‹ Souvenirs de la Cour d'AssisesChapitre 10 sur 10 · IX

IX

On a gardé pour la fin l’affaire la plus «conséquente». Celle qui nous occupe ce dernier jour menace d’être si longue qu’on nous convoque dès 9 heures du matin. La séance durera jusqu’à plus de 10 heures du soir, coupée à deux reprises aux heures des repas. Il s’agit des vols commis à la gare de dépôt de Sotteville sur les marchandises confiées à la Compagnie de l’État.

Depuis le nouveau régime de cette compagnie, les réclamations surabondent et l’on se plaint de toutes parts de vols sans nombre, certains extrêmement importants.

Un grand soupir de soulagement se fit entendre dans la presse et dans le public lorsqu’on apprit qu’une nombreuse bande de voleurs et de recéleurs avait été pincée. On ne nous en offre pas moins de seize à juger; le bruit court dès le début de la séance que nous aurons à répondre à plus de 100 questions.

La lecture de l’acte d’accusation ne va pas sans nous causer quelque étonnement. On s’attendait à plus, à mieux; devant l’importance de certains détournements, que les jurés se rappelaient l’un à l’autre avant l’ouverture de la séance, les chaparderies reprochées aux prévenus nous paraissent des peccadilles, et l’étonnement cède vite à l’ennui, à la fatigue, et même, pour quelques-uns des jurés, à l’agacement, à l’exaspération, au cours de l’interrogatoire.

Une interminable discussion s’engage pour savoir si trois bouteilles et demi de Cointreau ont été volées par la femme X., ou achetées par elle, ainsi qu’elle le soutient, à la femme B. qui, elle, soutient que la femme X. ne lui a jamais acheté de liqueurs. La femme X. porte un petit poupon dans ses bras qui pleure et voudrait déposer lui aussi.

X., époux de la prévenue, reconnaît s’être approprié «un restant de bouteille de kirsch»; mais il n’a jamais donné cette paire de chaussettes à Y.; au contraire, il les a reçues de ce dernier. Quant au service à découper, c’est Z. qui, etc...

X. est bon ouvrier; il gagne cent sous par jour, plus une indemnité; il est père de quatre enfants. Sa déposition concorde avec celle de B. qui dit avoir reçu de N. de la moutarde et de M. du café et du thé, du reste en quantités dérisoires: par contre il n’a rien reçu de D. ni de E. Il reconnaît avoir accompagné N. quand il a chipé le pot de moutarde, mais lui-même il n’a rien pris. N. ne fait point difficulté de reconnaître le vol du pot de moutarde.

M. est père de quatre enfants lui aussi; il avoue le détournement de 5 kilos de riz et de quelques morceaux de charbon; c’est bien lui qui a donné à B. deux kilos de café et de thé; mais il les avait lui-même reçus de R.

La femme M. n’a jamais voulu garder chez elle quoi que ce soit de provenance douteuse.

Par contre, la femme W. mère de six enfants, est convaincue d’avoir recélé de la chicorée, du riz et un pot de peinture. Elle soutient que ces denrées lui étaient fournies par M. seul.

T. nettoyeur au dépôt de Sotteville, père de trois enfants, et dont la femme est mourante à l’hôpital, nous persuade qu’il n’a jamais rien volé; sa déposition concorde entièrement avec celle de M. Mais il ne parvient pas à se laver de l’accusation de recel.

La femme Y. avoue le recel d’une paire de chaussettes, celle qu’Y. à donnée par la suite à X.

Un âpre dialogue se poursuit quelque temps entre la femme O., une hideuse pouffiasse au teint de géranium, et la femme P. qui sanglote et fait de grands efforts pour montrer qu’elle est de rang supérieur; chacune des deux reproche à l’autre de lui avoir apporté de l’huile et des harengs.

P., le mari de la dernière, n’est pas employé à la compagnie. C’est un homme de cinquante ans, d’aspect énergique, grisonnant et à fortes moustaches, père de famille; précédemment condamné pour coups et blessures; il vit de ce que lui rapporte son jardin. Ce jardin ouvre sur la voie, à quelques pas d’un viaduc. En passant sous le viaduc on gagnait l’autre côté de la voie. (Un plan, ici encore, nous rendrait service.) Nul lieu ne pouvait être mieux choisi pour les recels. P. reconnaît avoir recélé les denrées apportées par O. et par X. Il reconnaît même avoir fait le guet, une fois, «plutôt pour ma sécurité personnelle», ajoute-t-il.

O. fils, âgé de quinze ans, reconnaît avoir reçu de la femme P. un paquet d’étoffe, mais soutient qu’il en ignorait la provenance; etc. etc...

Durant la seconde suspension de la séance, les jurés en allant dîner échangent leurs impressions. Pour la première fois ils se tournent contre le ministère public; c’est un revirement d’opinion très net et des plus curieux à observer.

Ils se redisent, ce qui ressort des rapports, que ces vieux employés étaient demeurés fidèles tout le temps qu’ils avaient travaillé sous la direction de l’ancienne compagnie; si maintenant ils prêtaient la main à la gabegie générale, la nouvelle direction n’en était-elle pas responsable? «Quand tout à coup, dira l’un de leurs avocats, ces hommes ont vu sur leur casquette, inscrit à la place du mot _Ouest_, le mot _État_, chacun d’eux a pensé: _l’État_ c’est moi! Quoi d’étonnant s’ils se sont donné quelque licence?» Sans doute on compte sur la condamnation de ceux-ci pour calmer l’opinion publique! Désespérant de saisir les vrais coupables, ou, qui sait? peut-être craignant de les saisir, on veut faire payer à leur place les fauteurs de ces peccadilles! Non! non, les jurés ne seront pas si naïfs et ne se prêteront pas à ce jeu; ils ne briseront pas la carrière de ces pères de famille, pour les beaux yeux de l’accusation et de la noble Compagnie de l’État. Certains déjà se réjouissent à penser à la tête que fera tantôt le Président quand, sur les réponses des jurés, qui, sur toute la ligne, se préparent à voter «non coupable», force sera d’acquitter tous les prévenus. Quelle belle fin de session ce sera. Les journaux vont en parler pour sûr!

Le Président sans doute a eu vent de ces dispositions; son front lorsqu’il réapparaît devant nous à la reprise de séance, nous semble un tantinet rembruni. Nous écoutons le réquisitoire; nous écoutons les plaidoiries. Dans la crainte que quelqu’un de nous ne défaille, on a pris soin de nommer deux jurés supplémentaires qui se tiennent prêts à relayer. Et nous prenons grand’pitié d’eux durant la délibération. Malgré que nous soyons d’accord et tous décidés par avance, cette délibération durera plus d’une heure et demie, le chef du jury se refusant obstinément à sérier les questions et nous forçant à voter pour presque chacune. Enfermés dans une petite salle à part, les jurés supplémentaires doivent s’amuser! Ont-ils au moins des journaux et des cigarettes? On prie le garde de service d’aller s’en informer.

· · ·

Un point reste assez délicat: nous ne voulons pas condamner ces chapardeurs, c’est entendu; mais, sur le bout du banc, se tenait une vieille sorcière de recéleuse à la tignasse déteinte et à la voix éraillée, qui ne mérite pas d’échapper. Comme disait l’avocat général, citant un mot célèbre: le recéleur fait le voleur. Montrons que nous avons compris, et laissons retomber le châtiment sur le premier. Nous rentrons dans la grand’salle tout amusés déjà, avec des sourires de sympathie pour les pauvres jurés supplémentaires.

A son tour la Cour se retire. Elle revient au bout d’un instant. Le Président en effet fait grise mine.

--Messieurs, dit-il, je suis désolé d’avoir à relever, sur la feuille que vous m’avez remise, un illogisme qui rend votre vote non valable,--une distraction évidemment--et qui va me forcer, à mon grand regret, de vous prier de retourner dans la salle de délibération pour mettre d’accord vos réponses. Vous votez: _oui_ pour le recel; _non_, pour le vol. Pour qu’il y ait recel, il faut qu’il y ait eu vol. On ne peut pas recéler le produit d’un vol qui n’a pas été commis.

Evidemment; mais c’est cet illogisme apparent qui précisément nous plaisait. Nous pensions être libres de condamner qui nous voulions; et, condamner le recéleur en acquittant le voleur, n’était-ce pas sous-entendre que nous estimions qu’il y avait eu recel de plus de marchandises que les vols en question n’en avaient apportées, recel d’autres denrées, du produit d’autres vols, dont le ministère public n’avait pas saisi les auteurs. Décidément nous nous surfaisions notre importance. Nous sommes rappelés au sentiment de la limite de nos pouvoirs.

