‹ SpiridionChapitre 1 sur 3 · L’ermite, nu jusqu’à la ceinture… (Page 51.)

L’ermite, nu jusqu’à la ceinture… (Page 51.)

« — Oui, lui répondis-je avec égarement, j’ai oublié de vivre. »

« J’espérais que la vue de mon jardin me consolerait, et, au lieu d’aller tout de suite faire acte de présence et de soumission chez le Prieur, je courus vers mon parterre. Je n’en trouvai plus la moindre trace : le potager avait tout envahi ; mes berceaux avaient disparu, mes belles plantes avaient été arrachées ; les palmiers seuls avaient été respectés : ils penchaient leurs fronts altérés dans une attitude morne, comme pour chercher sur le sol fraîchement remué les gazons et les fleurs qu’ils avaient coutume d’abriter. Je retournai à ma cellule ; elle était dans le même état qu’au jour de mon départ ; mais elle ne me rappelait que des souvenirs pénibles. J’allai chez le Prieur ; mes traits étaient bouleversés : au premier coup d’œil qu’il jeta sur moi, il s’en aperçut et je lus sur son visage la joie d’un triomphe insultant. Alors le mépris me rendit toute mon énergie, et, bien que notre entretien roulât en apparence sur des choses générales, je lui fis sentir en peu de mots que je ne me méprenais pas sur la distance qui séparait un homme comme lui, voué à la règle par de vulgaires intérêts, et un homme comme moi rendu à l’esclavage par un acte héroïque de la volonté. Pendant quelques jours je fus en butte à une lâche et malveillante curiosité. On ne pouvait croire que la peur seule de la discipline ecclésiastique ne m’eût pas ramené au couvent, et on se réjouissait à l’idée de ma souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre un soupir dans ma poitrine ou un murmure sur mes lèvres. Je me montrai impassible ; mais il m’en coûta beaucoup.

« L’éclair d’enthousiasme que m’avait apporté ma vision magnifique au bord de la mer, se dissipa promptement, car elle ne se renouvela pas, comme je m’en étais flatté ; et, de nouveau rendu à la lutte des tristes réalités, j’eus le loisir de me considérer encore une fois comme un être raisonnable condamné à subir une aberration passagère, et à s’en rendre compte froidement le reste de sa vie. Dans un autre siècle, ces visions eussent pu faire de moi un saint ; mais dans celui-ci, réduit à les cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n’y voyais qu’un sujet de réflexions humiliantes sur la pauvreté bizarre de l’esprit humain. Cependant, à force de songer à ces choses, j’arrivai à me dire que la nature de l’âme étant un profond mystère, les facultés de l’âme étaient elles-mêmes profondément mystérieuses ; car, de deux choses l’une : ou mon esprit avait par moments la puissance de ranimer fictivement ce que la mort avait replongé dans le passé, ou ce que la mort a frappé avait la puissance de se ranimer pour se communiquer à moi. Or, qui pourrait nier cette double puissance dans le domaine des idées ? Qui a jamais songé à s’en étonner ? Tous les chefs-d’œuvre de la science et de l’art qui nous émeuvent jusqu’à faire palpiter nos cœurs et couler nos larmes, sont-ce des monuments qui couvrent des morts ? La trace d’une grande destinée est-elle effacée par la mort ? N’est-elle pas plus brillante encore au travers des siècles écoulés ? Est-elle dans l’esprit et dans le cœur des générations à l’état d’un simple souvenir ? Non, elle est vivante, elle remplit à jamais la postérité de sa chaleur et de sa lumière. Platon et le Christ ne sont-ils pas toujours présents et debout au milieu de nous ? Ils pensent, ils sentent par des millions d’âmes ; ils parlent, ils agissent par des millions de corps. D’ailleurs, qu’est-ce que le souvenir lui-même ? N’est-ce pas une résurrection sublime des hommes et des événements qui ont mérité d’échapper à la mort de l’oubli ? Et cette résurrection n’est-elle pas le fait de la puissance du passé qui vient trouver le présent, et de celle du présent qui s’en va chercher le passé ? La philosophie matérialiste a pu prononcer que, toute puissance étant brisée à jamais par la mort, les morts n’avaient pas d’autre force parmi nous que celle qu’il nous plaisait de leur restituer par la sympathie ou l’esprit d’imitation. Mais des idées plus avancées doivent restituer aux hommes illustres une immortalité plus complète, et rendre solidaires l’une de l’autre cette puissance des morts et cette puissance des vivants qui forment un invincible lien à travers les générations. Les philosophes ont été trop avides de néant, lorsque, nous fermant l’entrée du ciel, ils nous ont refusé l’immortalité sur la terre.

Quatre ou cinq malheureux pestiférés… (Page 51.)

« Là, pourtant, elle existe d’une manière si frappante qu’on est tenté de croire que les morts renaissent dans les vivants ; et, pour mon compte, je crois à un engendrement perpétuel des âmes, qui n’obéit pas aux lois de la matière, aux liens du sang, mais à des lois mystérieuses, à des liens invisibles. Quelquefois je me suis demandé si je n’étais pas Hébronius lui-même, modifié dans une existence nouvelle par les différences d’un siècle postérieur au sien. Mais, comme cette pensée était trop orgueilleuse pour être complètement vraie, je me suis dit qu’il pouvait être moi sans avoir cessé d’être lui, de même que, dans l’ordre physique, un homme, en reproduisant la stature, les traits et les penchants de ses ancêtres, les fait revivre dans sa personne, tout en ayant une existence propre à lui-même qui modifie l’existence transmise par eux. Et ceci me conduisit à croire qu’il est pour nous deux immortalités, toutes deux matérielles et immatérielles : l’une, qui est de ce monde et qui transmet nos idées et nos sentiments à l’humanité par nos œuvres et nos travaux ; l’autre qui s’enregistre dans un monde meilleur par nos mérites et nos souffrances, et qui conserve une puissance providentielle sur les hommes et les choses de ce monde. C’est ainsi que je pouvais admettre sans présomption que Spiridion vivait en moi par le sentiment du devoir et l’amour de la vérité qui avaient rempli sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinité qui était la récompense et le dédommagement de ses peines en cette vie.

