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CHAPITRE II

CHAINE DES BIBAN ET SIERRA DU HODNA

M. J. Savornin vient de nous donner une monographie excellente de deux zones plissées telliennes, voisines et parallèles[139]. Ce sont la chaîne des Biban et celle que nous appellerons sierra du Hodna. Ce sont des coulisses de l’Atlas tellien : et, sauf peut-être la sierra des Kabylies, je ne connais pas une seule autre coulisse dont la structure ait été aussi minutieusement démontée. Ce serait déjà une raison suffisante pour rendre compte de cette structure.

Il se trouve en outre que la comparaison de ces deux zones plissées, jette une curieuse lumière sur la structure de l’Atlas tout entier.

Chaîne des Biban. — On a créé ce nom, « chaîne des Biban[140] » en l’honneur du fameux défilé des Biban, quelquefois appelé Portes de Fer. Il est célèbre dans la conquête de l’Algérie parce que le duc d’Orléans l’a franchi certain jour dans des circonstances retentissantes, et parce que ce geste princier a eu des conséquences importantes.

La chaîne des Biban court de Berrouaghia au Guergour (gorges du Guergour, creusées par l’oued Bou-Sellam). La longueur totale est de 250 kilomètres, ce qui est notable pour l’Atlas tellien, où les tronçons en général sont coupés bien plus courts (fig. 31). L’individualité géologique est parfaitement nette et simple. La chaîne est un pli unique, dont les éléments sont une double bande, régulière et continue, d’infra-crétacé au nord (albien et aptien), de calcaire cénomanien au sud. Tantôt ce sont les calcaires cénomaniens plus puissants et plus massifs, qui ont mieux résisté à l’érosion, et qui constituent les sommets. C’est ainsi à l’est d’Aumale. Tandis que, à l’ouest, au contraire, les quartzites infra-crétacées ont mieux tenu et ce sont elles qui forment les crêtes. Mais d’un bout à l’autre, comme éléments constitutifs, on ne voit rien d’autre que ces deux étages du crétacé. Ce tronçon de l’Atlas est resté constamment émergé depuis le crétacé, la mer n’y est jamais revenue ; à travers toute l’histoire du bras de mer, la chaîne des Biban fut un rivage. Non seulement le bras de mer des phosphates, le cartennien, ont passé l’un et l’autre exactement au sud des Biban (fig. 4 et 10) ; mais il faut ajouter le Medjanien[141]. Cela est certain. M. Savornin a pu retrouver et dessiner sur de grandes étendues le rivage de la mer suessonienne, jalonné par les dépôts de plages. Il a retrouvé aussi le rivage de la mer cartennienne avec ses trous de phollades sur les galets et ses fossiles de plage, des balanes par exemple. Il vient de publier une carte paléogéographique du medjanien dans la région hodnéenne et il porte avec une grande précision un rivage au sud des Biban[142]. Cette chaîne est dans le géosynclinal tellien une des parties les plus anciennement consolidées, elle est d’âge pyrénéen.

Elle a eu sa grande splendeur à l’époque oligocène ; à cette époque où le bras de mer était déjà, à peu près comme aujourd’hui, totalement émergé ou peu s’en faut. Les Biban furent alors le grand axe de l’Algérie orientale, la ligne de partage des eaux. Le témoignage en a été conservé dans les puissants dépôts de ruissellement et de sédimentation continentale, de part et d’autre, sur les deux flancs de la chaîne. M. Savornin, qui les a déchiffrés, n’a pas hésité à dresser la carte paléogéographique des oueds oligocènes[143]. La chaîne des Biban était le lieu de leurs sources. De là ils divergeaient se groupant en deux grands bassins. Les uns au nord allaient rejoindre la mer (vers Bougie ? ou vers Dellys ?). Les autres au sud prenaient le chemin du chott oligocène ancêtre du Hodna.

En un point déterminé de la chaîne, au point où elle est traversée par l’oued Melah, et plus exactement au djebel Badroun, les collines de cailloutis qui accompagnent la chaîne se trouvent supporter dans un repli un lambeau étendu de marnes cartenniennes très fossilifères[144]. C’est dire que leur âge oligocène ne peut pas être contesté. On a représenté dans la figure 30 cette section très particulière de la chaîne. On imagine qu’elle en fait saisir d’un coup d’œil la caractéristique générale, l’ancienneté et l’usure consécutive.

