CHAPITRE III
TENDRARA
A l’ouest de l’étranglement hodnéen (fig. 25), l’Atlas tellien et l’Atlas saharien ne sont plus en contact, ils sont séparés par une très large zone intermédiaire, celle des Hauts Plateaux proprement dits.
C’est la zone des grands chotts, et on a déjà dit que les chotts actuels ont des ancêtres à travers tout le passé continental de l’Algérie, depuis le trias. Les Hauts Plateaux sont donc encroûtés de dépôts continentaux, plus encore que l’Atlas saharien, sur une plus grande épaisseur, et sur une plus grande superficie. En un nombre restreint de points on peut observer directement le substratum, dont la structure pourrait donc être matière à contestation.
Il est naturel d’admettre que le point le plus élevé de Hauts Plateaux a chance d’être aussi celui autour duquel le substratum affleure le plus largement. A partir du Hodna, qui est à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, le sol monte progressivement jusqu’à la frontière marocaine et au delà, jusqu’à la Moulouya. Les sommets sont là, dans une région qui fait politiquement partie du Maroc ; mais qui, physiquement, est un simple prolongement des Hauts Plateaux algériens, leur extrémité occidentale. On a quelquefois donné à cette région le nom de Dahra, qu’il peut être commode de retenir, même s’il n’est pas usité dans le pays, ce qui est bien possible. Le Dahra dans son ensemble a 13 ou 1400 mètres ; des points atteignent 1600 mètres, comme par exemple le Djebel Tendrara.
Nous en avons aujourd’hui, et depuis peu, une bonne image topographique, la carte au 200000e du bureau topographique du Maroc ; édition provisoire, mais l’édition définitive n’en différera que par des détails insignifiants.
Il est vrai que du Dahra il n’existe même pas un commencement de carte géologique, du moins qui ait été publiée ; mais je me trouve avoir travaillé dans le pays au printemps de 1914, j’en ai rapporté des fossiles très connus et très caractéristiques identifiés au premier coup d’œil par M. Ficheur. Et la simplicité de la structure aidant, je puis certainement rendre du Dahra un compte précis et exact.
A l’ouest de Tendrara, c’est-à-dire dans la direction du Maroc et en pays mal connu, je suis allé jusqu’aux points d’eau de Tioudadin, Bel Riada, Haci Chguig, Haci Marroug, ce qui signifie un rayonnement d’une centaine de kilomètres.
[Illustration : FIG. 24.
Le Tendrara. C’est le point culminant (1647 m.) de tous les hauts plateaux sur la frontière marocaine où il se dresse. On le voit de partout dès qu’on sort de l’Atlas. C’est une butte-témoin découpée par l’érosion dans une feuille à peine ondulée de calcaire cénomanien- turonien. Tout autour dans un rayon considérable (60 à 80 km. au moins vers l’Ouest et le Nord-Ouest) les conditions géographiques et géologiques sont partout les mêmes. Il y a donc bien plateau, dans le sens populaire et technique du mot.]
Dans toute cette étendue on ne cesse d’avoir sous les pieds la même feuille du même calcaire. Ce calcaire est blanc, très dur, à gros rognons de silex noir (Tendrara) ; quand des marnes s’y intercalent elles sont chargées de gypse. C’est le facies, classique en Algérie, des calcaires cénomaniens et turoniens. Les fossiles appartiennent d’ailleurs à ces étages (radiolites, nérinées). Auprès de Tioudadin (dans la direction du djebel Lakhdar) ; et auprès de Bel-Riada (direction de l’oued R’ilan) on voit ces couches reposer en superposition tout à fait normale et tranquille sur des grès rouges qu’on reconnaît de suite, si on les a vus ailleurs ; ce sont les grès à sphéroïdes et à dragées de l’albien. Comme d’habitude on y trouve des gravures rupestres. Tout est donc parfaitement clair, on a bien affaire à un plateau crétacé, d’un type tout à fait courant en Algérie et au Sahara algérien ; on pourrait se croire au Tadmaït, il n’y a pas moyen de s’y tromper, et il ne subsiste pas d’incertitude.
Le djebel Tendrara, fig. 24, avec ses 1657 mètres, paraît bien être le point culminant du Dahra et par conséquent de tous les hauts plateaux algériens, ce qui est, en somme, une dignité assez éminente. A ce titre le Tendrara mériterait une place dans les manuels scolaires de géographie algérienne. Sur le terrain il est d’ailleurs imposant. On le voit de 60 kilomètres à la ronde, et même davantage ; de Berguent par exemple, qui est à plus de 100 kilomètres dans le nord, sur les frontières du Tell. Il a la forme d’une table : cette forme, très répandue dans le sud, que les indigènes appellent gara. Tendrara, est une butte-témoin constituée par un empilement de couches calcaires turoniennes horizontales. Comme son relief relatif est d’environ 200 mètres, ce dont elle porte témoignage, c’est l’importance des couches disparues et par conséquent celle de l’érosion.