« Abîmé dans ces pensées, j’oubliai insensiblement ce monde extérieur, dont le bruit, un instant monté jusqu’à moi, m’avait tant agité. Les instincts tumultueux qu’une heure d’entraînement avait éveillés en moi s’apaisèrent ; et je me dis que les uns étaient appelés à améliorer la forme sociale par d’éclatantes actions, tandis que les autres étaient réservés à chercher, dans le calme et la méditation, la solution de ces grands problèmes dont l’humanité était indirectement tourmentée ; car les hommes cherchaient, le glaive à la main, à se frayer une route sur laquelle la lumière d’un jour nouveau ne s’était pas encore levée. Ils combattaient dans les ténèbres, s’assurant d’abord une liberté nécessaire, en vertu d’un droit sacré. Mais leur droit connu et appliqué, il leur resterait à connaître leur devoir ; et c’est de quoi ils ne pouvaient s’occuper durant cette nuit orageuse, au sein de laquelle il leur arrivait souvent de frapper leurs frères au lieu de frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la révolution française, ce n’était pas, ce ne pouvait pas être seulement une question de pain et d’abri pour les pauvres ; c’était beaucoup plus haut, et malgré tout ce qui s’est accompli, malgré tout ce qui a avorté en France à cet égard, c’est toujours, dans mes prévisions, beaucoup plus haut, que visait et qu’a porté, en effet, cette révolution. Elle devait, non-seulement donner au peuple un bien-être légitime, elle devait, elle doit, quoi qu’il arrive, n’en doute pas, mon fils, achever de donner la liberté de conscience au genre humain tout entier. Mais quel usage fera-t-il de cette liberté ? Quelles notions aura-t-il acquises de son devoir, en combattant comme un vaillant soldat durant des siècles, en dormant sous la tente, et en veillant sans cesse, les armes à la main, contre les ennemis de son droit ? Hélas ! chaque guerrier qui tombe sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et se demande pourquoi il a combattu, pourquoi il est un martyr, si tout est fini pour lui à cette heure amère de l’agonie. Sans nul doute, il pressent une récompense ; car, si son unique devoir, à lui, a été de conquérir son droit et celui de sa postérité, il sent bien que tout devoir accompli mérite récompense ; et il voit bien que sa récompense n’a pas été de ce monde, puisqu’il n’a pas joui de son droit. Et quand ce droit sera conquis entièrement par les générations futures, quand tous les devoirs des hommes entre eux seront établis par l’intérêt mutuel, sera-ce donc assez pour le bonheur de l’homme ? Cette âme qui me tourmente, cette soif de l’infini qui me dévore, seront-elles satisfaites et apaisées, parce que mon corps sera à l’abri du besoin, et ma liberté préservée d’envahissement ? Quelque paisible, quelque douce que vous supposiez la vie de ce monde, suffira-t-elle aux désirs de l’homme, et la terre sera-t-elle assez vaste pour sa pensée ? Oh ! ce n’est pas à moi qu’il faudrait répondre oui. Je sais trop ce que c’est que la vie réduite à des satisfactions égoïstes ; j’ai trop senti ce que c’est que l’avenir privé du sens de l’éternité ! Moine, vivant à l’abri de tout danger et de tout besoin, j’ai connu l’ennui, ce fiel répandu sur tous les aliments. Philosophe, visant à l’empire de la froide raison sur tous les sentiments de l’âme, j’ai connu le désespoir, cet abîme entr’ouvert devant toutes les issues de la pensée. Oh ! qu’on ne me dise pas que l’homme sera heureux quand il n’aura plus ni souverains pour l’accabler de corvées, ni prêtres pour le menacer de l’enfer. Sans doute, il ne lui faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une religion ; car il a une âme, et il lui faut connaître un Dieu.

« Voilà pourquoi, suivant avec attention le mouvement politique qui s’opérait en Europe, et voyant combien mes rêves d’un jour avaient été chimériques, combien il était impossible de semer et de recueillir dans un si court espace, combien les hommes d’action étaient emportés loin de leur but par la nécessité du moment, et combien il fallait s’égarer à droite et à gauche avant de faire un pas sur cette voie non frayée, je me réconciliai avec mon sort, et reconnus que je n’étais point un homme d’action. Quoique je sentisse en moi la passion du bien, la persévérance et l’énergie, ma vie avait été trop livrée à la réflexion ; j’avais embrassé la vie tout entière de l’humanité d’un regard trop vaste pour faire, la hache à la main, le métier de pionnier dans une forêt de têtes humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs intrépides qui, résolus à ensemencer la terre, semblables aux premiers cultivateurs, renversaient les montagnes, brisaient les rochers, et, tout sanglants, parmi les ronces et les précipices, frappaient sans faiblesse et sans pitié sur le lion redoutable et sur la biche craintive. Il fallait disputer le sol à des races dévorantes. Il fallait fonder une colonie humaine au sein d’un monde livré aux instincts aveugles de la matière. Tout était permis, parce que tout était nécessaire. Pour tuer le vautour, le chasseur des Alpes est obligé de percer aussi l’agneau qu’il tient dans ses serres. Des malheurs privés déchirent l’âme du spectateur ; pourtant le salut général rend ces malheurs inévitables. Les excès et les abus de la victoire ne peuvent être imputés ni à la cause de la guerre, ni à la volonté des capitaines. Lorsqu’un peintre retrace à nos yeux de grands exploits, il est forcé de remplir les coins de son tableau de certains détails affreux qui nous émeuvent péniblement. Ici, les palais et les temples croulent au milieu des flammes ; là, les enfants et les femmes sont broyés sous les pieds des chevaux, ailleurs, un brave expire sur les rochers teints de son sang. Cependant le triomphateur apparaît au centre de la scène, au milieu d’une phalange de héros : le sang versé n’ôte rien à leur gloire ; on sent que la main du Dieu des armées s’est levée devant eux, et l’éclat qui brille sur leurs fronts annonce qu’ils ont accompli une mission sainte.

« Tels étaient mes sentiments pour ces hommes au milieu desquels je n’avais pas voulu prendre place. Je les admirais ; mais je comprenais que je ne pouvais les imiter ; car ils étaient d’une nature différente de la mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce que, moi, je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils avaient la conviction héroïque, mais romanesque, qu’ils touchaient au but, et qu’encore un peu de sang versé les ferait arriver au règne de la justice et de la vertu. Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retiré sur la montagne, je voyais ce qu’ils ne pouvaient distinguer à travers les vapeurs de la plaine et la fumée du combat ; erreur sainte sans laquelle ils n’eussent pu imprimer au monde le grand mouvement qu’il devait subir pour sortir de ses liens ! Il faut, pour que la marche providentielle du genre humain s’accomplisse, deux espèces d’hommes dans chaque génération : les uns, toute espérance, toute confiance, toute illusion, qui travaillent pour produire un œuvre incomplet ; et les autres, toute prévoyance, toute patience, toute certitude, qui travaillent pour que cet œuvre incomplet soit accepté, estimé et continué sans découragement, lors même qu’il semble avorté. Les uns sont des matelots, les autres sont des pilotes ; ceux-ci voient les écueils et les signalent, ceux-là les évitent ou viennent s’y briser, selon que le vent de la destinée les pousse à leur salut ou à leur perte ; et, quoi qu’il arrive des uns et des autres, le navire marche, et l’humanité ne peut ni périr, ni s’arrêter dans sa course éternelle.

