‹ Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IIChapitre 21 sur 21 · IV.

IV.

Champ ravagé par une horrible guerre, Tu porteras un jour d'immortels monumens. Hélas! que de valeur, de vertus, de talens Sont cachés sous un peu de terre! ]

[14: Promenade de Lyon.]

[15: L'auteur a fait ce mot de deux syllabes.]

[16: Un oeil de poudre, expression consacrée: pas plus de poudre qu'il n'en fallait pour satisfaire l'opinion, ou bien autant de poudre qu'en exigeait une demi-toilette.

Me pardonnera-t-on de reproduire ici le résumé de quelques recherches sur ce mot poudre?

Il se reproduit à chaque instant dans la conversation; il entre dans la composition de plusieurs proverbes. Examinons ses différentes acceptions.

On donne le nom de poudre aux débris d'un solide divisé en parties aussi ténues que possible. Poudre dans ce sens est employé pour terre. Dieu dit à Adam qu'il avait tiré de la boue qui n'est que de la poudre délayée, de limo terræ, «tu es poudre et ta redeviendras poudre.» Telle est en effet l'origine et la fin de tous les hommes, les rois y compris. Les Égyptiens pour y soustraire leurs Pharaons les embaumaient: à force d'art, ils prolongeaient l'existence de ces nobles cadavres. Mais encore le temps en vient-il à bout, et à la longue fait-il tomber en poudre la momie d'un prince comme celle d'un chat.

Poudre en ce sens est très-poétique. Racine, qui peut-être est un poëte, dit en parlant de Dieu:

«Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.»

Corneille avait fait dire avant lui à Camille, soeur des Horaces, dans ses imprécations contre Rome:

«Puissé-je de mes yeux y voir tomber le foudre, Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre!»

De là mettre en poudre, réduire en poudre.

Un imitateur de Corneille dit, en parlant de la première mésaventure du général Mack, dans une ode qui peut se chanter sur l'air de la pipe de tabac.

Vous qui deviez comme la foudre Mettre la république à sac, Voilà tous vos lauriers en poudre, Vous pouvez les prendre en tabac.

PONS DE VERDUN.

Ici poudre est synonyme de poussière. La poussière a été plus d'une fois d'un grand secours à la guerre pour le capitaine qui l'a su mettre de son parti; c'est un des plus puissans auxiliaires qu'Annibal ait employé contre les Romains à la bataille de Cannes.

Dans les sables de l'Égypte, l'aventurier qui, sous le nom de l'ange Elmody, souleva les fanatiques du Delta, s'en servit habilement aussi: il faisait suivre ses soldats par une troupe de paysans qui, pour toute arme, n'avaient qu'une pelle avec laquelle ils agitaient le sable. D'autres cependant mettaient le feu aux récoltes, et le vent, sous la protection duquel l'ange avait soin de se ranger, chassait du côte des Français ces colonnes de poussière et de fumée. Voilà ce qui s'appelle jeter de la poudre aux yeux.

À propos, quelle est l'origine de ce proverbe? n'aurait-il pas pris naissance dans les camps?

Le chevalier de Bouflers me contait qu'autrefois à l'armée on jugeait de loin au volume du tourbillon de poudre (c'était le mot consacré) qu'élevait un groupe de cavaliers, du grade de l'officier que ce groupe accompagnait sur la ligne. Poudre de maréchal-de-camp, disait-on, poudre de lieutenant-général, poudre de général. Ce n'était pas raisonner absolument mal, le cortège d'un officier supérieur étant proportionné en nombre à l'importance de son grade.

Cependant on peut être induit en erreur par cet indice, et prendre des animaux pour des hommes et des troupeaux pour des troupes, comme cela est arrivé à Don Quichotte, qui à la vérité s'est trompé quelquefois plus lourdement. Un faquin entouré de goujats peut faire autant de poudre qu'un maréchal de France. Quand on y était pris, ce drôle nous a jeté de la poudre aux yeux, disait-on.

On disait aussi dans ce sens poudre de maréchal, ce qui est autre chose que poudre à la maréchale, autre espèce de poudre dont l'invention est attribuée au maréchal de Richelieu, qui a aussi l'honneur d'avoir donné son nom à une nouvelle espèce de boudin.