Nous rentrons en file dans la petite salle de délibération, si penauds et la tête si basse que j’ai peine à retenir mon rire. Les jurés supplémentaires eux aussi sont de nouveau coffrés.

Nous modifions nos réponses dans la mesure de l’indispensable et aboutissons à je ne sais plus quel compromis.

ÉPILOGUE

Trois mois après.

La scène se passe en wagon, entre Narbonne où j’ai laissé Alibert, et Nîmes.

Dans un compartiment de troisième classe: un petit gars, de seize ans environ, point laid, l’air sans malice, sourit à qui veut lui parler; mais il comprend mal le français, et je parle mal le languedocien. Une femme d’une quarantaine d’années, en grand deuil, aux traits inexpressifs, au regard niais, aux pensées irrémédiablement enfantines, coupe sur du pain une saucisse plate dont elle avale d’énormes bouchées. Elle se fait l’interprète du jouvenceau et la conversation s’engage avec mon voisin de droite, une épaisse citrouille qui sourit du haut de son ventre aux choses, aux gens, à la vie.

En projetant beaucoup de nourriture autour d’elle, la femme explique que cet adolescent est appelé des environs de Perpignan à Montpellier où il doit comparaître ce même jour devant le tribunal; non point en accusé, mais en victime: il y a quelques jours, des apaches de la campagne l’ont attaqué sur une route à minuit et laissé pour mort dans un champ, après lui avoir pris le peu d’argent qu’il avait sur lui.

On commence à parler des criminels:

--Ces gens-là, il faudrait les tuer, dit la femme.

--Vous leur donnez des vingt, des trente condamnations, explique mon voisin; vous les entretenez aux frais de l’État; tout ça ne donne rien de bon. Qu’est-ce que cela rapporte à la société? je vous le demande un peu, Monsieur, qu’est-ce que cela lui rapporte?

Un autre voyageur, qui semblait dormir dans un coin du wagon:

--D’abord ces gens-là, quand ils reviennent de là-bas, ils ne peuvent plus trouver à se placer.

Le gros Monsieur.--Mais, Monsieur, vous comprenez bien que personne n’en veut. On a raison; ces gens-là, au bout de quelque temps, recommencent.

Et comme l’autre voyageur hasarde qu’il en est qui, soutenus, aidés, feraient de passables et quelquefois de bons travailleurs, le gros Monsieur, qui n’a pas écouté:

--Le meilleur moyen pour les forcer à travailler, c’est de les mettre à pomper au fond d’une fosse qui s’emplit d’eau; l’eau monte quand ils s’arrêtent de pomper; comme ça ils sont bien forcés.

La Dame en deuil.--Quelle horreur!

--J’aimerais mieux les tuer tout de suite, gémit une autre dame.

Mais, comme la Dame en deuil l’approuve, celle qui d’abord avait émis cette opinion, sans doute de cette sorte de gens qui trouvent un cheveu à leur propre opinion dès qu’elle n’est plus exprimée par eux-mêmes:

--Mon père, lui, _qui était du jury_, il avait coutume de ne les condamner qu’à perpétuité. Il disait qu’on devait leur laisser le temps de se repentir.

Le gros Monsieur hausse les épaules. Pour lui un criminel, c’est un criminel; qu’on ne cherche pas à le sortir de là.

La Dame qui n’a presque rien dit, émet timidement cette pensée que la mauvaise éducation est souvent pour beaucoup dans la formation du criminel, de sorte que souvent les parents sont les premiers responsables.

Le gros Monsieur, lui, croit qu’après tout l’éducation n’est pas toute-puissante et qu’il est des natures qui sont vouées au mal comme d’autres sont vouées au bien.

Le Monsieur du coin se rapproche et parle d’hérédité:

--La meilleure éducation ne triomphera jamais des mauvaises dispositions d’un fils d’alcoolique. Les trois quarts des assassins sont des enfants d’alcooliques. L’alcoolisme...

La Dame en deuil l’interrompt:

--Et puis aussi l’habitude des femmes, à Narbonne, de porter un foulard noir sur la tête; un médecin a découvert que ça leur chauffait le cerveau...