« J’étais donc trop vieux pour vivre dans le présent, et trop jeune pour vivre dans le passé. Je fis mon choix, je retombai dans la vie d’étude et de méditation philosophique. Je recommençai tous mes travaux, les regardant avec raison comme manqués. Je relus avec une patience austère tout ce que j’avais lu avec une avidité impétueuse. J’osai mesurer de nouveau la terre et les cieux, la créature et le Créateur, sonder les mystères de la vie et de la mort, chercher la foi dans mes doutes, relever tout ce que j’avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles bases. En un mot, je cherchai à revêtir la Divinité de son mystère sublime, avec la même persévérance que j’avais mise à l’en dépouiller. C’est là que je connus, hélas ! combien il est plus difficile de bâtir que d’abattre. Il ne faut qu’un jour pour ruiner l’œuvre de plusieurs siècles. Dans le doute et la négation, j’avais marché à pas de géant ; pour me refaire un peu de foi, j’employai des années, et quelles années ! De combien de fatigues, d’incertitudes et de chagrins elles ont été remplies ! Chaque jour a été marqué par des larmes, chaque heure par des combats. Angel, Angel, le plus malheureux des hommes est celui qui s’est imposé une tâche immense, qui en a compris la grandeur et l’importance, qui ne peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos, et qui sens ses forces le trahir et sa puissance l’abandonner. Ô infortuné entre tous les fils des hommes, celui qui rêve de posséder la lumière refusée à son intelligence ! Ô déplorable entre toutes les générations des hommes, celle qui s’agite et se déchire pour conquérir la science promise à des siècles meilleurs ! Placé sur un sol mouvant, j’avais voulu bâtir un sanctuaire indestructible ; mais les éléments me manquaient aussi bien que la base. Mon siècle avait des notions fausses, des connaissance incomplètes, des jugements erronés sur le passé aussi bien que sur le présent. Je le savais, quoique j’eusse en main les documents réputés les plus parfaits de mon époque sur l’histoire des hommes et sur celle de la création ; je le savais, parce que je sentais en moi une logique toute puissante à laquelle tous ces documents, sur lesquels j’eusse voulu l’appuyer, venaient à chaque instant donner un démenti désespérant. Oh ! si j’avais pu me transporter, sur les ailes de ma pensée, à la source de toutes les connaissances humaines, explorer la terre sur toute sa surface et jusqu’au fond de ses entrailles, interroger les monuments du passé, chercher l’âge du monde dans les cendres dont son sein est le vaste sépulcre, et dans les ruines où des générations innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence ! Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures de savants et de voyageurs dont je sentais l’incompétence, la présomption et la légèreté. Il y avait des moments où, échauffé par ma conviction, j’étais résolu à partir comme missionnaire, afin d’aller fouiller tous ces débris illustres qu’on n’avait pas compris, ou déterrer tous ces trésors ignorés qu’on n’avait pas soupçonnés. Mais j’étais vieux ; ma santé, un instant raffermie à l’exercice et au grand air des montagnes, s’était de nouveau altérée dans l’humidité du cloître et dans les veilles du travail. Et puis, que de temps il m’eût fallu pour soulever seulement un coin imperceptible de ce voile qui me cachait l’univers ! D’ailleurs, je n’étais pas un homme de détail, et ces recherches persévérantes et minutieuses, que j’admirais dans les hommes purement studieux, n’étaient pas mon fait. Je n’étais homme d’action ni dans la politique ni dans la science ; je me sentais appelé à des calculs plus larges et plus élevés ; j’eusse voulu manier d’immenses matériaux, bâtir, avec le fruit de tous les travaux et de toutes les études, un vaste portique pour servir d’entrée à la science des siècles futurs.

« J’étais un homme de synthèse plus qu’un homme d’analyse. En tout j’étais avide de conclure, consciencieux jusqu’au martyre, ne pouvant rien accepter qui ne satisfît à la fois mon cœur et ma raison, mon sentiment et mon intelligence, et condamné à un éternel supplice ; car la soif de la vérité est inextinguible, et quiconque ne peut se payer des jugements de l’orgueil, de la passion ou de l’ignorance, est appelé à souffrir sans relâche. Oh ! m’écriais-je souvent, que ne suis-je un chartreux abruti par la peur de l’enfer, et dressé comme une bête de somme à creuser un coin de terre pour faire pousser quelques légumes, en attendant qu’il l’engraisse de sa dépouille ! Pourquoi toute mon affaire en ce monde n’est-elle pas de réciter des offices pour arriver au repos, et de manier une bêche pour me conserver en appétit ou pour chasser la réflexion importune, et parvenir dès cette vie à un état de mort intellectuelle ?

« Il m’arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux de nos moines qui, par exception, se sont conservés sincèrement dévots : Ambroise, par exemple, que nous avons vu mourir l’an passé en odeur de sainteté, comme ils disent, et dont le corps était desséché par les jeûnes et les macérations : celui-là, à coup sur, était de bonne foi ; souvent il m’a fait envie. Une nuit ma lampe s’éteignit ; je n’avais pas achevé mon travail ; je cherchai de la lumière dans le cloître, j’en aperçus dans sa cellule ; la porte était ouverte, j’y pénétrai sans bruit pour ne pas le déranger, car je le supposais en prières, je le trouvai endormi sur son grabat ; sa lampe était posée sur une tablette tout auprès de son visage et donnant dans ses yeux. Il prenait cette précaution toutes les nuits depuis quarante ans au moins, pour ne pas s’endormir trop profondément et ne pas manquer d’une minute l’heure des offices. La lumière, tombant d’aplomb sur ses traits flétris, y creusait des ombres profondes, ravages d’une souffrance volontaire. Il n’était pas couché, mais appuyé seulement sur son lit et tout vêtu, afin de ne pas perdre un instant à des soins inutiles. Je regardai longtemps cette face étroite et longue, ces traits amincis par le jeûne de l’esprit encore plus que par celui du corps, ces joues collées aux os de la face comme une couche de parchemin, ce front mince et haut, jaune et luisant comme de la cire. Ce n’était vraiment pas un homme vivant, mais un squelette séché avec la peau, un cadavre qu’on avait oublié d’ensevelir, et que les vers avaient délaissé parce que sa chair ne leur offrait point de nourriture. Son sommeil ne ressemblait pas au repos de la vie, mais à l’insensibilité de la mort ; aucune respiration ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur, car ce n’était ni un homme ni un cadavre ; c’était la vie dans la mort, quelque chose qui n’a pas de nom dans la langue humaine, et pas de sens dans l’ordre divin. C’est donc là un saint personnage ? pensai-je ; certes, les anachorètes de la Thébaïde n’ont ni jeûné, ni prié davantage ; et pourtant je ne vois ici qu’un objet d’épouvante, rien qui attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie. Quelle compassion Dieu peut-il avoir pour cette agonie et pour cette mort anticipées sur ses décrets ? Quelle admiration puis-je concevoir, moi homme, pour cette vie stérile et ce cœur glacé ! Ô vieillard, qui chaque soir allumes ta lampe comme un voyageur pressé de partir avant l’aurore, qui donc as-tu éclairé durant la nuit, qui donc as-tu guidé durant le jour ? À qui donc ton long et laborieux pèlerinage sur la terre a-t-il été secourable ? Tu n’as rien donné de toi à la terre, ni la substance de la reproduction animale, ni le fruit d’une intelligence productive, ni le service grossier d’un bras robuste, ni la sympathie d’un cœur tendre. Tu crois que Dieu a créé la terre pour te servir de cuve purificatoire, et tu crois avoir assez fait pour elle en lui léguant tes os ! Ah ! tu as raison de craindre et de trembler à cette heure ; tu fais bien de te tenir toujours prêt à paraître devant le juge ! Puisses-tu trouver à ton heure dernière, une formule qui t’ouvre la porte du ciel, ou un instant de remords qui t’absolve du pire de tous les crimes, celui de n’avoir rien aimé hors de toi ! Et, ainsi disant, je me retirai sans bruit, sans même vouloir allumer ma lampe à celle de l’égoïste, et, depuis ce jour, je préférai ma misère à celle des dévots.

« En proie à toute la fatigue et à toute l’inquiétude d’une âme qui cherche sa voie, il me fallut pourtant bien des jours d’épuisement et d’angoisse pour accepter l’arrêt qui me condamnait à l’impuissance. Je ne puis me le dissimuler aujourd’hui, mon mal était l’orgueil. Oui, je crois que de tout temps, et aujourd’hui encore, j’ai été et je suis un orgueilleux. Ce zèle dévorant de la vérité, c’est un louable sentiment ; mais on peut aussi le porter trop loin. Il nous faut faire usage de toutes nos forces pour défricher le champ de l’avenir ; mais il faudrait aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter humblement du peu que nous avons fait, et nous asseoir avec la simplicité du laboureur au bord du sillon que nous avons tracé. C’est une leçon que j’ai souvent reçue de l’ami céleste qui me visite, et je ne l’ai jamais su mettre à profit. Il y a en moi une ambition de l’infini qui va jusqu’au délire. Si j’avais été jeté dans la vie du monde et que mon esprit n’eût pas eu le loisir de viser plus haut, j’aurais été avide de gloire et de conquêtes ; j’aurais eu sous les yeux l’existence de Charlemagne ou d’Alexandre, comme j’ai eu celle de Pythagore et de Socrate ; j’aurais convoité l’empire du monde ; j’aurais fait peut-être beaucoup de mal. Grâce à Dieu, j’ai fini de vivre, et tout mon crime est de n’avoir pu faire le bien. J’avais rêvé, en rentrant au couvent, de refaire mes études avec fruit, et d’écrire un grand ouvrage sur les plus hautes questions de la religion et de la philosophie. Mais je n’avais pas assez considéré mon âge et mes forces. J’avais cinquante ans passés, et j’avais souffert, depuis vingt-cinq ans, un siècle par année. Voyant d’ailleurs combien j’étais dépourvu de matériaux qui m’inspirassent toute confiance, je résolus du moins de jeter les bases et de tracer le plan de mon œuvre, afin de léguer ce premier travail, s’il était possible, à quelque homme capable de le continuer ou de le faire continuer ; et cette idée me rappela vivement ma jeunesse, le secret légué par Fulgence à moi, comme ce même secret l’avait été par Spiridion à Fulgence, et je me persuadai que le temps était venu d’exhumer le manuscrit. Ce n’était plus une ambition vulgaire, ce n’était plus une froide curiosité qui m’y portaient ; ce n’était pas non plus une obéissance superstitieuse : c’était un désir sincère de m’instruire, et d’utiliser pour les autres hommes un document précieux, sans doute, sur les questions importantes dont j’étais occupé. Je regardais la publication immédiate ou future de ce manuscrit comme un devoir ; car, de quelque façon que je vinsse à considérer les rapports étranges que mon esprit avait eus avec l’esprit d’Hébronius, il me restait la conviction que, durant sa vie, cet homme avait été animé d’un grand esprit.

« Pour la troisième fois, dans l’espace d’environ vingt-cinq ans, j’entrepris donc, au milieu de la nuit, l’exhumation du manuscrit. Mais ici, un fait bien simple vint s’opposer à mon dessein ; et, tout naturel que soit ce fait, il me plongea dans un abîme de réflexions.

« Je m’étais muni des mêmes outils qui m’avaient servi la dernière fois. Cette dernière fois, tu te la rappelles, malgré la longueur de ce récit ; tu te souviens que j’avais alors trente ans révolus, et que j’eus un accès de délire et une épouvantable vision. Je me la rappelais bien aussi, cette hallucination terrible ; mais je n’en craignais pas le retour. Il est des images que le cerveau ne peut plus se créer quand certaines idées et certains sentiments qui les évoquaient n’habitent plus notre âme. J’étais désormais à jamais dégagé des liens du catholicisme, liens si étroitement serrés et si courts qu’il faut toute une vie pour en sortir, mais, par cela même, impossibles à renouer quand une fois on les a brisés.

« Il faisait une nuit claire et fraîche ; j’étais en assez bonne santé : j’avais précisément choisi un tel concours de circonstances, car je prévoyais que le travail matériel serait assez pénible. Mais quoi ! Angel, je ne pus pas même ébranler la pierre du Hic est. J’y passai trois grandes heures, l’attaquant dans tous les sens, m’assurant bien qu’elle n’était rivée au pavé que par son propre poids, reconnaissant même les marques que j’y avais faites autrefois avec mon ciseau, lorsque je l’avais enlevée légèrement et sans fatigue. Tout fut inutile ; elle résista à mes efforts. Baigné de sueur, épuisé de lassitude, je fus forcé de regagner mon lit et d’y rester accablé et brisé pendant plusieurs jours.

« Ce premier échec ne me rebuta pas. Je me remis à l’ouvrage la semaine suivante, et j’échouai de même. Un troisième essai, entrepris un mois plus tard, ne fut pas plus heureux, et il me fallut dès lors y renoncer ; car le peu de forces physiques que j’avais conservées jusque-là m’abandonna sans retour à partir de cette époque. Sans doute, j’en dépensai le reste dans cette lutte inutile contre un tombeau. La tombe fut muette, les cadavres sourds, la mort inexorable ; j’allai jeter dans un buisson du jardin mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille et triste, m’asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me rendre ses trésors.

« Là, je restai jusqu’au lever du soleil, perdu dans mes pensées. La fraîcheur du matin étant venue glacer sur mon corps la sueur dont j’étais inondé, je fus paralysé ; je perdis non-seulement la puissance d’agir, mais encore la volonté ; je n’entendis pas les cloches qui sonnaient les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui vinrent les réciter. J’étais seul dans l’univers, il n’y avait entre Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me recevoir ni me laisser partir : image de mon existence tout entière, symbole dont j’étais vivement frappé, et dont la comparaison m’absorbait entièrement ! Quand on vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler, on se persuada que mon cerveau était paralysé comme le reste. On se trompa ; j’avais toute ma raison ; je ne la perdis pas un instant durant toute la maladie qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu’on l’imputa au hasard, et qu’on ne soupçonna jamais ce que j’avais tenté.

