APRES TRENTE ANS DE SERVICE
Ce jour, longtemps désiré, me trouva assez disposé à profiter de l’avantage qu’il m’accordait pour finir honorablement ma carrière militaire et demander ma retraite. Depuis quelques années, je commençais à sentir le besoin de me reposer, de vivre un peu pour moi, et de jouir de cette pleine indépendance qu’on ne peut goûter que dans la vie civile, et commodément, que dans son ménage.
Sans être bien décidé, sans être absolument ennuyé du noble métier des armes, j’étais cependant entraîné à cette résolution par le besoin de me rapprocher de mon enfant, de veiller à son éducation, de le diriger, selon mes faibles facultés, dans la voie du bien, et de lui faire comprendre de bonne heure les dangers qu’on doit éviter pour ne pas se perdre au début de la vie. Je m’alarmais facilement, quand on négligeait de me donner de ses nouvelles ; j’étais, dans ces moments d’attente, d’une inquiétude désespérante, ce qui me rendait l’existence pénible et le caractère triste et morose. Mes deux familles me pressaient de quitter le service, de conserver pour mon enfant mon existence tant de fois compromise, et si heureusement protégée contre tous les périls d’une longue carrière remplie d’accidents. Malgré moi, et avec la meilleure volonté, j’avais perdu cette énergie brûlante des premières et meilleures années, cette activité si nécessaire dans le service, pour remplir consciencieusement son devoir, quand on a l’amour-propre de faire au moins aussi bien que les autres, et pour donner de bons exemples à ses inférieurs. Les grandes manœuvres, le cheval, mon embonpoint me fatiguaient assez pour me décourager. D’un autre côté, je me voyais à regret condamné à me retirer avec mon grade, tandis que j’avais la certitude d’être nommé lieutenant-colonel avant un an, et d’obtenir la pension de retraite deux années après ma promotion. Je renonçais de gaieté de cœur à une existence honorable et aisée, à la société et aux agréments du grand monde, aux jouissances et aux plaisirs des grandes villes, pour aller vivre dans une petite ville qui n’offrait aucune ressource, loin de mon pays que j’aimais toujours, bien que trente année eussent effacé mes plus frais souvenirs.
Après avoir longtemps réfléchi sur les avantages et les inconvénients de la résolution que j’allais prendre, je me déterminai, à la fin du mois, à formuler ma demande et à l’adresser au colonel. Quand elle fut soumise au lieutenant-général Aymard, notre inspecteur général pour 1834, il ne voulut pas la recevoir avant de m’avoir entendu et de savoir de moi-même si je ne cédais pas à quelque dépit ou mécontentement. Il me communiqua une lettre du ministre de la Guerre, qui le prévenait que le commandant Barrès, ayant été proposé aux inspections générales précédentes pour le grade de lieutenant-colonel, devait être de droit porté sur le tableau d’avancement de cette année-ci. « Vous êtes, me dit-il, le plus ancien chef de bataillon de mon inspection, proposé pour un grade supérieur ; vous serez porté le premier sur mon travail, et infailliblement nommé avant un an. Tout doit vous engager à retirer votre demande. » Malgré les efforts du colonel qui assistait à cet entretien et qui joignit ses instances à celles du général, je résistai à ces bienveillantes marques d’affection et d’intérêt. La seule faveur que je réclamai, ce fut un congé de trois mois, pour aller dans ma famille paternelle dire adieu à tous les miens, et porter des fleurs sur les tombes de mes père et mère.
Le général me l’accorda sans difficulté, en ajoutant qu’il regrettait que je n’eusse pas plus de déférence à son désir et aux instances de mes camarades.
Dans la persuasion où j’étais qu’à ma rentrée de congé, je trouverais l’ordre d’aller attendre à Charmes ma mise à la retraite, je vendis mon cheval un assez bon prix, après l’avoir gardé sept années, ce qui est fort rare chez les officiers d’infanterie qui sont le plus souvent enrossés. Les bons services qu’il m’avait rendus me le firent regretter. Quoique très médiocre cavalier, je n’ai pas eu le désagrément d’être jeté une seule fois à terre.
