V
LES PLANTATIONS.--LES LAZARETS.
L'on dirait qu'un génie infernal a toujours éloigné de l'île d'Elbe les institutions locales nécessaires pour bien instruire les Elbois et pour les faire concourir aux progrès incessants du monde moral. Que peut une peuplade qui, pauvre par la nature du sol qu'elle habite, n'a que des écoles primaires, et qui, afin de trouver des écoles secondaires, doit vendre jusqu'aux derniers lambeaux de ses vêtements pour aller les chercher sur le continent?
Le climat de l'île est un climat béni du ciel, la glace et la neige y sont presque inconnues. Néanmoins, les paysans elbois, en général, s'imaginent que leur terrain n'est pas propre à l'olivier; ils en repoussent la culture. C'est en vain que les hommes les plus instruits ont cherché à les détromper: ils n'ont pas voulu sortir de leur vieille ornière. Depuis vingt-cinq années, plusieurs propriétaires expérimentés ont fait des plantations qui toutes ont réussi; ce fait matériel n'a pas pourtant pleinement suffi pour convaincre la masse des campagnards. Il y a toujours des objections, particulièrement celle que l'olivier reste trop longtemps pour produire. On dirait que le paysan entêté ne veut songer qu'à lui, que dans son égoïsme il ne porte pas ses regards sur sa progéniture. L'île d'Elbe n'a pas la centième partie des oliviers qu'elle pourrait avoir. Les figuiers encombrent les vignes: cependant le figuier dévore une grande partie de la substance nécessaire à la vigne qui l'entoure: la vigne souffre aussi de l'ombrage du figuier. Le vigneron le sait, il le dit, mais il ne remplace pas le figuier par l'olivier.
Toutefois les Elbois n'osèrent pas méconnaître les conseils paternels de l'Empereur. Il offrit de faire venir à ses frais du continent tous les quantités ainsi que toutes les qualités de pieds d'olivier qu'on lui demanderait, et il alla au-devant de tous les propriétaires qui avaient besoin de recourir à l'accomplissement de cette offre généreuse. L'Empereur manifestait un grand contentement lorsqu'on lui annonçait quelque plantation. Il pressait les retardataires, il visitait leurs domaines, et ses paroles de persuasion finissaient par vaincre les plus obstinés.
Le mûrier manquait totalement à l'île d'Elbe. Cela étonna et affligea l'Empereur: convaincu que le mûrier pouvait devenir une production avantageuse pour les Elbois, il se décida immédiatement à se procurer des pépinières.
Aussitôt que possible les mûriers ornèrent les routes, ainsi que les lieux publics où il pouvait être convenable d'en planter, et les propriétaires en admirent dans leurs propriétés.
L'île d'Elbe manquait aussi presque généralement, surtout dans sa partie orientale, de l'arbre populaire qui ne redoute pas le froid, le châtaignier, et l'Empereur songea à remplir ce vide de la culture elboise. Il n'y avait pas d'objections possibles contre le châtaignier, puisque c'était l'arbre qui faisait la principale propriété rurale du territoire de Marciana. L'Empereur eut recours à la Corse pour l'acquisition d'une grande quantité de plants de châtaigniers.
«Des oliviers et des mûriers dans les vallées qui sont pour ainsi dire des foyers de chaleur naturelle, ainsi que sur les montagnes secondaires, du côté qui donne en plein midi, ou au bas des hautes montagnes où le soleil jette son feu; et la réussite de ces deux arbres sera assurée. Puis les châtaigniers sur les revers des montagnes qui font face au nord.»
C'est de cette manière que l'Empereur donnait des leçons d'agriculture aux paysans, avec lesquels il aimait beaucoup à s'entretenir. Ce n'est pas que l'Empereur se bornât à leur parler de ces trois qualités d'arbres; il leur parlait aussi horticulture, choux, raves, oignons, et l'on aurait pu croire qu'il était l'homme des champs. J'ai toujours pensé que lorsqu'il allait faire ses promenades agricoles, il venait d'étudier la _Maison rustique_, ou tout autre ouvrage de cette nature, et que c'étaient les lumières de la théorie qu'il dispensait de suite à la pratique. J'ai entendu l'Empereur enseigner à mon jardinier comment il devait s'y prendre pour avoir constamment des bons radis et de la bonne salade. Quand et comment l'Empereur pouvait-il avoir appris cela?
