‹ Suzanne et le PacifiqueChapitre 11 sur 11 · L'ÉGOISME

L'ÉGOISME

FURENT VAINCUS PAR UNE JEUNE FILLE DE BELLAC

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C'est le lendemain que le canot partit, face au soleil. Pas de typhon. La mer était puissamment calme comme celui qui a renoncé à une colère. J'étais assise face à mon île. Peu à peu elle s'arrondit; pour la première fois je la vis d'un peu plus loin, de loin, de l'horizon. Elle étincelait, elle n'était plus que rubis et topaze, tous ces rayons dans lesquels j'avais été prise six ans ne m'atteignaient plus que par leur sommet, ma tête seule était encore illuminée par eux; un mille encore, et je reprenais ma lumière terne d'Européenne, sous la vraie poudre de riz que m'avait prêtée Hawkins. Mais surtout mon île semblait habitée. Dans les frondaisons, dans les formes des collines, il y avait, par moi seule apportée, cette harmonie que quarante millions de Français ont juste achevé d'imposer à leurs montagnes et forêts. Mon île était usée juste comme la France. Au-dessus d'elle, c'était par ces vols réguliers et nombreux qui aboutissaient à un être humain comme la queue à sa comète, que volaient les oiseaux, plus épars au-dessus des autres îles que des poussières dans une eau Saint-Galmier. Parfois un arbre que j'avais toujours cru confondu avec les autres m'apparaissait tout seul et me faisait un adieu isolé. Les places que je croyais mes cachettes les plus sûres apparurent aussi pour la plupart: c'est quand je pleurais ou je priais que j'avais été le plus visible. Puis la seconde île se rapprocha d'elle, lui glissa un reflet qu'elle accepta et cacha, comme une femme qui mène au train son ami le billet de l'ami qui reste. Puis un choc au canot, c'était le dernier ressaut de la houle contre mes récifs; puis une contraction de mon coeur, c'était sans doute la ligne d'où les Canaques qu'on arrache à leur patrie se précipitent à la mer. Deux ou trois de mes oiseaux favoris m'accompagnèrent longtemps, puis, à je ne sais quelle autre limite, désolés mais contraints, m'abandonnèrent. Je pleurais. Billy pour la première fois maudissait la terre, et me détourna de ses bras vers l'avant juste à la seconde où mon île disparut, comme on détourne la tête d'un enfant au moment exact où le monsieur dans le lit meurt.

Ainsi je quittai l'île. Parfois je frissonnais, croyant être effleurée à nouveau par un de mes oiseaux; mais c'était le vent qui emportait une des mille dépouilles de paradisiers entassés sur le pont. Avec des yeux aussi gonflés de larmes qu'une pensionnaire qui va au couvent, je surveillais les glissades de la mallette que mes amis m'avaient prêtée. Petit trousseau de pension qui ne contenait que des litres de perles... Billy essayait de me distraire, me parlant de Wilson, de Victor Hugo, de Verlaine, comme on m'eût parlé, fillette, des pions et des sous-maîtresses que j'allais avoir en Europe... Hawkins qui avait la meilleure vue de tous et qui s'était tourné vers l'arrière resta une demi-heure ainsi avec une jumelle, puis me prit par la main et me dit tout à coup:

--C'est fini: on ne la voit plus...

C'est ainsi que mon île devint invisible...

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Que vous dire maintenant?

Comment, le soir même, j'aperçus une autre terre, puis une autre avec des collines, puis une autre avec des montagnes, et j'avais l'impression que la mer, que le déluge, descendaient? Comment Billy (rien en moi sans doute n'étant solaire ou lunaire) devint à son tour amoureux et ne me lâcha plus? Comment mon sauvetage me plaçait au point le plus éloigné de son pays où puisse parvenir une Française? De plus loin de la France, disait Jack, il n'y avait que Lelestra, l'étoile la plus proche. Comment, par peur d'un raz signalé par notre antenne, nous fîmes relâche deux jours dans une autre île inhabitée?... Au fond, le sort m'avait gâtée, mon île était meilleure; ici les fruits étaient plus aigres, les noix de coco plus difficiles à briser... Comment je repris l'habitude de dormir dans un lit, d'abord devant le lit sur le parquet, puis sur le tapis, puis sur des coussins, regagnant le sommeil par degré comme une favorite le trône? Comment Billy pleurait, chaque soir, à neuf heures, car il était exact comme une montre, quand je refusais sa main? Nous étions étendus dans des hamacs sur le pont. De grandes étoiles pendaient jusqu'à nous et se relevaient subitement, mais nous ne jouions pas à ce jeu stupide. Nous jouions au loto, seul jeu qui fût à bord. Déjà les étoiles, les oiseaux redevenaient pour moi des molécules étrangères... Plusieurs fois le yacht essaya d'annoncer par radio que j'étais retrouvée, mais l'appareil manquait de puissance, et seuls quelques braves colons ou recruteurs isolés pour six mois dans les archipels purent s'en réjouir. Parfois un canot retourné; c'était un Canaque, me disait-on, enfui d'un navire et qui devait être pris dans le banc au-dessous. Puis un jour une goélette dont le vieux capitaine se mit à danser en rond quand il apprit mon sauvetage. Son chargement était de whisky et de bordeaux, il nous signala qu'il allait me fêter.