« Une fièvre ardente succéda à ce froid mortel : je souffris beaucoup, mais je ne délirai point ; j’eus même la force de cacher assez la gravité de mon mal pour qu’on ne me soignât pas plus que je ne voulais l’être, et pour qu’on me laissât seul. Aux heures où le soleil brillait dans ma cellule, j’étais soulagé ; des idées plus douces remplissaient mon esprit ; mais la nuit j’étais en proie à une tristesse inexorable. Aux cerveaux actifs l’inaction est odieuse. L’ennui, la pire des souffrances qu’entraînent les maladies, m’accablait de tout son poids. La vue de ma cellule m’était insupportable. Ces murs qui me rappelaient tant d’agitations et de langueurs subies sans arriver à la connaissance du vrai ; ce grabat où j’avais supporté si souvent et si longtemps la fièvre et les maladies, sans conquérir la santé pour prix de tant de luttes avec la mort ; ces livres que j’avais si vainement interrogés ; ces astrolabes et ces télescopes, qui ne savaient que chercher et mesurer la matière ; tout cela me jetait dans une fureur sombre. À quoi bon survivre à soi-même ? me disais-je, et pourquoi avoir vécu quand on n’a rien fait ? Insensé, qui voulais, par un rayon de ton intelligence, éclairer l’humanité dans les siècles futurs, et qui n’as pas seulement la force de soulever une pierre pour voir ce qui est écrit dessous ! malheureux, qui, durant l’ardeur de ta jeunesse, n’as su t’occuper qu’à refroidir ton esprit et ton cœur, et dont l’esprit et le cœur s’avisent de se ranimer quand l’heure de mourir est venue ! meurs donc, puisque tu n’as plus ni tête, ni bras ; car, si ton cœur a la témérité de vivre encore et de brûler pour l’idéal, ce feu divin ne servira plus qu’à consumer tes entrailles, et à éclairer ton impuissance et ta nullité.

« Et en parlant ainsi, je m’agitais sur mon lit de douleur, et des larmes de rage coulaient sur mes joues. Alors une voix pure s’éleva dans le silence de la nuit et me parla ainsi :

« — Crois-tu donc n’avoir rien à expier, toi qui oses te plaindre avec tant d’amertume ? Qui accuses-tu de tes maux ? N’es-tu pas ton seul, ton implacable ennemi ? À qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable, de cette insatiable estime de toi-même qui t’a aveuglé quand tu pouvais approcher de l’idéal par la science, et qui t’a fait chercher ton idéal en toi seul ?

« — Tu mens ! m’écriai-je avec force, sans songer même à me demander qui pouvait me parler de la sorte. Tu mens ! je me suis toujours haï ; j’ai toujours été ennuyeux, accablant, insupportable à moi-même. J’ai cherché l’idéal partout avec l’ardeur du cerf qui cherche la fontaine dans un jour brûlant ; j’ai été consumé de la soif de l’idéal, et si je ne l’ai pas trouvé…

« — C’est la faute de l’idéal, n’est-ce pas ! interrompit la voix d’un ton de froide pitié. Il faut que Dieu comparaisse au tribunal de l’homme et lui rende compte du mystère dont il a osé s’envelopper, pendant que l’homme daignait se donner la peine de le chercher, et vous n’appelez pas cela de l’orgueil, vous autres !…

« — Vous autres ! repris-je frappé d’étonnement, et qui donc es-tu, toi qui regardes en pitié la race humaine, et qui te crois, sans doute, exempt de ses misères ?

« — Je suis, répondit la voix, celui que tu ne veux pas connaître, car tu l’as toujours cherché où il n’est pas. »

« À ces mots, je me sentis baigné de sueur de la tête aux pieds ; mon cœur tressaillit à rompre ma poitrine, et, me soulevant sur mon lit, je lui dis :

« — Es-tu donc celui qui dort sous la pierre ?

« — Tu m’as cherché sous la pierre, répondit-il, et la pierre t’a résisté. Tu devrais savoir que le bras d’un homme est moins fort que le ciment et le marbre. Mais l’intelligence transporte les montagnes, et l’amour peut ressusciter les morts.

« — Ô mon maître ! m’écriai-je avec transport, je te reconnais. Ceci est ta voix, ceci est ta parole. Béni sois-tu, toi qui me visites à l’heure de l’affliction. Mais où donc fallait-il te chercher, et où te retrouverai-je sur la terre ?

« — Dans ton cœur, répondit la voix. Fais-en une demeure où je puisse descendre. Purifie-le comme une maison qu’on orne et qu’on parfume pour recevoir un hôte chéri. Jusque là que puis-je faire pour toi ? »

« La voix se tut, et je parlai en vain : elle ne me répondit plus. J’étais seul dans les ténèbres. Je me sentis tellement ému que je fondis en larmes. Je repassai toute ma vie dans l’amertume de mon cœur. Je vis qu’elle était en effet un long combat et une longue erreur ; car j’avais toujours voulu choisir entre ma raison et mon sentiment, et je n’avais pas eu la force de faire accepter l’un par l’autre. Voulant toujours m’appuyer sur des preuves palpables, sur des bases jetées par l’homme, et ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n’avais eu ni assez de courage ni assez de génie pour me passer du témoignage humain, et pour le rectifier avec cette puissante certitude que le ciel donne aux grandes âmes. Je n’avais pas osé rejeter la métaphysique et la géométrie là où elles détruisaient le témoignage de ma conscience. Mon cœur avait manqué de feu, partant mon cerveau de puissance pour dire à la science : — C’est toi qui te trompes ; nous ne savons rien, nous avons tout à apprendre. Si le chemin que nous suivons ne nous conduit pas à Dieu, c’est que nous nous sommes trompés de chemin ; retournons sur nos pas et cherchons Dieu car nous errons loin de lui dans les ténèbres ; et les hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a faits dieux nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort et nous sommes entraînés dans le vide comme des astres qui s’éteignent et qui dévient de l’ordre éternel.