Je partis le 10 août, et je fis la première partie de ma route dans le convoi du chemin de fer de Lyon à Saint-Etienne. C’était la première fois que j’usais de cette manière de voyager. Je la trouvai agréable et surtout très commode, quoiqu’elle fût loin d’être aussi impétueuse qu’elle l’est devenue avec la vapeur. Les voitures bien supendues, très commodes, tirées chacune par deux forts chevaux, lancés au grand galop, avaient une vitesse de trois et demie à quatre lieues à l’heure. De Saint-Etienne à Givors, elles descendaient sans être attelées, la légère inclination qui se trouve entre ces deux points suffisant pour leur donner une impulsion de six à sept lieues à l’heure.
Par Monistrol, Issengeaux, le Puy et Brioude, j’arrivai le 13 août à Blesle, après une absence de plus de trente années ! Mon frère puîné, militaire comme moi, en retraite depuis moins d’un an, vivait avec ma sœur. Comme c’était eux que j’allais voir spécialement, ce fut naturellement dans leur maison que je descendis. Ils étaient pour moi les successeurs de mon père et de ma mère, les représentants de la famille.
Une si longue absence, la mort des auteurs de nos jours, et de beaucoup de mes contemporains, auraient dû affaiblir chez moi les sentiments pour le sol natal, et la religion des souvenirs. Mais malgré tant de causes d’indifférence et d’oubli, je ne revins pas sans un ineffable plaisir au bien-aimé séjour de ma première jeunesse. Les trois mois que je devais passer dans cet humble vallon, si calme et si pittoresque, avec les miens et avec les vieilles amitiés que le ciel m’avait conservées, ne pouvaient que m’offrir de riantes images et de délicieuses distractions, selon le point de vue d’où je les envisageais. Je sentais le besoin de jouir de la remarquable faveur qui m’était accordée, après tant de dangers, de fatigues et de vicissitudes, de me retrouver dans les lieux d’où j’étais parti à vingt ans sans trop m’inquiéter de ce que je deviendrais. J’étais venu chercher d’intimes jouissances, je fus assez heureux pour les rencontrer et les apprécier avec la vive foi d’un homme qui regrette d’en être privé sur ses vieux jours.
Mon arrivée fut l’occasion de fréquentes et nombreuses réunions, soit chez mes parents et amis, soit chez moi. Pour répondre à tant de marques d’affectueuse amitié, je donnais à dîner presque tous les lundis à dix ou douze personnes, des parents de bons amis, de vieilles connaissances, dont la présence me rappelait un temps dont nous aimions à nous ressouvenir. Si le menu de nos repas se ressentait de la pauvreté des ressources du pays, j’avais du moins la satisfaction d’offrir d’excellents vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Champagne que j’avais apportés avec moi.
Les belles vendanges de cette année donnèrent lieu à de nombreuses parties de vigne, qui furent aussi gaies qu’agréables. C’était presque une nouveauté pour moi qui n’avais pas joui de ces fêtes champêtres depuis 1803.
Après plusieurs courses dans les environs, et un séjour chez mes bons parents de Brioude, l’heure de me séparer arriva. Quoique les beaux jours et la saison des plaisirs furent passés, je ne vis pas approcher sans regrets le moment où il fallut embrasser, peut-être pour la dernière fois, mes frères, mes amis, et surtout ma sœur que je laissais avec peine derrière moi. Elle me conduisit le 6 novembre à Lempde, où nous avons couché, parce qu’elle voulait me mettre elle-même dans la diligence. Notre séparation, qui eut lieu le 7 au matin, fut bien triste.
A Lyon, Barrès apprend qu’il ne peut pas être définitivement libéré avant que sa mise à la retraite n’ait paru au Bulletin des Lois. Après des semaines d’incertitude, il décide de demander au général Aymard un nouveau congé et d’aller attendre à Charmes le bon plaisir du Bulletin officiel.
Le 19 janvier 1835, j’arrivai à Charmes, dans la matinée, où j’eus le plaisir de trouver mon fils et la famille de mon beau-père en parfaite santé.
Quoique je ne pusse pas encore me considérer comme entièrement libéré du service, je ne m’occupai pas moins de mon prochain établissement, avec toute l’activité que l’on déploie dans les choses qu’on fait avec plaisir. Je me mis, peu de jours après mon arrivée, à la recherche d’un logement convenable, et, après l’avoir trouvé, à surveiller les travaux d’arrangement et d’embellissement, à acheter les meubles et autres objets de ménage que je dus prendre à Nancy, Lunéville, Epinal ou Charmes, selon les avantages que je trouvais à me les procurer dans l’une ou l’autre de ces villes.
