CHAPITRE VI.
Travaux littéraires.--Je commence ma tragédie des Vénitiens; à quelle occasion.--Retour de Leclerc à Paris.--Traité de Léoben.--Ce que c'était alors qu'un bal.--Renseignemens sur quelques héros de l'année d'Italie.--Je pars pour l'Italie avec Leclerc.
Le second anniversaire du 13 vendémiaire fut célébré moitié chez Tallien, moitié chez Barras. Tallien donna dans son jardin un grand dîner, dont le Directoire fit les frais; et Barras donna, aux frais du Directoire aussi, un grand bal au Luxembourg. J'avais été invité au dîner, j'y allai; mais je refusai d'accompagner Mme Tallien au bal, quoiqu'elle fût autorisée à y mener sa société tout entière. J'étais assez connu de Barras pour qu'il m'invitât personnellement, et c'est, je crois, parce qu'il me connaissait qu'il ne m'invita pas personnellement. Être bienvenu chez Mme Tallien n'était pas un motif pour être bienvenu de lui: cela me confirma dans la résolution de ne plus retourner chez lui. Je tiens note de ce fait, parce qu'il ne fut pas sans influence sur mon avenir. C'est à cette occasion que je retournai dans la vallée de Montmorency, où je commençai une liaison que le temps n'a fait que fortifier, liaison à laquelle j'ai dû le complément de mon bonheur au temps de ma prospérité, et mes plus douces consolations pendant mes longues infortunes.
Je ne suis jamais resté long-temps inoccupé: pour peu que mon coeur laissât de liberté à ma tête, un ouvrage fini, j'en entreprenais un nouveau; quelquefois même j'ai travaillé en dépit de certaines préoccupations dont je n'ai pas été toujours exempt, et jusque sous leur influence; les scènes dont je leur suis redevable ne sont pas les moins bonnes que j'aie faites, si j'en ai fait de bonnes.
Vers la fin de l'automne de 1796, je commençai ma tragédie des Vénitiens. C'est à une circonstance singulière que je dois le sujet de cette pièce. Après en avoir ébauché successivement plusieurs autres, je m'étais arrêté sur un sujet qui m'avait été indiqué par ce pauvre Florian; mon plan était fait dans ma tête, comme d'habitude; déjà j'en avais versifié quelques scènes en arpentant la forêt de Montmorency, et même le chemin de Paris, où je ne sais quelle affaire m'avait appelé, quand à mon arrivée le hasard me fait rencontrer mon ami Maret.
«Que fais-tu pour le moment? me dit-il. As-tu quelque ouvrage sur le métier?--Oui: j'ai enfin trouvé un sujet qui me convient, un sujet neuf, et je m'en occupe.--Un sujet neuf! j'en connais un: et si je t'avais rencontré quelques heures plus tôt...--Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe? Quel est ce sujet?--Un trait historique, un trait que j'ai trouvé dans un recueil périodique, les Soirées littéraires.--Prête-moi le volume.--Il n'est plus chez moi.--Ne peux-tu me raconter ce trait?--Rien de plus facile»; et il me le raconte[29].
Personne ne raconte avec plus de talent. Ma tête se montait à mesure qu'il avançait dans sa narration: «C'est en effet un sujet superbe! m'écriai-je: action intéressante, catastrophe terrible; moeurs civiles et politiques toutes particulières. C'est un sujet admirable! je m'en empare.--Il n'est plus temps; j'ai raconté hier ce trait dans une société où se trouvaient Legouvé et Luce de Lancival...--Et Luce s'est jeté dessus?--Non; il ne croit pas que cela puisse s'adapter à la scène française; mais Legouvé n'en juge pas tout-à-fait de même; il m'a dit qu'il y penserait. N'y pense donc pas: je ne voudrais pas par une étourderie vous avoir mis en rivalité.--Legouvé ne traitera pas ce sujet-là; il n'est ni dans la nature de son esprit, ni dans le genre de son talent. Au premier aspect il n'a vu que les ressources; la réflexion lui en fera voir les difficultés; il reculera devant elles. Ce n'est, au reste, qu'à son désistement que je m'en saisirai; je l'obtiendrai sans le solliciter. Je cours chez lui. Chemin faisant, je ferai mon plan. Adieu.»
Ce que j'avais prévu arriva. Refroidi par la réflexion, Legouvé avait fini par penser comme Luce, et par trouver le sujet intraitable. Il l'était, en effet, pour l'auteur qui voudrait le traiter comme un sujet de l'histoire grecque ou de l'histoire romaine, comme un sujet de l'antiquité. Les formes, le ton, le style convenable à ces sortes de sujets ne sauraient s'appliquer à des sujets modernes sans y produire d'étranges disparates: convenables à des moeurs essentiellement héroïques, à des moeurs presque fictives, ces formes, ce ton, ce style, seraient en continuel désaccord avec les moeurs positives et moins guindées des temps modernes. Tel a toujours été mon sentiment. Cet inconvénient avait surtout frappé Legouvé, qui à un beau talent joignait un goût un peu timide: trouvant que le ton habituel de la tragédie ne convenait pas à ce sujet, si éminemment tragique, et, n'osant pas le traiter avec le ton convenable, il y renonça. Je fus plus hardi.
Qu'on me permette de rappeler ici ce que j'ai dit à cette occasion dans la préface des Vénitiens, en 1818. «Penser qu'il n'y a qu'un ton et qu'un style convenables à la tragédie, c'est faire de l'accessoire le principal. N'est-ce donc pas la nature du sujet qui constitue la tragédie? Qu'est-elle par elle-même? sinon une action dont le but est d'inspirer la terreur et la pitié. Or les sujets de nature à produire ce double effet pouvant se trouver chez les modernes comme chez les anciens, il en résulte que si l'essence de la tragédie est invariable, sa forme ne l'est pas, et qu'elle doit être modifiée par les moeurs de l'époque à laquelle appartient le sujet. En fait de tragédie, la forme doit toujours être noble comme les idées, comme les sentimens, comme le style, parce que la noblesse tient à l'essence de ce genre; mais cette noblesse n'exclut ni les intérêts privés, ni les moeurs simples, ni le dialogue naturel; et, soit dit en passant, si elle n'interdit pas l'accès du théâtre aux nobles avilis, à plus forte raison le permet-elle aux personnages qui se montrent nobles dans des conditions inférieures.»
Sur le refus de Legouvé, je me livrai tout entier à l'exécution de mon plan que j'avais en effet combiné tout en me rendant chez lui; mais je ne me mis à écrire qu'après avoir fait une étude approfondie des lois et des constitutions vénitiennes. Le livre d'Hamelot de la Houssaie sur le gouvernement de Venise, livre que feu le comte Colchen d'obligeante mémoire m'engagea à consulter, à étudier même, et dont il me donna un exemplaire, est la source où je puisai les documens les plus utiles sur le but, le caractère et l'origine de ces institutions qui n'ont point eu de modèle.
J'achevai mes deux premiers actes au milieu des bals nombreux que l'on donna cet hiver à Paris où j'étais revenu, et je comptais bien au printemps aller faire les trois autres dans la vallée qui m'était devenue plus chère; mais le sort en avait décidé autrement. Il était écrit là-haut que ce serait sur les lieux même où l'action que je retraçais s'était accomplie que j'achèverais de l'étudier, et qu'avant de la peindre dans tous ses détails, je visiterais dans tous leurs détours, dans toutes leurs profondeurs, les lieux terribles qui lui avaient servi de théâtre.
Vers la fin d'avril, le canon se fait entendre au milieu de la journée. C'est probablement quelque nouvelle victoire de l'armée d'Italie, se disait-on; car depuis que Moreau avait ramené son armée sur le Rhin, la guerre ne se faisait plus activement qu'en Italie. On ne se trompait pas. C'était en effet une nouvelle de l'armée d'Italie que proclamait le canon, et une nouvelle inespérée; la nouvelle de la signature des préliminaires de paix entre la république française et l'empire d'Allemagne à Léoben.
Un officier général de l'armée de Bonaparte apportait ce traité, et cet officier était Leclerc.
C'est chez Méchin, qui donnait un bal à l'occasion de son mariage avec la belle Mlle Raoul, que je retrouvai Leclerc. J'étais avec Lenoir. De quel coeur il nous embrassa! Comme il se félicitait d'avoir suivi notre conseil! Représentant pour le moment l'armée la plus illustre de l'Europe, et comblé des témoignages que l'admiration publique prodiguait aux glorieuses campagnes auxquelles il avait participé, comme il nous savait gré de l'avoir arraché des antichambres du Directoire! comme il nous remerciait de l'avoir poussé dans la carrière où il avait rencontré tant d'honneurs!
L'honneur plus grand, si ambitieux que fût Leclerc, n'était pas d'avoir obtenu à vingt-cinq ans le grade de général de brigade: qu'était-ce que cela en comparaison du bonheur d'obtenir la main de la soeur de son général, la main de cette Paulette dont il était amoureux depuis trois ans; de cette Paulette qui était reconnue pour la plus jolie, à cette époque si abondante en jolies femmes, de cette Paulette à laquelle la haute renommée que son frère venait de conquérir donnait d'ailleurs un prix si haut!
Leclerc venait faire à Paris ses affaires autant que celles de l'armée d'Italie. Tout en négociant avec le Directoire, il s'occupait des préparatifs de son mariage qui devait se faire à son retour à Milan où Paulette l'attendait. Il désirait avoir au moins un de nous deux pour témoin d'un bonheur auquel nous avions indirectement contribué. Lenoir ne pouvait pas quitter Paris où de graves intérêts le retenaient. «Mais toi, tu es libre, me dit-il, tu peux faire partout ce que tu as à faire; je t'emmène.»
Cette fois-là, si on ne me laissa pas le temps de me déterminer, on me laissa du moins celui de faire mes apprêts ou mes adieux. Je ne voulais pas partir sans prendre congé de la famille qui déjà m'avait adopté; il me fallait pour cela retourner à Saint-Leu. Leclerc qui était de Pontoise, et voulait aussi aller voir sa famille, me proposa de l'y accompagner. «Chemin faisant, nous causerons», me dit-il. J'acceptai avec d'autant plus de plaisir une place dans sa voiture, que ce voyage se faisait à peu près dans la direction du mien, et que de Pontoise je pouvais en une heure de marche me rendre à Saint-Leu par mes bois favoris: de l'un à l'autre endroit, il y a tout au plus deux lieues; ce n'était, ce ne serait encore pour moi qu'une promenade.
Cependant le bal allait son train; puisque nous y sommes encore, faisons connaître ce que c'était alors qu'un bal.
Qu'un bal différait alors de ces réunions où dix ans avant j'avais passé de si joyeuses soirées, des nuits si joyeuses! Dans ma première jeunesse, le plaisir était le seul objet qu'on cherchât dans un bal. On dansait pour se divertir, sans trop songer à ce qu'en penseraient les gens qui regardaient; on dansait pour soi, non pas pour les autres: danse sans prétention, mais non pas sans grâce, danse qu'avait adoptée la cour, à l'exemple de cette gracieuse Marie-Antoinette, et qu'à l'imitation de la cour adoptait la bonne société de Paris.
La révolution, qui semblait devoir donner plus de gravité aux moeurs, produisit un effet tout contraire. Des esprits en qui elle n'avait pas développé de hautes ambitions, tourmentés cependant du besoin de se signaler par une supériorité quelconque, s'efforçaient d'obtenir par l'emploi de leurs facultés physiques une célébrité qu'ils n'auraient pas pu atteindre par l'emploi de leurs facultés morales. La danse était devenue l'objet de l'application de ces gens incapables de s'appliquer à autre chose; mais, et c'est le propre de la sottise qui gâte tout ce qu'elle croit perfectionner, ils en avaient dénaturé le caractère. Substituant aux grâces simples et décentes qu'elle avait antérieurement dans les salons une imitation prétentieuse des formes qu'elle affecte sur la scène, d'un amusement qu'elle avait été, ils en avaient fait un travail; la salle de bal n'était plus qu'un théâtre où des écervelés des deux sexes venaient se disputer les applaudissemens des spectateurs, qui, non moins frivoles qu'eux, montaient sur des banquettes, et de là les jugeaient comme des loges on juge des sauteurs à gages.
Je serais fâché qu'un homme qui m'intéresserait figurât gauchement dans un bal, et surtout assez gauchement pour plus amuser les autres qu'il ne s'amuserait lui-même; mais je serais plus fâché encore qu'il excellât dans un exercice aussi futile, au point de faire croire qu'il y aurait donné le temps qu'on ne doit qu'à d'utiles occupations; ses succès ne me paraîtraient excusables qu'autant que sa supériorité dans une faculté grave, dans une honorable profession, prouverait que ce qu'on peut regarder comme le produit d'une étude longue et sérieuse n'est en lui qu'un développement de dispositions naturelles. Helvétius fut beau danseur; mais il est permis de croire que l'acquisition de son talent n'a préjudicié en aucune manière à la culture de son esprit, et qu'il ne lui donna que le temps que les hommes les plus sévères ne peuvent refuser à leurs délassemens, le temps qu'Ésope employait à jouer aux noix et Boileau à jouer aux quilles.
Ce préjugé contre la perfection dans un art futile se réveille en moi surtout quand je le trouve dans une femme. Portés à un certain point, les succès d'une femme dans la pratique de certains arts m'inquiètent soit relativement aux causes qui ont pu la déterminer à s'y adonner si passionnément, soit relativement aux conséquences qu'ils peuvent entraîner. Sous ce rapport, je suis assez de l'avis de Salluste. Je n'aime pas à voir une femme danser mieux qu'il ne convient à une honnête femme, saltare elegantiùs quàm necesse est probæ. Une femme n'est pas perdue, je le sais, pour posséder ce talent au plus haut degré. Mais porté à ce degré-là, ce talent peut être pour elle un instrument de perte, instrumentum luxuriæ. (Catilina.)
La justesse de ces appréhensions n'a été que trop fréquemment démontrée à cette époque. Ce n'est pas à propos de danse seulement que les danseuses les plus admirées firent alors parler d'elles, et leur nom que je ne prononcerai pas, dut au scandale aussi une célébrité qui heureusement n'a guère excédé la durée de quelques mois de carnaval. Trenitz, le plus renommé des danseurs de ce temps-là, s'en est fait, lui, une plus solide. Elle a duré autant que la contredanse à laquelle il avait donné son nom, et qui n'a pas été à la mode moins de deux ans. Ce Trenitz, qui avait tout son esprit dans ses jambes, a fait tourner plus d'une tête: des femmes ont quitté leur mari, et, qui pis est, leurs enfans, pour s'attacher à ses pas. Atteint du mal qu'il donnait aux autres, il est mort fou à Charenton.
Mais les chevaux nous attendent. J'accompagnai Leclerc dans la visite qu'il fit à sa mère. Près d'elle se trouvait une jeune fille qui depuis a épousé le général Davoust. Sa toilette simple et modeste ne m'empêcha pas d'être frappé de sa beauté, qui n'était pas encore celle d'une femme faite.
Mme Leclerc soutenait sa maison et sa famille avec les produits d'un commerce des plus utiles, celui des farines. La Biographie Universelle parle avec dédain de cette industrie. Celle à laquelle s'est livré l'éditeur de tant de notices calomnieuses est-elle plus honorable? lui donne-t-elle le droit de mépriser quelque profession que ce soit? ne vaut-il pas mieux vivre modestement d'une spéculation qui nourrit les hommes, que de s'enrichir en trafiquant de mensonges et de diffamations?
Cette faute n'est pas au reste la seule qui se trouve dans cette Biographie à l'article Leclerc. Rédigé après la chute de Napoléon, il l'est avec une malveillance facile à concevoir dans un homme de parti, mais avec une inexactitude qu'on ne conçoit pas dans un historien.
Tout en roulant, Leclerc me mit au courant de ce qui le concernait, et aussi de ce qui concernait ses compagnons d'armes. Il me raconta quantité de traits relatifs aux personnages qui entouraient le général Bonaparte, et particulièrement à Murat et à Lannes qu'il enviait plus qu'il ne les aimait. Il n'avait pas une haute estime pour leur talent, mais il avait la plus grande admiration pour leur bravoure: elle était en effet hors de toute comparaison.
«Ce fou de Murat, me disait-il, pendant que l'ennemi nous canonnait et nous fusillait du haut des murs de Gradisca, n'allait-il pas frapper aux portes de cette ville avec la poignée de son sabre, en sommant, avec son accent gascon, les bourgeois, qu'il appelait pékins, de les lui ouvrir?
«Et Lannes! de peur de n'être pas reconnu à son uniforme et à son écharpe, cet autre Gascon a-t-il jamais manqué de marcher à la tête de sa brigade avec un chapeau galonné et surmonté d'un plumet plus haut et plus touffu que celui d'un mulet de Provence? Aussi n'est-il jamais revenu d'une affaire sans être blessé, et n'était-il pas guéri de sa seizième blessure, quand, apprenant que le soldat hésitait à Arcole, il endosse son uniforme, s'empanache de son chapeau, et court recevoir la dix-septième.»
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Leclerc, plus flegmatique dans la société, était tout aussi animé qu'eux dans l'action; mais les militaires sont comme les femmes et comme les poëtes; il est rare que les éloges qu'ils donnent à leurs rivaux ne soient pas accompagnés de quelques correctifs. Leclerc me raconta aussi quelques particularités sur Masséna, sur Joubert, sur Augereau, sur Junot, sur Clarke le négociateur, sur Haller le financier, sur Collot le munitionnaire, gens habiles dans leur partie respective, et servant avec autant de zèle que d'intelligence les projets du grand homme. Ainsi, avant de sortir de France, je connaissais le personnel de l'armée d'Italie comme si j'en avais fait partie depuis le commencement de la campagne.
Cette conversation m'apprit plusieurs anecdotes qui trouveront leur place dans ces Mémoires, quand viendra leur tour: c'est ici la place de celle qu'on va lire.
L'on venait d'apprendre à Paris que le 20 avril, reprenant enfin l'offensive, et repassant le Rhin, le général Moreau avait enlevé à l'ennemi quatre mille hommes et vingt pièces de canon. «C'est à moi qu'il est redevable de ce succès, me dit Leclerc. En vertu d'un passeport qui m'a été délivré à Léoben par les Autrichiens, je suis venu droit ici par l'Allemagne, et j'ai traversé l'armée qu'ils ont sur le Rhin. Ayant eu le loisir de prendre connaissance de ses positions, et de remarquer qu'à la nouvelle de la conclusion du traité que je portais à la ratification du Directoire, tenant la paix pour certaine, elle s'était relâchée de sa vigilance, «Ne pourriez-vous, ai-je dit à Moreau, profiter de la circonstance avant que l'armistice soit proclamé?» Moreau m'a compris, et il ne s'en trouve pas mal, comme tu vois.
