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Chapitre 2 L’ARRIVEE A PARIS

Le 7 juillet 1804, à 4 heures du soir, nous entrâmes à Paris par la rue du Faubourg Saint Victor, où nous descendîmes de voiture. Une fois sur le pavé, nous prîmes un portemanteau, et nous nous dirigeâmes sur la rue Grenelle Saint Honoré, où l’on nous avait désigné un hôtel. L’arrivée de vingt-sept gaillards, fatigués de la course qu’ils venaient de faire à travers Paris, la valise sur le dos et la faim dans le ventre, de très mauvaise humeur par conséquent, épouvanta l’hôtelier, qui déclina l’honneur de loger tant de jeunes héros en herbe. Fort embarrassés de trouver une maison assez vaste pour nous loger tous, car le lieutenant ne voulait pas que nous nous séparions, nous fûmes éconduits dans plusieurs lieux. Enfin, nous trouvâmes un asile dans l’hôtel de Lyon, rue Batave, près des Tuileries.

J’étais donc à Paris, dont je rêvais depuis tant d’années ! Il me serait impossible de rendre compte du plaisir que j’éprouvai, quand j’entrai dans la capitale de la France, dans cette grande et superbe ville, l’asile des beaux-arts, de la politesse et du bon goût. Tout ce que je vis dans ces premiers moments me frappa d’admiration et d’étonnement. Pendant les quelques jours que j’y restai, je fus assez embarrassé pour définir les sentiments que j’éprouvais, et me rendre compte des impressions que me causaient la vue de tant de monuments, de tant de chefs-d’œuvre, et cet immense mouvement qui m’entraînait. J’étais souvent dans une espèce de stupeur, qui ressemblait à de l’hébètement.

Cet état de somnambulisme ne cessa que lorsque je pus définir, comparer, et que mes sens se fussent accoutumés à apprécier tant de merveilles. Que de sensations agréables je ressentis ! Il faut sortir comme moi d’une petite et laide ville, quitter pour la première fois le toit paternel, n’avoir encore rien vu de véritablement beau, pour comprendre et concevoir toute ma joie, tout mon bonheur.

8 juillet (19 messidor). – Notre lieutenant, très empressé de se débarrasser de nous, et de terminer sa pénible mission, nous conduisit de très grand matin à l’Ecole militaire, pour nous faire incorporer dans la garde impériale. Après avoir pris nos signalements, et nous avoir toisés, nous fûmes répartis dans les deux corps de vélites, d’après la taille de chacun : treize furent admis aux grenadiers, et sept, dont je faisais partie, aux chasseurs. Nous nous séparâmes alors avec de vifs regrets, d’autant plus pénibles qu’il s’était établi pendant le voyage une intimité que rien n’avait altérée. Quant au lieutenant, il ne put s’empêcher de manifester une satisfaction qui ne faisait pas notre éloge.

Nous fûmes autorisés à rentrer dans Paris, pour y vivre comme nous l’entendions, sans être astreints aux appels, jusqu’au lendemain dans l’après-midi.

A notre retour de l’Ecole militaire, nous passâmes par les Tuileries, pour tâcher de voir l’Empereur, qui devait passer la revue de la Garde dans la cour du château et sur la place du Carrousel. Je fus assez bien placé pour voir ce beau spectacle et contempler à mon aise l’homme puissant, qui avait vaincu l’anarchie, après avoir vaincu les ennemis de la France, et substitué l’ordre aux déplorables et sanglantes actions de la Révolution.

J’entrais et je logeais, pour la première fois dans une caserne. Je ne trouvai rien de bien séduisant dans cette nouvelle existence ; mais comme je savais depuis longtemps qu’étant militaire, je devais renoncer à une grande partie de ma liberté et au bien-être que l’on trouve dans sa famille, je ne m’en préoccupai pas trop.