Ainsi s’est terminée une carrière qui, si elle n’a pas eu un grand éclat, a été du moins utile à la France et honorable pour moi. Je dis, avec orgueil, honorable, parce que, pendant trente et un ans, j’ai toujours fait consciencieusement mon devoir, dans toutes les occasions, et partout où je me suis trouvé ; que je n’ai aucune mauvaise action à me reprocher, et que j’ai toujours mérité l’estime et la confiance de mes supérieurs et de mes subordonnés, ainsi que l’amitié de mes camarades et des corps où j’ai servi. Si cette carrière n’a pas été plus brillante, sous le rapport des actions et de l’avancement, c’est qu’il n’est pas donné à tous les militaires de se trouver dans des positions favorables, dans des moments propices, où leur nom peut être cité avec éloge : ces occasions sont rares, surtout dans l’infanterie, dont les mérites et les services ont trop peu d’éclat pour trouver des prôneurs. Quant à l’avancement, j’aurais pu, j’aurais dû espérer être plus favorisé, si les circonstances m’avaient mieux servi, si j’avais eu plus d’ambition, plus d’intrigue, et, comme tant d’autres, cherché à faire valoir mes services. Mais ces moyens, très en usage et peu licites, m’ont toujours répugné. Je puis dire avec sincérité que je n’ai jamais écrit à qui que ce soit pour me recommander, ni ne suis entré une seule fois au ministère de la Guerre, pour me faire connaître aux dispensateurs des grâces et des faveurs : je me suis contenté de la protection de mes chefs immédiats ou supérieurs. Cependant je dois me féliciter de ce que la fortune ne m’a pas été plus contraire, et remercier la Providence, puisque j’ai la satisfaction de me retirer du service sans aucune infirmité ni blessures graves : c’est une grande compensation et un inappréciable bienfait pour mes vieux jours.[5]
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[1] Ici finit cette rédaction primitive, qui fut faite, pour la plus grande part, le texte l’indique, à Schœnbrunn, en 1805. Je ne puis en donner, comme de tout l’Itinéraire, qu’une partie. Nous ne pouvons songer, je l’ai dit, à suivre jour par jour les vélites sous la pluie, dans la boue, dans leurs longues journées sans pain, dans tous les humbles incidents de leur héroïque endurance, mais ce que nous donnons aide à comprendre le travail qui s’était fait, trente-cinq ans plus tard, dans l’esprit du commandant Barrès, quand il reprit les notes de sa vingtième année. Ses misères, il les laissait désormais au second plan, pour se plaire dans les choses curieuses qu’il avait vues, et dans les grands événements auxquels il avait participé. Et par exemple dans cette campagne de 1805, les souffrances de la Grande Armée étaient nécessaires pour que Napoléon débordât l’ennemi, à grande distance, par les vallées du Main et du Neckar, puis, tournant brusquement au sud, descendît de Wurzbourg à Donawerth sur le Danube. Cette marche, qui fut si dure pour J.-B. Barrès et ses camarades, les plaçait entre Ulm et Vienne, et coupait aux Autrichiens leur retraite. Ulm pris, Napoléon court sur Vienne, et entraîne les deux empereurs autrichien et russe à cent vingt kilomètres, au nord de Vienne, sur le champ de bataille d’Austerlitz, qu’il a reconnu et élu, lui-même, dix jours avant. Quel génie chez le chef ! Quelles fatigues pour les soldats ! Ces fatigues, en 1885, J.-B. Barrès veut les oublier.
[2] Le général Rousset était né à Charmes et s’était marié à Strasbourg où j’ai connu sa femme et ses deux filles [Note de J.-B. Barrès]
[3] M. Ulysse Rouchon m’écrit que le buste de Napoléon existe encore au musée de la ville du Puy. Est-ce le même buste ? J.-B. Barrès s’est-il trompé ? – M. B.
[4] Je ne résiste pas à l’élan de me faire plaisir à moi-même, en rapprochant de cette visite de mon grand-père la visite que je fis à ce même château, le lendemain même de la bataille de la Marne (19 septembre 1914, p. 228 de la Chronique de la Grande Guerre, t I) – M.B.
[5] J.-B. Barrès mourut à Charmes quatorze ans plus tard, en janvier 1849, ayant eu la satisfaction de voir, comme il le désirait, son fils entrer à l’Ecole centrale.
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œuvre du domaine public
Source :
B.N.F. - Wikisource
Ont contribué à cette édition :
Gabriel Cabos
Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath