I. - II. - III.
Chiamo il mio ben cosi Quando si monstra il di Quando s'asconde. Ma oh vano il mio dolor! L'idolo del mio cor Non mi risponde.
Cerco il mio ben cosi, In queste ove mori Funeste sponde. Ma, sola al mio dolor Perchè connobe amor L'eco risponde.
Piango il mio ben cosi Se il sol indora il di Se va nell' onde. Pietoso al pianto mio Va mormorando il rio E mi risponde.
C'est sur ces vers, inspirés par Virgile et parodiés par M. Molines, que Gluck a soupiré l'air: Objet de mon amour, air qui ne saurait vieillir pas plus que le coeur humain.
Calsabigi était déjà mort quand j'arrivai à Naples. On a recueilli en deux volumes ses oeuvres, qui renferment, indépendamment de ses ouvrages dramatiques, quelques dissertations judicieuses.]
[28: Je retrouve dans mes paperasses la dissertation suivante dont les principaux documens m'ont été fournis par le chevalier De Angely, Napolitain recommandable à plus d'un titre, et versé dans tous les genres d'érudition; qu'on me permette de la reproduire dans la forme sous laquelle elle a été publiée dans un journal étranger:
SUR POLICHINELLE.
Tout le monde connaît Polichinelle, on sait qu'il vit, mais c'est tout; on ne s'inquiète guère d'en savoir davantage. Son histoire mérite pourtant qu'on s'en occupe. Quand un individu fixe sur lui l'attention, et à plus forte raison l'admiration publique, il n'est pas indifférent de savoir d'où il vient et de quels parens il sort, soit pour le louer d'avoir soutenu l'honneur d'une race illustre, soit pour le féliciter d'avoir appelé la gloire sur une famille ignorée avant lui.
Polichinelle est d'origine napolitaine, je le savais; mais j'ignorais à quelle province il appartenait, et à quelle époque il était apparu pour la première fois sur la scène du monde. J'avais consulté Bayle, Moréri, Montfoncon, le nobiliaire du père Anselme, le dictionnaire de la Fable, le dictionnaire de la Bible, la Biographie universelle, peine inutile! Mes recherches sur cet objet ne me conduisaient à rien. De guerre lasse, je me disposais à sortir de la bibliothèque royale où cet intérêt m'avait conduit, quand un personnage dont la physionomie sérieuse portait cependant je ne sais quel caractère de malice, et qui prenait des notes à côté de moi, m'adressa une question, à quel propos? n'importe. Remarquant que cet homme, qui ne prononce pas aussi correctement qu'il s'exprime, avait un certain accent étranger, l'accent italien, et lui ayant entendu dire qu'il était de l'académie des Arcades de Rome, je présumai qu'il pourrait me donner satisfaction sur l'objet qui m'occupait; je ne me trompais pas.
«--L'origine de Polichinelle, me répond-il, est plus ancienne que celle des plus nobles familles de l'Europe, et elle se prouve par des monumens plus authentiques encore que ceux dont celles-ci se prévalent.
«Les érudits ne sont pourtant pas tous d'accord sur ce point, tout incontestable qu'il me paraisse. Exposons leur opinion avant de vous donner la mienne.
«Vous avez sans doute entendu parler de l'abbé Galiani qui fut homme d'esprit, quoique érudit, ou érudit, quoique homme d'esprit. Il est du nombre de ceux qui prétendent que Polichinelle n'est qu'un homme nouveau. Dans un ouvrage très-original, qui a pour titre del Dialetto Napolitano, du patois napolitain, ce docte veut que Polichinelle, dont c'est la langue primitive, ne soit qu'un paysan qui pendant les vendanges parcourait les environs de Nola avec une troupe de paysans ivres comme lui, divertissant les passans par ses quolibets et par ses bouffonneries. Ainsi la farce et la tragédie auraient la même origine, et Polichinelle aurait commencé comme Eschyle.
«Il y a bien quelque chose de vrai là-dedans quant au fait; mais quant à l'époque il y a erreur. Que de siècles cette opinion n'enlève-t-elle pas à l'antiquité de Polichinelle qui, si elle s'accréditait, pourrait à peine entrer dans un chapitre noble d'Allemagne!
«Les philosophes du dernier siècle, avec lesquels Galiani était intimement lié, avaient introduit dans la critique de l'histoire un scepticisme qui en détruisait le merveilleux. Polichinelle n'est pas le seul personnage important à qui cette manie, introduite par Bayle et propagée par Voltaire, ait porté préjudice, et puis il n'est pas rare de voir un homme d'esprit se faire le défenseur d'un paradoxe dans l'unique intention de briller.
«Nous fondant sur des preuves irréfragables, nous défendrons, nous, les droits que le caprice d'un abbé conteste à Polichinelle, et nous espérons nous en tirer à notre honneur.
«Le Polichinelle napolitain, mon cher Monsieur, descend en droite ligne d'un histrion antique connu sous le nom de Mimus Albus, l'histrion blanc, nom qu'il tenait de son costume qui, jadis, comme aujourd'hui en Italie, était aussi blanc que l'habit de votre Gille.
«En 1797, dans une fouille faite à Rome près de l'Esquilin, on trouva une statue de bronze représentant un ancien mime masqué, qui avait, disent les archéologues, in utroque oris angulo sannæ, aux deux coins de la bouche des grelots seu globuli argentei, ou des globules d'argent; de plus il était gibbus in pectore et in dorso, bossu par devant et par derrière, in pedibusque socci, et il était chaussé d'un brodequin.
«Aux bosses près, que n'a pas conservées notre Polichinelle (c'est un Napolitain qui parle), n'est-ce pas là son portrait physique? On retrouve aussi son portrait moral dans celui qu'Apulée fait du même personnage in Apologia, dans son Apologie; il l'y appelle maccum, mot qui au sens de Juste Lipse, jadis professeur à Louvain, signifie bardum, un balourd, fatuum, un sot, stolidum, un imbécile. Nos Polichinelles modernes sont-ils autre chose?
«Le Mimus Albus jouait un rôle important dans les Atellanes, espèce de comédie particulière aux anciens Romains, et qui était pour eux ce que sont pour vous les farces. Ses fonctions dans les Atellanes étaient de faire rire les spectateurs par sa mise ridicule, ses grimaces, ses contorsions et ses saillies, tantôt licencieuses et tantôt satiriques. Homines absurdo habitu oris, et reliqui corporis cachinnos à naturâ excitantes. Il était originaire d'Atella, ville du pays des Osques, laquelle était placée entre Naples et Capoue, et qui se vantait d'avoir été le berceau des Atellanes. Or cette ville, qui existe encore, se trouve dans le voisinage d'Acerra, patrie du Polichinelle moderne. N'est-il pas évident que celui-ci n'est que le Mimus Albus ressuscité?
«--Sans contredit, signor, répondis-je à cet académicien. Mais comment le Mimus Albus, l'histrion blanc, a-t-il reçu le nom de Polichinelle? Cette question me semble un peu plus difficile à résoudre que la première.
«--Point du tout, me répliqua l'historiographe de Polichinelle: l'étymologie du nom de Polichinelle, que nous appelons Pullicinella, n'est pas plus difficile à trouver que la généalogie de sa personne; j'espère vous en convaincre.
«Mais poursuivons. J'ai omis de citer à l'appui de mon opinion sur l'origine de Polichinelle une assertion de M. Schlégel qui, dans la circonstance, peut faire autorité, puisqu'il ne s'agit pas ici de goût. Notez qu'il affirme, dans son Cours de littérature, avoir vu sur quelques uns de ces vases campaniens, plus connus sous la fausse dénomination de vases étrusques, des figures grotesques et masquées, portant des pantalons à larges plis, et une veste à manches, ce qui leur compose un habillement tout-à-fait étranger aux Grecs et aux Romains. N'est-ce pas là le costume du Polichinelle napolitain? Notez qu'il affirme aussi avoir trouvé dans les fresques de Pompeï la figure d'un mime antique parfaitement ressemblante au Polichinelle de nos jours.
«--D'après ces autorités, répondis-je, je tiens Polichinelle pour antique; mais il n'en peut pas être ainsi de son nom: ce nom n'est pas aussi vieux que sa personne. Polichinelle ne peut pas être un nom latin.
«--C'est ce qui vous trompe, me repartit l'Arcadien. Ce nom est latin, très-latin, tout aussi latin que le nom par lequel Horace et Virgile désignaient un poulet.
«--Un poulet, m'écriai-je, s'appelait pullus gallinaceus dans la langue du siècle d'Auguste, in sterquilinio dum quærit escam pullus gallinaceus, dit le fabuliste. Or, je ne vois guère plus de rapport entre pullus gallinaceus et pullicinella qu'entre Alfana et equus, que des étymologistes font dériver l'un de l'autre.
«--Distinguons, répliqua le savant; le poulet s'appelait aussi en latin pullicenus, dans la langue du siècle de Dioclétien, si ce n'est dans celle du siècle d'Auguste. Lampride dit en parlant de la passion d'Alexandre Sévère pour les oiseaux, et elle était grande puisqu'il comptait vingt mille ramiers dans sa volière, indépendamment des paons, des faisans, des poules; des canards et des perdrix qu'il faisait élever; Lampride dit que pour que cette manie impériale ne fût pas onéreuse au public, ce prince y satisfaisait par la vente de ses oeufs, de ses poulets et de ses pigeonneaux: ex ovis et pullicionis et pipineonibus (Lamp. in vita Alex. Sev., cap. 41). N'y a-t-il pas plus que de l'analogie entre pullicenus et pullicinella? Ce dernier mot ne parait-il pas être un diminutif du premier? Aussi ces archéologues prétendent-ils que ce nom fut donné au Mimus Albus en raison de la conformité de son nez saillant et crochu avec le bec des gallinacées.
«Pullicinellæ speciatim excellant adunco prominenteque naso, rostrum pullorum imitante.
«Cette conformité est frappante surtout entre le nez de Polichinelle et le bec du dindon, gallus Indicus. Mais le dindon n'est connu que depuis l'institution des jésuites, dont la célébrité est bien plus jeune que celle de Polichinelle.
«Les mêmes archéologues affirment aussi que pullicinella n'est qu'une traduction du mot maccus, qui signifiait dans le jargon des Osques ce que signifiait l'autre mot dans le jargon campanien, à qui le patois napolitain l'a emprunté. Maccus in vetere linguá oscâ et Pullicinella, vox italica ex dialecto Campaniæ deducta unum et idem sunt.
«--Je suis obligé d'en convenir, cette étymologie est tout-à-fait plausible. Le Polichinelle du midi est un vieux citoyen romain. Mais le Polichinelle du nord, si différent du vôtre par son costume, par sa taille et par sa figure, par sa face enluminée, par son habit bariolé, par ce chapeau à deux cornes, d'où sort une pyramide, et par sa double bosse, notre Polichinelle, dis-je, est-il autre chose qu'un badaud de Paris? L'invention de ce bouffon-là est évidemment moderne. Ne nous la contestez pas.
«--J'en suis au désespoir, reprit mon érudit, mais je ne puis même vous concéder l'honneur de l'avoir créé. Le type de votre Polichinelle ne se reconnaît-il pas dans la figure grotesque que M. Schlégel a découverte sur les murs de Pompeï? ne se reconnaît-il pas dans le personnage figuré sur le vase extrait des fouilles faites à l'Esquilin? Rappelez-vous que ce personnage est gibbus in pectore et in dorso, c'est-à-dire bossu par devant et par derrière, et qu'il portait à la bouche in utroque oris angulo sannæ, instrumens propres à accompagner ses bouffonneries, et qui pourraient bien avoir été remplacés chez le Polichinelle gaulois par cet instrument qui modifie si plaisamment sa voix, et qu'on appelle vulgairement pratique. La haute forme du chapeau de ce farceur ne rappelle-t-elle pas le bonnet phrygien que porte notre Pullicinella, et que portait le bouffon d'Atella? C'est ce bonnet dont vous avez élargi et relevé les bords en les galonnant ou les brodant avec du point de Hongrie.»
Cette démonstration me parut sans réplique.
Je ne suis pas de ceux qui prétendent que les modernes ont moins de génie que les anciens. Ils en ont autant qu'il en faut pour inventer Polichinelle et l'Énéide. Mais malheureusement cela était fait quand ils sont venus au monde. Il n'en est pas des arts comme des sciences, dont les progrès ne connaissent pas de limites. En matière d'art, on croit avoir inventé une chose quand on n'a fait que la retrouver. Nous ne créons pas, nous exhumons. La farce et la tragédie nous sont venues de l'antiquité dans le même tombereau. Il y a trois mille ans que la première épopée est sortie du cerveau d'Homère; trois mille deux cents que Palamède jouait aux échecs sous les murs de Pergame; le cheval de Troie a été fabriqué avant les joujous de Nuremberg, et le jeu d'oie lui-même est renouvelé des Grecs.
Polichinelle règne dans tous les pays civilisés, comme il a régné à toutes les époques de la civilisation. Il a des théâtres chez tous les peuples lettrés. Sous des habits et sous des noms différens il joue partout les mêmes farces. On en pourra juger par l'extrait suivant, que le prince Plucher Muscau a donné d'une tragédie anglaise dont Polichinelle est le héros, et qui est évidemment traduite du répertoire de nos marionnettes. Nous faisons tous les jours assez d'emprunts au répertoire britannique, pour lui pardonner d'avoir usé une fois de représailles, y eût-il plus que compensation.
En Angleterre, Polichinelle s'appelle Punch, abréviation évidente du nom Puncinella que les Napolitains lui donnent aussi.
«Quand la toile se lève (c'est le prince qui parle), on entend Punch fredonner derrière la scène l'air français de Malborough, sur quoi il arrive en dansant, et fait connaître aux spectateurs, en vers burlesques, quelle espèce d'homme il est. Il se dit un bon luron qui aime à plaisanter, mais ne souffre point qu'on le plaisante, et qui n'est doux que vis-à-vis du beau sexe. Il dépense librement son argent, et n'a d'autre but dans le monde que de rire et de devenir aussi gras que possible. Il est hardi comme un page et grand séducteur de jeunes filles, amateur de la bonne chère quand sa bourse est remplie, et quand elle est vide, prêt à vivre, s'il le faut, de l'écorce des arbres; s'il meurt, eh bien! qu'importe? tout sera fini pour Punch.»
Après ce monologue, il appelle Judy, sa jeune épouse, qui fait semblant de ne pas l'entendre, et finit par lui envoyer son chien. Punch caresse l'animal; mais celui-ci, dans son humeur hargneuse, le mord au nez et ne veut point lâcher prise, jusqu'à ce qu'enfin, après une bataille bouffonne et plusieurs plaisanteries un peu fortes de Punch, celui-ci parvient à se délivrer du chien, qu'il châtie comme il le mérite.
Pendant ce vacarme, l'ami de la maison, Scaramouche arrive avec un grand fouet, et demande à Punch pourquoi il s'est permis de rosser le chien favori de Judy, qui ne mord jamais personne. «Pas plus que moi je ne rosse les chiens, reprend Punch. Mais, poursuit-il, que tenez-vous là à la main, mon cher Scaramouche?--Oh! rien qu'un violon: auriez-vous envie d'en essayer le ton? Venez par ici, et écoutez ce superbe instrument.--Merci, merci, mon cher Scaramouche; je distingue les sons parfaitement de loin.» Scaramouche ne se laisse pourtant pas rabrouer, et se mettant à danser et à chanter, il fait claquer son fouet en guise d'accompagnement, puis passant devant Punch, il lui en lance comme par mégarde un grand coup dans la figure. Punch fait semblant de ne pas s'en apercevoir; et commençant aussi à danser de son côté, il saisit un moment favorable pour arracher le fouet des mains de Scaramouche, et lui donne, pour commencer, un coup si bien appliqué avec le manche, qu'il lui abat la tête. «Ah! ah! s'écrie-t-il en riant, as-tu entendu le violon, mon bon Scaramouche? et que penses-tu du son? tant que tu vivras tu n'en entendras pas de plus beau... Mais que fait ma Judy, ma douce Judy? pourquoi ne viens-tu pas?»
En attendant, Punch a caché le corps de Scaramouche derrière un rideau, et bientôt on voit paraître Judy, véritable contre-partie femelle de son mari, avec autant de bosses que lui et un nez plus monstrueux encore. Suit une scène comique de tendresse, après laquelle Punch demande à voir son enfant. Judy sort pour le chercher, et Punch, dans un second monologue, s'extasie sur le bonheur dont il jouit comme époux et comme père. Aussitôt que le petit monstre est arrivé, les parens ne se sentent pas de joie, et lui prodiguent les plus doux noms et les plus tendres caresses. Judy sort et laisse le nourrisson dans les bras de son père, qui veut imiter la nourrice et jouer avec l'enfant; mais comme il s'y prend d'une manière fort maladroite, celui-ci se met à crier comme un possédé. Punch cherche d'abord à le calmer, puis il s'impatiente, le frappe, et l'enfant, comme de raison, n'en crie que plus fort; il finit même par faire une incongruité dans la main de son père, qui, furieux, le jette par la fenêtre d'où le petit malheureux vient se casser le cou dans la rue. Punch se penche en avant pour le regarder, fait quelques grimaces, puis se met à rire et chante en dansant:
Dodo, l'enfant do; Va-t'en, petit saligot; En faire un autre est aisé, Le moule n'est pas brisé.
Judy revient, et demande où est son enfant: «Il est allé dormir», reprend Punch avec le plus grand sang-froid. Mais à force d'être questionné, il avoue que pendant qu'il jouait avec lui l'enfant est tombé par la fenêtre. Judy au désespoir s'arrache les cheveux et accable son mari des reproches les plus amers. C'est en vain qu'il la cajole; elle ne veut pas l'écouter, et sort en lui faisant les plus terribles menaces. Punch se tient les côtes à force de rire, danse comme un fou, et bat la mesure avec la tête contre le mur, en chantant:
Qu'elle est folle en son chagrin! Que de bruit pour un bambin! Ah! je saurai, sur mon âme, Bien morigéner ma femme.
Judy revient avec un manche à balai, et tombe sur Punch à bras raccourcis. Il commence par lui parler avec douceur; il promet de ne plus jamais jeter d'enfans par la fenêtre, et la prie de ne pas prendre la plaisanterie si fort au sérieux; mais quand il voit que rien n'y fait, il perd patience et finit comme avec Scaramouche, par tuer Judy. «Maintenant, dit-il de l'air le plus amical, notre querelle est terminée, ma chère Judy; si tu es contente, je le suis aussi: allons, relève-toi, bonne Judy: ne fais pas la sotte: c'est encore là une de tes simagrées. Quoi! tu ne veux pas te relever? eh bien! va donc retrouver ton enfant», et il la jette par la fenêtre.
Il ne se donne pas même la peine de regarder après elle, et, poussant un de ses grands éclats de rire, il s'écrie: «C'est une bonne fortune que de perdre une femme; on est bien fou de la garder, quand on peut s'en débarrasser à l'aide d'un couteau ou d'un bâton, et puis la jeter à la mer.»
Au second acte nous trouvons Punch en partie fine avec sa maîtresse Polly, à qui il ne fait pas la cour d'une manière très-décente, et à qui il assure qu'elle seule peut le rendre heureux, ajoutant que s'il avait autant de femmes que Salomon, il les tuerait toutes par amour pour elle. Un ami de Polly vient lui faire une visite. Il ne le tue pas, mais il se moque de lui; et comme il s'ennuie et que le temps est beau, il déclare qu'il veut en profiter pour faire une promenade à cheval.
On amène un étalon fougueux sur lequel il caracole pendant quelques minutes d'une manière ridicule, mais qui, à force de ruer, finit par le jeter par terre. Il crie au secours, et son ami le docteur, qui par le plus heureux hasard vient précisément à passer, accourt à son aide. Punch est couché presque sans vie, et gémit d'une manière terrible. Le docteur s'efforce de le consoler; il lui tâte le pouls, et lui dit: «Où êtes-vous blessé? Ici?--Non, plus bas.--À la poitrine?--Non, plus bas.--Vous êtes-vous cassé la jambe?--Non, plus haut.--Où donc?[29]» En ce moment, Punch donne au docteur un grand coup sur une certaine partie du corps, se lève en riant, et se met à danser et à chanter cet impromptu:
C'était là que j'étais blessé; Mais ma guérison est entière: Sur le doux, gazon renversé, Pensez-vous que j'étais de verre?
Le docteur, furieux, se sauve, mais revient au bout d'un instant, avec sa grande canne à pomme d'or, et dit: «Tenez, mon cher Punch, je vous apporte une médecine excellente et qui ne convient qu'à vous.» Puis il fait aller sa canne sur les épaules de Punch bien plus vigoureusement que la défunte Judy.
«Oh! là! là! s'écrie celui-ci; mille remercimens, je suis déjà parfaitement guéri. D'ailleurs, mon estomac ne supporte pas la médecine; elle me donne tout de suite mal à la tête et aux reins.--Oh! c'est seulement parce que la dose n'a pas été assez forte! interrompt le docteur: prenez-en encore un peu, et vous vous sentirez beaucoup mieux.--C'est ce que vous autres docteurs dites toujours; mais essayez-en un peu vous-même.--Nous autres docteurs ne prenons jamais nos propres médecines; quant à vous, il ne vous en faut plus que quelques doses.»
Punch parait vaincu; il se laisse tomber et demande grâce; mais l'imprudent docteur se penchant sur lui, Punch, avec la promptitude de l'éclair, se jette dans ses bras, lutte avec lui, et finit par s'emparer de la canne, dont il se sert selon sa coutume.
