‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 61 sur 66 · L’ALSACE ACCLAME LE ROI-CITOYEN

L’ALSACE ACCLAME LE ROI-CITOYEN

Depuis plusieurs jours, j’étais prévenu officiellement de la prochaine arrivée du roi en Alsace, et mon départ pour Strasbourg, pour me trouver, avec tout le régiment, à son entrée dans la capitale de la province et aux revues qui suivraient. Le but politique de ce voyage était de faire connaître, aux populations de l’Est et à l’armée, le monarque que la France de Juillet s’était donnée. Il était important de donner au roi une bonne opinion du régiment, et à l’Allemagne qui nous regardait une semblable opinion sur notre jeune armée, qu’on venait en quelque sorte de recréer. Je pris toutes mes mesures, en passant de fréquentes inspections, pour que mon bataillon fût aussi beau, aussi nombreux que possible. Je réussis complètement.

18 juin. – La garnison, les troupes arrivées pour les revues du roi et les gardes nationales des arrondissements de Strasbourg et Wissembourg, prirent les armes pour border la haie, depuis la porte Blanche ou Nationale, jusqu’au Palais royal. Le roi fit son entrée solennelle à cheval, ayant à ses côtés ses deux fils, les ducs d’Orléans et de Nemours, accompagnés par les maréchaux Soult et Gérard, par le ministre du Commerce, comte d’Argout, et par un immense état-major. Il était précédé et suivi de douze régiments de cavalerie, et de plusieurs centaines de voitures alsaciennes ornées de feuillages et de rubans, pavoisées de drapeaux tricolores et remplies de jeunes et fraîches paysannes, costumées dans le goût du pays. Cette entrée dans une ville guerrière célèbre, fut magnifiquement imposante. Un concours immense de citoyens et aussi d’étrangers à l’Alsace, une allégresse générale et de vives acclamations, spontanément manifestées sur le passage du roi, prouvaient qu’il avait l’assentiment des populations entières.

L’esprit public était encore bon, les menées démagogiques n’avaient pas encore perverti les masses, et changé en indifférence coupable les témoignages d’affection que le roi avait reçus jusqu’alors.

Le passage fini et les rangs rompus, les officiers se réunirent pour aller chez le roi, où ils furent présentés par le général Brayer, commandant la division. Nous trouvâmes là le grand duc de Bade et une nombreuse suite, les envoyés des souverains allemands, et les ambassadeurs ou agents français attachés à ces cours.

19 juin. – Nous prîmes les armes de grand matin, pour être rendus de bonne heure au polygone. Ce vaste champ de manœuvre fut bientôt rempli de troupes de toutes armes, et d’une foule de spectateurs français et allemands. Indépendamment des gardes nationales à pied et à cheval, il y avait trois régiments d’infanterie (59ème de ligne, 5ème et 15ème légers), douze régiments de cavalerie, deux d’artillerie, et plus de cinq cents voitures attelées, telles que canons, caissons, fourgons, équipages de pont, etc. Les étrangers, comme les nationaux furent étonnamment surpris de voir qu’en si peu de mois, on était parvenu à réorganiser l’armée, à tripler son effectif, à monter la cavalerie et à créer un immense matériel de campagne. Grâce au maréchal Soult, la France avait déjà 40 000 hommes bons à faire la guerre, 600 pièces de canon attelées, et tous les autres services militaires portés à ce degré, presque miraculeux, de nombre et d’instruction.

L’arrivée du roi fut saluée par les éclatantes acclamations d’un peuple immense, par une décharge générale de toutes les pièces de canon, par les clairons, les tambours et les musiques de tous les corps formés en bataille sur plusieurs lignes. Lorsque le souverain eut pris place sur une vaste estrade, élevée sur un des côtés de ce vaste carré, les colonels ou chefs de corps se rendirent auprès de lui pour recevoir de ses mains les drapeaux et étendards de leur régiment, qu’ils vinrent faire reconnaître et saluer par leurs subordonnés. Les cris de « Vive le roi ! » se joignant aux bruyantes batteries des tambours qui battaient aux champs, annoncèrent que les soldats saluaient avec enthousiasme l’insigne national, qui devait les guider et les conduire à la victoire.

Cette reconnaissance terminée, le roi passa successivement devant tous les corps. En arrivant au centre du régiment, il me fit appeler, me remit la croix d’officier de la Légion d’honneur, et me dit qu’il s’estimait très heureux de pouvoir récompenser, par une nouvelle distinction, mes longs et loyaux services. Cet avancement dans l’ordre me fut très agréable, sans cependant me flatter autant que lorsque je fus nommé simple légionnaire en 1813. Le général Schramm avait eu la complaisance de venir me prévenir et de me complimenter sur ma nomination, avant que Sa Majesté me décorât elle-même.