Je dus faire un voyage en Toscane. L'Empereur m'ordonna d'aller à Lucques pour y traiter avec les propriétaires de pépinières d'olivier et de mûrier. Il m'ordonna aussi de chercher des familles qui voudraient s'établir à l'Aconna, où il avait lui-même fait le tracé d'un village qui devait y être construit. Lorsque je fus prendre congé de lui en m'entretenant de ce qu'il avait l'intention d'exécuter, il me dit: «L'île d'Elbe a en elle-même tout ce qu'il faut pour le bien-être matériel de ses habitants, et sans qu'ils s'en aperçoivent, j'espère que je conduirai les Elbois au bonheur possible.»
La forêt de Giove, la seule forêt de l'île, avait été maltraitée et presque détruite. L'Empereur alla la visiter: il fut indigné de la négligence de l'autorité compétente. Il réunit l'administration de cette forêt à l'administration des mines. Il me prescrivit de faire rigoureusement exécuter les lois sur les eaux et forêts. Mais la vue de cette forêt reporta sa pensée sur les antiques forêts dont les montagnes de l'île étaient couvertes, et, en regardant toutes ces montagnes actuellement d'une nudité presque absolue, il éprouva le besoin de les rendre à leur splendeur primitive, c'est-à-dire de les envelopper de chênes; il parla de faire pour l'île d'Elbe ce qu'il voulait faire pour l'île de la Pianosa, une semence générale de glands de la forêt Noire, semence qui aurait lieu en même temps qu'une semence de graines d'acacia. L'Empereur disait: «Le chêne vient doucement; l'acacia, au contraire, vient vite; et le chêne est à peine enfant que l'acacia arrive à la vieillesse. L'acacia est donc nécessaire pour abriter et sauvegarder le chêne, jusqu'à ce que le chêne n'ait plus besoin d'être abrité et sauvegardé.»
J'ai vu entre les mains de M. le comte de Lacépède, alors grand chancelier de la Légion d'honneur, une note qu'il gardait comme une relique précieuse et qui était intitulée: _Du repeuplement forestier des montagnes de la France_. Cette note était l'oeuvre de l'Empereur; elle ne contenait presque que des chiffres. L'Empereur avait calculé le temps qu'il faudrait pour l'accomplissement de cette opération: c'était quatre-vingt-deux années. Son intention était que cette richesse immense constituât un jour la dotation de la Légion d'honneur et des récompenses nationales. M. le comte de Lacépède ne peut pas avoir perdu ce morceau de papier, il y tenait trop. Mais il est à craindre qu'après lui l'on n'ait pas connu la valeur de ce document.
L'Empereur eut la pensée immense de faire de l'île d'Elbe l'entrepôt du commerce universel. Une île sous un heureux ciel; deux rades sûres et magnifiques qui pouvaient chacune recevoir et abriter des escadres; le port de Porto-Ferrajo déjà fait, le port de Longone demandant peu à faire; une forteresse de premier ordre, une autre forteresse importante; des côtes bien gardées, ou pouvant facilement l'être; de bons emplacements pour deux lazarets, un pour la grande quarantaine, l'autre pour la quarantaine ordinaire: c'était vraiment au grand complet. Le génie de l'Empereur était plus complet encore; mais il n'en était pourtant pas encore venu à la transmutation des métaux, et il n'avait pas la faculté de transformer les mines en mines d'or. Il fallait des montagnes d'or pour exécuter ce projet extraordinaire. Ainsi le génie de l'Empereur, malgré toute sa puissance, devait nécessairement s'arrêter devant le besoin d'or.