Mais elle croit pourtant qu’il y aurait moins de crimes si les parents n’étaient pas si faibles.

--On en a jugé un, à Perpignan, continue-t-elle; il avait commencé comme cela: tout petit enfant, un jour, il a pris une petite pelote de fil dans le panier à ouvrage de sa mère; sa mère l’a vu et ne l’a pas grondé; alors, quand l’enfant a vu qu’on ne le punissait pas, il a continué: il a volé d’autres personnes et puis, vous comprenez, il a fini par assassiner. On l’a condamné à mort et voici ce qu’il a dit au pied de l’échafaud.--Elle gonfle sa voix, et mon manteau se couvre de débris de mangeaille.--Pèrres et mèrres de famille, j’ai commencé par voler un peloton de fil, et si cette première fois ma mère m’avait puni, vous ne me verriez pas sur l’échafaud aujourd’hui! Voilà ce qu’il a dit; et qu’il ne se repentait de rien, sauf d’avoir étranglé dans un berceau un petit enfant qui lui souriait.

Le gros Monsieur, qui n’écoute pas plus la Dame que celle-ci ne l’écoute, revient à son idée: On ne traite pas assez sévèrement ces gens-là:

--On n’en fera jamais rien de bon; et du moment qu’on les laisse vivre, il ne faut pourtant pas que ce soit pour leur plaisir, n’est-ce pas? Naturellement, ces criminels, ils se plaignent toujours; rien n’est assez bon pour eux... Je connais l’histoire d’un qui avait été condamné par erreur; au bout de vingt-sept ans, on l’a fait revenir, parce que le vrai coupable, au moment de mourir, a fait des aveux complets; alors le fils de celui qu’on avait condamné par erreur a fait le voyage, il a ramené de là-bas son père, et savez-vous ce que celui-ci a dit à son retour?--qu’il n’était pas trop mal là-bas. C’est-à-dire, Monsieur, qu’il y a bien des honnêtes gens en France, qui sont moins heureux qu’eux.

--Dieu l’aura puni, dit la grosse Dame en deuil après un silence méditatif.

--Qui ça?

--Eh! le vrai criminel, pardine! Dieu est bon, mais il est juste, vous savez.

--Ça m’étonne tout de même que le prêtre ait raconté la confession, dit l’autre dame; ils n’ont pas le droit. Le secret de la confession, c’est sacré.

--Mais, Madame, ils étaient plusieurs qui ont entendu cette confession; quand il s’est vu mourir, qu’est-ce qu’il risquait? Il a demandé au contraire qu’on le répète. Il y a sept ans de cela. Vingt-sept ans après le crime. Vingt-sept ans! pensez. Et personne ne s’en doutait; il avait continué à vivre, considéré dans le pays.

--Quel crime avait-il donc commis, demande le Monsieur du coin.

--Il avait assassiné une femme.

Moi.--Il me semble, Monsieur, que cet exemple contredit un peu ce que vous avanciez tout à l’heure.

Le gros Monsieur devient tout rouge:

--Alors vous ne croyez pas ce que je vous raconte?!

--Mais si! mais si! vous ne me comprenez pas. Je dis simplement que cet exemple prouve que quelquefois un homme peut commettre un crime isolé et ne pas s’enfoncer ensuite dans de nouveaux crimes. Voyez celui-ci: après ce crime il a mené, dites-vous, vingt-sept ans de vie honnête. Si vous l’aviez condamné, il y a de grandes chances pour que vous l’ayez amené à récidiver.

--Mais, Monsieur, la loi Béranger précisément... commence l’autre dame. Celle en deuil l’interrompt:

--Alors vous n’appelez pas ça un crime, de laisser vingt-sept ans un innocent faire de la prison à sa place?

Le second Monsieur hausse les épaules et se renfonce dans son coin. La citrouille s’endort.

A Montpellier, le petit gars descend; et sitôt qu’il est parti, la Dame en deuil, qui cependant a achevé son repas et remet dans son panier le reste du saucisson et du pain:

--A voyager comme ça depuis le matin, il doit avoir faim, cet enfant!

APPENDICE

Réponse à une enquête

(_Opinion_ du 25 octobre 1913)

«_Les Jurés jugés par eux-mêmes._»

Sans doute ces questions sont «dans l’air». J’ai passé les dernières semaines de cet été à mettre au net mes souvenirs de Cour d’Assises, qui commenceront prochainement à paraître en revue, puis en volume.

