LA RENTREE EN FRANCE
Enfin le jour du départ, fixé au 4 mai, arriva. Le 4ème corps d’armée, fort de 15 000 hommes, sortit en bon ordre, emmenant deux pièces de canon par 1000 hommes, et prit la route de France. A Spire, le 5 mai, nous demandâmes la permission au major, trois capitaines et moi, de partir en avant pour aller visiter Mannheim, et de voyager pour notre compte jusqu’au séjour. Nous avions un si grand besoin d’air, de liberté, d’indépendance qu’il semblait que tout cela nous manquât, même en plein champ. Nous prîmes à la poste une voiture et des chevaux, et partîmes, heureux d’être nos maîtres. Nous visitâmes successivement Franckhal, Mannheim, Ogersheim, en changeant de véhicule à tous les relais.
A Landau, le 7, nous trouvâmes des agents du nouveau gouvernement, qui avaient toute la marque des ci-devant nobles. Ce fut la première fois que je vis la croix de Saint-Louis. A Annweiler, petite ville de l’ancien duché des Deux-Ponts, nous avons rejoint le régiment. D’étape en étape, le 7 juin, nous étions à Verdun et Clermont. Là, à la halte, il s’éleva une querelle très vive entre nos soldats et des fantassins russes, qui s’y trouvaient en cantonnement. Sans l’intervention active des officiers, une collision dangereuse aurait pu naître et amener de graves désordres. Nos soldats étaient taquins en diable contre ces étrangers, qui foulaient le sol de notre pays. Déjà, depuis notre départ de la Sarre, de semblables scènes avaient eu lieu. Celle-ci plus dangereuse, puisqu’il y eut du sang versé.
Le 9, à Châlons-sur-Marne, un vieil émigré, chez qui j’étais logé, et qui avait la vue très affaiblie par l’âge, me prit pour un officier russe. Il m’accueillit de la manière la plus distinguée. Il n’y avait rien d’assez bon, d’assez digne de m’être offert. Il me fit d’étranges confidences. Les vanteries de ce voltigeur suranné m’amusèrent beaucoup, et m’engagèrent à le laisser dans son ignorance, jusqu’à mon départ. Quand il fut désabusé, sa colère fut comique ! Il y eut aussi des querelles, entre des sous-officiers du corps et des officiers russes, assez compliquées, mais qu’on arrangea. Ce qui fut cause qu’on nous fit partir de Châlons, au lieu d’y séjourner, pour nous envoyer dans un village ruiné par l’invasion, sur la route de Montmirail.
Le 12 juin, une heure après notre arrivée à Montmirail, je partis, avec trois autres officiers, dans une voiture particulière, pour Paris. J’y étais envoyé par le major pour toucher la solde des officiers du mois de mai et celle des soldats, qu’on n’avait pu se procurer chez les payeurs des villes, où nous étions passés, faute de fonds. Nous passâmes la nuit à Trépors, village sur la rive gauche de la Marne. L’auberge où nous descendîmes était remplie de filles publiques de Paris, qui avaient accompagné jusqu’à ce village les Russes qui se retiraient.
Nous arrivâmes à Paris, le 13, de bonne heure dans l’après-midi, et à peine si le soir nous étions logé. La restauration de la vieille monarchie avait attiré à Paris tant de nobles et d’émigrés, tant de Vendéens et de chouans, tant de partisans des Bourbons et de victimes de la Révolution, tant d’hommes bien pensants, tant d’hommes retournés, que tous les hôtels étaient pleins jusqu’aux combles. Et les théâtres aussi. On y jouait des pièces de l’ancien répertoire, appropriées aux circonstances ; je citerai entre autres la Partie de chasse de Henri IV, qui était vigoureusement applaudie. On aurait dit que l’Europe entière s’était donné rendez-vous dans le jardin du Palais-Royal.
Dès mon arrivée, je m’occupai, activement de ma mission, mais je trouvai partout des fins de non-recevoir. J’étais renvoyé de l’inspecteur aux revues au ministère de la Guerre, de celui-ci à celui des Finances ; mes pièces en règle, je me présentai chez le payeur, qui n’avait pas de fonds ou ne voulait pas m’en donner. Il fallait recommencer les courses, les sollicitations, faire renouveler les autorisations de paiement, etc. Cela dura six jours. Enfin, le 20 dans la journée, nous fûmes payés. Pendant ces interminables formalités, le régiment que j’avais laissé sans argent cheminait pauvrement vers la Bretagne, vivant presque de charité. Moi, à Paris, dans les derniers jours, je n’étais guère plus heureux. Ayant partagé mes ressources avec mes compagnons de voyage, – ressources qu’on ne ménagea point dans le commencement, parce qu’on comptait sur le paiement de la solde et de l’indemnité de route, – il arriva que le dernier jour nous n’aurions pas déjeuné, si un député de mes amis n’avait mis sa bourse à ma disposition.