« À partir de ce jour, je m’abandonnai aux mouvements les plus chaleureux de mon âme, et un grand prodige s’opéra en moi. Au lieu de me refroidir moralement avec la vieillesse, je sentis mon cœur, vivifié et renouvelé, rajeunir à mesure que mon corps penchait vers la destruction. Je sens la vie animale me quitter comme un vêtement usé ; mais à mesure que je dépouille cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne l’intime certitude de mon immortalité. L’ami céleste est revenu souvent ; mais n’attends pas que j’entre dans le détail de ses apparitions. Ceci est toujours un mystère pour moi, un mystère que je n’ai pas cherché à pénétrer, et sur lequel il me serait impossible d’étendre le réseau d’une froide analyse : je sais trop ce qu’on risque à l’examen de certaines impressions ; l’esprit se glace à les disséquer, et l’impression s’efface. Quoique j’aie cru de mon devoir d’établir mes dernières croyances religieuses le plus logiquement possible dans quelques écrits dont je te fais le dépositaire, je me suis permis de laisser tomber un voile de poésie sur les heures d’enthousiasme et d’attendrissement qui, dissipant autour de moi les ténèbres du monde physique, m’ont mis en rapport direct avec cet esprit supérieur. Il est des choses intimes qu’il vaut mieux taire que de livrer à la risée des hommes. Dans l’histoire que j’ai écrite simplement de ma vie obscure et douloureuse, je n’ai pas fait mention de Spiridion. Si Socrate lui-même a été accusé de charlatanisme et d’imposture pour avoir révélé ses communications avec celui qu’il appelait son génie familier, combien plus un pauvre moine comme moi ne serait-il pas taxé de fanatisme s’il avouait avoir été visité par un fantôme ! Je ne l’ai pas fait, je ne le ferai pas. Et pourtant je m’en expliquerais naïvement avec le savant modeste et consciencieux qui, sans ironie et sans préjugé, voudrait pénétrer dans les merveilles d’un ordre de choses vieux comme le monde, qui attend une explication nouvelle. Mais où trouver un tel savant aujourd’hui ? L’œuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter tout ce qui paraît surnaturel, parce que l’ignorance et l’imposture en ont trop longtemps abusé. De même que les hommes politiques sont forcés de trancher avec le fer les questions sociales, les hommes d’étude sont obligés, pour ouvrir un nouveau champ à l’analyse, de jeter au feu pêle-mêle le grimoire des sorciers et les miracles de la foi. Un temps viendra où, l’œuvre nécessaire de la destruction étant accomplie, on recherchera soigneusement, dans les débris du passé, une vérité qui ne peut se perdre, et qu’on saura démêler de l’erreur et du mensonge, comme jadis Crésus reconnut à des signes certains que tous les oracles étaient menteurs, excepté la Pythie de Delphes, qui lui avait révélé ses actions cachées avec une puissance incompréhensible. Tu verras peut-être l’aurore de cette science nouvelle, sans laquelle l’humanité est inexplicable, et son histoire dépourvue de sens. Tous les miracles, tous les augures, tous les prodiges de l’antiquité ne seront peut-être pas, aux yeux de tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs imbéciles accréditées par les prêtres. Déjà la science n’a-t-elle pas donné une explication satisfaisante de beaucoup de phénomènes qui semblaient surnaturels à nos aïeux ? Certains faits qui semblent impossibles et mensongers en ce siècle auront peut-être une explication non moins naturelle et concluante quand la science aura élargi ses horizons. Quant à moi, bien que le mot prodige n’ait pas de sens pour mon entendement, puisqu’il peut s’appliquer aussi bien au lever du soleil chaque matin qu’à la réapparition d’un mort, je n’ai pas essayé de porter la lumière sur ces questions difficiles : le temps m’eût manqué. J’ai entendu parler de Mesmer ; je ne sais si c’est un imposteur ou un prophète ; je me méfie de ce que j’ai entendu rapporter, parce que les assertions sont trop hardies et les prétendues preuves trop complètes pour un ordre de découvertes aussi récent. Je ne comprends pas encore ce qu’ils entendent par ce mot magnétisme ; je t’engage à examiner ceci en temps et lieu pour moi, je n’ai pas eu le loisir de m’égarer dans ces propositions hardies ; j’ai évité même de me laisser séduire par elles. J’avais un devoir plus clair et plus pressé à accomplir, celui d’écrire, sous l’impression de mes entretiens avec l’Esprit, les fragments brisés de ma méditation éternelle. »

Ici Alexis s’interrompit, et posa sa main sur un livre que je connaissais bien pour le lui avoir souvent vu consulter, à mon grand étonnement, bien qu’il ne me parût formé que de feuillets blancs. Comme je le regardais avec surprise, il sourit :

« Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il ; ce livre est criblé de caractères très-lisibles pour quiconque connaît la composition chimique dont je me suis servi pour écrire. Cette précaution m’a paru nécessaire pour échapper à l’espionnage de la censure monastique. Je t’enseignerai un procédé bien simple au moyen duquel tu feras reparaître les caractères tracés sur ces pages quand le temps sera venu. Tu cacheras ce manuscrit en attendant qu’il puisse servir à quelque chose, si toutefois il doit jamais servir à quoi que ce soit ; cela, je l’ignore. Tel qu’il est, incomplet, sans ordre et sans conclusion, il ne mérite pas de voir le jour. C’est peut-être à toi, c’est peut-être à quelque autre qu’il appartient de le refaire. Il n’a qu’un mérite, c’est d’être le récit fidèle d’une vie d’angoisse, et l’exposé naïf de mon état présent.

— Et cet état, m’est-il permis, mon père, de vous demander de me le faire mieux connaître ?

— Je le ferai en trois mots qui résument pour moi la théologie, répondit-il en ouvrant son livre à la première page : « croire, espérer, aimer. « Si l’Église catholique avait pu conformer tous les points de sa doctrine à cette sublime définition des trois vertus théologales : la foi, l’espérance, la charité, elle serait la vérité sur la terre ; elle serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais l’Église romaine s’est porté le dernier coup ; elle a consommé son suicide le jour où elle a fait Dieu implacable et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les grands cœurs se sont détachés d’elle ; et l’élément d’amour et de miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie chrétienne n’a plus été qu’un jeu d’esprit, un sophisme où de grandes intelligences se sont débattues en vain contre leur témoignage intérieur, un voile pour couvrir de vastes ambitions, un masque pour cacher d’énormes iniquités… »

Ici le père Alexis s’arrêta de nouveau et me regarda attentivement pour voir quel effet produirait sur moi cet anathème définitif. Je le compris, et, saisissant ses mains dans les miennes, je les pressai fortement en lui disant d’une voix ferme et avec un sourire qui devait lui révéler toute ma confiance :

« Ainsi, père, nous ne sommes plus catholiques ?

— Ni chrétiens, répondit-il d’une voix forte ; ni protestants, ajouta-t-il en me serrant les mains ; ni philosophes comme Voltaire, Helvétius et Diderot ; nous ne sommes pas même socialistes comme Jean-Jacques et la Convention française : et cependant nous ne sommes ni païens ni athées !

— Que sommes-nous donc, père Alexis ? lui dis-je ; car, vous l’avez dit, nous avons une âme, Dieu existe, et il nous faut une religion.

