XXIII
A LA MÊME.
Marseille, le 9 Fructidor, An XIII (27 août 1805.)
Ma chère Pauline, nous avons fait dimanche, jour de Saint-Louis 1805, une partie dont je me souviendrai toute ma vie. Le pays de Marseille est sec et aride; il fait mal aux yeux tant il est laid. L’air fait mal à la poitrine par son extrême sécheresse. Des flots de poussière empêchent les chevaux de marcher et étouffent les voyageurs. Il n’y a pour arbres que de petits vilains saules tout poudrés; ces petits saules sont les oliviers, si précieux, qu’on dit dans le pays: qui a dix mille mille oliviers, a dix mille écus de rente. Il y a bien quelques arbres comme au cours, à Grenoble; mais leurs feuilles, toujours poudrées à blanc, sont ratatinées par l’extrême chaleur, et loin que leur ombre fasse plaisir on éprouve de la peine à les voir ainsi souffrir.
A une lieue au levant de Marseille est un petit vallon, formé par deux files de rochers absolument secs; tu ne trouverais pas dans toute la chaîne, grand comme ce papier, de verdure quelconque. Il y a, seulement, quelques petits brins de lavande, de menthe, de baume, mais qui ne sont pas verts et qui, à quatre pas, se confondent avec le gris du rocher. Au fond du vallon est une rivière grande comme la Robine, qu’on appelle l’Huveaune. Cette rivière vivifie une demi-lieue de terrain nommé la Pomone, parce qu’il est rempli de pommiers.
L’Huveaune longe le port d’un côté. Elle est environnée de grands arbres et sous ces arbres de charmants petits sentiers, et de temps en temps, des bancs perdus dans cette verdure. Ailleurs, ce ne serait que beau; ici, le contraste en fait un lieu enchanteur. Il y a un château avec de hautes tours, mais tellement cerné par un massif de marronniers, que les tours ne se voient qu’au dessus des arbres. Ce château a vraiment l’aspect d’un séjour de féerie; tu te figures ces tours chevaleresques, sortant, pour ainsi dire, des superbes marronniers. A ce château, qui inspire des pensées, non pas sombres (les tours ne sont ni assez grosses, ni assez noires) mais mélancoliques, on a joint une jolie petite avenue de platanes, qui ont peut-être cinq ou six ans. Leur verdure gaie contraste agréablement avec le château et les grands marronniers.
Il me semblait entendre un morceau de Cimarosa, où ce grand maître des émotions du cœur, parmi de grands airs sombres et terribles et au milieu d’un ouvrage sublime, peignant avec énergie toutes les horreurs de la vengeance, de la jalousie et de l’amour malheureux, a placé un joli petit air gai, avec un accompagnement de musette. C’est ainsi que la gaîté est à côté de la douleur la plus profonde. Je viens d’entendre une jeune fille chantant un air gai, dans la maison où sa sœur, qui venait de s’empoisonner par désespoir d’amour, rendait, peut-être, le dernier soupir. Voilà ce que se dit l’auditeur de ce sublime ouvrage, celui qui est digne de le sentir et qui comprend le petit air. Voilà comment les artistes demandent à être entendus. Voilà l’effet que produisit sur nous la petite allée de platanes et de sycomores, ces arbres qui ont une jolie écorce _nankinet_, des feuilles comme celles de la vigne et pour fruits des marrons épineux pendant à une longue queue[153].