Cette érosion si importante pourtant n’a guère voilé l’allure générale de la surface structurale ; on la reconnaît au premier coup d’œil sur la carte topographique[101]. La feuille calcaire dont le Tendrara est une saillie n’est pas rigoureusement horizontale, elle dessine, entre Tendrara et Tioudadin, un dôme allongé très régulier, ce que les géologues appellent un brachyanticlinal, nettement fermé à Tioudadin. C’est une ondulation, un plissement très léger, mais il est très net, orienté sud-ouest-nord-est ; cette direction se retrouve tout naturellement dans celle du grand axe au djebel Tendrara.
L’arc de Fortassa. — Ce plateau ondulé de Tendrara voisine avec le dernier rameau de l’Atlas saharien et la comparaison est intéressante.
C’est le chapelet de chicots dont on a déjà parlé au livre I, et qui borde au nord le Tamlelt (djebel Orak, djebel Bou-Arfa, djebel Klakh) (fig. 4 et 25).
Sa direction est remarquable : après avoir couru ouest-est en territoire marocain, il se continue au delà de Fortassa en territoire algérien jusqu’à l’Antar de Méchéria, qui peut être considéré comme le dernier grain du chapelet. A partir de Fortassa, la direction s’infléchit au nord-ouest, ou même au nord-nord-ouest. C’est donc un arc d’une courbure très prononcée ; appelons-le, pour la commodité de l’exposition, l’arc de Fortassa.
Cet arc de Fortassa est un élément tout à fait typique de l’Atlas saharien, il l’est par son allure arquée (géniculée comme dit Flamand), par sa direction qui fait un angle avec celle de la chaîne dont elle constitue un élément, par sa façon de s’en échapper comme une mèche rebelle d’une natte de cheveux (voir la figure 22).
Or le contraste de structure est très vif entre l’arc de Fortassa et le plateau de Tendrara. Ce contraste apparaît au premier coup d’œil ; de loin, on voit l’arc de Fortassa se profiler sur l’horizon en dents de scie, en sierra, et non pas du tout en tables. Quand on y regarde de plus près la différence s’accuse davantage encore. L’intensité du plissement amène à l’émergence des couches bien plus anciennes que le cénomanien et l’albien. Des calcaires jurassiques et liasiques, et même des roches encore plus anciennes cristallines et primaires.
Du djebel Bou-Arfa j’ai rapporté des échantillons de roche qui ont été examinées par M. Brives. L’un est un conglomérat à ciment siliceux et éléments de quartz gras roulés, ayant tout à fait l’aspect des conglomérats permiens. L’autre est une pegmatite tourmalinifère.
Au même point je retrouve dans mes notes mention de roches qui m’ont paru être des micaschistes (traversées apparemment par un filon de pegmatite). Le point d’origine est au cœur du djebel Bou-Arfa, dans la région d’Aïn-Bou-Arfa, au-dessus exactement d’un gisement de manganèse, qui était prospecté au printemps 1914. L’affleurement de roches anciennes est de forme lenticulaire au milieu d’une haute falaise à regard sud. Au-dessus et au-dessous des roches anciennes sont des calcaires secondaires, et ces calcaires appartiennent à la même couche dont l’œil suit le repli. Sous bénéfice d’inventaire je pense qu’il y a là un pli très vif, déversé au sud. Il n’y a pas besoin de souligner le contraste d’une pareille structure avec l’ondulation de Tendrara.
Dans ce même arc de Fortassa, pour multiplier les exemples, un contraste analogue ressort entre des éléments voisins de l’arc le djebel Lakhdar et le djebel Orak (fig. 4).
Le Lakhdar, qui est de grès albien et qui a la forme et la simple structure d’un tremplin, est une écaille soulevée sur le rebord du plateau crétacé de Tendrara, avec lequel il fait corps. Tout à côté le djebel Orak (au-dessus de la source) est une feuille verticalement dressée de calcaire liasique ou jurassique.
L’arc de Fortassa n’a pas été encore étudié par les géologues. A cette réserve près tout se passe comme s’il était d’architecture plissée et le plateau de Tendrara d’architecture tabulaire. La distinction universellement admise entre les Hauts Plateaux et l’Atlas saharien conserve sa valeur.
[Note 101 : No 18, feuille 74. Chott Tigri.]