Je fus habillé dans la journée, et pourvu des effets de linge et de chaussure dont je pouvais avoir besoin. On me donna un habit frac bleu, dont la doublure et les passepoils étaient écarlates, boutonnant sur la poitrine, avec des boutons aux faisceaux consulaires (ceux à l’aigle n’étaient pas encore frappés), avec cette légende : garde consulaire ; une culotte et une veste en tricot blanc, assez grossier ; un chapeau à corne, avec des cordonnets jaunes ; des épaulettes en laine verte, à patte rouge ; fusil, giberne, sabre, etc. Il nous fut recommandé de laisser pousser nos cheveux, pour faire la queue, et de vendre ceux de nos effets qu’on ne nous avait pas enlevés. Enfin, on nous permit comme faveur d’aller au spectacle, si nous le désirions, jusqu’à l’époque de notre départ pour Ecouen.

Je restai à Paris jusqu’au 12 juillet inclus. Pendant ces cinq jours d’assez grande liberté, je visitai tous les monuments et les curiosités.

13 juillet. – Partis de Paris en détachement, le sac sur le dos, le fusil sur l’épaule, pour la garnison qui était affectée aux chasseurs vélites et où s’organisait le bataillon, je fus placé dans la 4° compagnie, commandée par le capitaine Larrousse. Le chef de bataillon s’appelait Desnoyers. Il y avait cinq compagnies, fortes alors de trente-six hommes chacune, mais s’augmentant tous les jours par l’arrivée des vélites qui venaient de toutes les parties de la France. J’avais le n° 234 sur le registre matricule du corps.

Notre solde était de 23 sous et 1 centime par jour. On mettait 9 sous à l’ordinaire, 4 étaient versés à la masse pour la fourniture des effets de linge et de chaussure, et les 10 autres étaient donnés, tous les dix jours (par décade), à titre de sous de poche. L’ordinaire était bon, et la solde suffisante pour satisfaire à tous les besoins de première nécessité, mais on exerçait souvent des retenues, qui n’étaient pas toujours justifiées très scrupuleusement et dont on n’osait se plaindre, car les sergents-majors étaient tout-puissants dans les compagnies.

Le magnifique château d’Ecouen, qui, après Austerlitz, allait devenir une maison d’éducation pour les filles des membres de la Légion d’honneur, venait d’être disposé pour loger notre bataillon de vélites.

Deux jours après que nous y étions, c'est-à-dire le lundi 15 juillet, je fus très surpris de voir, à la boutonnière des officiers et de plusieurs sous-officiers, une belle décoration suspendue par un ruban rouge moiré. J’appris que c’était l’ordre de la Légion d’honneur, dont la première distribution avait été faite la veille par l’Empereur Napoléon en personne, dans le temple de Mars, aux Invalides.

17 juillet. – L’Empereur passa à Ecouen ; il se rendait à Boulogne, pour donner des croix aux troupes campées sur les côtes de France et qui formaient l’armée destinée à une descente en Angleterre. Nous bordions la haie, sur la hauteur avant de descendre dans le bourg. L’Empereur ne s’arrêta pas pour nous voir, ce qui blessa notre amour-propre de conscrits.

Les mois de juillet, août, septembre et octobre se passèrent en faisant l’exercice, à nettoyer nos armes et nos effets, à passer des inspections de tenue, à apprendre la manière de servir dans toutes les positions. Avant la fin de septembre, nous manœuvrions parfaitement bien en ligne, et semblions déjà être de vieux soldats. Le bataillon, à cette époque, avait déjà dépassé 700 hommes, et il en arrivait tous les jours. Mais je fus atteint, dans ces premiers jours d’une ophtalmie qui me fit beaucoup souffrir et languir, et, en vendémiaire, je dus aller un mois à l’hôpital du Gros-Caillou, pour rétablir ma santé.

15 août. – Ce jour de la fête de l’Empereur, je fus à Paris avec plusieurs camarades, sans permission. Nous partîmes à pied, à onze heures, après l’appel et l’inspection du matin ; arrivés à Saint-Denis, nous prîmes une voiture qui nous porta jusqu’à la porte de ce nom. Suivre le boulevard, gagner l’emplacement de la fête, assister à quelques jeux, faire une ou deux visites, dîner au Palais Royal, prendre le café en société de dames, retourner à Ecouen, faire dix lieues de la même manière et arriver pour l’appel du soir, ce fut dix heures consacrées à exécuter cette fantastique escapade. Quelques uns furent punis, d’autres malades ; je ne fus ni l’un ni l’autre, grâce à ma santé et à la bienveillance du sergent de semaine, qui retarda un peu de rendre le billet d’appel, espérant que je rentrerais avant le délai de grâce.