«Cette opération-là me semble plus habile que loyale, dis-je à Leclerc.--À la guerre comme à la guerre; dolus an virtus», me répondit-il; Leclerc savait assez bien son Virgile.
Peu de jours après cette excursion, nous partîmes pour l'Italie en suivant la route du Bourbonnais.
NOTES.
[1: Marchand de toile qui avait fortement contribué à appeler Robespierre au tribunal de Versailles. Il fut aussi député à la Convention.]
[2: Mme GAIL (Sophie Garre). Née avec le goût de tous les arts, elle cultiva surtout la musique. Ses dispositions pour cet art se manifestèrent par des compositions pleines de grâces qu'elle produisait à un âge où d'ordinaire on a peine à concevoir les compositions des autres. Quelques romances qu'elle publia en 1790 dans les journaux de musique, et que les amateurs accueillirent, furent distinguées des connaisseurs. L'étonnement se serait mêlé au plaisir si on avait su qu'elles étaient l'ouvrage d'un enfant de douze ans.
Celui qui écrit cette notice ne se rappelle pas sans émotion les succès précoces d'un talent aux efforts duquel il se plaisait à fournir des thèmes, en s'essayant aussi.
C'est vers 1794 que Mlle Garre échangea son nom contre celui qu'elle a rendu plus célèbre. Elle épousa à cette époque M. Gail, professeur ou lecteur au collége de France. Cet helléniste jouissait dès lors de toute sa réputation. Des travaux pénibles et utiles sur les langues anciennes, des versions du grec en latin, des éditions correctes, élucidées de commentaires, fortifiées de notes, et aussi, je crois, quelques doctes querelles, l'avaient fait connaître dans le monde savant. Il mérita d'obtenir Mlle Garre, puisqu'il avait apprécié ses qualités. Leur mariage ne fut pas heureux cependant. L'art et la science qu'il avait rapprochés s'effarouchèrent réciproquement.
Une séparation volontaire rompit, au bout de quelques années, cette union où l'un trouvait trop de distractions et l'autre trop peu d'agrémens, et rendit les deux époux à leurs goûts dominans. L'art et la science y gagnèrent. M. Gail acheva dans la retraite sa version de Thucydide, et Mme Gail, rentrée dans la société, en fit les délices par des talens qui se perfectionnèrent en s'exerçant.
La vie dépendante et sédentaire convenait peu à une imagination aussi active que la sienne. Libre une fois, c'est en voyageant qu'elle fit l'essai de son affranchissement. Après avoir parcouru les provinces méridionales de la France, elle voulut voir l'Espagne. En y cherchant le plaisir, elle y trouva la gloire. C'est avec les yeux et les oreilles de l'artiste qu'elle parcourait cette péninsule qui ne semble déshéritée des arts que parce qu'elle a renoncé à faire valoir leur succession, et où l'on retrouve si souvent leurs traces entre celles des Arabes et des Goths.
L'accent et la modulation de la musique espagnole attirèrent surtout l'attention de la voyageuse, et restèrent profondément gravés dans sa mémoire. Ils se reproduisent fréquemment dans ses compositions, mais embellis par un talent plein de charmes, mais modifiés par un goût exquis. Tel air des deux Jaloux, tel morceau de la Sérénade n'est que le développement d'un trait de ces chansons monotones et mélancoliques que hurlent les Catalans, que lamentent les Andalous. Modulé par Mme Gail, ce chant, toujours original, se change en musique des plus suaves.
Ce n'est qu'au retour de ses voyages que Mme Gail songea sérieusement à travailler pour la scène. Avant, elle s'était bien essayée dans le genre dramatique; un opéra de sa composition, représenté en société, avait été applaudi par Méhul lui-même. Elle n'avait pu néanmoins se résoudre à offrir au public un ouvrage que ce grand maître ne trouvait pas exempt de fautes. Une étude opiniâtre et plus approfondie de l'art lui donna bientôt les moyens d'exprimer ses idées avec autant de pureté qu'elles avaient de charmes, avec cette correction sans laquelle, dans tous les arts, les succès du génie même sont incomplets.
C'est par un chef-d'oeuvre que Mme Gail débuta. Peu d'opéras ont été entendus avec autant d'enthousiasme que les deux Jaloux. peu l'ont autant mérité. Une musique neuve et non pas étrange, originale et non pas bizarre, gracieuse et non pas affectée, assure à cette jolie comédie un succès aussi durable que celui dont jouissent les plus aimables productions de Grétry[3].
On sait que cet opéra est tiré d'une comédie en cinq actes de Dufresny; comédie réduite, avec beaucoup d'habileté, en un acte par M. Vial, auteur de plusieurs autres ouvrages charmans aussi, et qui lui appartiennent en entier.
Après cet opéra, Mme Gail en fit représenter un autre encore en un acte, intitulé Mlle de Launay à la Bastille. Le fond en est tiré des mémoires de cette dame, plus connue sous le nom de Mme de Staal. C'est une intrigue assez triste, dans laquelle le gouverneur même de la Bastille joue le rôle de médiateur entre cette prisonnière qu'il aime, et un prisonnier qui en est aimé. Présentée sous un aspect comique, cette situation pouvait être piquante: mais dans cet opéra, qui tient plus du drame que de la comédie, le gouverneur est martyr et non pas dupe; or les martyrs ne sont pas gais.
Cet ouvrage eut peu de succès. La musique néanmoins ne diminua pas la haute idée qu'on avait conçue du talent de Mme Gail. Entre plusieurs morceaux accueillis avec transports, on distingua la romance délicieuse que termine ce refrain: ma liberté! ma liberté! ainsi chante Philomèle captive. Ces morceaux auraient maintenu la pièce au théâtre si, en France, on ne voulait pas être intéressé par le drame autant qu'enchanté par la musique.
La Sérénade est le dernier ouvrage dramatique de Mme Gail. Ce n'est pas par défaut de gaieté que pèche cette comédie dont Regnard est l'auteur, et dont on a fait un opéra en la semant d'airs et de morceaux d'ensemble. Nous ne ferons pas l'éloge de cette délicieuse production. La musique de la Sérénade est dans la mémoire de tout le monde; celle des deux Jaloux ne lui est supérieure ni en facilité, ni en originalité, ni en grâces. Hélas! c'était le chant du cygne.
Et la main qui tirait de la lyre des sons si harmonieux s'est glacée! Et la voix qui modulait des accens si mélodieux s'est éteinte! Que ne pouvait-on pas attendre d'un talent qui, dans l'espace de si peu d'années, avait donné des preuves si brillantes de son heureuse fécondité, d'un talent dont les ressources se multipliaient à mesure qu'il multipliait ses productions! Mme Gail s'occupait à consolider sa gloire par des ouvrages de plus longue haleine, quand une maladie aiguë est venue l'enlever aux arts et à l'amitié. Elle était tout au plus âgée de quarante-trois ans.
Quand on songe que si la jeunesse de l'artiste date de l'époque où il commence à produire, elle ne finit qu'à celle où il cesse de produire, on peut dire que Mme Gail est morte dans la fleur de sa jeunesse; et si l'on juge de ce qu'elle pouvait faire par ce qu'elle a fait, quelle source de regrets pour les amis des arts que cette mort prématurée!
Les chansons, les romances et autres compositions légères de Mme Gail auraient peut-être suffi à lui acquérir la réputation que lui assurent ses grandes compositions. Ces sortes de pièces, qui sont en musique ce que les pièces fugitives sont en poésie, suffisent aussi à la gloire de leur auteur, quand elles portent le cachet du génie. N'eût-il fait que ses poésies légères, Voltaire serait immortel. Saint-Aulaire s'est immortalisé par quatre vers. Tel homme en a fait quarante mille, et n'est pas connu. L'important est de faire des vers et des chants qu'on retienne: tel était surtout le talent de Mme Gail.
Qui ne connaît ses pièces détachées? De quel salon n'ont-elles pas fait les délices? De quelles réunions, dans quelle solitude ne se sont-elles pas fait entendre? Dans quelle partie du monde civilisé n'ont-elles pas été portées par la voix de l'art et de la beauté? Chacun les redemandait, c'était en faire l'éloge. Garat les louait mieux que personne, il les chantait. Après avoir exécuté les morceaux, les plus pathétiques de Gluck, de Mozart, de Nazolini, il ne croyait un concert complet que lorsqu'il avait fait entendre quelques productions de cette verve gracieuse et facile. Qui ne lui a pas entendu chanter en duo, avec sa femme, la jolie romance qui commence par ce vers: La jeune et sensible Isabelle? Si Pétrarque n'a rien fait de plus ingénieux que ces couplets qui sont de Mme de Bourdie, Cimarosa n'a rien composé de plus gracieux que cet air qui est de Mme Gail.
Son talent faisait le charme continuel de la société. Il se prêtait à tous les caprices, quelque acte de complaisance qu'on en exigeât. Sous les doigts de cette femme habile, le piano suffisait à tout ce que la circonstance pouvait en réclamer. Que de fois, dans nos réunions, n'a-t-il pas tenu lieu d'orchestre! Les airs que Mme Gail improvisait alors, à la demande des danseurs, retenaient dans le salon, comme auditeurs, ceux-là même pour qui la danse avait le moins d'attraits; et ces airs qui, à son insu, bientôt se répandaient dans Paris, n'étaient pas moins originaux, pas moins mélodieux que ceux qu'elle travaillait à loisir.