«Maintenant, s'écrie-t-il, j'espère que vous voudrez aussi goûter un peu de votre merveilleuse médecine, mon cher docteur; un tout petit peu seulement, mon digne ami..., comme ceci... et comme cela... Ô mon Dieu! il me tue, s'écrie le docteur.--Cela ne vaut pas la peine d'en parler; c'est l'usage; les docteurs meurent toujours quand ils prennent leurs propres drogues. Allons, encore un coup, cette pillule sera la dernière.» En disant ceci, il lui enfonce la canne dans l'estomac en disant: «Sentez-vous le bon effet de cette médecine dans vos entrailles.» Le docteur tombe mort, et Punch dit en riant: «Mon bon ami, guérissez-vous si vous le pouvez», et il sort en dansant et en chantant.
La justice se réveille enfin, et envoie un constable pour arrêter Punch; il le trouve de la meilleure humeur du monde, et occupé à faire ce qu'il appelle de la musique avec une grosse cloche à boeufs.
«M. Punch, dit le constable, laissez là pour un moment la musique et le chant, car je viens pour vous faire déchanter.--Que diable êtes-vous donc, mon ami?--Ne me connaissez-vous pas?--Pas le moins du monde, et n'ai aucune envie de vous connaître.--Je suis le constable.--Et permettez-moi de vous demander qui vous a envoyé chercher?--C'est moi qui suis envoyé pour vous chercher.--Allons, je n'ai pas besoin de vous, je puis faire mes affaires tout seul. Je vous remercie bien.--Oui, mais par hasard le constable a besoin de vous.--Diantre! eh pourquoi donc, s'il vous plaît?--Oh! seulement pour vous faire pendre; vous avez tué Scaramouche, votre femme, votre enfant, le docteur!...--Que diantre cela vous fait-il? Si vous restez encore ici, il vous en arrivera tout autant.--Ne plaisantez pas, vous avez commis des meurtres, et voici le mandat d'amener.--Moi j'ai aussi un mandat pour vous, que je vais vous signifier tout à l'heure.»
Ici Punch prend la cloche qu'il a tenue jusqu'alors cachée derrière lui, et frappe un coup si fort sur le derrière de la tête du constable, que celui-ci tombe mort. Punch se sauve en faisant un entrechat et en chantant:
Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se casse; Mais un joyeux luron de rien ne s'embarrasse.
L'exempt qui, après la mort du constable, est envoyé pour arrêter Punch, a le même sort que lui, et enfin le bourreau est obligé de se charger lui-même de l'expédition. Cette fois Punch est pris par sa propre faute; car, sans y faire attention et sans voir le bourreau, il se jette lui-même dans ses bras. Pour la première fois cette rencontre semble l'abasourdir; il s'humilie et va jusqu'à faire la cour à Jack Casch: il l'appelle son vieil ami, et lui demande des nouvelles de son épouse mistriss Casch. Mais le bourreau lui fait bientôt comprendre que désormais il ne peut plus y avoir d'amitié entre eux; il tâche de lui faire sentir l'énormité de son crime en tuant tout le monde, et même sa femme et son enfant.--Quant à ceux-ci, dit Punch, ils étaient à moi, et chacun a le droit d'en user comme il lui plaît.--Et pourquoi avez-vous tué le pauvre docteur?--J'étais dans le cas de légitime défense, mon cher M. Casch, car il voulait me tuer.--Comment?--Oui, m'offrant de ses drogues.» Mais tous les prétextes ne servent de rien; trois à quatre valets de bourreau arrivent qui lient Punch et l'entraînent dans la prison.
Dans la scène suivante nous le voyons dans le fond du théâtre, avançant la tête devant une grille de fer et se frottant le long nez contre les barreaux. Il est très-chagrin et très-fâché, ce qui ne l'empêche pas de chanter une chanson à sa façon pour passer le temps. M. Casch et ses valets dressent une potence devant la prison. Punch devient triste; mais au lieu, de se repentir, il n'éprouve qu'un accès d'amour pour sa Polly. En attendant, il ne tarde pas à reprendre courage, et débite même plusieurs bons mots sur la beauté de la potence, qu'il compare à un arbre que l'on a sans doute planté devant sa fenêtre pour lui procurer une agréable perspective: «Qu'il sera beau, ajoute-t-il, quand il commencera à porter des feuilles et des fruits!» Quelques hommes apportent une bière qu'ils déposent au pied de la potence. «Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire? demande Punch. Ah! c'est sans doute la corbeille pour déposer le fruit de cet arbre.»
Dans l'intervalle, Casch est revenu; il salue Punch et ouvre la porte de la prison en lui disant poliment que tout est prêt, et qu'il n'attend que ses ordres. On pense bien que celui-ci n'est pas trop pressé d'accepter l'invitation. Après une assez longue discussion, Casch s'écrie enfin: «Il faut que vous sortiez pour qu'on vous pende.--Vous ne serez pas assez cruel pour cela, dit Punch.--Pourquoi avez-vous été assez cruel pour tuer votre femme et votre enfant?--Mais cela n'est pas une raison pour que vous aussi soyez cruel et m'ôtiez la vie!» Casch tire Punch par les cheveux, et c'est en vain que celui-ci demande grâce et promet de se corriger. «Non, mon cher Punch, dit froidement Casch, ayez seulement la bonté de placer votre tête dans ce noeud coulant, et tout sera fini.»
Punch feint de la maladresse et place toujours sa tête de travers. «Mon Dieu, s'écrie Casch, que vous êtes maladroit! Voici comment il faut s'y prendre.»
Le bourreau lui montre comment il faut faire. «Je comprends, dit Punch, et puis il faut tirer.» Aussitôt, serrant ferme le bourreau, il le pend lui-même et se cache derrière le mur. Cependant deux hommes arrivent pour enlever le pendu; et, convaincus que c'est le criminel, ils le mettent dans la bière et l'emportent pendant que Punch rit dans sa barbe et danse de joie.
Mais le diable arrive en personne pour s'emparer de lui. C'est en vain que Punch lui fait la très-juste observation qu'il est bien bête de vouloir emporter le meilleur ami qu'il ait sur la terre, le diable n'entend pas raison et étend sur lui ses longues griffes. Il paraît déjà sur le point de partir avec sa proie, comme jadis avec Faust; mais Punch ne se laisse pas si facilement imposer. Il saisit courageusement son fouet meurtrier et défend sa peau même contre le diable. Une bataille terrible s'engage, et... qui se le serait imaginé! Punch, si souvent près de sa fin, reste vainqueur; il embroche le noir démon sur la pointe de son fouet, le lève en l'air, et, dansant joyeusement avec lui, il chante:
Punch n'a plus désormais rien à craindre du sort; Il peut vivre content, puisque le diable est mort.
La demeure de Punch est une boite placée sur quatre pieds, et décorée à l'intérieur d'une manière convenable. Ce théâtre se dresse en peu de secondes en tel lieu qu'on désire, et cache sous la draperie l'âme de Punch.
Ce spectacle, qui se joue tous les jours dans la rue, varie selon les talens de celui qui sert d'interprète à Punch auprès du public. (Extrait des Voyages du prince PLUCHER MUSCAU.)
Polichinelle se retrouve en Espagne, en Portugal et aussi en Allemagne. Empreint du caractère national, en Allemagne, où il s'appelle Casparelle, c'est un philosophe, un métaphysicien presque aussi profond que le docteur Faust qui figure comme lui sur le théâtre des Marionnettes, si l'on en croit Mme de Staël.
En Portugal, Polichinelle conserve ses moeurs; mais c'est un inquisiteur qui là remplace le diable, dans les griffes duquel cette espèce de don Juan finit toujours par tomber, ainsi que le veut la morale.