Dans cette journée, je recevais ma troisième décoration et prêtais serment à un sixième drapeau. Le premier, avec un aigle, au Champ de Mars, sous l’Empire ; le deuxième en 1814, aux fleurs de lis, lors du premier retour des Bourbons ; le troisième, tricolore, à l’aigle, pour les Cent-Jours ; le quatrième blanc, au second retour des bourbons, donné aux légions départementales en 1816 ; le cinquième en 1821, lorsque les régiments furent rétablis ; et le sixième et dernier, je l’espère, tricolore avec le coq gaulois. Quant à la décoration de la Légion d’honneur, elle avait eu aussi ses vicissitudes. En 1814, l’effigie de Napoléon et l’aigle impériale furent remplacés par l’effigie de Henri IV et les armoiries de France aux trois fleurs de lis ; 1815 ramena la décoration à sa forme primitive ; la catastrophe de Waterloo rétablit les Bourbons et avec eux les changements de l’année précédente ; enfin la révolution de Juillet substitua aux fleurs de lis de la monarchie de droit divin, les drapeaux tricolores de la monarchie représentative régénérée. Ainsi les écussons sont maintenant, d’un côté la figure de Henri IV, et de l’autre deux drapeaux croisés, avec la devise fondamentale : Honneur et Patrie. La croix de Saint-Louis, sans être défendue, a cessé d’être portée…

La revue terminée, on défila rapidement, et même au pas de course, après avoir dépassé le roi, pour dégager le terrain et laisser de la place à la cavalerie et au matériel. Il était près d’être nuit, quand on rompit les rangs, sur la place du Temple neuf. Nous étions restés plus de quatorze heures sous les armes.

Après avoir réparé les désordres de ma toilette, je me rendis au château pour y monter la garde, comme officier supérieur de jour, et comme le plus ancien chef de bataillon de l’infanterie. Ces deux titres me donnaient le droit de m’asseoir à la table du roi. J’y pris place comme officier de service, et je fis grand honneur au banquet royal. Il y avait deux tables dans la même salle, de quarante-cinq à cinquante couverts chacune : le grand duc de Bade, son frère, son beau-frère et les grands de sa cour, les envoyés de Bavière, du Wurtemberg, Hesse-Darmstadt, Francfort, etc., des généraux en activité de service ou en disponibilité, les commandants des gardes nationales, et plusieurs chefs de corps. Presque toute la suite militaire du grand duc de Bade était décorée de la Légion d’honneur. C’étaient des officiers qui avaient autrefois combattu dans nos rangs. Je causai longtemps, avec plusieurs d’entre eux, de nos anciennes guerres et de l’espérance qu’on avait que la paix ne serait pas troublée. La revue, la belle tenue, le degré d’instruction où notre jeune armée était déjà arrivée, les avaient vivement frappés. « Il n’y a que des Français, disaient-ils, capables de faire en aussi peu de temps d’aussi grandes choses. »

Après le dîner, le roi se rendit à la salle de spectacle, où la ville donnait un bal. La salle magnifiquement décorée, quoique très spacieuse, était si pleine et la chaleur si étouffante qu’il y avait un certain courage à supporter, sans autre motif que la curiosité, une situation aussi accablante ; la place n’était vraiment pas tenable. J’y restai par devoir, et pour m’assurer si je ne rencontrerais pas une personne à qui j’avais fait la cour en 1817-1818, et avec laquelle je me serais probablement marié, si je ne fusse parti avant les dernières conventions matrimoniales. Après dix-huit à vingt mois de correspondance, tous rapports avaient cessé. Mes recherches, au milieu de ces centaines de femmes, ne furent pas vaines. Quoique passablement changés, l’un et l’autre, nous nous reconnûmes à première vue. Elle reçut avec convenance mes nouveaux hommages, m’apprit qu’elle était mariée, mère de famille et qu’elle me recevrait chez elle avec plaisir, si je lui faisais la politesse d’aller la voir. Quand je la revis le lendemain, je lui pardonnai de grand cœur les bienveillants reproches qu’elle me fit. Le temps avait amorti leur amertume, si toutefois ils étaient sérieux.

Le roi rentra de bonne heure au palais. Mon service m’obligeait à le suivre. Je passai la nuit sur une chaise, dans la cour du château, ou me promenant avec les officiers de garde des trois armes que j’avais sous mes ordres, infanterie, cavalerie et gardes nationaux. La nuit fut aussi douce, aussi calme, que la journée avait été chaude et animée. Je déjeunai là, le lendemain 20, et dînai encore le soir, ayant reçu une invitation particulière, à la même table que la veille. L’ordinaire était assez bon, et les convives d’assez bonne maison pour ne pas craindre de se compromettre.

Le départ du roi pour Colmar fut suivi d’une grande inspection, passée par le lieutenant-général baron Sémélé, sous les ordres duquel Barrès avait servi à Mayence. Le général « fut plus qu’étonné de trouver le régiment aussi avancé dans son instruction ». Tous avaient travaillé jour et nuit pour obtenir ce résultat, « le maréchal Soult voulant avoir 500 000 hommes sous les armes, habillés et exercés, pour les présenter aux puissances du Nord dans le courant de l’été, si elles persistaient à vouloir nous attaquer ». Barrès avait eu sa large part de cette activité, et son bataillon, de l’aveu même de son colonel, était « plus avancé que les autres ».

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