À ce talent si supérieur, Mme Gail joignait toutes les qualités d'une femme aimable, tous les avantages d'une femme d'esprit. Dès sa première jeunesse, elle avait vécu dans la société des littérateurs et des poëtes les plus célèbres de l'époque. À la ville, dans la maison de son père, elle avait vu souvent La Harpe; elle avait rencontré souvent aussi Delille à la campagne, dans les bois de Meudon. Elle aimait la poésie avec passion; elle aimait avec passion tous les arts. Les talens, de quelque nature qu'ils fussent, n'avaient pas d'appréciateur plus délicat, plus enthousiaste. Ils ne sauraient trop la regretter.
L'amitié l'a regrettée plus encore. Mme Gail inspirait ce noble sentiment aussi vivement qu'elle le ressentait. Nous jugeons par nous-mêmes de la douleur que sa perte laisse dans la société intime dont elle était l'âme, et qui se composait surtout de ses vieux amis.
Une circonstance toute particulière a mêlé une émotion bien douce aux sentimens douloureux que cette femme si sincèrement aimante a dû éprouver en se voyant arracher, à la force de l'âge, à tout ce qu'elle aimait. L'unique fruit de son mariage, son fils s'était montré digne d'elle. Il avait remporté le prix sur le sujet proposé cette année-là par l'académie des belles-lettres. Le jour de deuil se changea pour cette mère en un jour de triomphe; et ce n'est qu'après avoir vu les lauriers sur le front de son enfant que ses yeux consolés se sont fermés pour jamais.
Ainsi mourut, heureuse encore, cette femme qui a mérité de l'être, et de l'être plus long-temps; cette femme qui a traversé la vie sans avoir fait aucun mal; cette femme dont le passage en ce monde n'est signalé que par la production du talent le plus aimable; cette femme dont le génie ajoutait encore aux jouissances du bonheur même; cette femme qui, dans des temps de malheur et de persécution, a si souvent suspendu les peines du proscrit que venaient charmer jusque dans les cachots, jusque dans l'exil, ses chants qui désormais ne seront plus entendus sans douleur par un de ceux dont ils ont fait la consolation.
A. V. A.
À Bruxelles, en 1819. ]
[3: Je m'imaginais, quand j'écrivais cela en 1819, qu'une nouvelle révolution musicale était prête à éclater, et que Grétry comme Paësiello, comme Piccini, comme Sacchini, comme Cimarosa, étaient au moment d'être expulsés de la scène que Mozart seul dispute encore à Rossini.]
[4: Je retrouve dans un journal du temps l'analyse de cette facétie. La voici:
«De pauvres diables de comédiens de campagne, auxquels leur directeur a fait banqueroute, ne sachant que devenir, se réfugient dans un couvent de capucins où le père Barnabas, qui en est le gardien, les reçoit avec plaisir. Il y a déjà quelque temps qu'ils y sont, lorsque les révérends pères Arlequin et Polichinelle s'aperçoivent qu'ils s'ennuient. Or, comme l'a dit Figaro, l'ennui n'engraisse que les sots. Nos comédiens ne le sont pas, et c'est pour cela, et parce qu'ils avaient presque tous, avant leur retraite, contracté l'habitude des sept péchés mortels, qu'ils ne peuvent plus vivre en reclus. D'ailleurs, une perpétuelle contrainte les ennuie, et vainement on voudrait tenter de faire oublier au père Gilles sa paresse, au père Pantalon sa colère, au père Polichinelle sa gourmandise, au père Scaramouche son orgueil, au père Cassandre son avarice, au père Scapiu son envie, au père Arlequin sa luxure, et au révérend père Barnabas la réunion de tous ces vices.
«Cependant ce vénérable gardien a reçu une lettre dans laquelle on lui apprend qu'on va supprimer tous les couvens, et c'est ce qui lui fait croire qu'il est nécessaire de prendre certaines précautions.
Air: du vaudeville de l'île des femmes.
Faisons d'abord notre paquet Sans accuser la Providence; Et puis, lorsque nous l'aurons fait, Mettons en Dieu notre espérance. Comme la résignation Doit couronner la foi parfaite, Disons avec soumission: La volonté de Dieu soit faite.
«Mais il ne serait pas mal pour donner à ce paquet un embonpoint convenable, d'y joindre la bourse de Cassandre. Ah! ce serait bien fait, si cet avare Cassandre ne surveillait sans cesse son argent. En attendant de pouvoir le lui escamoter, notre gardien entend la coulpe de ses frères, et lorsqu'ils ont chacun fait leur acte d'humilité, ils vont à l'église pour chanter l'office.
«C'est le tour du père Arlequin d'être portier, et il est, ma foi, bien heureux, car il trouve l'occasion d'ouvrir la porte au plus joli Récollet du monde.
ARLEQUIN.
Air: Jupiter un jour en fureur.
Mon frère, on ne refuse pas La porte à gens de votre mine.
COLOMBINE.
Quoi! si près de sa Colombine. Il ne la reconnaît pas!
ARLEQUIN.
C'est un moine de contrebande Et si j'osais en vérité...
COLOMBINE.
Faites-moi la charité.
ARLEQUIN.
Frère, je la demande.
Quel teint fleuri, quel air friand, Et quelle fraîcheur de chanoine! Jamais un aussi joli moine N'est entré dans le couvent: Aisément cela se devine, À ce regard vif et fripon, C'est l'amour en capuchon, Ou bien c'est Colombine.
«Lorsque la reconnaissance d'Arlequin et de Colombine est bien et dûment faite, le père Cassandre survient, tout essoufflé, et renouvelant, jusqu'à un certain point, la scène d'Harpagon, qui prétend que tout le monde lui a volé son argent, il accuse tantôt le père Capucin, tantôt le frère Récollet de lui avoir joué un semblable tour. On découvre bientôt que c'est au père Barnabas seul qu'il faut l'attribuer. Eh bien! dit Arlequin à toute la ci-devant troupe qui s'est rassemblée, suivez-moi, et nous allons le contraindre, non-seulement à rendre l'argent de Cassandre, mais à nous livrer celui de la communauté.
«Barnabas, qui ne soupçonne pas qu'on l'ait découvert, vient faire un repas fraternel avec un cochon, qui, par parenthèse, joue fort bien son rôle, et pour lequel il a la plus grande prédilection. Pendant qu'ils mangent ensemble, Arlequin, Gilles, Polichinelle, Cassandre, Pantalon, Scapin et Scaramouche, qui ont jeté leurs frocs aux orties, paraissent en habits de caractère; et comme ils ne se sont montrés qu'après une évocation d'Arlequin, le révérend père Barnabas les prend naturellement pour des diables. Ils font une entrée terrible, et ils obligent le moine à danser un rigaudon avec eux, pendant que Gilles chante la ronde suivante, sur l'air: L'autre jour le gros René.
Tout atteste et reconnaît Le pouvoir du diable; Dans tout ce qu'on dit et fait, Est mêlé le diable. Certain auteur l'a prouvé, En vers à la diable Ô gué! En vers à la diable.
L'homme d'esprit a, dit-on, Tout l'esprit d'un diable; Nous disons d'un bon garçon Qu'il est un bon diable, Et de l'honnête homme à pied C'est un pauvre diable Ô gué! C'est un pauvre diable.
Qui désire être cité. Mène un train de diable: N'a pas qui veut pour beauté La beauté du diable; Plus d'un ouvrage vanté Ne vaut pas le diable Ô gué! Ne vaut pas le diable.
Quel est l'homme qui jamais Ne se donne au diable? Les trois quarts de nos projets Où vont-ils? au diable; Par la queue, ah! que j'en sais Qui tirent le diable Ô gué! Qui tirent le diable.
«Toutes ces diableries-là ne font pas perdre la tête au père Barnabas, et les diables se retirent. L'auteur, profitant du conseil que Sédaine donne au diable dans son fameux pot-pourri, fait paraître l'aimable Colombine, qui est vraiment un diable bien plus dangereux que tous les autres pour le Gardien, puisqu'en lui faisant espérer de l'épouser, elle le met dans le cas de lui donner son argent et de signer un contrat de mariage qui n'est autre que celui d'Arlequin et de Colombine. Cette comédie-parade finit par le couplet suivant adressé au parterre, et qu'il a fait répéter. Il est sur l'air De la croisée.
Voici l'instant où maint auteur, Pour obtenir votre suffrage, Par maint couplet adulateur Vous implore pour son ouvrage. Citoyens, quoiqu'en pareil cas, Nous disons avec bonhomie: Si nous ne vous amusons pas, Sifflez la comédie.
«Ici le public, qui avait pris cette liberté avant qu'on se fût avisé de la lui donner, est revenu à des sentimens moins sévères. Cette pièce, qu'on n'aurait dû juger que comme une comédie-parade, pourra très-bien rester au théâtre, lorsque l'auteur y aura fait quelques retranchemens, et surtout lorsque les acteurs voudront bien employer, en la jouant, non le sérieux glaçant que Montauciel prétend n'être bon qu'à porter le diable en terre, mais cette précieuse gaieté qui embellit toutes les productions comiques.»
(Extrait du Journal des Spectacles, qui s'imprimait chez VEZART et LE NORMANT, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois.)
Après avoir relu cette analyse, je suis de l'avis du public, c'est-à-dire de son premier avis, et je ne conçois pas qu'il ait supporté dix ou douze représentations d'un pareil fouillis.]
[5: André Chénier périt le 7 thermidor; et Marie-Joseph Chénier fut du nombre des infortunés que la journée fatale au tyran vengea sans les consoler.
Réintégré, par la révolution du 9 thermidor, dans le crédit qu'il n'avait perdu que parce qu'il avait osé prêcher la modération, Chénier usa de ce crédit pour adoucir du moins les malheurs d'autrui. Personne ne réclama vainement son appui. Que de familles durent à ses sollicitations la prompte liberté d'un père, d'une mère ou d'un frère! C'est en soulageant le malheur des autres qu'il cherchait à se distraire du sien.
