‹ Souvenirs et anecdotes de l'île d'ElbeChapitre 45 sur 54 · III

III

BATAILLON CORSE.

Sans doute, à Porto-Ferrajo, la sécurité de l'Empereur pouvait raisonnablement être parfaite; mais quoiqu'il parût ne rien savoir des révoltes qui avant son arrivée avaient tant de fois ensanglanté le sol elbois, il était impossible qu'on ne lui en eût pas rendu compte, et alors, malgré que les circonstances eussent changé, que les anciens révoltés n'eussent maintenant rien à prétendre, la prudence voulait qu'il prît ses précautions contre la versatilité infiniment trop prouvée des populations effrénées de la partie occidentale du pays. Aussi, dès qu'il eut accompli la prise de possession de sa souveraineté, il fit venir auprès de lui trois cents hommes du bataillon franc, et personne ne fut étonné de cette mesure de prudence. La pensée de cette milice bourgeoise est qu'elle ne doit servir qu'à la garde des côtes, que tout autre service est un service extraordinaire, alors même qu'on l'élève au niveau de la troupe de ligne. Cette pensée n'est pas tout à fait erronée: l'institution du bataillon franc ne lui attribue qu'un service insulaire spécial. Mais cette spécialité doit être subordonnée aux circonstances qui par la force des choses obligent le bataillon franc à la coopération de tous les services. Ainsi lorsqu'il est le seul corps armé dans l'île, il faut qu'il soit partout à tout et que, bon gré, mal gré, il tienne garnison dans les places. C'est ce qui avait eu lieu à l'époque dont je viens de parler.

La garde impériale arriva. C'était beaucoup pour l'Empereur: c'était loin d'être assez pour occuper militairement Porto-Ferrajo et Longone. C'eût été peut-être s'exposer à des récriminations que d'ordonner au bataillon franc de s'associer rigoureusement à la tâche que la garde impériale devait remplir.

Mais les concitoyens de l'Empereur étaient là, debout, en observation. Ils considéraient l'île d'Elbe comme une succursale, comme un bien communal de la Corse: le vicaire général, le commandant de Porto-Ferrajo, le chef de la police secrète, le commandant de la police secrète, le commandant de la gendarmerie, le directeur de la poste, le capitaine de port, le lieutenant de l'_Inconstant_, étaient Corses, et, par l'intermédiaire de Madame Mère, toutes les avenues du pouvoir étaient corses. Cependant les Corses n'étaient pas satisfaits: il leur fallait davantage: on proposa de créer un bataillon corse. Le général Drouot n'était pas de cet avis, mais l'Empereur blâma l'opinion du général Drouot, et le bataillon corse fut créé.

Toutefois il ne suffisait pas de vouloir un bataillon pour que le bataillon existât. Il fallait des soldats, des sous-officiers, des officiers, et l'Empereur décida: 1° que les Corses militaires qui recruteraient quarante hommes seraient capitaines; 2° que ceux qui recruteraient trente hommes seraient lieutenants; 3° que ceux qui recruteraient vingt hommes seraient sous-lieutenants, et 4° que ceux qui recruteraient dix hommes seraient sergents-majors. Le recrutement eut lieu immédiatement; aucun officier ne présenta son entier contingent; néanmoins, les _chasseurs Napoléon_ furent organisés en bataillon. De suite, l'on arma et l'on équipa les présents.

Jamais les cadres de ce bataillon ne dépassèrent le tiers de leur nombre nécessaire.

L'Empereur prit alors le parti d'utiliser ce bataillon autant qu'il était possible de l'utiliser. Il le destina à recevoir les braves qui venaient partager son ostracisme.

Malheureusement le bataillon corse eut pour commandant le plus mauvais officier de la Corse, mauvais par son incapacité autant que par la bassesse de sa conduite. Le corps dut en venir à le dénoncer comme concussionnaire. Tout le mérite de cet homme était de porter le nom de l'une des familles notables de la Corse.

Un tel corps n'était pas fait à la subordination: il fallait souvent avoir recours aux peines disciplinaires; c'était désagréable pour l'Empereur; il le disait.

Les officiers corses recruteurs en engageant pour le service de l'Empereur ne parlaient que de choses magnifiques, et ceux qui s'engageaient en partant pour l'île d'Elbe croyaient partir pour la Terre promise. Un d'entre eux disait avec une espèce de dépit: «On nous avait fait croire qu'ici les cailles tombaient toutes rôties, mais ce n'est pas cela, et il nous faut décompter.» Ce bataillon n'aurait pas fait de vieux os à l'île d'Elbe. Il se serait dissous par la désertion.

Plusieurs soldats corses avaient déserté avec armes et bagages, et pris au moment où ils cherchaient à se procurer une barque pour retourner en Corse, ils furent conduits dans les prisons de Porto-Ferrajo; un conseil de guerre les condamna à la peine de mort. Le bataillon corse fut ému de cette condamnation, il demanda la grâce des condamnés, l'Empereur la lui accorda. Cette grâce n'empêcha pas d'autres désertions; elle y excita: une de ces désertions, plus considérable que les autres, obligea l'Empereur à ordonner qu'un fort détachement se portât sur les lieux où l'on présumait que ces déserteurs devaient s'embarquer, et le détachement se mit en route. La nuit arrivée, l'officier se dirigea vers l'ermitage de la Vierge des Grâces, et il demanda à parler à l'ermite. L'ermite, craignant que ce ne fût (_sic_) les déserteurs, refusa d'ouvrir; l'officier qui commandait le détachement conclut que les déserteurs étaient renfermés dans l'ermitage; dans cette pensée, il se disposa à faire enfoncer la porte, et l'ermite effrayé se hâta de faire sonner la cloche de la chapelle. Or cette cloche était le tocsin nocturne de la contrée, et, dès qu'ils l'eurent entendue, les paysans accoururent à l'ermitage. Le détachement fut bientôt cerné de toutes parts; au lieu d'attaquer, il dut songer à se défendre, et peu s'en fallut que cette petite conflagration ne devînt très sanglante. Les paysans s'étaient d'autant plus facilement armés que dans la journée quelques-uns d'entre eux avaient été rançonnés par les déserteurs, et, avant la nuit, ils s'étaient réunis pour prendre des précautions de garantie mutuelle.

Ce fut encore un événement fâcheux pour l'Empereur. Lorsqu'on lui en fit le rapport, il dit avec un sentiment d'amertume: «Il vaudrait encore mieux une désertion générale que toutes ces désertions particulières; car alors je saurais à quoi m'en tenir, et du moins je n'aurais plus à blâmer la conduite de ceux qui se considèrent presque comme mes proches[65].»

Nous touchions à l'époque de notre départ; sans cela le bataillon corse aurait été réorganisé; je le répète, il y avait à Porto-Ferrajo des militaires distingués, éprouvés, et sur lesquels l'Empereur pouvait compter. Le bataillon avait aussi des officiers très honorables qui auraient été des officiers distingués si l'Empereur leur avait donné un chef de haute capacité.