‹ Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir StryienskiChapitre 62 sur 114 · XLIV

XLIV

AU MÊME.

Saint-Polten, le 10 mai 1809.

J’ai promené hier dans une des plus belles positions du monde: l’Abbaye de Molke, sur le Danube. La physionomie du paysage est sévère et d’accord avec le château où fut interné Richard Cœur-de-Lion qui en fait un des principaux ornements.

L’immense Danube et ses grandes îles, sur lesquelles on domine d’une hauteur de cent cinquante pieds, forment un spectacle unique. Je n’y trouve à comparer que la Terrasse de Lausanne et la vue de Bergame. Mais l’une et l’autre étaient bien moins _striking_, frappantes, avec une nuance de terrible visant au sublime.

J’ai tant de choses à te dire que je tourne court.

Je me reproche depuis quinze jours de ne pas écrire à Mme Z.

Envoie-moi des journaux.

Nous serons demain soir à Vienne; Saint-Polten en est à seize lieues. S. M. y est, très probablement.

Réunis, je t’en prie, tous les renseignements qui peuvent servir à un journal de mon voyage.

Je ferai copier cela par quelque écrivain du coin des rues, bien bête et ayant une belle écriture.

Le temps me manque pour tout.

Ce matin, en quittant cette belle abbaye, le hasard m’a mis dans la voiture de Martial[196]. Aussitôt notre solitude: «Il m’est arrivé dernièrement à Paris une chose plaisante, etc., etc.» Confiance adorable, dirait un courtisan, je dis seulement confiance parfaite.

Deux ou trois heures de penser tout haut avec moi, et, sans que je le demandasse, promesse réitérée et venant de lui, que je serais adjoint dans la garde à la première vacance, vacance assez probable.

Je saute vingt autres choses; en un mot, tout ce que je pouvais désirer.

Entretiens moi dans le souvenir de Mme de Bézieux, en lui racontant pompeusement quelques-unes des esquisses de mon voyage, d’après une lettre reçue la veille, le tout convenablement enduit de compliments.

Ecris-moi donc sous le couvert de M. Daru.

Je n’ai encore eu de toi qu’une lettre de quatre pages _upon Lewis’s love for Miss_[197].... Fais aussi penser à moi dans cette maison.

Il me paraît probable que nous ne resterons pas à Vienne. Peut-être dans un mois serons-nous au fond de la Hongrie.

Le pays de Strasbourg à Vienne est, aux lacs près, tout ce qu’on peut désirer de plus pittoresque. Il n’y a pas en France une telle route. Adieu.

H.[198].