Il fut un des législateurs les plus ardens à poursuivre la punition des fauteurs du comité de gouvernement; mais l'horreur qu'il portait à ces prétendus républicains ne l'avait pas détaché de la république. Les hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de choses trouvèrent donc en Chénier peu de complaisance pour leurs projets. D'atroces accusations s'élevèrent dès lors contre lui. Diffamant l'homme qu'ils ne pouvaient séduire, des écrivains de parti accusèrent Chénier d'avoir été complice des tyrans dont il avait été victime. Entretenant en lui, par une calomnie incessamment répétée, le souvenir d'un malheur qu'on craignait qu'il oubliât, un journal, que je n'ai pas besoin de nommer, lui adressait tous les jours cette question que Dieu fit au premier assassin: Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?
C'est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne à publier, ne fût-ce que parce qu'elle fait connaître dans quels excès on peut être entraîné par l'esprit de parti.
Le fondateur d'une des feuilles que je signale à l'indignation de tout honnête homme, faisait chez moi, après la mort de Chénier, l'éloge du talent et aussi celui du caractère de ce grand écrivain. «Vous voilà donc enfin juste? dis-je à cet apologiste: L'esprit de parti ne vous aveugle donc plus?--Il ne m'a jamais aveuglé: telles ont toujours été mes opinions sur Chénier, me répondit en souriant ce galant homme.--Mais, pendant dix-huit mois, ne l'avez-vous pas journellement accusé d'avoir fait égorger son frère? avez-vous donc cru ce fait réel?--Moi! pas un moment.--Pourquoi donc ces accusations quotidiennes?--Vous me le demandez! me dit-il avec on regard où se peignait autant de malice que de pitié; vous n'entendez rien à la politique, je le vois.--Eh bien!--Sachez que, quand il s'agit de ruiner dans l'opinion un homme important du parti contraire, tous les moyens sont bons. Chénier était un des appuis du parti républicain; voulant la ruine de ce parti, nous avons fait tout pour décréditer un de ses chefs, pour le démonétiser: voilà toute l'histoire.»
Cet aveu naïvement atroce, je ne suis pas la seule personne à qui il ait été fait par l'homme en question. Feu Ginguené le reçut aussi, et ce n'est pas sans rougir, m'a-t-il dit: car, en fait de politique semblable, il était aussi novice que moi, soit dit sans le déprimer.
Chénier réfuta cette calomnie par des vers aussi touchans qu'harmonieux. Il n'est pas possible de les lire sans se laisser convaincre par ce chant de génie et de douleur.
Il y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu'ils soient devenus classiques, Mme de Genlis ne les avait probablement pas lus. Autrement, aurait-elle osé reproduire dans ses Mémoires les lâches interprétations que ces vers réfutent si puissamment?
«Il a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette dame, à la suite de quelques reproches qu'elle adresse à Chénier, de laisser périr son malheureux frère, qu'il aurait pu sauver en employant son crédit sous le règne de la terreur. On a même dit généralement qu'il avait participé à sa condamnation: ce que je ne puis croire; mais cette odieuse imputation fut accréditée dans le temps par son silence, car il aurait pu sans danger se justifier autrement.»
Renvoyons, pour toute réponse, Mme de Genlis à l'épître sur la Calomnie, publiée à l'époque où Chénier est accusé de s'être tu; ou plutôt transcrivons ceux des vers de cette épître qui sont relatifs au fait que nous examinons ici. Si Mme de Genlis aime les bons vers, elle ne lira pas ceux-là sans plaisir; et nous aurons flatté son goût, tout en éclairant sa justice.
Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs, De ces menteurs gagés se font les protecteurs. De toute renommée envieux adversaires, Et d'un parti cruel plus cruels émissaires, Odieux proconsuls, régnant par des complots, Des fleuves consternés ils ont rougi les flots. J'ai vu fuir à leur nom les épouses tremblantes; Le Moniteur fidèle, en ses pages sanglantes, Par le souvenir même inspire la terreur, Et dénonce à Clio leur stupide fureur. J'entends crier encor le sang de leurs victimes; Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes; Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser! Qu'ai-je dit? On les vante! et l'on m'ose accuser! Moi! jouet si long-temps de leur lâche insolence; Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence; Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix Demandait à grands cris du sang et non des lois! Ceux que la France a vus ivres de tyrannie, Ceux-là même, dans l'ombre armant la calomnie, Me reprochent le sang d'un frère infortuné, Qu'avec la calomnie ils ont assassiné! L'injustice agrandit une âme libre et fière. Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière, En vain sèment le trouble entre son ombre et moi: Scélérats! contre vous elle invoque la loi. Hélas! pour arracher la victime aux supplices, De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices, J'ai courbé devant eux mon front humilié; Mais ils vous ressemblaient: ils étaient sans pitié. Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire. Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère, Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé, Et qui deux jours plus tard périssait égorgé, Auprès d'André Chénier avant que de descendre, J'élèverai la tombe où manquera sa cendre, Mais où vivront du moins, et son doux souvenir, Et sa gloire, et ses vers, dictés pour l'avenir. Là, quand de thermidor la septième journée Sous les feux du Lion ramènera l'année, Ô mon frère! je veux, relisant tes écrits, Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits. Là, tu verras souvent, près de ton mausolée, Tes frères gémissans, ta mère désolée, Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs; Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.
Je le demande à Mme de Genlis: en conscience, l'auteur de ces vers-là peut-il être, de quelque façon que ce soit, coupable d'un fratricide? Qu'elle ne s'obstine donc pas à se faire l'écho d'une calomnie désavouée par les gens même qui l'ont fabriquée, l'écho des plus dégoûtantes déclamations révolutionnaires. Tarder plus long-temps à se rétracter, ne serait-ce pas manquer de bonne foi, et, qui pis est peut-être pour une dame de si bon ton, manquer de bon goût?
Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire au sujet des attaques livrées par Mme de Genlis à la mémoire de Chénier, nous l'engagerons aussi à s'assurer de la vérité des anecdotes dans lesquelles elle le fait figurer, ou du moins à ne pas les dénaturer en altérant leurs détails, comme elle le fait dans l'anecdote suivante.
«Cette horrible exagération d'une mauvaise action, dit-elle à la suite de l'imputation que nous venons de signaler, donna lieu à une anecdote très-vraie et très-curieuse. La célèbre actrice Mlle Dumesnil existait encore à cette époque; mais elle était très-vieille. M. Chénier, sans l'avoir jamais vue, sans se faire annoncer, se rendit un matin chez elle. Il la trouva dans son lit, et si souffrante quelle ne répondit rien à ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant M. Chénier la conjura de lui dire uniquement un vers, un seul vers d'une tragédie, afin, disait-il, qu'il pût se vanter de l'avoir entendue déclamer. Mlle Dumesnil, faisant un effort sur elle-même, lui adressa ce vers de l'un de ses plus beaux rôles:
«Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.»
Mme de Genlis aurait tort de mettre historique au bas de cette histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hasard a voulu que j'aie eu connaissance de la visite faite par Chénier à Mlle Dumesnil, le jour même où elle a eu lieu. J'en tiens le récit de Dugazon, qui, avec Mme Vestris, avait servi d'introducteur à Chénier près de la camarade de Lekain. Il en résulte d'abord que Chénier ne se présenta pas seul; il en résulte de plus que si, pressée vivement par lui et par eux de déclamer quelque chose, Mlle Dumesnil, qui les avait reçus avec obligeance, déclama le vers cité par Mme de Genlis, et le déclama avec un accent admirable, ce fut sans aucune intention malveillante. Sa mémoire seule plaça sur ses lèvres ce vers qu'elle récita pour complaire à un poëte illustre, dont elle réclamait en ce moment l'appui, par suite de l'état de détresse où la révolution l'avait jetée. Peut-être aussi Mlle Dumesnil, dans l'isolement où elle vivait, ignorait-elle l'existence des calomnies exhumées aujourd'hui par Mme de Genlis. Enfin, l'espèce d'énergie que supposerait l'intention qu'on lui prête est tout-à-fait incompatible avec la bonté qui faisait le fond de son caractère, bonté que le temps ne fait qu'accroître dans les bons coeurs, et qui est la véritable grâce de la vieillesse.
Tout cela se passait, au reste, pendant que Mme de Genlis habitait Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas là sans avoir été altérées par l'esprit de parti: elle est donc excusable d'avoir cru ces faits quand on les lui a racontés; mais est-elle excusable, quand elle s'est déterminée à les écrire, de les avoir donnés pour véritables, sans s'être assurée s'ils étaient en effet conformes à la vérité?
(Extrait d'une lettre adressée, en 1826, à l'éditeur des oeuvres complètes de M. J. CHÉNIER.)
Je crois compléter cette réfutation en y joignant le discours qui fut prononcé sur la tombe de Chénier; discours qui valut à son auteur les félicitations d'un des complices de la calomnie quotidienne à laquelle on vient de répondre.
«Messieurs,
«Entre les pertes nombreuses que nous avons à déplorer depuis peu de temps, il n'en est pas de plus difficile à réparer que celle qui nous rappelle en ce lieu funèbre. La mort ne saurait frapper au milieu de vous, que les lettres n'aient à gémir, que nous n'ayons à regretter un orateur, un philosophe, un littérateur ou un poëte. Combien ses coups ne sont-ils pas cruels, quand toutes ces douleurs se renouvellent à la fois par la chute d'une seule tête!