Une poudre plus fameuse encore, mais que ce héros n'a pas inventée, c'est ce mélange de soufre, de nitre et de charbon, à l'aide duquel les nations civilisées se foudroient à une lieue, et grâce auquel on tue, à cent pas, un lapin ou un homme. À qui appartient l'honneur ou l'horreur de cette découverte que deux moines se disputent, qu'on attribue aux Chinois, et que réclament les Barbaresques? Nous n'entreprendrons pas de décider cette question. Il nous serait plus facile de désigner les gens qui n'ont pas inventé la poudre; mais employer notre temps et notre papier à cette énumération, ce serait tirer sa poudre aux moineaux.

Je ne sais sur quelle tombe on lit cette épitaphe composée par Pons de Verdun:

Ci-git le bon monsieur des Coudres, Renommé pour sa pesanteur: S'il eut un emploi dans les poudres, Ce ne fut pas comme inventeur.

Si des moines ont inventé la poudre qui a fait révolution dans l'art de la guerre, c'est à des nones qu'on doit la poudre qui a fait révolution dans l'art de la toilette.

En 1593, écrivait Pierre de l'Étoile, on vit à Paris des religieuses se promener poudrées et frisées. La poudre remplaçait-elle sur leurs têtes dévotes les cendres de la pénitence?

La poudre passa des cellules dans les cabinets de toilette, mais ce ne fut pas tout de suite. Porter de la poudre dans les premiers temps, c'était s'afficher pour un homme à bonnes fortunes. «Le duc de Retz, dit le président Bouhier, ayant un jour les cheveux très-frisés et tres-poudrés, M. de Luynes lui dit en l'abordant, qu'on voyait bien qu'il avait une maîtresse[17].

Il fallut plus d'un siècle pour mettre la poudre à la mode. Quelques élégans l'avaient adoptée sous Louis XIII, à en juger par ce vers de Scarron:

Maint poudré qui n'a pas d'argent.

Vers la fin du règne de Louis XIV, l'usage de la poudre s'introduisait à la cour, si l'on en juge par ce passage de Saint-Simon (tome VI, chap. 32): «Monseigneur l'alla chercher (le duc de Bourgogne), et revint disant qu'il se poudrait.»

Mais ce n'est que sous la régence, quand le jeune duc de Richelieu donnait le ton, que la poudre devint d'usage général. On y avait long-temps répugne comme à l'émétique; on avait repoussé cette invention frivole avec autant d'opiniâtreté que si c'eût été une découverte utile. Quoique Louis XIV ne l'ait pas adoptée dans sa vieillesse, je gagerais que l'adoption de cette mode, qui blanchissait toutes les têtes, fut favorisée par plus d'un ci-devant jeune homme. Plus d'un personnage qui la décriait, il y a vingt-cinq ans, voudrait bien la remettre en honneur aujourd'hui.

Des villes, la poudre passa dans les villages. Un poëte en capuchon s'en plaint dans une églogue qui fut mentionnée honorablement en 1784 par l'Académie française.

De nos jours on étage, on plisse les cheveux. Par le ciel destinée à de meilleurs usages, Une poussière utile affadit les visages. Comme de nos besoins la vanité se rit! La farine vous poudre et le son vous nourrit.

DOM GÉRARD.

Quelques uns ont cru que l'usage de la poudre venait de Pologne, où l'on s'en servait, disent-ils, pour cacher les effets d'une maladie qui là s'attache aux cheveux, la plica polonica. Ne nous aurait-elle pas été rapportée de ce pays par Henri de Valois? Autant vaut en attribuer l'origine à la coquetterie des Ursulines ou des Visitandines.

Après la révolution du 10 thermidor, la poudre faillit allumer à Paris une guerre civile. Les gens qui en portaient tombaient à grands coups de bâtons sur les gens qui n'en portaient pas, et réciproquement, comme disent les mathématiciens. Il y eut bien des têtes de fêlées, bien des bras de cassés avant qu'on entendît raison, et qu'on en vint de part et d'autre à reconnaître que l'adoption d'une mode pouvait, à toute force, n'être pas une manifestation d'opinion.