J’ai cru que le simple récit des affaires que nous avions été appelés à juger serait plus éloquent que des critiques. L’enquête de l’_Opinion_, pourtant, m’engage à tâcher de formuler celles-ci.

Que parfois grincent certains rouages de la machine-à-rendre-la-justice, c’est ce qu’on ne saurait nier. Mais on semble croire aujourd’hui que les seuls grincements viennent du côté du jury. Du moins on ne parle aujourd’hui que de ceci; j’ai dû pourtant me persuader, à plus d’une reprise--et non pas seulement à cette session où je siégeais comme juré--que la machine grince souvent aussi du côté des interrogatoires. Le juge interrogateur arrive avec une opinion déjà formée sur l’affaire dont le juré ne connaît encore rien. La manière dont le président pose les questions, dont il aide et favorise tel témoignage, fût-ce inconsciemment, dont au contraire il gêne et bouscule tel autre, a vite fait d’apprendre aux jurés quelle est son opinion personnelle. Combien il est difficile aux jurés (je parle des jurés de province) de ne pas tenir compte de l’opinion du président, soit (si le président leur est «sympathique») pour y conformer la leur, soit pour en prendre tout à coup le contre-pied--c’est ce qui m’est nettement apparu dans plus d’un cas, et ce que, dans mes souvenirs, j’ai exposé sans commentaires.

Il m’a paru que les plaidoiries faisaient rarement, jamais peut-être (du moins dans les affaires que j’ai eues à juger) revenir les jurés sur leur impression première--de sorte qu’il serait à peine exagéré de dire qu’un juge habile peut faire du Jury ce qu’il veut.

· · ·

L’interrogatoire par le juge... peut-être une autre enquête de l’_Opinion_ soulèvera-t-elle plus tard cette question délicate. N’ayant pas assisté à des séances de Cour criminelle en Angleterre, je ne puis pressentir si peut-être l’interrogatoire par les avocats et le ministère public, ne présente pas des inconvénients plus graves encore... en tout cas ce n’est pas à cela que vous m’invitez à répondre aujourd’hui.

· · ·

Mon opinion sur la composition du jury?--C’est que cette composition est extrêmement défectueuse. Je ne sais trop comment avait pu se recruter celui dont je me trouvais faire partie, mais à coup sûr, s’il était le résultat d’une _sélection_, c’était d’une sélection à rebours[9].--Je veux dire que tous ceux qui, dans les villes ou dans les campagnes, eussent pu paraître mériter en être, semblaient avoir été soigneusement éliminés--à moins qu’ils ne se fussent faits récuser.

[9] L’un des jurés de ma session savait à peine lire et écrire; sur ses bulletins de vote le _oui_ et le _non_ étaient si malaisément reconnaissables que plus d’une fois on dut le prier de répondre à neuf oralement.

Mais vous-même? me dira-t-on.--Si je n’avais pas insisté auprès du maire de ma commune chargé de dresser les premières listes, pour qu’il y portât régulièrement mon nom depuis six ans, je suis bien assuré qu’il ne m’aurait pas proposé--_par peur de me déranger_. Encore craignais-je après avoir reçu ma citation, d’être récusé, en qualité _d’intellectuel_, soit complètement, soit successivement pour chaque affaire.

(On me l’avait fait craindre, et je me souvenais que mon père, nommé juré, avait été systématiquement éliminé, en tant que juriste, chaque fois que son nom était sorti de l’urne.)

Il n’en a rien été. Et comme certains de mes collègues se faisaient fréquemment récuser, j’ai pu siéger dans un grand nombre d’affaires, et assister plus d’une fois aux perplexités, au désarroi, à l’affolement du jury.

Je n’étais pourtant pas de cette affaire où les jurés, après avoir répondu de telle manière que la Cour dût condamner l’accusé aux travaux forcés à perpétuité--épouvantés du résultat de leur vote, se réunirent aussitôt après séance et, précipités d’un excès dans un autre, signèrent un recours en grâce pur et simple.