Sous l'Empire, la grande-duchesse de Toscane m'avait demandé mon opinion écrite sur l'administration sanitaire des lazarets de Livourne, et plus tard M. le baron Capelle, préfet du département de la Méditerranée, fut chargé de rédiger des règlements à cet égard. L'Empereur m'avait deux fois parlé de cela. Alors il m'en parla encore, et il me communiqua son intention: ainsi son plan était de placer le lazaret de la grande quarantaine au fond de la rade de Longone, le lazaret ordinaire au fond de la rade de Porto-Ferrajo. Je lui fis observer que la communication nécessaire, indispensable entre ces deux lazarets, serait très difficile, même très dangereuse par un chemin commun à tout le monde, et il me répondit: «Je ferai creuser un canal qui réunira tout l'établissement.» Je lui fis observer encore que des travaux aussi considérables l'obligeraient à des dépenses énormes, et il me répondit: «Il faut bien espérer que ces messieurs me rendront le trésor qu'ils m'ont pris.» Enfin je lui rappelai que le Directoire exécutif avait eu pour les îles d'Hyères une pensée à peu près égale à la sienne, et il me dit en riant: «Est-ce que le Directoire avait des pensées?»
Sans renoncer au grandiose de sa première idée, l'Empereur en réduisit cependant les proportions, et pour le moment il se borna à un lazaret et à un port de quarantaine à Porto-Ferrajo, ce qui paraissait néanmoins être encore bien au-dessus de ce que sa situation du moment lui permettait de faire. Mais l'Empereur n'attachait d'importance à l'argent que de son utilité pour les créations sociales; son système n'était pas d'enfouir les trésors, encore moins de les jeter hors de l'État.
Le commandant du génie Raoul fut chargé de lever le plan du lazaret et du port de quarantaine qui, tout en attenant au lazaret, devait être construit à l'endroit appelé les Fosses, où par ordre mouillaient les bâtiments qui n'étaient pas admis à la libre pratique. L'Empereur veillait attentivement à ce que le travail de l'ingénieur donnât dans le plan un lazaret spacieux, bien distribué, réunissant l'agréable à l'utile. Lorsque des occupations particulières l'empêchaient d'aller sur le lieu des opérations, le commandant du génie lui en rendait régulièrement compte, et il les modifiait selon ses vues.
Alors l'Empereur organisa une administration sanitaire absolument indépendante de l'administration sanitaire de Livourne. De suite la guerre des pouvoirs sanitaires fut déclarée entre Livourne et Porto-Ferrajo; on combattit à coups de quarantaines. C'était ridicule; de part et d'autre, l'on ne s'était jamais mieux porté; ce qui, réhabilitant mutuellement les patentes de santé, rendit à ces laissez-passer le caractère de libre communication que la discorde leur avait fait perdre. La paix fut signée entre les deux puissances sanitaires. Porto-Ferrajo et Livourne cessèrent tout à coup d'avoir la contagion. Ils ne se considérèrent plus tour à tour comme des pestiférés. Mais cette paix était une paix plâtrée, à double entente, une de ces paix que l'Angleterre fait lorsqu'elle ne peut plus continuer la guerre.
L'administration sanitaire de Livourne a la vieille habitude d'opprimer l'administration sanitaire de Porto-Ferrajo. Fière d'une indépendance sans contrôle, elle se renferme orgueilleusement dans son _alter ego_ (_sic_), et, presque insouciante du bien public, ne faisant que ce qu'il lui plaît de faire, elle laisse crier ceux qui crient. Mais je ne crois pas qu'aucune administration puisse faire preuve de plus d'ignorance qu'elle. C'est certainement la plus mauvaise de la Toscane, où toutes les administrations devront être régénérées le jour où le ciel rendra ce beau pays à sa dignité originelle.
Je crois que je fus la seule personne que l'Empereur employa, dans cette circonstance, pour la discussion comme pour la correspondance de cette affaire, et je ne le vis qu'une seule fois consulter M. Bigeschi père, duquel, me dit-il, il n'avait pu tirer aucune espèce de renseignement.