Complétons cette notice par deux mots sur le Polichinelle en général. Appliquée à un sujet si intéressant, l'érudition ne saurait être fatigante.
Polichinelle est le type du laid. En fait de difformités, il doit être ce qu'est l'Apollon en fait de perfections; comme, en fait de gaucherie, ce qu'est Terpsichore en fait de grâce. Bossu par derrière et par devant, juché sur ses jambés de héron, armé des bras du singe, il doit se mouvoir avec cette raideur sans force, cette souplesse sans ressort qui caractérise le jeu d'un corps qui n'a pas en soi le principe du mouvement, et dont les membres, mis en action par des fils, et non par des nerfs, ne sont pas attachés au tronc par des articulations, mais par des chiffons.
Dans notre siècle, où tant de gens sont sortis de leur sphère, on a vu Polichinelle se produire sur le plus magnifique de nos théâtres, sur le théâtre de l'Opéra. Le danseur qui s'était chargé de ce rôle est un des hommes les plus merveilleux qui aient paru sur cette scène si féconde en merveilles. Il mettait à imiter la marionnette encore plus de fidélité que la marionnette n'en met à imiter l'homme. Il n'avait rien d'humain. À la nature de ses mouvemens et de ses chutes, on ne l'eût pas cru de chair et d'os, mais de coton et de carton: rien de plus savant que ses gestes et que ses attitudes, soit quand, adossé à la coulisse, il y semblait accroché plutôt qu'appuyé, soit quand, s'affaissant tout à coup sur lui-même, il semblait avoir été abandonné par la main ou par le clou qui le soutenait. Son visage était un vrai visage de bois; il faisait illusion à tel point que les enfans le prenaient pour une marionnette qui avait grandi.]
[29: Ceci est évidemment pris d'une tragédie de Shakespeare; dans Henry V, une vivandière donne des détails à peu près pareils de l'état où elle a trouvé sir John Falstaff.]
[30: Sainte Catherine. Au neuvième siècle, des moines trouvent au mont Sinaï un cadavre épargné par la corruption, effet que plus d'une cause naturelle peut produire. Cette momie est aussitôt proclamée vierge, martyre et sainte, sous le nom d'Aicatarine, ce qui veut dire pure et sans tache, et vite on lui bâtit une chapelle; mais il lui fallait une légende. Voici celle que lui a rédigée le cardinal Baronius, l'un des plus judicieux légendaires:
Catherine naquit, à Alexandrie d'une famille noble et même royale, puisque Ceste, son père, était tyran d'Alexandrie, qualité qui, au sens de Simon Métaphraste, l'un de ses pieux historiens, équivaut à celle de roi. Suivant Pierre de natalibus, ou tout bonnement Pierre Noël, autre historien de même espèce, une vision détermina Catherine à se faire baptiser. Ayant rêvé que la bonne Vierge la présentait à l'enfant Jésus, qui la repoussait parce qu'elle n'avait pas reçu le baptême, elle se hâta de recevoir ce sacrement, et, sans trop s'en douter, fit, comme on dit, d'une pierre deux coups, car elle reçut tout d'un temps le sacrement de mariage; l'enfant Jésus se montrant de nouveau à elle, la prit pour épouse en présence de sa mère et des anges, et en signe de ce mariage, auquel il ne manquait que le contrat, il lui mit au doigt un anneau qu'elle y retrouva à son réveil. Catherine avait un esprit très-pénétrant; elle étudia la théologie, et, qui plus est, la comprit: elle eut été en état d'argumenter en Sorbonne. Aussi dans Alexandrie, où les ergoteurs n'étaient pas rares, ergotait-elle avec le premier venu, comme de nos jours Mme de Krudner, de mystique mémoire, avec le premier qu'elle rencontrait. De là ses trois colloques avec Maximin.
Maximin II commandait alors en Égypte. Païen comme l'avait été Constantin son collègue, il persécuta d'abord les chrétiens, en faveur desquels il finit aussi par donner un édit, quand il crut, comme l'autre, avoir intérêt à se les concilier. La fureur commence les persécutions, la politique les termine.
Avant d'en venir là, et dans le dessein de forcer les chrétiens à apostasier, Maximin ordonna un jour des sacrifices extraordinaires auxquels ses sujets eurent ordre d'assister sous peine de mort: lui-même, dans le temple de Sérapis, présidait à cette solennité. C'est à cette occasion que Catherine, qui a trois fois argumenté contre cet empereur, eut avec lui son premier colloque. Elle entreprit de lui prouver la supériorité du christianisme sur le paganisme. Maximin n'était pas un docteur. Fils d'un pâtre et pâtre lui-même, et puis soldat, il n'avait appris ni dans les étables, ni dans les camps, à raisonner in modo et figura. Mais comme il avait des gens qui pensaient ou parlaient pour lui, il mit Catherine aux prises avec eux. Ces théologiens suivant la cour n'étaient pas moins de cinquante. La jeune fille leur fit tête. Un ange était venu lui promettre la victoire; elle fut complète. Appuyée de l'autorité de Socrate, de Platon, d'Aristote et de la Sibylle, Catherine démontra si évidemment l'excellence du christianisme, que le doyen de la faculté s'avoua battu, et, qui plus est, converti. Les quarante-neuf autres docteurs s'étant rangés de l'avis du doyen, Maximin les fit tous jeter au feu; manière de répondre qui fut long-temps en usage. Le bûcher respecta le corps des docteurs après leur mort. C'est un miracle, sans doute. Un miracle qui les eut sauvés eût été encore plus concluant pour leur cause. L'auteur de la légende aurait bien dû y penser. Mais pense-t-on à tout?
Catherine avait proposé à l'empereur de se faire chrétien, si elle mettait les docteurs a quia, et l'empereur avait trouvé sa proposition fort impertinente; l'argumentatrice ne fut pourtant pas comprise dans l'auto-da-fé. Tout colère qu'il était, Maximin, de complexion fort amoureuse, s'était pris de belle passion pour elle pendant le colloque, disant comme Pyrrhus:
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
Il proposa à Catherine de la prendre sur l'heure pour femme, quoiqu'il fût marié, et que les lois romaines, dont la sagesse autorisait le divorce, ne permissent pas la bigamie. Mais, ainsi que l'a prouvé le général Sarrazin[31], cela n'arrête pas un grand capitaine. Catherine qui, comme on l'a vu, était mariée aussi de son côté, rejeta la proposition de l'empereur. Celui-ci, pour l'attendrir, la livra aux bourreaux. La vierge, étendue sur le chevalet qui lui disloqua tous les membres, fut fouettée jusqu'au sang pendant deux heures avec des scorpions[32], et puis jetée dans un cul de basse-fosse, pour y mourir de faim. Cela fait, César, pour se distraire, alla faire un tour dans ses provinces.
Cependant sa femme, l'impératrice Faustine, eut une vision. Catherine la faisait asseoir auprès d'elle, et lui mettant une couronne sur la tête, elle lui disait: Auguste, c'est mon époux qui vous donne cette couronne. Auguste voulut voir l'épouse de celui qui lui faisait ce cadeau-là, et pria Porphyre, capitaine de la garde impériale, de lui procurer ce plaisir. Porphyre le lui procura. Il l'introduisit auprès de Catherine, qui de ce cul de basse-fosse où elle avait été jetée toute rompue, tout écorchée, et où elle n'avait ni bu ni mangé, était sortie plus fraîche et plus grasse que jamais! En reconnaissance de tant de politesse, elle promit à l'impératrice et au capitaine, que ses paroles avaient convertis, qu'ils mourraient sous trois jours; ce qui arriva. Maximin, apprenant cette conversion, ne laissa pas échapper une si belle occasion de se mettre en règle. L'impératrice et le capitaine sont envoyés au martyre.
