‹ Souvenirs de mon dernier voyage à ParisChapitre 2 sur 15 · I.

I.

HENRI MEISTER. LES ANNÉES DE DÉBUT

Fils et petit-fils de pasteurs de l'Église réformée, Henri Meister[1], après avoir terminé ses études à Zurich, et avoir été consacré au saint ministère, était venu à Paris au printemps de 1766,--il n'avait pas encore vingt-deux ans,--pour y être précepteur du fils d'une jeune et jolie veuve, Mme de Vermenoux.

[1] En tête des _Lettres inédites de Mme de Staël à Henri Meister_ (Paris, lib. Hachette, 1903) nous avons publié sur notre auteur une notice étendue, et nous y renvoyons le lecteur qui voudrait être renseigné plus abondamment que nous ne pouvons le faire ici.

Dans la grande ville, il se trouva bientôt acclimaté. Sa mère appartenait à une famille française et protestante, qui s'était réfugiée en Allemagne, en sorte que la langue française était sa langue maternelle, dans le sens précis de ce mot.

En 1764, voyageant en Suisse et s'étant présenté à Jean-Jacques Rousseau dans les montagnes du Jura, et à Voltaire dans son château de Ferney, Meister avait su leur plaire. Il avait, en effet, un esprit ouvert et précoce, le charme et l'élan du jeune âge: les deux philosophes lui avaient fait un accueil flatteur.

A Paris aussi, il sut réussir dans la société lettrée où il se trouva introduit. Mme de Vermenoux était amie de Mme Necker, et celle-ci avait commencé déjà à réunir autour d'elle des hommes d'esprit, des écrivains, et, parmi eux, les plus distingués de cette époque: Buffon, Diderot, d'Alembert: «C'est une petite Académie», écrivait Meister à son père, en lui parlant des réunions auxquelles il avait pu assister[2]; il fut bientôt initié à la vie littéraire de la France.

[2] M. d'Haussonville a fait un intéressant tableau de ce groupe d'élite: _Le salon de Mme Necker_. Paris, 1882.

Quelques années se passèrent ainsi pour lui: heureux temps de loisir, de vie mondaine, de conversations et d'études. Quand l'éducation du jeune Auguste de Vermenoux se trouva terminée, une autre occupation se présenta pour Meister à point nommé.

Melchior Grimm,--qui comme lui était sorti d'une famille de la bonne bourgeoisie d'une ville allemande, qui comme lui était fils d'un pasteur, et comme lui était venu de bonne heure à Paris,--rédigeait depuis près de vingt ans une Correspondance littéraire qu'il adressait chaque mois à quelques princes des pays du Nord. Mais Grimm, en cela très différent de Meister, était un ambitieux, et il aspirait à quelque emploi plus décoratif. Au commencement de 1773, il allait entreprendre, à cet effet, une espèce de voyage de découverte dans les cours auxquelles il adressait sa Correspondance. Il ne s'abusait point sur ses chances d'avenir: il réussit, en effet, à plaire à l'impératrice Catherine II, et, dès lors, une nouvelle carrière s'ouvrit à lui.

Au moment de son départ, et dans l'incertitude où il était naturellement sur l'issue de son expédition, Grimm voulut que sa Correspondance littéraire continuât à paraître pendant son absence, et il eut la main heureuse en choisissant pour cela notre Meister, qui s'acquitta très bien de cette charge. Aussi Grimm, de retour à Paris, se trouvant appelé par la confiance de l'impératrice de Russie à s'occuper d'objets plus importants, abandonna à son jeune remplaçant les bénéfices et les charges de cette Correspondance, qui devint la chose de Meister[3] et sa principale occupation. Quatorze années durant, il s'y consacra tout entier.

[3] On sait que la _Correspondance littéraire_ de Grimm et Meister a eu trois éditions, chacune de seize volumes. La dernière, qui est très supérieure aux autres, a été publiée par M. Maurice Tourneux: Paris, lib. Garnier, 1877-1882.

