V
CAPOLIVERI ET RIO.
C'est au milieu de cette situation d'ordre, de paix, de prospérité, de jouissance à l'intérieur, de considération à l'extérieur que l'île d'Elbe eut une commotion de trouble qui demanda l'appel de la force et dont l'Empereur eut visiblement le coeur navré, quoiqu'il fît des efforts pour paraître y attacher peu d'importance.
La population elboise imagina d'abord que la souveraineté de l'Empereur dispenserait l'île d'Elbe de toute imposition. On eut le tort de la laisser se bercer de cette idée trompeuse. L'époque du payement des impositions arriva, le percepteur dut poursuivre ceux qui ne payaient pas. À Capoliveri personne ne payait: le peuple de Capoliveri est la lie du peuple elbois. Lorsque le percepteur des impositions s'y rendit, la populace l'assaillit par un charivari, puis par des menaces, et il dut fuir. Le maire intervint avec énergie, mais la canaille ne respecte rien; la voix du maire fut méconnue; j'ai dit que c'était le meilleur maire de l'île d'Elbe, je le répète. Il n'y eut que deux ou trois propriétaires qui payèrent. On fit semblant de croire que l'Empereur ignorait ce qui se passait; on supposa que l'intendant agissait pour son propre compte; on savait le contraire; ce n'étaient que des prétextes pour ne pas payer. Des gendarmes furent envoyés à Capoliveri pour être mis en garnison chez les contribuables retardataires. Alors un autre soulèvement eut lieu: la populace déclara qu'elle ne voulait rien payer, elle se décida à chasser la gendarmerie. Le maire lui-même fut menacé dans l'exercice de ses fonctions. La gendarmerie était faible, et elle dut se retirer à Longone. Le maire ne la quitta que lorsqu'elle n'eut plus rien à craindre des forcenés de Capoliveri. Un officier d'ordonnance et le secrétaire de l'intendance furent envoyés comme commissaires de l'Empereur, pour sommer les Capoliverais «de payer le total de leurs impositions dans les vingt-quatre heures, et pour qu'ils eussent à faire connaître les auteurs des deux soulèvements». Le maire réunit le conseil municipal: le conseil municipal déclara aux commissaires qu'on ne pouvait ni payer ni indiquer personne. Les commissaires impériaux n'étaient pas les hommes qu'il aurait fallu choisir. L'un ne jouissait pas de l'estime publique, l'autre était sans expérience. L'Empereur envoya une colonne mobile composée de deux cents chasseurs corses, de vingt lanciers polonais et de quinze gendarmes. La colonne était commandée par le colonel Germanovski. Il avait ordre de tenir garnison chez les habitants de Capoliveri jusqu'à ce que les impositions fussent entièrement payées: elles le furent le même jour. On arrêta quelques perturbateurs. Peu de temps après, l'Empereur leur fit grâce.
Une autre commune qui se refusait aussi à payer les contributions, c'était la commune de Rio-Montagne. Rio-Montagne n'avait jamais pris part aux révoltes elboises; les mains de ses habitants étaient pures de sang français. Avant l'arrivée de l'Empereur, entraînés par leur maire, ils avaient illicitement pris possession des mines, mais ils n'avaient commis aucun désordre, et le plus coupable d'entre eux, le maire, était chambellan de l'Empereur. Des mesures de rigueur prises contre Rio-Montagne auraient certainement eu plus de retentissement que celles qui avaient été exercées contre Capoliveri, du moins l'Empereur le croyait ainsi. L'Empereur ne comptait pas sur son chambellan; il m'appela. Il me dit: «Vous pouvez peut-être m'éviter d'avoir recours à une colonne mobile, ce qui n'est pas du tout agréable, et pour cela il faut que vous fassiez une espèce de proclamation aux Riais puisqu'ils sont tous sous vos ordres.» Il ajouta: «Écrivez, je vous ferai parler votre langage.» L'Empereur me dicta:
«Messieurs les employés et ouvriers des mines!
«Sa Majesté l'empereur Napoléon, notre auguste souverain, désire que les contributions soient exactement acquittées, et les justes désirs de Sa Majesté doivent être des lois pour tout ce que l'île d'Elbe a d'hommes honnêtes et sensés. Je vous ai déjà prévenus à cet égard; je vous donne un nouvel avis qui sera le dernier. Ceux qui refuseront de payer leurs contributions seront irrévocablement renvoyés des mines, et ils peuvent compter là-dessus: tel est mon devoir, je le remplirai.
«J'ai pour vous toute l'affection d'un bon père, j'ai pour l'Empereur tout le dévouement d'un bon fils. Soyez ce que vous devez être, mon dévouement et mon affection contribueront à votre bonheur.»
Le souvenir de la farine gâtée vibrait encore. Les perturbations apportées dans mon administration avaient altéré mon influence, et je répugnais à faire encore de la rigueur, parce que je n'aimais pas à la faire en vain. Je le dis franchement à l'Empereur: il me répondit que je me trompais, «que les Riais me craignaient plus qu'ils ne le craignaient». Deux mois auparavant il m'avait dit: «Les Riais vous aiment plus qu'ils ne m'aiment.»
Cette séance fut couronnée d'une manière vraiment digne de l'Empereur. L'Empereur me dit: «Écoutez, la population riaise est infiniment supérieure à la population capoliveraise; car les Riais aiment autant à travailler que les Capoliverais aiment à ne rien faire. Si la population ouvrière de Rio montre de la bonne intention pour le payement des contributions, prêtez-lui en anticipation sur le prix de son travail, et ensuite, quant au remboursement, arrivera que pourra. L'essentiel est de ne pas les habituer à se croire dispensés de venir au secours de l'État.» La population riaise paya ses impositions; il n'y eut pas plus d'une vingtaine de travailleurs imposés qui eurent besoin de mon secours.
CHAPITRE II: LA FAMILLE, L'ENTOURAGE ET LES VISITEURS DE NAPOLÉON.
I.--Madame Mère.--Les Corses.--Arrivée de la mère de l'Empereur.--Son installation.--Le jeu de l'Empereur.--Ambition des Corses.--Favoritisme de Madame.--Monopole demandé pour les Corses.
II.--Marciana.--Mme Walewska.
III.--Mme Bertrand: sa vie retirée.--Séjour à l'Elbe du frère du général Bertrand, son voyage à Rome.--Portrait de Marie-Louise et du roi de Rome apportés à Napoléon.
IV.--Les dames: La comtesse de Rohan-Mignac.--Mme Dargy.--Mme Giroux.--Mme Filippi.--M. Guizot.