Une fois veuf, César comptait trouver moins de scrupules dans Catherine: mais elle n'était pas veuve, elle. Rien n'ayant pu ébranler sa fidélité, César, dans un mouvement d'humeur, lui fit couper la tête.
Ce ne fut qu'à la suite de leur troisième colloque qu'il lui donna cette preuve de passion. Le second colloque, qui avait eu lieu immédiatement après le retour de cet empereur, et dans lequel il avait réitéré à Catherine l'offre de partager la couche impériale, avait eu aussi d'assez tristes conséquences. Maximin, qui ne négligeait rien pour en venir à ses fins, avait fait passer Catherine par les oubliettes; mais les roues, armées de rasoirs et de dards, l'eurent à peine touchée, que se brisant contre le corps qu'elles devaient déchirer, elles allèrent tuer de leurs éclats les bourreaux en épargnant l'empereur, dont ces pauvres gens exécutaient les ordres, ce qui, juridiquement parlant, laisse aussi quelque chose à désirer en ce miracle, à moins qu'il n'ait eu pour but de prouver ce grand principe, que l'inviolabilité du prince ne marche pas sans la responsabilité des ministres.
Catherine avait à peine dix-neuf ans lorsqu'elle se signalait par tant de merveilles. C'est le 25 décembre 307 qu'elle alla rejoindre son céleste époux. Elle ne fut pas plutôt à la noce, que les anges transportèrent son corps au mont Sinaï, où il fut retrouvé entier six cents ans après. Il y allaient de temps en temps faire de la musique, ainsi que l'attestent les chevaliers ou les moines qui se sont voués à la garde de cette sainte relique.
Quelques circonstances de cette fable peuvent être vraies. Maximin fut, dit-on, épris d'une Égyptienne remarquable par sa science et par sa beauté; mais cette femme se nommait Dorothée. Dans Dorothée trouver Catherine, c'est trouver Platon dans Scaramouche, mais la crédulité n'y regarde pas de si près.
Quoi qu'il en soit, sainte Catherine a trouvé beaucoup de dévots. Saint Louis, qui avait fait connaissance avec elle en terre sainte, l'honorait d'un culte particulier. Jeanne d'Arc avait aussi beaucoup de foi dans ses reliques. C'est avec une épée prise dans une église consacrée à cette vierge, l'église de Fierbois, et à l'aide de ses conseils, que la Pucelle, chassant les Anglais devant elle, rétablit Charles VII sur le trône, et le fit oindre au maître-autel de Reims.
La sainteté de Catherine, son existence même, ont cependant trouvé des incrédules: à leur tête il faut mettre le docteur Launoy. Cet homme, tout à la fois raisonnable et pieux, n'apportait pas à l'examen des titres sur lesquels les gens avaient été admis au Paradis moins de scrupule que les d'Hozier et les Chérin n'en apportaient à l'examen des titres sur lesquels les ambitieux se fondaient pour monter dans les carrosses du roi. Comme il en avait fait sortir quelques intrus, on l'appelait le dénicheur de saints. Launoy avait rayé Catherine de son calendrier, et le jour de la fête de cette sainte il lui faisait chanter une messe de requiem. À quoi bon, si elle n'a pas existé?
Launoy était docteur de Sorbonne et vivait au dix-septième siècle, quod est notandum.
Comme Catherine, dont il est le diminutif, Catin signifie pure et sans tache. N'est-il pas singulier que la joyeuse partie de la population à laquelle nous donnons ce nom-là soit précisément celle qui ne fait pas voeu de chasteté?
ARNAULT. ]
[31: Ci-devant Père de l'Oratoire de Jésus.]
[32: Instrument de supplice.]
[33: Le 30 septembre 1538.]
[34: La descente de l'Averne est facile.]
[35: Mais revenir sur ses pas, mais revenir respirer sous le ciel, voilà le difficile, etc...]
[36: Rien de plus délicieux au monde que le golfe de Baja.]
[37: Qui du jour de la mort de Misène a pris son nom, qu'il ne perdra jamais. ÉNÉIDE, liv. VI.]
[38: Linterne, Liternum ou Linternum, ancienne ville de la Campanie, à l'embouchure du Clanis (le Clanio), et auprès d'un marais appelé par Stace Linterna palus.
C'est à Linterne que Scipion l'Africain, indigné de l'ingratitude de ses compatriotes, acheva dans l'étude une vie consacrée d'abord à la défense de la patrie; c'est là que, dans une modeste retraite, mourut le héros de Zama, le vainqueur d'Annibal.
On grava sur la tombe de Scipion ces paroles qu'il avait prononcées en quittant Rome: Ingrata patria, nequidem habebis ossa mea (patrie ingrate, tu ne posséderas pas même mes os).
Cette inscription fut mutilée par les Vandales, de manière qu'il n'en resta plus que le mot patria. De là nom de Torre di Patria, Tour de la Patrie, resté à la forteresse élevée près de ce tombeau, et le nom de Patria donné définitivement par les Italiens, qui abrègent tout, au bourg ou plutôt aux ruines de Linterne.]
[39: La dernière éruption était celle de 1794.]
[40:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
LIBERTÉ, ÉGALITÉ.
Quartier-général de Milan, le 12 thermidor an V de la république une et indivisible.
BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE,
Au CITOYEN ARNAULT.
J'ai reçu, citoyen, votre lettre du 17 messidor. J'expédie sur-le-champ ma réponse par le retour du même chébek qui m'a apporté les dépêches du général Gentili.
Je désirerais que vous établissiez à Corfou une imprimerie grecque, d'où vous établiriez votre correspondance avec les Maïnottes, et avec l'Albanie par les habitations que nous possédons, de manière à pouvoir y faire passer de temps en temps des écrits qui puissent éclairer les Grecs et préparer la renaissance de la liberté dans cette partie si intéressante de l'Europe.
Le citoyen Stephanopoli, qui arrivera en même temps que la présente lettre, est un Grec très-patriote, très-attaché à la France. Je vous l'envoie, parce qu'il peut vous être utile et vous conduire dans le pays de ces ancêtres, qu'habitent aujourd'hui les braves descendant des Lacédémoniens.
Je désire que vous vous embarquiez avec lui sur une corvette, et que vous vous rendiez là afin de connaître la situation et la force de ce petit peuple, et même de faire en Grèce des incursions qui vous mettent à même de bien observer l'esprit de ses habitans, et de savoir ce qu'on pourrait en espérer si jamais l'empire ottoman éprouvait une secousse.
Je vous prie également de m'envoyer une description détaillée des quatre îles, un aperçu de la Grèce, de l'Albanie, et de tout ce que vous parcourrez.
BONAPARTE. ]
[41:
AU GÉNÉRAL EN CHEF.
Rome, le 30 fructidor an V (16 septembre 1797.)
C'est au moment où je quittais Naples que votre lettre du 12 thermidor m'est parvenue, je l'ai lue avec plaisir et peine: il m'est doux de trouver dans la seconde mission que vous me confiez l'approbation de la manière dont j'ai rempli la première; il m'est dur de me trouver dans une situation qui m'oblige de céder à un autre l'honneur d'exécuter vos vastes idées.