On publia alors dans le journal de Paris la lettre suivante:

3 germinal an III (25 mars 1795).

«Provoquée par les terroristes, la jeunesse a repoussé la force par la force. Les agresseurs avaient enveloppé dans la proscription tout ce qui portait de la poudre; les attaqués étendirent la vengeance sur tout ce qui n'en portait pas. Les uns et les autres ont plus d'une fois frappé à faux. Il est poudré, donc il n'est pas jacobin. Il n'est pas poudré, donc il est jacobin! Je ne suis pas poudré, moi, mes frères; avant de me prendre aux cheveux, voulez-vous bien m'entendre?

«Il me semble d'abord que, sans offenser personne, on peut mettre en doute si le bon goût, qui doit passer avant le bel usage; si l'élégance républicaine, qui ne doit pas être esclave des modes, autorisent plus des hommes brillans de jeunesse à se faire des cheveux blancs que des brunes à porter des perruques blondes.

«Mais je laisse à l'écart cette grave question, et j'observe que d'excellens citoyens ont pu s'interdire l'usage de la poudre, tant à cause de son excessive cherté qui fait de sa consommation un impôt onéreux, que par cette considération digne de toucher les âmes honnêtes, en ces temps de pénurie, que cinq coiffures dissipent la nourriture d'un homme pendant un jour.

«Il y a dix ans qu'un cénobite envoya au concours de l'Académie française une églogue intitulée le Patriarche. Entre les vers pleins de sens qu'elle renfermait, j'ai remarqué et retenu celui-ci

«La farine vous poudre et le son vous nourrit.»

«Ne pourrait-il pas servir aujourd'hui d'inscription à plus d'un cabinet de toilette et d'une salle à manger?

«Combien de fois avons-nous été trompés par l'apparence? combien de fois ne le serons-nous pas encore, si nous ne donnons pas une base plus raisonnable à nos jugemens? Le jacobin pourchassé se fait blanc comme neige; et l'honnête homme, fort de sa conscience et de sa conduite ne se croit pas intéressé à jeter de la poudre aux yeux.

«À l'oeuvre on connaît l'artisan. Était-ce un ange que ce Couthon frisé à l'oiseau royal, et portant la douceur dans tous ses traits? Et feu Robespierre, qui n'est pas tout-à-fait mort, n'était-il pas, au milieu de ses noirs collègues, l'homme le mieux poudré de la France?

«Une anecdote, et je finis.--Cet homme a tout l'air d'un coquin, disait un ci-devant seigneur, en désignant un porte-balle qui le traversait dans son chemin.--Ce Monsieur a tout l'air d'un honnête homme, répliqua modestement le marchand; mais nous pourrions bien nous tromper tous les deux.»

A. V. A.

Quoi qu'il en soit, ces préjugés subsistèrent long-temps. Long-temps on prit la présence de la poudre sur la tête pour l'étiquette du sac. C'était la couleur du parti. Certains politiques ne sortaient pas sans avoir la perruque brune dans une poche et la boîte à poudre dans l'autre, pour pouvoir se coiffer, avant d'entrer dans la maison, de l'opinion qui régnait dans le salon ou dans la salle à manger. De là ce quatrain:

Au gré de l'intérêt passant du blanc au noir, Le matin royaliste et jacobin le soir, Ce qu'il blâmait hier, demain prêt à l'absoudre, Il prit, quitta, reprit la perruque et la poudre.

À Athènes, les Canéphores poudraient leurs cheveux avec de la farine d'orge: tout est renouvelé des Grecs[18].

Les Romains ne se poudraient pas avec de la farine, mais avec de l'or. Les dames jettent aujourd'hui de la poudre d'or sur le papier. Celle dont un prince galant se servit une fois était plus brillante encore.

Voici à quelle occasion: Ayant obtenu la permission de faire peindre sur une bague le serin d'une dame qu'il aimait éperdument, et de le lui envoyer en étrennes, le prince de Conti avait fait recouvrir ce portrait d'un diamant plat. Le portrait fut accepté, mais on renvoya le diamant. Son Altesse ne voulant pas le reprendre, que fit-elle pour le faire accepter? Elle le fit réduire en poudre, et en saupoudra le billet où elle consigna ses excuses. C'était un billet de prix que celui-là! Une lettre de Voltaire ou de Sévigné, séchée avec de la simple poudre de buis, a peut-être plus de prix encore.