Le 21 juin, je pus rejoindre mes camarades à Mortagne. Je les trouvais à table, mangeant leur dernier écu. Mon arrivée fut saluée avec des transports de joie. Avec moi, revint la bonne humeur, parce que j’apportais ce qui la fait naître et l’entretient. Le major m’avoua qu’on dépensait ce soir le dernier « sol » qu’il y eut dans les bataillons. Cette situation n’étant plus tenable, il avait pris la résolution de s’arrêter à Alençon, et de prier le maire d’inviter les habitants à nourrir les soldats, jusqu’à ce qu’ils eussent reçu l’argent nécessaire pour continuer leur route.
Le 6 juillet, nous arrivâmes à Lorient qui était le lieu de notre destination.
Dans le courant du mois de septembre, le chef de notre bataillon, le commandant D…, qui avait pris le titre de comte et qui était resté à Paris depuis notre passage, pour se faire admettre comme officier dans la maison du roi (chevau-légers), ayant échoué dans ses prétentions, m’écrivit pour me demander s’il avait des chances d’être employé dans le régiment. Je lui répondis que par son ancienneté, il pouvait l’être encore, mais qu’il fallait se hâter d’arriver, parce qu’il se présentait beaucoup d’officiers de son grade pour concourir. Il vint de suite, bien guéri de son enthousiasme pour les Bourbons, mécontent de la cour, et fort courroucé contre le duc de Berri qui n’avait pas voulu admettre ses droits à l’emploi qu’il sollicitait.
J’appris par lui bien des choses sur l’opposition que le nouveau gouvernement rencontrait dans sa marche, sur les bévues qu’il commettait, les mécontents qu’il faisait, et les injustices qu’on lui reprochait. Ce langage m’étonna, car étranger aux intrigues de cour, aux antichambres des ministres et au crédit des protecteurs en faveur, je ne comprenais pas qu’on eût besoin et qu’on employât de pareils moyens pour arriver plus haut. Mais ce qui m’étonnait le plus, c’était d’entendre de semblables choses sortir de la bouche d’un homme qui m’avait si fort rembarré, quand j’avais mis en doute la bonté du gouvernement qui allait nous être imposé. Pendant un mois qu’il resta à Lorient, nous fûmes presque toujours ensemble. N’ayant pas été employé, il fut manger sa demi-solde à Paris. (Lors de la cérémonie du Champ-de-Mai, l’année suivante, il était un des officiers chargés de placer les troupes dans le Champ-de-Mars, avant la distribution des aigles. Ce retour vers l’aventurier fut cause qu’il resta sans emploi après les Cent-Jours. Mais par la protection de son parrain, le duc d’Orléans, aujourd’hui Louis Philippe, il entra dans les gardes du corps à pied et arriva successivement au grade de lieutenant-général, directeur général au ministère, conseiller d’Etat, etc.)
L’obligation d’aller à la messe tous les dimanches contraria beaucoup les officiers et leur fit prendre les Bourbons en grippe, mais plus encore la certitude qu’une immensité d’entre nous serait envoyée en demi-solde. Le 1er octobre, l’organisation du 44ème de ligne se fit dans le cabinet du colonel, en présence de l’inspecteur général comte de Clausel, mais ce travail demeura secret. Le 3, cette opération se fit sur le terrain du polygone, en présence d’un grand concours d’officiers, qui attendaient avec anxiété le résultat des notes données sur le compte de chacun d’eux. L’appel des officiers maintenus en activité se fit d’abord pour les officiers supérieurs, puis pour les officiers comptables, puis pour les officiers de campagne. Quoique j’eusse une espèce de certitude, je trouvai cependant le temps long de ne pas entendre mon nom. Je fus appelé le dernier, parce que je devais commander la 3ème de voltigeurs.
Barrès, mis en congé de semestre au début de novembre 1814, se retira en Auvergne auprès des siens :
23 novembre. – A Blesle, où j’ai le plaisir de retrouver ma mère et tous mes parents en bonne santé.
Le changement de gouvernement avait aussi changé l’esprit de la société. Il n’y avait plus l’entrain de 1812. La politique avait divisé les individus et refroidi les familles. La noblesse avait repris son orgueil et ne recevait plus avec la même simplicité qu’auparavant. Pour ne pas être témoin de ses hauteurs, je la fréquentai peu, je sortis moins et m’ennuyai assez. Cependant il y avait une maison, illustre dans le pays par sa naissance et ses vieux parchemins, où j’allais tous les vendredis, avec mon frère, qui était aussi en congé de semestre, passer vingt-quatre heures. C’était chez le comte Hippolyte d’Espinchal, chef d’escadron au 81ème de chasseurs, demeurant à Massiac, petite ville à une lieue de Blesle. Mon frère servait dans le même corps.
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