La division française était dans la plus heureuse situation à l'époque de mon départ; non seulement les îles vénitiennes, mais les établissemens des Vénitiens dans le continent, s'étaient ralliés au nouveau gouvernement, et, de concert avec les îles, demandaient à arborer exclusivement l'étendard français.
De légers troubles avaient été excités à Zante par un médecin russe, qui, sans partisans, sans moyens, et désavoué de son consul même, avait arboré le pavillon de sa nation. Le calme s'est rétabli sur-le-champ. Cet extravagant arrivait comme prisonnier à Corfou le jour où j'en suis parti.
À Corfou, on avait tenté de porter le peuple à la révolte, en profitant de sa haine contre les Juifs.
Vous avez vu, dans une de mes précédentes lettres, avec quelle facilité nous réprimâmes ce mouvement, dont l'instigateur, traduit à une commission militaire, a été acquitté sur la question intentionnelle.
L'on essaya encore depuis de soulever le peuple, en l'inquiétant sur le trésor de Saint-Spiridion, auquel, à la prière du papa, nous avons donné une garde extraordinaire; les prêtres du rit grec, qui ne valent pas mieux que ceux du rit latin, répandaient sous main ces bruits injurieux, que d'imbéciles Vénitiens appuyaient hautement dans les lieux publics. Ces manoeuvres ont encore été déjouées, et le général Gentili a applaudi aux moyens par lesquels j'arrachai, ou plutôt j'escamotai aux prêtres de Saint-Spiridion une déclaration publique absolument opposée à leurs insinuations secrètes.
Les secours arrivés de Venise ont mis l'armée pour deux mois à l'abri du besoin; le soldat content, l'habitant heureux et tranquille, je crus pouvoir commencer le voyage de la terre sacrée.
Les nouvelles récemment arrivées de Constantinople ne me permettaient pas de croire à la possibilité d'un voyage dans les provinces ottomanes.
Je partis pour l'Italie; j'avais besoin de respirer l'air de la terre ferme. Ma santé, qui n'était rien moins que bonne, se rétablit ici, tandis que l'un de mes deux camarades de voyage ne peut se débarrasser de la fièvre, à laquelle l'autre, qui était notre domestique commun, a succombé à Naples, climat moins salutaire que je ne croyais pour les républicains.
Les soins administratifs auxquels j'étais obligé de me livrer tout entier, et l'intempérie du climat, qui rendait impossible le voyage par terre, sont cause que je ne pourrai pas vous donner les détails géographiques que vous désirez.
D'Arbois se propose de faire cet automne une tournée dans l'intérieur de l'île, et il vous satisfera sur cet objet. Quant aux questions que vous me faites sur l'Albanie, il en est, général, auxquelles je ne puis répondre, et je vous offrirai tout ce que j'ai pu recueillir sur les moeurs de son peuple, plus barbare que ceux que nous appelons sauvages en Amérique.
On se tromperait, général, si l'on croyait pouvoir établir entre la colonie française et les Albanais d'autres rapports que ceux d'un commerce très-borné; ils ont constamment détruit les établissemens qu'on avait tenté d'élever chez eux; Lasalle, constructeur français, fut lui-même victime, il y a peu d'années, d'une tentative de ce genre.
Les bois de construction et les bestiaux sont la principale richesse de l'Albanie, habitée par des bordes de brigands et de pasteurs. Ces pasteurs, différens des confrères d'Apollon, de ceux qui peuplaient les rives de l'Alphée et les bords de l'Amphrise, ont quitté la houlette et la panetière de leurs aïeux pour le fusil et la giberne. Le figuier sauvage autour duquel ils se réunissent est un véritable corps-de-garde, où veille toujours une sentinelle.
L'esprit de brigandage est porté à tel point chez les Albanais, que le droit d'aubaine, droit de profiter des débris d'un naufrage, s'étend jusque sur le naufragé. Un galon d'or, un bouton d'argent, l'objet de la moindre valeur, excitent leur cupidité et décident la mort d'un homme.
L'aspect de l'Albanais est bizarre et terrible; son costume est l'ancien costume grec, auquel il ajoute une énorme capote d'un drap grossier et tiré à poil, qui, lorsqu'il s'en enveloppe, lui donne à peu près la figure d'un bouc. Sa chemise, de grosse toile, à larges manches et tombant à la hauteur des genoux par-dessus le pantalon, ressemble parfaitement à l'ancienne tunique. Sa chaussure, comme l'ancien brodequin, est attachée à la jambe avec des courroies. Deux énormes moustaches coupent son visage brûlé par le soleil. Deux pistolets et un poignard passés dans la ceinture, un long sabre suspendu à son côté, la poignée tournée vers la terre, un fusil porté transversalement derrière le dos, un étui à pipe, des boîtes à tabac, à plomb, à poudre, voilà son équipage complet. L'Albanais est un arsenal ambulant. Laboureur, brigand, pasteur, tout Albanais porte les armes à feu, et s'en sert avec une adresse qui réalise le prodige de cet homme qui fendait une balle en deux parties égales en tirant sur une lame de couteau.
Quelques villages albanais dépendent des possessions vénitiennes, et sont dans ce moment soumis au gouvernement provisoire de Corfou. Le reste de la haute et basse Albanie appartient aux Turcs. Gouvernées par deux pachas ennemis, ces provinces partagent les affections et la fortune de ces chefs, dont l'un, Ali, pacha de Janina, est en révolte ouverte contre la Porte; et l'autre, Mustapha, pacha de Delvino, tient pour son souverain. On combat souvent et avec fureur. De fréquens incendies contribuent aussi à dépeupler ces déserts, ensanglantés par une guerre aussi obscure que désastreuse.
Les deux partis cherchent également l'appui des Français. Ali-Pacha nous a fait particulièrement de grandes avances; je crois vous avoir dit qu'il a demandé et obtenu une entrevue, sur l'objet et l'issue de laquelle le général Gentili peut seul vous donner des lumières.
Outre la guerre de pacha à pacha, il existe encore en Albanie des guerres de pacha à particulier. Je vis, dans la petite excursion que je fis sur les côtes de l'Épire, un papa qui jouissait d'un tel crédit au milieu de ses paroissiens, que, sur sa simple réquisition, tout prenait les armes dans le canton. Ali, qui n'a jamais pu le réduire, offre un prix énorme de sa tête.
Ce prêtre soldat, suivi de son clergé ou de son état-major, est venu me visiter et me demander l'amitié des Français.
Les Albanais ne parlent ni le grec, ni le turc, ni l'italien; ils ont un idiome particulier, que nous expliquaient les Corfiotes qui tenaient à ferme les domaines du gouvernement vénitien dans le continent. Il serait difficile, général, de lier avec eux le moindre rapport par le moyen de l'imprimerie, la faculté de lire et d'écrire étant plus rare encore chez eux que dans les îles, où nous ne correspondons avec les villages que par l'intermédiaire des prêtres.
Voilà, général, ce que j'ai recueilli sur l'Albanie. Je me suis aussi procuré de sûrs renseignemens relatifs à l'état actuel de la Morée; et c'est par eux que je terminerai cette lettre, déjà trop longue peut-être.