La chaîne s’étire aujourd’hui entre la double muraille plus ou moins continue de ses propres débris. Savornin les a trouvés très puissants : ils ont jusqu’à 200 mètres d’épaisseur peut-être. Ce sont des cailloux pas toujours très bien roulés. En bien des cas, c’est trop peu dire qu’ils sont gros, il en est de monstrueux, comme de petites maisons. Ceux-ci évidemment n’ont pas pu être charriés par un torrent : ils gisent là où ils se sont éboulés. Tout cela a nettement le caractère d’éboulis de pentes et représente évidemment les débris latéraux de la chaîne. Ces collines de cailloux se reconnaissent de loin dans le paysage, elles sont boisées plus que le reste. C’est qu’elles découragent l’agriculture ; l’araire indigène n’a pas essayé de les disputer à la forêt (fig. 30).

[Illustration : FIG. 30. — LE DJEBEL BADROUN.

Le Djebel Badroun, contrefort méridional de la chaîne des Biban, est un élément dans le chapelet des collines qui longent cette chaîne, et qui sont composées de débris arrachés par le ruissellement à ladite chaîne. Ici ces débris sont recouverts et datés par des dépôts marins cartenniens très fossilifères. Ils sont donc sans contestation possible précartenniens, oligocènes. Les collines oligocènes sont presque aussi hautes et aussi puissantes que la chaîne dont ils représentent les débris.

Les Biban sont donc une très vieille chaîne très usée, pyrénéenne.

Les collines oligocènes, qui sur le terrain sont boisées, sont marquées d’un grisé sur la figure.]

L’immensité de ces débris atteste l’ancienne puissance de la chaîne, aux dépens de laquelle ils ont été accumulés. Et précisément parce qu’ils sont énormes elle a cessé de l’être. Elle ne tient pas aujourd’hui plus de place qu’eux dans le paysage. L’altitude absolue moyenne est de 1000 mètres environ, sur un socle qui n’est pas loin d’avoir 800 mètres ; ce qui réduit l’altitude relative à 200 mètres environ.

Ces collines insignifiantes ne sont assurément plus, comme jadis, ligne de partage des eaux.

L’arête des Biban est largement rompue en maint endroit par les rivières venues du sud, qui la traversent dans des vallées étalées, sans lui faire l’honneur de dévier un instant leur direction (fig. 30).

Tout cela tient en un membre de phrase. C’est une vieille chaîne usée, tendant vers la pénéplaine, déjà plutôt la cicatrice d’un pli que le pli lui-même. Son modelé trahit son âge pour le topographe, autant que sa constitution pour le géologue.

La route romaine. — Cette usure des Biban a une conséquence humaine curieuse. A travers des siècles d’histoire ils ont servi d’assise à une grande voie naturelle, une des plus importantes d’Algérie. La route romaine longeait les Biban. Elle était jalonnée par des villes importantes Auzia (Aumale), Rapidi (Sour Djouab), et l’ancêtre romain de Berrouaghia[145].

Entre la Numidie de Constantine et la Maurétanie de Cæsarea la grande voie de communication directe et naturelle passait par là. Elle a continué apparemment dans l’Algérie musulmane. En tout cas les indigènes donnent encore à la piste des Biban le nom de « Triq-et-Tourk », la route turque. Ce fut aussi une route française au début de notre occupation ; ou du moins une grande voie stratégique. Elle est jalonnée de ruines militaires françaises, des caravansérails comme celui de l’oued Okhris qui joua un rôle dans l’insurrection de 1871, des tours du télégraphe Chappe, dont l’une est devenue la maison forestière d’El- Behira, etc.[146]. Nos communications entre Sétif et Alger ont longtemps passé par là.