«Il est inutile, je crois, de faire devant vous l'énumération des droits de M. de Chénier aux regrets de quiconque aime ou cultive des lettres.
«Doué d'un esprit aussi étendu que délié, d'un jugement aussi pénétrant que juste; doué d'une âme brûlante et de la plus ardente imagination, il excella dans toutes les parties où les succès durables ne s'obtiennent que par la réunion si rare de facultés si diverses.
«La tribune et le théâtre retentissent encore de ses triomphes. La littérature et la philosophie lui sont redevables de plusieurs écrits dictés par la critique la plus judicieuse, par le goût le plus délicat. Aux ouvrages qu'il a publiés, il a dû en ajouter beaucoup d'autres, si l'on en juge par l'insatiable amour qu'il avait pour l'étude, par l'infatigable activité de sa tête, dans laquelle, pendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans, sa vie semblait s'être réfugiée.
«Eh! combien n'eût-il pas augmenté le nombre des productions du génie, si la révolution qui l'a saisi dans la fougue de la jeunesse, si nos dissensions civiles, au milieu desquelles un esprit si ardent ne pouvait demeurer neutre, n'étaient venues le disputer à ses travaux littéraires, à l'instant même où il s'y livrait avec cette passion que justifie un premier succès, avec cette impétuosité qui le caractérisa dans toutes les circonstances de sa vie!
«Les questions qui divisaient alors la France, dès long-temps préjugées par la raison, sont décidées aujourd'hui par l'expérience. De trop longs malheurs nous ont fait connaître quel système de gouvernement convenait au génie et aux intérêts de notre nation, entre les systèmes que les partis opposés voulaient ou conserver ou établir dans notre malheureuse patrie.
«Si Chénier erra en politique, il n'erra point en morale. Le parti qu'il embrassa ne fut pas favorable à la monarchie, mais dans ce parti, divisé aussitôt après son déplorable triomphe, Chénier fut du petit nombre des hommes qui osèrent élever la voix en faveur de l'ordre et de l'humanité.
«Des lois et non du sang, s'écriait-il à cette époque où les tables de la loi disparaissaient sous les tables de proscriptions.
«C'était être rebelle alors qu'être raisonnable, et traître que de n'être pas cruel. Chénier fut promis à l'échafaud; mais le coup qui n'eût frappé que lui n'eût pas satisfait la vengeance de ses féroces ennemis. Sa tête ne devait tomber qu'après que son coeur aurait été déchiré par les plus cruelles tortures. Chénier vit la fureur qu'il avait si noblement provoquée s'étendre sur toute sa famille. Son orgueil, que rien jusqu'alors n'avait pu briser, s'humilia devant les bourreaux, et s'humilia en vain. Son frère, dont il admirait les talens, tout en combattant ses principes, tomba sous la hache des décemvirs. N'espérant plus pour son frère, il n'espérait plus que la mort, quand une révolution imprévue mit un terme à la plus sanglante des tyrannies dont l'histoire des hommes ait offert l'exemple.
«Là, ses dangers finissent, mais non pas ses tourmens. Échappé à la hache, Chénier n'échappa point à la calomnie. Des gens que le malheur rendait injustes confondirent dans leur haine tous les membres d'une assemblée qui elle-même avait été décimée par la tyrannie exercée en son nom.
«Chénier fut désigné comme complice d'un meurtre qu'il n'avait pu empêcher, le meurtre de son frère! C'était une consolation, pour des âmes exaspérées, que d'outrager la nature pour trouver un crime de plus dans le parti contraire. On osa ordonner le remords à un coeur déchiré de regrets.
«Si ces regrets, que Chénier exprima depuis en vers si touchans, laissaient encore quelques doutes sur son innocence, s'il était encore besoin de le justifier, après la plus éloquente des justifications, j'ajouterais... mais non: laissons là de froids raisonnemens, qui ne feraient que provoquer des raisonnemens plus froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qu'on a dit, que tout ce qu'on pourrait dire.
«Dans sa douleur, Chénier se réfugia entre les bras de sa mère, qui a vécu, qui est morte dans les siens. Mères, c'est vous que j'en atteste. Le sein d'une mère n'eût-il pas été pour jamais fermé au repentir même d'un fils, qui l'aurait si atrocement déchiré?
«Depuis l'époque du 9 thermidor jusqu'à celle du 18 brumaire, Chénier continua à se livrer presque exclusivement à la politique; mais s'il s'occupa peu des lettres pour sa gloire, il s'en occupa beaucoup pour leur utilité. Membre du comité d'instruction publique, il fut l'un des plus ardens provocateurs de ces décrets par lesquels le gouvernement de cette époque signala son retour vers les idées sociales; de ces décrets par lesquels l'État vint au secours de tant d'hommes célèbres tombés dans une pénurie déshonorante pour l'État lui seul; de ces décrets par lesquels les professeurs ont été rendus aux écoles, l'instruction rendue aux élèves: de ce décret enfin par lequel l'Institut a été créé.
«L'anarchie avait succédé à la tyrannie. Dans la grande journée qui mit un terme à tous les désordres, dans cette journée du 18 brumaire où tout bon citoyen fut soldat, Chénier, sans quitter la toge, marcha sous les drapeaux du libérateur que la Providence nous ramenait du fond de l'Égypte.
«La vérité veut que nous confessions qu'il servit moins vivement depuis la cause qu'il avait d'abord embrassée avec tout l'enthousiasme que lui inspirait le héros auquel il s'était rallié. Imprudemment passionné pour cette liberté absolue que tant de législateurs ont rêvée et qui n'a existé réellement chez aucun peuple, il sembla quelquefois oublier la triste épreuve à laquelle la France avait été soumise.
«Les malheurs qu'il s'attira en quelques circonstances, par des écarts auxquels son talent n'a donné que trop d'éclat, furent bientôt réparés par les bienfaits que son talent lui obtint.
«Ces bienfaits du souverain arrachèrent au plus absolu dénûment un homme qui avait participé pendant dix ans à la législation et au gouvernement de la France, un homme qui avait joui pendant la majeure partie de ce temps d'un crédit sans bornes, dont il n'usa que pour les autres, dont il usa non seulement pour l'intérêt de quiconque le réclama, mais encore pour le salut de tant de personnes auxquelles il ne laissa pas le temps de le réclamer.
«Indépendamment de l'honorable pension qu'elle lui avait accordée sur son épargne, Sa Majesté a voulu, par de nouveaux, témoignages d'estime et de bienveillance, adoucir les derniers momens de notre illustre et malheureux confrère.
«La reconnaissance dont il était pénétré pour tant de générosité le suivit jusque dans ce tombeau. Il se plaisait à l'exprimer de sa voix affaiblie; et dans l'impossibilité où ses doigts glacés étaient d'en tracer l'expression, il priait les amis qui l'assistaient dans ses douleurs, d'acquitter pour lui cette dette sacrée.
«Il n'est pas mort non plus ingrat envers l'amitié. Rien de plus doux, rien de plus affectueux dans son intimité que cet homme si fougueux, si intraitable quelquefois dans ses relations publiques; que cet homme qui, passionné en tout, et non moins sensible au bienfait qu'irritable à l'injure, tirait ses défauts du principe même de ses qualités, ou chez qui, pour mieux dire, les défauts n'étaient que des qualités exagérées. Ses dernières paroles ont été des bénédictions pour les amis de toutes les classes dont son lit de mort fut entouré, et quand la parole lui manqua, ses derniers regards achevèrent les actions de grâces que son coeur ne cessa de leur adresser que lorsqu'il a cessé de battre.
«M. de Chénier avait à peine quarante-sept ans.
«Regrettons-le, Messieurs, pour notre gloire plus encore que pour la sienne! Il avait fait assez pour lui; mais il pouvait faire encore plus pour nous. Regrettons-le particulièrement, nous qui sommes entrés dans l'une des carrières que cet homme, dont tant d'aptitudes diverses ont multiplié l'existence, a si glorieusement parcourues! regrettons-le parce qu'il s'y montra supérieur à nous! regrettons-le parce qu'il pouvait s'y montrer supérieur à lui-même!
«Après une vie orageuse, qu'il dorme en paix dans cette enceinte que notre choix a indiquée pour notre dernière réunion! que la terre lui soit légère! que nos adieux, que nos regrets lui portent la consolation jusque dans ce froid asile où toutes les passions viennent s'éteindre, jusque sous la pierre funèbre contre laquelle toutes les haines doivent se briser! que les calomniateurs surtout s'en écartent et respectent le sommeil de leur victime! Que dis-je? Eh! que lui importent désormais la calomnie et ses clameurs! La voix de la calomnie peut-elle s'élever au-dessus de la grossière atmosphère qui environne cette terre de douleurs? le peut-elle atteindre jusque dans ces régions célestes, où, dans le sein du Dieu de Fénélon, votre collègue oublie les injustices des hommes entre la mère qu'il a tant chérie et le frère qu'il a tant pleuré?» ]
[6: Cette pièce (Epicharis) dont le plan n'est pas exempt de défauts. C'est sur le premier acte d'Epicharis que porte particulièrement cette critique. Est-il bien vraisemblable que dans le lieu et au moment même où se passe l'orgie, est-il bien vraisemblable que dans ces jardins remplis des familiers de Néron et où se trouve Néron lui-même, Epicharis exhale à haute voix l'indignation et les résolutions que lui inspirent les scènes dont elle est entourée? Ne doit-elle pas craindre d'être entendue par le premier individu que le hasard amènera dans le bosquet obscur où elle déclame? Ne doit-elle pas craindre d'être entendue par quelque courtisan de l'empereur ou par l'empereur lui-même? Qu'elle sorte indignée de ce lieu d'ivresse et de prostitution, et que hors de là elle fasse part à son intime amie de tous les sentimens qu'elle en rapporte, c'est dans l'ordre. Mais qu'elle s'explique sur tout cela dans ce lieu même, cela n'est-il pas contre toute raison? Une femme outragée peut manquer de prudence, mais non pas une femme qui conspire. L'intérêt de la réussite ne la force-t-elle pas à quelque circonspection?