Dans les dernières années du règne de Louis XVI, le moment vint où Meister, qui n'avait fait jusqu'alors que rendre compte des ouvrages d'autrui, et qui était arrivé à l'âge mûr, se jugea enfin capable d'entrer à son tour dans la lice. Son premier écrit fut un traité _De la morale naturelle_, 1787, qui eut plusieurs éditions, et fut traduit en allemand par Wieland. Un petit volume, intitulé: _Des premiers principes du système social, appliqués à la révolution présente_, 1790, eut aussi plus d'une édition. Nous lui emprunterons un chapitre: _Quelques aperçus sur les causes de la révolution actuelle_, qu'on trouvera dans nos appendices.

Meister publia ensuite des brochures de circonstance: les _Conversations patriotiques_, 1791, qui eurent trois éditions en quinze jours; un _Entretien d'un feuillant et d'un jacobin_, 1792, réimprimé dans une édition développée des _Conversations patriotiques_[4], qui se terminait par les _Idées de milord Backward_. En anglais, _backward_ signifie: _En arrière!_ Meister était bien vite devenu réactionnaire, et il ne s'en cachait pas.

[4] Mme Necker a fait compliment sur cet ouvrage à l'auteur, dans une lettre qui a été publiée: _Mélanges extraits des manuscrits de Mme Necker_. Paris, 1798, II, 175.

On verra plus loin, comme nous l'avons dit, quelques pages qui nous ont paru dignes d'être remises en lumière; nous ne nous arrêterons pas au reste. Les _Souvenirs d'un voyage en Angleterre_ sont un ouvrage meilleur.

Ils ont eu deux éditions: Meister publia la première en 1791, aussitôt après un séjour à Londres, qui n'avait pas duré plus de quinze jours, a-t-il dit: ce n'avait été pour lui qu'une courte distraction, après laquelle il revint à Paris, comme si cette ville allait demeurer habitable. Il y était encore au 10 août 1792, et dans les semaines de trouble qui suivirent cette journée, il reconnut qu'il avait trop tardé à se mettre en sûreté. Avec quelque peine, il réussit à sortir de France et il se réfugia en Angleterre, où, cette fois, il passa six mois.

La Suisse était sa patrie; il y avait des parents, des amis; il alla les rejoindre à Zurich, et c'est là qu'il passa la seconde moitié de sa vie, dans une modeste aisance, en philosophe, en homme de lettres. Un de ses premiers soins fut de reprendre et de développer ses _Souvenirs d'un voyage en Angleterre_[5].

[5] La première édition, publiée à Paris, n'avait qu'un seul volume de 168 pages in-18. La seconde édition (_Souvenirs de mes voyages en Angleterre_, Zurich, 1795, in-12; tome Ier, xij et 204 pages; tome II, 300 pages) dut avoir quelque succès; car elle fut réimprimée: Zurich et Paris, an IV, 1795, in-8; tome Ier, 159 pages; tome II, 219 pages.

Depuis le temps où, sous les Valois, le poète Claude de Buttet disait à un ami inconnu:

Tu verras donc l'écartée Angleterre, Et les terrois du froid Septentrion!

il y a beaucoup de Français qui, après un séjour dans les îles britanniques, ont raconté leurs impressions à leurs compatriotes. Béat de Muralt[6], Voltaire,--et Taine de nos jours, dans ses _Notes sur l'Angleterre_,--ont mérité les premières places dans ce groupe nombreux et divers. Mais ceux du second rang sont intéressants aussi à lire. On peut citer, entre autres, quelques pages de Davity[7], qui est le premier en date, et quelques lettres de Le Pays[8]. Le lecteur ne trouvera pas mauvais que nous placions ici des extraits des _Souvenirs_ de Meister. Ils se rapportent, les uns à son premier voyage, les autres au séjour qu'il a fait à Londres pendant les six premiers mois du gouvernement de la Convention.

[6] L'un de nous a donné une édition de son livre: _Lettres sur les Anglais et les Français_ (1725) publiées avec une notice sur l'auteur, par Eugène Ritter. Berne et Paris, 1897, xx et 294 pages.

[7] _Les États, empires et principautés du monde_, 1613. Le livre de ce cosmographe trop oublié a eu un grand et long succès; il peut encore être feuilleté avec agrément, et consulté avec profit. Il a compté plus de quinze éditions: celle de 1637 a cinq volumes in-folio, et celle de 1660 en a six. Pierre Davity était le Reclus de son époque; il valait bien le nôtre.

[8] _Amitiés, amours et amourettes._ Livre II, lettres 35 et 36.