— Nous en avons une, s’écria-t-il en se levant et en étendant vers le ciel ses bras maigres avec un mouvement d’enthousiasme. Nous avons la seule vraie, la seule immense, la seule digne de la Divinité. Nous croyons en la Divinité, c’est dire que nous la connaissons et la voulons ; nous espérons en elle, c’est dire que nous la désirons et travaillons pour la posséder ; nous l’aimons, c’est dire que nous la sentons et la possédons virtuellement ; et Dieu lui-même est une trinité sublime dont notre vie mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi chez l’homme est science chez Dieu ; ce qui est espérance chez l’homme est puissance chez Dieu ; ce qui est charité, c’est-à-dire piété, vertu, effort, chez l’homme, est amour, c’est-à-dire production, conservation et progression éternelle chez Dieu. Aussi Dieu nous connaît, nous appelle, et nous aime ; c’est lui qui nous révèle cette connaissance que nous avons de lui, c’est lui qui nous commande le besoin que nous avons de lui, c’est lui qui nous inspire cet amour dont nous brûlons pour lui ; et une des grandes preuves de Dieu et de ses attributs, c’est l’homme et ses instincts. L’homme conçoit, aspire et tente sans cesse, dans sa sphère finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans sa sphère infinie. Si Dieu pouvait cesser d’être un foyer d’intelligence, de puissance et d’amour, l’homme retomberait au niveau de la brute ; et chaque fois qu’une intelligence humaine a nié la Divinité intelligente, elle s’est suicidée.

— Mais, mon père, interrompis-je, ces grands athées du siècle dont on vante les lumières et l’éloquence…

— Il n’y a pas d’athées, reprit le père Alexis avec chaleur ; non, il n’y en a pas ! Il est des temps de recherche et de travail philosophique, où les hommes, dégoûtés des erreurs du passé, cherchent une nouvelle route vers la vérité. Alors ils errent sur des sentiers inconnus. Les uns, dans leur lassitude, s’asseyent et se livrent au désespoir. Qu’est-ce que ce désespoir, sinon un cri d’amour vers cette Divinité qui se voile à leurs yeux fatigués ? D’autres s’avancent sur toutes les cimes avec une précipitation ardente, et, dans leur présomption naïve, s’écrient qu’ils ont atteint le but et qu’on ne peut aller plus loin. Qu’est-ce que cette présomption, qu’est-ce que cet aveuglement, sinon un désir inquiet et une impatience immodérée d’embrasser la Divinité ? Non, ces athées, dont on vante avec raison la grandeur intellectuelle, sont des âmes profondément religieuses, qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur essor vers le ciel. Si, à leur suite, on voit se traîner des âmes basses et perverses, qui invoquent le néant, le hasard, la nature brutale, pour justifier leurs vices honteux et leurs grossiers penchants, c’est encore là un hommage rendu à la majesté de Dieu. Pour se dispenser de tendre vers l’idéal, et de soutenir par le travail et la vertu la dignité humaine, la créature est forcée de nier l’idéal. Mais, si une voix intérieure ne troublait pas l’ignoble repos de sa dégradation, elle ne se donnerait pas tant de peine pour rejeter l’existence d’un juge suprême. Quand les philosophes de ce siècle ont invoqué la Providence, la nature, les lois de la création, ils n’ont pas cessé d’invoquer le vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se réfugiant dans le sein d’une Providence universelle et d’une nature inépuisablement généreuse, ils ont protesté contre les anathèmes que les sectes farouches se lançaient l’une à l’autre, contre les monstruosités de l’inquisition, contre l’intolérance et le despotisme. Lorsque Voltaire, à la vue d’une nuit étoilée, proclamait le grand horloger céleste ; lorsque Rousseau conduisait son élève au sommet d’une montagne pour lui révéler la première notion du Créateur au lever du soleil, quoique ce fussent là des preuves incomplètes et des vues étroites, en comparaison de ce que l’avenir réserve aux hommes de preuves éclatantes et d’infaillibles certitudes, c’étaient du moins des cris de l’âme élevés vers ce Dieu que toutes les générations humaines ont proclamé sous des noms divers et adoré sous différents symboles.

— Mais ces preuves éclatantes, mais cette certitude, lui dis-je, où les puiserons-nous, si nous rejetons la révélation, et si le sens intérieur ne nous suffit pas ?

— Nous ne rejetons pas la révélation, reprit-il vivement, et le sens intérieur nous suffit jusqu’à un certain point ; mais nous y joignons d’autres preuves encore : quant au passé, le témoignage de l’humanité tout entière ; quant au présent, l’adhésion de toutes les consciences pures au culte de la Divinité, et la voix éloquente de notre propre cœur.

— Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez de la révélation ce qu’elle a d’éternellement divin, les grandes notions sur la Divinité et l’immortalité, les préceptes de vertu et le devoir qui en découlent.

— L’homme, répondit-il, arrache au ciel même la connaissance de l’idéal, et la conquête des vérités sublimes qui y conduisent est un pacte, un hyménée entre l’intelligence humaine qui cherche, aspire et demande, et l’intelligence divine qui, elle aussi, cherche le cœur de l’homme, aspire à s’y répandre, et consent à y régner. Nous reconnaissons donc des maîtres, de quelque nom que l’on ait voulu les appeler. Héros, demi-dieux, philosophes, saints ou prophètes, nous pouvons nous incliner devant ces pères et ces docteurs de l’humanité. Nous pouvons adorer chez l’homme investi d’une haute science et d’une haute vertu un reflet splendide de la Divinité. Ô Christ ! un temps viendra où l’on t’élèvera de nouveaux autels, plus dignes de toi, en te restituant ta véritable grandeur, celle d’avoir été vraiment le fils de la femme et le sauveur, c’est-à-dire l’ami de l’humanité, le prophète de l’idéal.

— Et le successeur de Platon, ajoutai-je.

— Comme Platon fut celui des autres révélateurs que nous vénérons, et dont nous sommes les disciples.

« Oui, poursuivit Alexis après une pause, comme pour me donner le temps de peser ses paroles, nous sommes les disciples de ces révélateurs, mais nous sommes leurs libres disciples. Nous avons le droit de les examiner, de les commenter, de les discuter, de les redresser même ; car, s’ils participent par leur génie de l’infaillibilité de Dieu, ils participent par leur nature de l’impuissance de la raison humaine. Il est donc non-seulement dans notre privilège, mais dans notre devoir comme dans notre destinée, de les expliquer et d’aider à la continuation de leurs travaux.

— Nous, mon père ! m’écriai-je avec effroi ; mais quel est donc notre mandat ?

— C’est d’être venus après eux. Dieu veut que nous marchions ; et, s’il fait lever des prophètes au milieu du cours des âges, c’est pour pousser les générations devant eux, comme il convient à des hommes, et non pour les enchaîner à leur suite, comme il appartient à de vils troupeaux. Quand Jésus guérit le paralytique, il ne lui dit pas : « Prosterne-toi, et suis-moi. » Il lui dit : « Lève-toi, et marche. »

— Mais où irons-nous, mon père ?