Les dimanches, après l’inspection, nous visitions les environs, qui sont très intéressants à parcourir, et très animés dans la belle saison, ou bien nous allions aux fêtes patronales de Montmorency, Villiers-le-Bel, Sarcelles, Gonesse, Saint-Denis, Saint-Ouen, etc. Ces fêtes très courues et fort gaies me plaisaient beaucoup et me délassaient des ennuyeuses fatigues de la semaine.

Le temps passait vite, parce qu’il était bien employé ; je pensais peu à la terre natale, au berceau de mon enfance, parce que j’étais arrivé à cette position, de mon gré, et sans contrainte. Cependant un dimanche, d’assez bon matin, promenant assez tristement mes pensées dans les allées les plus solitaires du bois, j’entendis parler assez vivement à quelques pas de moi. Je me rendis de ce côté, et, avant d’arriver au lieu d’où partaient ces voix, je fus réveillé de mes préoccupations par un coup d’arme à feu, suivi d’un autre. Je cours, tout ému, je vois un de nos officiers baigné dans son sang, près duquel était l’aide-major du bataillon, M. Maugras, et un officier qui le soutenait, tandis que deux autres fuyaient à cheval dans la direction de Paris. Je venais d’être témoin, sans m’en douter, d’un duel à mort. Les conventions étaient telles, dit-on. Ce douloureux événement m’affecta sensiblement.

Un soir, c’était le 11 novembre, pendant que nous fêtions la Saint-Martin, qui est la fête des soldats d’infanterie, un nouveau vélite entra dans la salle du festin, sac sur le dos, et son ordre d’incorporation dans la compagnie à la main. Courir à lui, l’aider à se débarrasser de son attirail militaire, et le placer à table fut l’affaire d’un instant. Assis à mes côtés, et ayant appris qu’il était Auvergnat, je demandai au sergent-major, qui était invité à ce repas de chambrée, de me le donner pour camarade de lit, le mien étant à l’hôpital. Cette demande me fut accordée, à ma grande satisfaction. Le choix était d’autant plus agréable que c’était un jeune homme parfaitement bien élevé, qu’il était mon compatriote, et que tout en lui annonçait des manières distinguées. (Ce jeune homme, appelé Tournilhac, des environs de Thiers, était capitaine dans la campagne de Russie, où il eut deux doigts gelés, ce qui ne l’empêcha pas, quand on abandonna, à la montée de Kowno, les trésors de la Grande Armée, de prendre de l’or à pleines mains dans les tonneaux défoncés et de rejoindre les débris de son régiment. Là, il vint au secours de tous ses camarades, en leur donnant généreusement tout l’argent dont ils avaient besoin pour traverser la Prusse et gagner les bords de l’Oder. Il ne voulut pas reprendre de service sous la Restauration.)

27 novembre. – Depuis plusieurs jours, nous étions prévenus que nous assisterions au sacre de l’Empereur Napoléon, et que nous devions nous tenir prêts à partir. Nous dûmes à cette cérémonie de recevoir nos habits de grande tenue, avec des boutons à l’aigle, nos énormes bonnets d’oursin, qui couvraient nos petites figures imberbes, et d’autres vêtements qu’on ne nous avait pas encore donnés.

Casernés à l’Ecole militaire, on nous distribua, nous vélites, dans chaque chambrée des vieux chasseurs, comme une ration, avec ordre de prendre une place dans les lits qui étaient déjà occupés par deux titulaires, qui se seraient bien passés de cette augmentation importune. Il fallut se résigner à coucher trois et à habiter des chambres où l’on ne pouvait pas circuler, tant elles étaient encombrées. Combien cela nous promettait de plaisir !

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