Elles n’y passent plus. On a choisi pour le chemin de fer un tracé tout différent, par le défilé des Portes de fer, la vallée de l’oued Sahel, de l’oued Isser, la Mitidja. C’est le contraste éternel. Pour aller d’un point à un autre, d’instinct, les indigènes choisissent toujours le chemin des crêtes, et nous celui des vallées. En plusieurs autres points de l’Algérie nous avons abandonné la vieille voie traditionnelle sur les sommets pour construire notre chemin de fer en bas, le long de l’oued. Notre choix ne s’est pas toujours révélé très heureux à l’user. La chaîne des Biban délaissée prendra peut-être sa revanche.

Elle garde en tout cas son passé dont le lien est évident avec sa structure. Entre la région d’Alger-Médéa et les hautes terres à blé de la Medjana, de Sétif, elle a joué le rôle de lien d’abord par sa direction, parce qu’elle est la ligne droite ; parce que, avant la paix française, les défilés kabyles au nord étaient des coupe-gorges. Mais ce n’est pas tout. Il faut certainement prendre en considération la bonne tenue des roches crétacées ; elles sont pour une route un substratum de choix ; on sait que, en Algérie, les marnes miocènes ébouleuses font le désespoir des ingénieurs. Il faut se souvenir surtout que la route, tout le long de la chaîne, ne rencontre pas d’obstacles très sérieux, elle conserve ou retrouve facilement la même cote au voisinage d’un millier de mètres. On a sans doute le droit de dire que, pour porter ainsi une grande route, et tout du long, il faut une vieille chaîne usée, déjà plus ou moins transformée en ride de pénéplaine.

[Illustration : FIG. 31. — CHAINE DES BIBAN ET SIERRA DU HODNA.

(Figure empruntée à Savornin, no 115.)

La chaîne des Biban, et la Sierra du Hodna sont des chaînes distinctes, parallèles et très différentes. Ces caractères ressortent d’un coup d’œil sur la figure.

Les Biban sont une vieille chaîne Pyrénéenne, usée par l’érosion, mais non brisée par des mouvements orogéniques subséquents, elle est rectiligne et très simple.

La sierra du Hodna est une coulisse d’âge Alpin ; elle a un passé beaucoup plus complexe, qui se devine déjà dans son dessin brisé.]

Sierra du Hodna. — Il faut être reconnaissant à M. Savornin d’avoir tracé de cette chaîne des Biban une silhouette si nette, si vivante et si individuelle. Il nous décrit en outre le groupe des chaînons entre les Biban et le Hodna. Ce groupe englobe le Titteri le Dira, le Choukchott et le Mansourah, le Maadid, le Bou-Thaleb ; pour ne citer que les éléments les plus importants ; sur la plaine du Hodna ils représentent la muraille terminale du Tell. C’est elle que nous appellerons sierra du Hodna.

Sur la carte schématique dressée par M. Savornin[147] (fig. 31), entre les deux coulisses voisines et parallèles le contraste ressort au premier coup d’œil avec une netteté admirable ; la simplicité rectiligne des Biban ; l’éparpillement confus des éléments dans la sierra du Hodna.

La description géologique détaillée accuse ce contraste et en rend compte. Dans ce que nous avons appelé sierra du Hodna, M. Savornin retrouve les traces mélangées de plusieurs plissements d’âge et d’allure très différents[148]. Il y a des dômes qui rappellent l’Atlas saharien, et qui évoquent un socle continental faiblement ondulé. Ce sont de vieux dômes cassés, effondrés, bousculés par de violents plissements ultérieurs. Ces plissements violents qui ont amené des surrections d’écailles, des chevauchements, intéressent les dépôts marins du cartennien sous lesquels les dômes sont plus ou moins ennoyés. C’est que nous sommes ici à la limite des deux grandes zones, socle continental d’une part et géosynclinal de l’autre. Nous sommes aussi sur l’emplacement exact du bras de mer cartennien, zone de plissements récents intenses.

Il ne saurait être question ici de suivre M. Savornin dans le détail de ses descriptions, il suffit de dégager la physionomie d’ensemble.