— Nous irons vers l’avenir ; nous irons, pleins du passé et remplissant nos jours présents par l’étude, la méditation et un continuel effort vers la perfection. Avec du courage et de l’humilité, en puisant dans la contemplation de l’idéal la volonté et la force, en cherchant dans la prière l’enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons que Dieu nous éclaire et nous aide à instruire les hommes, chacun de nous selon ses forces… Les miennes sont épuisées, mon enfant. Je n’ai pas fait ce que j’aurais pu faire si je n’eusse pas été élevé dans le catholicisme. Je t’ai raconté ce qu’il m’a fallu de temps et de peines pour arriver à proclamer sur le bord de ma tombe ce seul mot : « Je suis libre ! »

— Mais ce mot en dit beaucoup, mon père ! m’écriai-je. Dans votre bouche il est tout puissant sur moi, et c’est de votre bouche seule que j’ai pu l’entendre sans méfiance et sans trouble. Peut-être, sans ce mot de vous, toute ma vie eût été livrée à l’erreur. Que j’eusse continué mes jours dans ce cloître, il est probable que j’y eusse vécu courbé et abruti sous le joug du fanatisme. Que j’eusse vécu dans le tumulte du monde, il est possible que je me fusse laissé égarer par les passions humaines et les maximes de l’impiété. Grâce à vous, j’attends mon sort de pied ferme. Il me semble que je ne peux plus succomber aux dangers de l’athéisme, et je sens que j’ai secoué pour toujours les liens de la superstition.

— Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondément ému, est le seul bien que j’aie pu faire en ce monde, ces mots de la tienne sont une récompense suffisante. Je ne mourrai donc pas sans avoir vécu, car le but de la vie est de transmettre la vie. J’ai toujours pensé que le célibat était un état sublime, mais tout à fait exceptionnel, parce qu’il entraînait des devoirs immenses. Je pense encore que celui qui se refuse à donner la vie physique à des êtres de son espèce doit donner en revanche, par ses travaux et ses lumières, la vie intellectuelle au grand nombre de ses semblables. C’est pour cela que je révère la féconde virginité du Christ. Mais, lorsque, après avoir nourri dans ma jeunesse des espérances orgueilleuses de science et de vertu, je me suis vu courbé sous les années et les mains vides de grandes œuvres, je me suis affligé et repenti d’avoir embrassé un état à la hauteur duquel je n’avais pas su m’élever. Aujourd’hui je vois que je ne tomberai pas de l’arbre comme un fruit stérile. La semence de vie a fécondé ton âme. J’ai un fils, un enfant plus précieux qu’un fruit de mes entrailles ; j’ai un fils de mon intelligence.

— Et de ton cœur, lui dis-je en pliant les deux genoux devant lui ; car tu as un grand cœur, ô père Alexis ! un cœur plus grand encore que ton intelligence ! Et quand tu t’écries : « Je suis libre ! » cette parole puissante implique celle-ci : « J’aime et je crois. »

— J’aime, je crois et j’espère, tu l’as dit ! répondit-il avec attendrissement ; s’il en était autrement, je ne serais pas libre. La brute, au fond des forêts, ne connaît point de lois, et pourtant elle est esclave ; car elle ne sait ni le prix, ni la dignité, ni l’usage de sa liberté. L’homme privé d’idéal est l’esclave de lui-même, de ses instincts matériels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus, maîtres plus fantasques que tous ceux qu’il a renversés avant de tomber sous l’empire de la fatalité. »

Nous causâmes ainsi longtemps encore. Il m’entretint des grands mystères de la foi pythagoricienne, platonicienne et chrétienne, qu’il disait être un même dogme continué et modifié, et dont l’essence lui semblait le fond de la vérité éternelle ; vérité progressive, disait-il, en ce sens qu’elle était enveloppée encore de nuages épais, et qu’il appartenait à l’intelligence humaine de déchirer ces voiles un à un, jusqu’au dernier. Il s’efforça de rassembler tous les éléments sur lesquels il basait sa foi en un Dieu-Perfection : c’est ainsi qu’il l’appelait. Il disait : 1 que la grandeur et la beauté de l’univers accessible aux calculs et aux observations de la science humaine, nous montraient dans le Créateur l’ordre, la sagesse et la science omnipotente ; 2 que le besoin qu’éprouvent les hommes de se former en société et d’établir entre eux des rapports de sympathie, de religion commune et de protection mutuelle, prouvait, dans le législateur universel, l’esprit de souveraine justice ; 3 que les élans continuels du cœur de l’homme vers l’idéal prouvaient l’amour infini du père des hommes répandu à grands flots sur la grande famille humaine, et manifesté à chaque âme en particulier dans le sanctuaire de sa conscience. De là il concluait pour l’homme trois sortes de devoirs. Le premier, appliqué à la nature extérieure : devoir de s’instruire dans les sciences, afin de modifier et de perfectionner autour de lui le monde physique. Le second, appliqué à la vie sociale : devoir de respecter ou d’établir des institutions librement acceptées par la famille humaine et favorables à son développement. Le troisième, applicable à la vie intérieure de l’individu : devoir de se perfectionner soi-même en vue de la perfection divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour les autres les voies de la vérité, de la sagesse et de la vertu.

Ces entretiens et ces enseignements furent au moins aussi longs que le récit qui les avait amenés. Ils durèrent plusieurs jours, et nous absorbèrent tellement l’un et l’autre que nous prenions à peine le temps de dormir. Mon maître semblait avoir recouvré, pour m’instruire, une force virile. Il ne songeait plus à ses souffrances et me les faisait oublier à moi-même ; il me lisait son livre et me l’expliquait à mesure. C’était un livre étrange, plein d’une grandeur et d’une simplicité sublimes. Il n’avait pas affecté une forme méthodique ; il avouait n’avoir pas eu le temps de se résumer, et avoir plutôt écrit, comme Montaigne, au jour le jour, une suite d’essais, où il avait exprimé naïvement tantôt les élans religieux, tantôt les accès de tristesse et de découragement sous l’empire desquels il s’était trouvé.

« J’ai senti, me disait-il, que je n’étais plus capable d’écrire un grand ouvrage pour mes contemporains, tel que je l’avais rêvé dans mes jours de noble, mais aveugle ambition. Alors, conformant ma manière à l’humilité de ma position, et mes espérances à la faiblesse de mon être, j’ai songé à répandre mon cœur tout entier sur ces pages intimes, afin de former un disciple qui, ayant bien compris les désirs et les besoins de l’âme humaine, consacrât son intelligence à chercher le soulagement et la satisfaction de ses désirs et de ses besoins, dont tôt ou tard, après les agitations politiques, tous les hommes sentiront l’importance. Expression plaintive de la triste époque où le sort m’a jeté, je ne puis qu’élever un cri de détresse afin qu’on me rende ce qu’on m’a ôté : une foi, un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne peut me répondre et que je vais mourir hors du temple, plein de trouble et de frayeur, n’emportant pour tout mérite, aux pieds du juge suprême, que le combat opiniâtre de mes sentiments religieux contre l’action dissolvante d’un siècle sans religion. Mais j’espère, et mon désespoir même enfante chez moi des espérances nouvelles ; car, plus je souffre de mon ignorance, plus j’ai horreur du néant, et plus je sens que mon âme a des droits sacrés sur cet héritage céleste dont elle a l’insatiable désir… »

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