Une faute plus grande encore est celle qui se trouve dans la scène suivante. Révolté des tableaux étalés sous ses yeux par tous les genres de débauche, Pison a résolu de mettre un terme à l'avilissement de Rome; il médite la mort du monstre qui ensanglante et qui souille le trône du monde; et dans un monologue où il révèle toute son indignation, il s'exprime ainsi:
J'ai médité long-temps la perte de Néron; Nommé consul, il faut que mon bras l'exécute: Le jour de mes honneurs doit l'être de sa chute. Oui, d'un plus long repos j'aurais trop à rougir, Citoyen je souffrais, consul je dois agir. Cherchons des conjurés: rien enfin ne m'arrête.
EPICHARIS, sortant du bosquet où elle s'est cachée à l'arrivée de Pison.
Je viens vous en offrir un dont la main est prête;
et le dernier vers du monologue de Pison provoque le dialogue qui s'établit entre le consul et cette héroïne. Cela est-il admissible? Ce monologue, Epicharis a-t-elle dû l'entendre? Un monologue est-il autre chose qu'un artifice à l'aide duquel le poëte met le public dans la confidence des secrètes pensées du personnage en scène? Rien de plus naturel que les résolutions inspirées à Pison par les circonstances; elles doivent être l'objet de ses méditations. Mais ces méditations sont silencieuses, et personne ne doit entendre ces paroles qu'en réalité Pison ne prononce pas: et c'est pourtant sur ces mots, cherchons des conjurés que se noue la conspiration!
Il est fâcheux que cet acte, recommandable d'ailleurs par de brillans détails, n'ait pas été combiné avec plus de justesse. Au reste, ces défauts, je le répète, sont amplement compensés par les beautés dont abondent les actes suivans et surtout le cinquième qui n'avait pas de modèle au théâtre.
Je me plais à croire qu'on ne prendra pas le change sur la nature de l'intérêt qui dicta ces critiques, dont la franchise garantit la sincérité des éloges qu'elles accompagnent.]
[7: Orais. fun. d'Anne de Gonzagues.]
[8: 7 mars 1832.]
[9: Régnait sur la moitié de Paris. Le savetier Chalandon était président du comité révolutionnaire de la section de l'Homme Armé, qu'il gouvernait en dictateur du fond de son échoppe. Malheur aux gens dont il avait eu à se plaindre, aux gens qui lui avaient retiré ou ne lui avaient pas donné leur pratique! Ses dénonciations étaient des arrêts de mort. La rue du Grand-Chantier, entre autres, fut presque dépeuplée par l'effet de son crédit. Son autorité n'était pas renfermée dans les limites de sa section. En connaissance de son zèle et de son discernement, les comités de gouvernement lui avaient attribué droit de surveillance sur toute la rive droite de la Seine. Il pouvait même, au besoin, opérer par-delà les ponts. Chalandon était de plus membre de la commune de Paris. Il échappa toutefois au décret qui le 10 thermidor fit si cruellement justice de cette commune complice de Robespierre. Occupé ailleurs, dans le même intérêt, plus heureusement pour lui que pour les autres, ce misérable ne se trouvait pas à l'Hôtel-de-Ville quand son héros vint y chercher un asile; et en conséquence il n'avait pas mis son nom sur la déclaration qu'avaient signée soixante et onze de ses collègues, et qui fut convertie en liste de proscription.]
[10: François Benoît HOFFMAN naquit à Nancy en 1760, sous le règne du bon roi Stanislas dans la garde duquel servait son père.
Ce prince aimait les lettres. Il comptait parmi ses courtisans ou plutôt parmi ses commensaux, Voltaire, le comte de Tressan, le marquis de Saint-Lambert, le chevalier de Boufflers. Mme de Boufflers, Mme du Chatelet, formaient sa société intime. Le goût qui dominait dans sa cour s'étendit naturellement dans la ville où il était stimulé et entretenu par l'établissement d'une académie; il dirigeait les études de la jeunesse lorraine. C'est sous cette influence qu'Hoffman fit les siennes. Il était déjà connu par d'ingénieuses poésies, quand il vint habiter Paris en 1785.
Réunissant en un volume ses pièces éparses dans différens journaux, Hoffman les publia sous le titre de Poésies diverses. Ce recueil fut distingué de ceux dont la France était alors inondée. «On y reconnaît souvent, dit Grimm, ce ton aimable, ce ton mêlé de philosophie, de finesse et de naïveté qui a fait remarquer les premiers essais de M. Hoffman, et particulièrement ses fables.»
Parmi ces pièces où l'épigramme s'allie presque toujours au madrigal, et la malice du vaudeville à l'ingénuité de la romance, citons un morceau pris au hasard; il prouvera que les éloges de Grimm n'étaient pas exagérés.
J'aime l'esprit, j'aime les qualités, Les grands talens, les vertus, la science, Et les plaisirs enfans de l'abondance; J'aime l'honneur, j'aime les dignités; J'aime un ami presque autant que moi-même, J'aime une amante un siècle et par-delà; Mais dites-moi, combien faut-il que j'aime Ce maudit or qui donne tout cela?
On trouve dans les poésies d'Hoffman un grand nombre de pièces aussi piquantes que celle-ci. Elles portent toutes un véritable cachet d'originalité.
Hoffman cependant travaillait à fonder sa réputation sur des titres plus importans.
Un compositeur à qui la scène lyrique est redevable de plusieurs ouvrages estimables, bien qu'ils en soient tous exilés, Lemoine, venait de débuter par un opéra d'Electre. Comme on lui reprochait d'avoir appliqué une musique barbare à un sujet atroce, et d'avoir exagéré l'âpreté du système de Gluck, il demandait aux poëtes un drame lyrique qui lui fournît l'occasion de prouver que l'énergie n'excluait pas en lui la grâce, et qu'il possédait le langage de la sensibilité aussi bien que celui de la fureur. Hoffman lui offrit l'opéra de Phèdre; et l'on reconnut qu'un compositeur français pouvait s'asseoir entre les maîtres de l'école allemande et ceux de l'école d'Italie.
Le succès de Phèdre amena une liaison intime entre ses deux auteurs, et tourna au profit du théâtre pour lequel ils avaient travaillé. Ils firent ensemble le voyage d'Italie, où ils composèrent leur opéra de Nephte, et d'où Lemoine, qui avait appris à détendre son style, rapporta la partition des Prétendus.
L'union d'Hoffman et de Lemoine, quoique cimentée en terre papale, n'était pas indissoluble. Le divorce eut lieu dès qu'Hoffman eut rencontré Méhul. Il quitta le talent pour le génie.
Le premier produit de ce second mariage fut un chef-d'oeuvre. L'opéra d'Euphrosine et Conradin parut en 1790 au milieu de la tourmente qui agitait alors tous les esprits. Étranger aux intérêts de la révolution, il obtint néanmoins l'attention d'un peuple qui la refusait à tout ce qui alors ne s'y rattachait pas. Grâce aussi à l'habileté du poëte qui lui avait fourni l'occasion de se montrer tout à la fois comique et pathétique, héroïque et bouffon, Méhul prit place entre le Corneille et le Molière de la musique, entre Gluck et Grétry.
On ne se maintient pas toujours à la hauteur où l'on a été porté par un premier élan. Méhul néanmoins ne descendit pas l'année suivante du rang où l'avait élevé Euphrosine. Dans Stratonice, où il lutte de grâce et d'expression avec les plus heureux chants de Sacchini, il démontra, par l'effet, qu'il n'y a pas d'idée comme de sentiment, pas d'opération de l'esprit comme d'affection du coeur, dont l'orchestre ne puisse devenir l'interprète quand il parle sous l'inspiration d'un homme de génie; et c'est en développant les situations qu'avait conçues Hoffman, que Méhul recula les bornes de l'art. Ils composèrent ensemble Ariodant, le Jeune Sage et le Vieux Fou, Bion, ouvrages qui offrent tous des morceaux remarquables par leur originalité, effet de l'attention qu'Hoffman apportait toujours à offrir des situations originales à son musicien.
L'opéra d'Adrien est aussi un fruit de leur association. Heureuse imitation de l'Adriano in Siria de Métastase, ce poëme, non plus que celui d'Euphrosine, n'avait aucun rapport avec les circonstances où se trouvait alors la France: on était en 1792; mais comme la reine aimait les arts, comme elle avait parlé du talent de Méhul avec estime; comme sa voiture était ordinairement traînée par des chevaux blancs, et comme on savait que des chevaux blancs devaient traîner le char d'Adrien, le bruit s'étant répandu que la reine prêtait ses chevaux pour la représentation de cette pièce, on en inféra qu'elle était évidemment faite dans les intérêts de la cour, et on ordonna d'en suspendre les études.
Cela ne réconciliait pas Hoffman avec la révolution qu'il n'aimait déjà pas trop, quoiqu'il n'aimât pas trop non plus l'ancien régime. On le contrariait parce qu'on le croyait entiché d'aristocratie; il s'entêta dans son aversion pour la démocratie parce qu'on le contrariait.
