais d’ambition que pour elle; quel motif aurais-je donc pour prendre un état? et quel état pourrais-je commencer? Je suis tout à fait dégoûté des femmes, jamais aucune d’elles ne sera plus ma maîtresse, et celles qu’on a par calcul m’ennuient. Je prise peu l’estime d’une société particulière, parce que j’ai vu qu’en flattant tous ceux qui la composent on était sûr de l’obtenir. J’aurai trois ou quatre mille livres de rente, c’est assez pour vivre. Si j’étais ruiné, avec un an de travail je pourrais devenir professeur de mathématiques. Quel motif ai-je donc pour m’en aller par le monde flatter de la voix et de la conduite tous les hommes puissants que je rencontrerai?
Je sens que j’aimerais vivement la gloire, si je parvenais à me guérir d’un autre amour. Il y a la gloire militaire, la gloire littéraire, la gloire des orateurs dans les Républiques. J’ai renoncé à la première parce qu’il faut trop se baisser pour arriver aux premiers postes, et que ce n’est que là que les actions sont en vue[138]. Je ne suis pas savant, il ne faut donc pas penser à la deuxième. Reste la troisième carrière, où le caractère peut en partie suppléer aux talents. Et ce n’est que dans des circonstances rares que le peuple a besoin de vous, et vous pouvez mourir calomnié, et tant de gens sans talents ou sans vertu ont paru dans la lice, qu’il faut un bien grand génie pour être à l’abri du ridicule. Voilà les obstacles.
Donnez-moi vos avis sur tout cela, mon cher Mounier, franchement, sincèrement et sans craindre de me parler raison. Pour le moment, je me jette au milieu des événements avec un cœur pur. Je tâcherai d’acquérir des talents, je vivrai solitaire avec mon âme et mes livres, et j’attendrai pour voguer que le vent vienne enfler mes voiles.
Je sais bien que dans un moment de raison je pourrais prendre un état; mais je ne sens pas la constance nécessaire pour le suivre, et il faut éviter de paraître inconséquent.
Voilà où j’en suis, mon cher Edouard. Je compte être à Paris dans trente ou quarante jours. J’y étudierai la politique et l’économie publique, science qui me paraît la base de l’autre dans un siècle où tout se vend. Donnez-moi tout les détails possibles sur votre futur voyage et surtout éclairez-moi de vos conseils. Bonsoir, si vous ne dormez pas.
H. B.