Il court donc au sud des Biban un chapelet de massifs à la structure complexe desquels des roches relativement récentes participent. Parmi ces roches les grès, par exemple, jouent un rôle important. Ces grès sont medjaniens au Dira. Le Titteri, le Choukchott, le Mansourah ont des crêtes extrêmes en grès cartenniens ; ces couches de grès cartennien ont une épaisseur considérable, évaluée parfois à 400 mètres et elles apparaissent dans les relations stratigraphiques les plus compliquées. La sierra du Hodna, si nous convenons de lui donner ce nom, est donc beaucoup plus jeune que la chaîne des Biban, elle est miocène, d’âge alpin et non plus pyrénéen.

Les formes topographiques accusent sa jeunesse attestée par sa composition géologique. C’est aujourd’hui la sierra du Hodna, et non plus la chaîne des Biban qui est ligne de partage des eaux. Les sommets du Dira, du Choukchott, du Mansourah dépassent 1800 mètres. De là-haut on voit les Biban écrasés à ses pieds, faisant figure de taupinière. Il est tout à fait normal que la chaîne de beaucoup la plus jeune soit aussi la moins usée et la plus pitonnante.

Voici en somme le tableau d’ensemble que nous pouvons tracer à la suite de M. Savornin. La chaîne des Biban fut pendant des âges la rive septentrionale d’un bras de mer étroit et profond, qui courait à la limite exacte du Tell et du socle continental. Au fond de ce géosynclinal instable les forces orogéniques restaient actives. Elles amènent, à la fin du cartennien, la surrection d’une sierra toute fraîche. Cette sierra a pris la place exacte du bras de mer, par cette inversion du relief qui est précisément la caractéristique des géosynclinaux.

Il ne saurait être question d’imaginer que la surrection d’une pareille chaîne alpine, dans le voisinage immédiat n’ait pas eu de répercussion sur les Biban préexistants. Assurément la vieille chaîne a rejoué fortement. Pourtant elle a tenu le coup, tout compte fait ; elle est restée elle-même ; par sa structure et son modelé, elle s’affirme pyrénéenne.

Voilà donc dans l’Atlas tellien, deux chaînes, celle des Biban et la sierra du Hodna, qui courent parallèlement à quelques kilomètres l’une de l’autre, d’apparence fraternellement symétrique. On pourrait les croire, au premier abord, deux éléments identiques du même ensemble montagneux. Or, quand on y regarde de plus près, elles se révèlent comme n’ayant aucune espèce de rapport. Elles ne sont pas du même âge du tout, elles ont été plissées chacune à part, à des époques extrêmement éloignées ; la plus ancienne est le môle résistant dont la compression a imposé sa direction à la plus récente.

Conclusions. — A propos de cet exemple concret on touche du doigt une évidence très intéressante. L’Atlas tellien comparé au saharien ne s’en distingue pas seulement par l’énergie bien plus grande des plissements. Il s’en distingue aussi par l’absence d’un plan général unique. Au rebours de l’Atlas saharien, le tellien n’a pas été plissé d’un coup, les forces orogéniques s’y sont, pour l’édifier, reprises à plusieurs fois. Le dessin général de l’Atlas saharien est d’âge pyrénéen[149], les poussées ultérieures n’ont fait qu’accentuer les traits sans les brouiller. Mais dans l’édifice tellien les géologues reconnaissent des compartiments juxtaposés, où tout diffère, la structure, le modelé, et par-dessus tout l’âge : des compartiments pyrénéens et d’autres alpins. L’Atlas tellien est un habit d’Arlequin.

C’est de toute évidence une énorme difficulté quand on essaie de concevoir une description générale de l’Atlas tellien.

[Note 139 : No 115.]

[Note 140 : No 22, p. 351, nos 107, 108, 45, 46.]

[Note 141 : No 115, p. 418.]

[Note 142 : No 115, p. 418.]

[Note 143 : No 113 et no 115, p. 419.]

[Note 144 : No 38 (Ficheur).]

[Note 145 : No 8, feuille 14.]

[Note 146 : No 109, p. 285.]

[Note 147 : No 115, p. 40, fig. 2.]

[Note 148 : No 105, 7, feuille de Mansourah, nos 104, 109, 110, 115, p. 397 et suiv.]

[Note 149 : No 115, p. 426.]

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