La gloire de l'armée française, le bruit de votre nom a retenti dans les ruines de Sparte et d'Athènes; mais ne croyez pas que les Grecs soient nos plus francs admirateurs. Les Grecs (j'en excepte les Maïnottes), avilis et dénaturés par la sujétion dans laquelle les tiennent les Turcs, s'occupent exclusivement de la culture et du commerce, dédaignés par les musulmans.
Voleurs, perfides, inhospitaliers, ils ne voient dans l'étranger qu'un ennemi ou une proie; les Turcs seuls vous attendent; ils vous nomment avec enthousiasme, et, à la honte du peuple opprimé, la liberté en Grèce n'a de sectateurs que chez le peuple tyran.
C'est ici, général, que je regrette de n'avoir pu profiter du moyen que me créait votre seconde mission: quelques semaines auraient suffi à ce voyage intéressant, d'où j'aurais apporté des notions également importantes pour moi et pour ma patrie. Cependant, si je n'ai pas rempli d'une manière indigne de votre confiance le premier objet dont vous m'avez chargé; si quelquefois obligé de représenter la république française et le vainqueur de l'Italie, je ne l'ai pas fait d'une manière indigne et de l'une et de l'autre, récompensez-m'en par votre approbation; autorisez-moi à dire, à mon retour en France, dût cette assertion glorieuse vouer ma tête à la proscription: Et moi aussi je suis l'ami de Bonaparte, et moi aussi je fus de l'armée d'Italie!
ARNAULT. ]
[42: L'acqua d'oro.]
[43: Tacite, Hist. liv. XV, § 19.]
[44: Il pouvait contenir de cent dix à cent vingt mille spectateurs, c'est-à-dire un huitième de la population de Paris; le chevalier Vasi dit sept cent sept mille. Erreur n'est pas compte.]
[45: Les jardins de la villa Pamphili sont l'ouvrage de Le Nostre.]
[46: À cause de sa conformité avec la première personne de l'indicatif présent d'un verbe qui se conjugue sur amare, amo.]
[47:
AU GÉNÉRAL EN CHEF.
Florence, le 13 vendémiaire an V (4 octobre 1797.)
Général, me voilà à Florence depuis trois jours; j'y suis venu avec deux braves jeunes gens, les frères Suchet, dont l'un est chef de brigade et l'autre agent des finances. Je les avais rencontrés chez votre frère Joseph, à Rome, où le militaire est venu pour son plaisir, et où le financier avait été envoyé par le citoyen Haller, pour recouvrer les contributions dues par le pape.
Vu l'accord de nos humeurs et de nos opinions, nous ne pouvions mieux faire que de voyager ensemble.
Notre voyage, dont la tranquillité pensa être troublée à Viterbe, où l'on ne parait pas très-favorablement disposé pour les Français, se passa néanmoins sans accident.
Nous avons été accueillis ici de la manière la plus cordiale par le citoyen Cacaut, ministre de la république auprès du grand-duc. Il nous a présentés à ce prince et à M. de Manfredini, qui, de tout temps son gouverneur, gouverne de plus aujourd'hui le grand-duché.
Le ministre et le souverain nous ayant traités avec distinction, leur exemple a été imité par la haute société. Le jour même nous avons été invités à venir au casin des nobles.
Nous pensions, d'après cela, que les Français ne pouvaient rencontrer ici que des témoignages de la considération que leur ont acquise vos victoires. Une assez singulière aventure nous a prouvé pourtant qu'il ne fallait se fier qu'avec réserve à ces démonstrations.
(Ici se trouve consigné le fait dont on a rendu compte dans le chapitre auquel se rattache cette note. La lettre se terminait ainsi:)
Je me plais à croire que vous ne trouverez rien, dans ma conduite, qui ne convienne à un homme que vous avez chargé de représenter notre nation, à qui vous avez donné le droit d'être si fière.
Demain nous traverserons les Apennins pour nous rendre, par Bologne et par Ferrare, à Padoue. De là j'irai rejoindre Regnault de Saint-Jean-d'Angély à Venise, d'où nous irons ensemble à Passeriano, où je vous porterai un compte détaillé de ma mission.
Agréez, général, l'hommage de mon admiration et de mon respect.
ARNAULT. ]
[48: MOMORO, imprimeur et graveur en caractères. C'était un des membres les plus violens du club des Cordeliers. Arrêté en mars 1791, comme un des chefs de l'attroupement qui s'était porté au Champ-de-Mars pour y signer, sur l'autel de la patrie, une pétition par laquelle on demandait à l'Assemblée constituante la déchéance de Louis XVI, pétition à la rédaction de laquelle il avait coopéré, il fut néanmoins presque aussitôt relâché. Après le 10 août, il fit partie de la commission qui remplaça le directoire du département de la Seine. Envoyé, en 1793, par le conseil exécutif dans les provinces de l'Ouest, pour y presser la levée des bataillons, il y provoqua un tel désordre en prêchant la loi agraire, que les autorités de Lisieux le firent arrêter. Remis en liberté par ordre de la Convention, il revint à Paris, se lia d'étroite amitié avec Hébert et Chaumette, et fut un des plus ardens auteurs de la persécution que ces misérables suscitèrent contre les prêtres; il se signala aussi par son acharnement contre les Girondins; il avait été en rapports intimes avec Danton et Robespierre; mais, comme il s'était éloigné d'eux pour servir les projets de la Commune contre la Convention, ils le firent comprendre dans le décret rendu contre Hébert et autres scélérats de même espèce, avec lesquels il mourut sur l'échafaud le 4 germinal an II.
Momoro ne manquait ni de talens, ni de connaissances, ni d'esprit; mais il était absolument dénué de probité. Un littérateur de mes amis, auquel il devait de l'argent, s'étant présenté chez lui à l'échéance d'un billet qu'il avait reçu en paiement, Momoro, sans lui laisser le temps de parler, prit un pistolet et le chargea en disant: «Voilà, pour répondre à tous les porteurs de traite», et je ne sais pas si ce n'était pas avec la traite elle-même qu'il avait bourré le pistolet. Momoro était un brigand dans toute la force du terme.]
[49: La femme MOMORO vint réclamer dans mes bureaux son traitement de réforme. Alors chef de la division d'instruction publique au ministère de l'intérieur, et chargé de distribuer des secours à des gens nécessiteux, je faisais payer la pension alimentaire à de pauvres artistes, à de pauvres professeurs, à de pauvres prêtres, et même à de pauvres divinités, comme on voit.]
[50: Mlle Aubri, danseuse et figurante à l'Opéra, était remarquable par la beauté de ses formes. C'est elle qui, pendant quinze ans, sous le costume de Diane, descendait dans les nuages toutes les fois qu'elle en était requise pour le salut d'Iphigénie, soit en Aulide, soit en Tauride. En 1795, quand des énergumènes tentèrent de substituer leur paganisme au christianisme, ils la mirent en réquisition pour représenter la déesse du jour dans leur cérémonie, le rôle, au fait, était de son emploi. Ce rôle, qui se jouait terre à terre, fut moins dangereux pour elle que celui de la Gloire dont elle était aussi chargée habituellement à l'Académie de musique et de danse. Une des cordes auxquelles était suspendu le char aérien qui la portait s'étant rompue un beau soir comme elle jouait ce dernier personnage, la pauvre Gloire tomba des nues et se cassa une aile ou un bras. Pour ses services comme Gloire, Mlle Aubri obtint une pension. On ne dit pas qu'elle ait rien gagné à jouer la Raison.]
[51: Voir la page 248 du 1er volume.]