Personne plus qu'Hoffman ne savait varier les formes de la satire. Le Directoire, comme tous les gouvernemens au reste, était assez friand d'éloges. Hoffman l'estimait peu, et pourtant il le louait tous les jours sans mesure, dans une feuille qu'il publiait alors; le proclamant juste à l'occasion d'une injustice, humain à l'occasion d'une proscription, désintéressé à l'occasion d'une concussion. Cependant aucune des diatribes où ces méfaits étaient dénoncés à l'indignation publique ne se voyait accueillie des ennemis du Directoire avec la faveur qu'ils accordaient aux panégyriques d'Hoffman. Il est vrai que son journal était intitulé le Menteur.
La même originalité s'était fait remarquer antérieurement dans ses critiques littéraires.
Hoffman, qui pensait que les vers d'un opéra-comique même devaient avoir la forme de vers, ne pardonnait pas à feu Sédaine de l'Académie Française, la platitude des vers de Richard Coeur-de-Lion. Voici ce qu'il imagina pour démontrer à quel point cet académicien avait poussé dans son chef-d'oeuvre le mépris de toute élégance poétique.
«Quelqu'un, disait-il, me soutenait l'autre jour, au café de Foy, qu'il y avait de l'exagération dans la critique que je faisais des vers de Richard Coeur-de-Lion; et que, si négligés qu'ils fussent, ils ne l'étaient pas plus que ceux du commun des opéras comiques.--Je le nie, répliquai-je; on ne trouve des vers pareils dans aucun autre opéra, pas même dans aucun autre opéra de Sédaine. Bien plus, on n'en trouverait pas de pareils parmi les vers qui servent d'enveloppe aux bonbons.--Oh! pour cette fois, vous voulez rire.--Je parle très-sérieusement.--Vous mériteriez qu'on vous prit au mot.--Essayez.--Tout de bon?--Tout de bon. Faites venir deux sacs de bonbons de deux fabriques différentes, l'un de pistaches à la rose du Fidèle Berger, l'autre de pastilles au chocolat du Grand Monarque. Si la majorité des vers du confiseur, que nous prendrons au hasard dans ces sacs, est plus mauvaise que celle des vers de l'académicien, que nous leur comparerons dans l'ordre où ils sont rangés dans son Richard, je paie les bonbons; sinon, vous les paierez.»
Le pari accepté, on procède au tirage; et après la comparaison faite, les habitués du café prononcent à l'unanimité que les vers de Richard sont communément moins bons que ceux des deux poëtes de la rue des Lombards.
Ce qui ajouta encore au piquant de cette facétie, c'est qu'en la racontant Hoffman avait soin d'intercaler dans son récit le procès-verbal des débats, et d'y inscrire les vers sur le mérite desquels l'audience avait prononcé après confrontation.
Dialecticien non moins habile que critique ingénieux, il ne sortit jamais sans honneur des polémiques où il se trouva engagé. On comptait parmi les antagonistes qu'il a complètement battus, ce Clément qui s'était acharné sur Delille, Saint-Lambert et Voltaire, et ce Geoffroi qui s'acharnait après tout le monde.
Dans sa querelle contre Clément, il défendait les intérêts d'autrui, ceux de l'auteur des Vénitiens, dont le succès avait réveillé l'humeur hargneuse de ce vieux pédant. Les trois lettres qu'il publia dans cette occasion sont des modèles de critique judicieuse et de bonne plaisanterie. Mais il s'était contenté de repousser avec des armes légères le trait décoché avec plus de malveillance que d'énergie par un bras impuissant. Telum imbelle sine ictu.
Dans sa querelle avec Geoffroi, celle-là s'engagea à l'occasion de l'acharnement avec lequel ce zoïle critiquait Adrien, il employa des moyens plus puissans. On fut surtout étonné de l'étendue de l'érudition qu'il déploya en cette occasion, où il ne négligea pas toutefois d'employer ses armes ordinaires.
Sa victoire sur le plus renommé des rédacteurs du Journal des Débats fut constatée par les démarches que les propriétaires de ce journal firent pour l'attacher à leur entreprise. La spéculation leur fut profitable.
Engageant son talent sans aliéner son indépendance, Hoffman ne traitait que des matières de son choix; mais par cela même il les traitait avec toutes les ressources que la conviction peut fournir à l'esprit.
Ennemi des paradoxes et des préjugés, il a fait une guerre infatigable à tous les genres de charlatanisme. Le magnétisme, la mnémonique, la crânologie, le romantisme, ont été tour à tour l'objet de ses railleries, et il ne les a épargnées ni à M. de Schlegel, ni à l'abbé Fenaigle, ni au docteur Gall, ni à Mme de Genlis.
S'il exigeait qu'on lui laissât toute liberté pour attaquer, il voulait aussi qu'on laissât toute liberté aux autres pour répondre: rien ne le prouve comme le fait suivant.
Les directeurs d'un journal auquel il travaillait, lui ayant envoyé un article virulent dirigé contre lui, et dont l'auteur réclamait l'insertion dans leur feuille, il le leur rendit avec cette apostille:
«Ai lu le présent article, et n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression.
«HOFFMAN.»
Ce que Hoffman abhorrait plus que tout, c'est la compagnie de Jésus, ou les Jésuites si on l'aime mieux. Il leur avait juré une guerre éternelle. Il est mort en la leur faisant. Il terminait un article contre eux lorsqu'il a été saisi par la crise dans laquelle il a succombé.
Au reste, il ne les redoutait pas moins qu'il ne les détestait. Trois ans avant sa mort, quand la restauration des enfans d'Ignace en France paraissait assurée, il songeait à leur céder la place et à aller chercher un refuge contre eux, soit en Belgique, soit en Toscane. On a trouvé dans son testament des preuves de cette appréhension. Il y demandait à n'être enterré qu'après avoir été ouvert, persuadé qu'il serait empoisonné par ces bons pères. Cela explique pourquoi, mort le 25 avril, il n'a été inhumé que le 28.
Ennemi de toute tyrannie, Hoffman n'aimait pas plus les exagérés de 1815 que ceux de 1795, et les jacobins à bonnet blanc que les ultrà à bonnet rouge. La monarchie constitutionnelle est le gouvernement qu'il préférait à tous les autres. Ce n'est pas la preuve la moins évidente qu'il ait donnée de l'excellence de son jugement.
A. V. A. (inédit.) ]
[11: Je demeurais rue Sainte-Avoie, et Talma rue Chantereine.]
[12: Quiconque voudra prononcer en connaissance de cause sur cet article doit lire l'ouvrage que M. le comte Roederer a publié l'année dernière (1832), et dans lequel sont exposés les faits qui ont précédé, préparé et accompagné la révolution du 10 août. Rien de plus propre que cette Chronique, où l'on n'avance rien qui ne soit appuyé de pièces authentiques, à dissiper les incertitudes qui pourraient subsister encore relativement à ce point d'histoire sur lequel les passions des divers partis ont jeté tant d'obscurité.]
[13: En 1645, le prince de Condé, celui qui cette année-là même avait conquis, ou devait conquérir à Rocroi son premier titre au surnom de Grand, surpris par l'ouragan sur le Rhône qu'il descendait avec le marquis de La Moussaie, lui adressa ce couplet sur l'air lon lan la derirette qui, à en juger d'après cela, n'est pas neuf:
Carus amicus Mussæus, Ah! Deus bone! quod tempus! Lon lan la derirette. Imbre sumus perituri, Landeriri.
Ce à quoi le marquis de La Moussaie, encore meilleur latiniste que le prince, répondit, sur le même air:
Securæ sunt nostræ vitæ, Sumus enim Sodomitæ, Lan lan la derirette, Igne tantùm perituri, Landeriri.
Le marquis de La Moussaie avait fait probablement ses humanités avec le prince.
Cette pièce, extraite d'un recueil de chansons historiques faites depuis 1617 jusqu'en 1725, c'est-à-dire depuis la régence de Marie de Médicis jusqu'après celle du duc d'Orléans, le règne de Louis XIV y compris, n'avait pas été publiée que je sache. Elle méritait de l'être, sous ce rapport qu'elle peint le caractère des hommes qui alors donnaient le ton à la ville et à la cour, et pour qui fut inventé le sobriquet de petits-maîtres, et sous ce rapport aussi qu'elle donne une idée des moeurs de ces ambitieux qui par ce dévergondage préludaient à celui de la Fronde.
De plus, rien ne prouve comme le volumineux manuscrit sur lequel je l'ai copiée avec la plus scrupuleuse exactitude, que, sous les rois les plus absolus, le gouvernement français était vraiment une monarchie tempérée par des chansons, et peut-être aussi que les faits les plus graves trouvent autant de parodistes que de panégyristes.
Puisque nous sommes encore sur le Rhône, qu'on me permette de le remonter jusqu'à Lyon, et d'y ramener un moment le lecteur. J'ai parlé des inscriptions qui ornaient les cénotaphes de gazon élevés dans les Broteaux[14] par les Lyonnais à la mémoire de ceux de leurs concitoyens morts pendant le siége, ou à la suite du siège, soit sur le champ de bataille, soit sur l'échafaud, victimes de la cause commune. Voici ces inscriptions qu'une dame, témoin des malheurs qu'elles rappellent, nous a tout récemment procurées. Parmi ces pièces, toutes quatre empreintes du même sentiment, il en est une surtout, la dernière, qui porte le cachet d'un talent véritable. Je me rangerais volontiers de l'opinion qui l'attribue à M. Fontanes.