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On a proposé que le chef du jury soit désigné, non par le sort, comme actuellement (premier nom sorti de l’urne) mais, dans la salle de délibérations, par un vote--comme il advient parfois. Et je crois que ce serait là une réforme très heureuse. Car j’ai vu, dans certains cas, tel chef de jury contribuer par ses indécisions, ses incompréhensions, ses lenteurs, au désordre qu’un bon chef de jury pourrait au contraire empêcher. (Il est vrai d’ajouter que le plus incapable était aussi bien celui qui était le plus fier de sa place et le moins disposé à la céder).

Ce n’est pas que pour être un bon juré une grande instruction soit nécessaire, et je sais certains «paysans» dont les jugements (un peu butés parfois) sont plus sains que ceux de nombre d’intellectuels; mais je m’étonne néanmoins que les gens complètement déshabitués de tout travail de tête, soient capables de prêter l’attention soutenue qu’on réclame ici d’eux, des heures durant. L’un d’eux ne me cachait pas sa fatigue; il se fit récuser aux dernières séances; «sûrement je serais devenu fou», disait-il. C’était un des meilleurs.

Aussi bien je crois que l’opinion du juré se forme et s’arrête assez vite. Il est, au bout de deux ou trois quarts d’heure, sursaturé--ou de doute, ou de conviction. (Je parle du juré de province).

En général, ici comme ailleurs, la violence des convictions est en raison de l’inculture et de l’inaptitude à la critique.

Si donc on est en humeur de réforme, il me semble que la première réforme devrait porter sur la formation des listes de recrutement des jurés, de sorte que l’on portât sur celles-ci, non les plus desœuvrés et les plus insignifiants, mais les plus aptes. Il faudrait également que ces derniers tinssent à honneur de ne pas se faire récuser.

· · ·

J’ai entendu proposer ces derniers temps, que le jury soit appelé à délibérer avec la Cour et à statuer avec elle sur l’application de la peine. Oui peut-être... Du moins est-il fâcheux que les jurés puissent être surpris par la décision de la Cour et penser: nous aurions voté différemment si nous avions pu prévoir que notre vote allait entraîner peine si forte--ou si légère.

Il faut dire surtout que les questions auxquelles le juré doit répondre sont posées de telle sorte qu’elles prennent souvent l’aspect de traquenards, et forcent le malheureux juré de voter contre la vérité pour obtenir ce qu’il estime la justice.

Plus d’une fois j’ai vu de braves paysans, décidés à ne pas voter les circonstances aggravantes, devant les questions: le vol a-t-il été commis la nuit... avec effraction... à plusieurs (ce qui précisément constitue les circonstances aggravantes) s’écrier désespérément: «J’pouvons tout d’même pas dire que _non_.» Et voter ensuite les _circonstances atténuantes_, au petit bonheur, en manière de palliatif.

Si les questions ne peuvent être posées différemment (et j’avoue que je ne vois pas bien comment elles pourraient être posées)--il serait bon que, au début de la première séance, les jurés reçussent quelques instructions qui pourraient prévenir leur incertitude, leur angoisse et leur désarroi.

· · ·

On a proposé que la feuille des questions fut remise à chacun d’eux, sur copie séparée, avant l’ouverture de la séance; cette mesure me paraît présenter de sérieux avantages--et je ne vois pas quels inconvénients.

Je proposerais aussi que dans certains cas, un plan topographique fut remis à chacun des jurés, lui permettant de se représenter plus aisément le théâtre du crime: Dans telle affaire d’agression nocturne, où je fus appelé à siéger, la conviction des jurés dépendait uniquement de ceci: l’accusé était-il assez près d’un réverbère et suffisamment éclairé, pour que Madame X, de sa fenêtre, ait pu le reconnaître? Quelques témoins, appelés à la barre, placèrent le réverbère l’un à cinq mètres, l’autre à vingt-cinq, du lieu précis de l’agression. Un troisième alla jusqu’à prétendre qu’il n’y avait pas de réverbère du tout à cet endroit de la rue... N’eût-il pas été bien simple de faire dresser par la gendarmerie un plan des lieux?

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Monsieur Bergson demande que chacun des jurés soit tenu de motiver et d’expliquer son vote... Evidemment; mais il ne m’est pas du tout prouvé que le juré le plus malhabile à parler soit celui qui sente et pense le plus mal. Et réciproquement, hélas!

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE SIX JANVIER MIL NEUF CENT QUATORZE PAR «L’IMPRIMERIE SAINTE CATHERINE» QUAI ST. PIERRE, BRUGES, BELGIQUE.