«Quand on écrit à des femmes, a dit quelqu'un, il faut tremper sa plume dans l'arc-en-ciel, et répandre sur l'écriture la poussière des ailes du papillon.» Ce quelqu'un-là n'est-ce pas Cottin?--Non, c'est Diderot.

Il y a des poudres de bien d'autres espèces encore. Les unes s'avalent comme le café; d'autres se respirent comme le tabac, celle de toutes qui vaut le moins et se paie le plus. Pas de charlatan qui n'ait la sienne qu'il débite le mieux qu'il peut: en faire l'énumération ce serait à n'en pas finir. Sans nous arrêter à la poudre de succession, inventée par la Voisin, comme cela est constaté par l'arrêt de 1680, qui l'a condamnée à être brûlée en Grève, passons à la poudre d'escampette à l'aide de laquelle force gens ont sauvé la fortune qu'ils avaient gagnée à vendre de la poudre de perlinpinpin ou de la poudre d'oribus, comme l'a fait feu M. Law après avoir troqué son papier contre notre argent. (Extrait d'un portefeuille.)]

[17: La Cour et la Ville, par Barrière.]

[18: Revue Britannique, 5e année nº 50.]

[19: Le chemin de Coblentz. On appelait ainsi la raie que formaient les cheveux distribués en parties égales et retombant en oreilles de chien sur les oreilles d'une tête bien coiffée.]

[20: C'est à son retour d'Italie qu'à l'instigation de Joséphine, le général Bonaparte se détermina à quitter la poudre. Il fut aussitôt imité par son état-major, à commencer par Berthier, qui jusqu'alors avait été poudré comme lui. Cet exemple, qui conciliait la propreté et l'économie, avait été adopté en Égypte pour l'armée avant l'établissement du consulat: après, il fut suivi en France par tous les courtisans qui n'avaient pas de cheveux gris.]

[21: De là le nom de Vau-cluse, vallon fermé.]

[22: Orlando furioso, cant. XXII.]

[23: Tu es Petrus, et saper hanc petram ædificabo ecclesiam meam.]

[24: Voici la lettre que je crus devoir adresser à cette occasion au président du comité, sur la proposition duquel cette distribution avait été faite:

«Citoyen,

«Veuillez faire connaître au comité d'instruction publique ma renonciation à la part qui m'est attribuée dans les nouveaux encouragemens décrétés en faveur des artistes.

«Mon refus, qui vous serait parvenu plus tôt si j'eusse connu les intentions du comité, ne doit surprendre ni offenser personne. J'aime à croire que Lefèvre (auteur de Zuma), Flins, Vigée et Picard ne me feront pas l'injure de douter que je n'eusse été fier de me trouver placé près d'eux, quelle que fût la classe dans laquelle on les eût employés[25].

«Salut et fraternité.

«ARNAULT.

«Le 23 fructidor an III.

«P. S. Ne trouvez pas mauvais que je donne à cette lettre toute la publicité possible.» ]

[25: Tous les noms auxquels le mien se trouvait accolé n'étaient pas à la vérité aussi honorables que ceux-là.]

[26: Incessabili voce.]

[27: L'exagération en tout, même en doctrine littéraire, car le rigorisme aussi est exagération; l'exagération, dis-je, était le caractère de La Harpe. Fanatique de sa nature, il le fut de la révolution comme il l'avait été de la philosophie, et de la contre-révolution comme il l'avait été de la révolution. Si c'est par figure qu'on l'affuble ici du bonnet carré, c'est très-positivement qu'on l'y montre embéguiné du bonnet rouge. En 1792, vers le 10 août, au lycée du Palais-Royal, où il professait, il en couronna ses ailes de pigeon, et fut fort applaudi. Mais ce fut autre chose quand, déposant presque aussitôt cet insigne du jacobinisme, il dit: Ce bonnet, qui fortifie et raffermit tant de têtes, fait fondre la mienne. Les frères et amis prenant cette innocente vérité pour une épigramme, le huèrent. Cela ne refroidit pas cependant son zèle. Quand les Prussiens entrèrent en Champagne, alliant au rôle de Quintilien celui de Tyrtée, sans toutefois descendre de sa chaire, il appela tous les Français à la défense du territoire. Ce n'est certes pas cela dont on le blâme, mais on peut regretter qu'il l'ait fait en vers si singuliers, qu'ils le parurent même aux patriotes dont ils exprimaient les sentimens:

Soldats, avancez et serrez: Que la baïonnette homicide Au-devant de vos rangs étincelante, avide, Heurte les bataillons par le fer déchirés. Le fer, amis, le fer, il presse le carnage: C'est l'arme du Français, c'est l'arme du courage, L'arme de la victoire et l'arbitre du sort. Le fer! il boit le sang, le sang nourrit la rage, Et la rage donne la mort.

Ces vers n'ont pas empêché que La Harpe n'ait été jeté en prison sous le règne de Robespierre, à qui pourtant il avait écrit une lettre fort longue et fort flatteuse qu'il se fit restituer après la mort de ce grand homme, mais qui a été lue d'une personne très-digne de foi, M. Laya, de qui je tiens ce fait. Ces péchés, dont La Harpe a fait pénitence dans le sac et dans la cendre, et en expiation desquels il a traduit le Psautier et composé une quasi-Apocalypse, lui ont été remis sur la terre comme dans le ciel, je le sais. Mais cela ne prouve-t-il pas qu'il a trouvé dans autrui plus de charité qu'il n'en a jamais eu pour les autres?]

[28: Tragédies de La Harpe.]

[29: Et il me le raconte. Voici ce trait tel que je l'ai trouvé dans les Soirées littéraires[30] où mon ami l'avait lu vingt ans avant moi.

«Sur la place Saint-Marc est un sénateur que je ne vous nommerai pas; son palais est contigu à celui d'un ambassadeur. Vous savez qu'il est défendu par nos lois à tout Vénitien d'avoir aucune communication avec les ambassadeurs. Cependant il y a quelque temps qu'on vit un homme grimper des toits de ce ministre étranger sur ceux du sénateur. On arrête cet homme; on le mène au conseil des Trois, à ce triumvirat terrible, dont les membres, arbitres suprêmes de la vie et de la mort, sont d'autant plus effrayans qu'on ne les connaît jamais, et que souvent on est avec eux sans s'en douter. Cet étranger allait être condamné à mort, lorsqu'une jeune femme de la plus grande beauté se présente et demande à être entendue dans l'affaire qu'on va juger. Elle est introduite devant les trois juges, plus inflexibles que les trois juges des enfers. Elle est à deux pas d'eux sans les voir, parce qu'un rideau noir impénétrable les dérobe à tous les regards. Elle dit: «Celui que vous allez juger n'est pas criminel d'État; il n'est coupable que d'un crime très-différent que je partage avec lui. Il m'aime, et c'est pour m'en assurer qu'il venait cette nuit avec mon consentement dans ma chambre. S'il est coupable, je le suis également; faites donc tomber ma tête avec la sienne, ou faites grâce à tous deux.» Elle dit; et son mari était l'un des trois. Elle ne le savait point; mais il reconnaît sa voix. Le démon de la jalousie descend dans son coeur; il est armé du glaive inflexible: son odieux rival périra; son odieuse épouse périra avec lui. «Pourquoi périront-ils? Quel est le barbare qui ne pardonne pas à l'amour? Quel mortel pourrait se défendre d'adorer mon épouse? Moi-même, en ce moment, malgré son crime qu'elle avoue, je brûle encore pour elle.» Pendant que la générosité arrache ce pardon à l'époux maltraité, ses deux collègues condamnent à mort les deux amans. «Arrêtez! s'écrie l'homme magnanime; moi je leur fais grâce à tous deux; voyons si vous osez être plus sévères que moi.» En même temps il tire le rideau noir, et l'on reconnaît sa femme; elle reconnaît elle-même son époux. Les deux juges font grâce; le jugement est prononcé; les accusés se retirent, et l'homme vertueux s'applaudit d'avoir fait une belle action.]

[30: Tome III, p. 186.]

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