Chapitre 21 TILSITT
Le 19 juin, à Tilsitt, nous fûmes logés dans le faubourg qui longe la rive gauche du Niémen, au-dessus de la ville, mais comme l’emplacement était très borné et malpropre, on préféra bivouaquer dans les jardins et les champs d’alentour. Les habitants, avant notre arrivée avaient caché dans la terre de leurs jardins leurs effets et des provisions considérables. Quand ils virent qu’on respectait les propriétés et les personnes, ils vinrent nous prier de leur permettre de faire des fouilles pour déterrer les objets cachés. On y consentit avec empressement, mais avec cette réserve que s’il y avait des comestibles, ils nous en feraient part. Il se trouva en effet, tant et tant de pièces de lard et de jambon que nos ordinaires se trouvèrent pourvus, pour quelques jours, d’une denrée bien précieuse pour donner du goût à nos maigres aliments. La viande ne manquait pas, mais le pain, où il y avait plus de paille et de son que de farine, était détestable. Il fallait avoir une faim canine pour oser le porter à la bouche.
Les Russes étaient campés sur l’autre rive du fleuve, où on les voyait et les entendait facilement, surtout quand ils se réunissaient le soir pour chanter la prière. Le beau pont en bois établi sur cette rivière était brûlé ; aucune communication n’était possible entre les deux rives, car toutes les barques et bateaux avaient été emmenés ou coulés bas : cependant, quand il fut convenu qu’une entrevue entre les deux empereurs aurait lieu sur un radeau, au milieu du fleuve, il s’en trouva pour porter les matériaux nécessaires à sa construction.
Ces préparatifs nous préoccupèrent singulièrement ; on était las de la guerre, on se voyait en quelque sorte à l’extrémité du monde civilisé, à cinq cents lieues de Paris et exténué de fatigue. C’était bien suffisant pour désirer voir sortir de ce radeau une paix prochaine et digne des grands efforts d’une armée qui avait tout fait pour vaincre les ennemis de la France.
25 juin. – J’étais sur le rivage, quand l’Empereur s’embarqua pour rejoindre l’Empereur Alexandre, et j’y restai jusqu’à son retour. Ce spectacle était si extraordinaire, si merveilleux, qu’il méritait bien tout l’intérêt qu’on lui attachait.
26 juin. – D’après les conventions arrêtées la veille sur le radeau, l’empereur Alexandre devait venir habiter Tilsitt, avec sa suite et 800 hommes de sa Garde. La ville fut déclarée neutre et partagée en partie française et en partie russe. Il nous fut défendu d’entrer, même sans armes, dans le quartier habité par l’empereur de toutes les Russies. Cependant, plus tard, il fut permis de le traverser pour nous rendre à notre faubourg qui se trouvait dans cette direction, mais en tenue de promenade.
Ce 26 juin, nous prîmes les armes à midi et fûmes nous former en bataille, dans la belle et large rue où habitait Napoléon : l’infanterie était à droite et la cavalerie à gauche. A un signal convenu, Napoléon se rendit sur le bord du Niémen pour recevoir Alexandre et le conduire à son logement. Peu de temps après, ces deux grands souverains arrivèrent, précédés et suivis d’un immense et superbe état-major, ayant échangé leurs cordons et se tenant par la main, comme de bons amis. Après avoir passé le front des troupes, les deux empereurs se placèrent au pied de l’escalier de l’Empereur Napoléon, et nous défilâmes devant eux.
Une fois le défilé terminé, nous rentrâmes dans nos bivouacs, et l’empereur Alexandre fut reconduit chez lui avec le même cérémonial.
27 juin. – Grandes manœuvres et exercices à feu de toute la garde impériale, sur les hauteurs de Tilsitt, devant Leurs Majestés Impériales. Napoléon tenait beaucoup à ce que sa Garde justifiât la haute renommée qu ‘elle s’était acquise, car, dans les feux, il passait derrière les rangs pour exciter les soldats à tirer vite, et dans les marches, pour les exciter à marcher serrés et bien alignés. De la voix, du geste, du regard, il nous pressait et nous encourageait. De son côté, l’empereur Alexandre était bien aise de voir de près ces hommes qui, soit qu’ils chargeassent sur sa cavalerie, soit qu’ils marchassent sur son infanterie, suffisaient par leur seule présence pour les arrêter ou les contenir. Il arriva un moment qu’il s’était placé devant nos feux. Napoléon fut le prendre par la main, et le retira de là, en lui disant : « Une maladresse pourrait causer un grand malheur. » Alexandre répondit : « Avec des hommes comme ceux là, il n’y a rien à craindre. »
Après le défilé, qui fut très bien exécuté, on mit à l’ordre du jour les témoignages de la satisfaction que l’empereur Alexandre avait plusieurs fois manifestée pendant les manœuvres.
28 juin. – Arrivée de S.M. le roi de Prusse. J’étais en faction en bas des escaliers de la rue, quand l’Empereur Napoléon vint le recevoir à la descente de voiture. Il lui prit la main et le fit passer devant pour monter les escaliers. Ce n’était pas la réception du 26, c’était un roi vaincu qui venait demander un morceau de sa couronne brisée.
La Garde à pied donna à dîner, dans la plaine située derrière notre faubourg, aux 800 gardes russes qui faisaient le service auprès de leur souverain. Pendant le dîner, les gardes prussiennes arrivèrent ; elles furent accueillies et traitées avec le plus vif empressement ; en général, on les préférait aux Russes, probablement parce qu’ils étaient Allemands. Il y eut beaucoup de soûleries, surtout chez les Russes, mais il n’y eut ni querelles, ni désordre. Du reste, les officiers des trois puissances étaient là, pour arrêter toute manifestation contraire à la bonne harmonie.
Pendant mon séjour à Tilsitt, je reçus une lettre du vieux général Lacoste, du Puy, pour son fils, général de division du génie, aide de camp de l’Empereur. Je fus très bien reçu, et il me promit de s’intéresser à moi.
Un soir que j’étais en faction sur les bords du Niémen, j’eus l’occasion de remarquer combien les nuits sont courtes dans le Nord, à cette époque de l’année. C’était le 23 juin. Placé en sentinelle à 11 heures du soir, il faisait encore assez clair pour lire une lettre, et quand on me releva à une heure du matin, la nuit s’était écoulée et le jour avait reparu.
Les entrevues et les événements de Tilsitt me firent connaître une infinité de grands personnages de l’Europe, que je remarquai avec plaisir et que j’étais bien aise d’observer. Peu d’occasions s’étaient présentées où l’on avait vu autant d’hommes marquants, réunis dans un si petit endroit.
3 juillet. – Les négociations pour la conclusion de la paix presque terminées, les 2ème régiments de chaque arme de la Garde reçurent l’ordre de partir le lendemain pour Kœnigsberg et ensuite pour la France. Cette nouvelle fut accueillie avec une grande démonstration de joie. La glorieuse paix qui venait d’être signée à Tilsitt nous dédommageait bien de tous les maux que nous avions soufferts, pendant ces quatre grandes, rudes et vigoureuses campagnes, mais nous n’en étions pas moins désireux de nous reposer un peu plus longtemps, de laisser aux râteliers d’armes nos lourds fusils et sur la planche nos incommodes sacs, sauf à les reprendre l’un et l’autre, si l’indépendance de la France réclamait nos bras et notre vie. Pour le moment, nous en avions assez.
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