--Épousez-moi,--disait Billy.--Vous m'aimez!

--Non, Billy.

--Épousez-moi,--reprenait Billy qui me tentait avec tous les noms propres qui signifient luxe et beauté,--nous aurons un yacht Kauderlen, toute la vaisselle sera de la vaisselle d'argent Keller. Quel beau bruit dans les tempêtes! Vous m'aimez!

Mais j'aimais tout le monde. Cette vague indifférence que nous éprouvons pour nos semblables, ma solitude l'avait haussée de ton, et elle commençait à l'amour. Dans toute l'île Lewis j'essayai de trouver un être humain que je n'aimerais pas... Mais allez contempler cinq minutes l'iris, devenu minuscule à cause des plongées, d'un pêcheur de perles, la malice dans la prunelle d'un évêque, dans la pupille d'un Canaque la foi en un dieu plus beau que le plus beau Canaque, et ne pas se sentir par eux transportée d'amour! L'approche de chaque être humain me donnait l'ivresse d'une pipe d'opium. Je me retenais pour ne pas l'embrasser et aspirer son souffle, ses yeux crépitant. Devant chaque tête humaine je m'arrêtais comme devant une cage et je sifflais aux oiseaux. Même dans l'île Rateau où les gens vivent avec avidité, se partageant l'air avec des soufflements, assemblant au sommet de leur visage tous leurs yeux, nez et bouches comme des parasites, comme s'ils allaient plonger et s'en délivrer en enfonçant peu à peu la tête, je n'en pus trouver un qui me fît horreur. Même en Papouasie... Cette aube sur les rives de la Fly! Tout dormait, à part de petits échassiers qui marchaient sur les feuilles de nénuphar sans enfoncer... Un grand arc lunaire s'élevait avec les sept couleurs de l'autre (voulez-vous que je les récite?) plus une dorée. Un casoar accroupi près de moi lançait en l'air sa tête encore aveugle comme une élastique, retirait les peaux blanches de ses yeux et, me voyant, s'enfuyait sur les immenses pattes qui ont mené ses ancêtres d'île en île depuis la Tasmanie. Jeannot le canaque, que nous appelions République, car il avait été condamné à mort avec sursis à Nouméa, pour insulte à la République--nous le tenions par ce mot; la moindre incartade et sa condamnation reprenait force!--Jeannot allait au bain, et laissait derrière lui en secouant les lianes de jasmin une trace plus parfumée que celle de la Première de chez Guerlain, et vous envoyait ensuite par son plongeon une bouffée de vin chaud et de cannelle qui était l'odeur de la Fly. Enfin le docteur Albertino parut, poursuivi par les femmes du chef papou qui lui vendaient des insectes rares pour vingt francs (que la vie devient chère!). Il avait une grande barbe noire à travers laquelle apparaissait parfois une petite main blanche, qui gesticulait, la sienne. Le soir, à la fête du village, pour que les Papous continuassent à le croire sorcier, il enflamma un peu, très peu de son alcool (il le ménageait pour confire ses nouveaux serpents) et il avala les flammes. Il avait de petits complets d'alpaga blanc exécutés, disait-il, par M. Tomasini, le seul tailleur au monde que n'inquiète pas le problème des bretelles. Et je l'aimai! et je fus déçue de l'aimer, comme je l'étais autrefois de n'éprouver que de l'indifférence.

C'est le 1er juillet 1918 que j'arrivai à Honolulu, où la fille de l'évêque, apprenant que je n'avais pas de robe, m'envoya la plus belle des siennes pour la réception et, hasard ou habitude hawaïenne, vint m'attendre au palais dans la robe jumelle. C'était la première femme vêtue que je voyais, je me précipitai dans ses bras, nous ne fûmes une minute que la même forme en soie verte. Du yacht, Billy avec sa longue-vue pouvait croire qu'on ne redonne pas impunément une femme à son sexe et que je m'étais fondue en lui dès la première rencontre. Il fallut partir au bout d'une heure: jamais le choeur des Hawaïens n'avait eu à chanter à aussi peu d'intervalle l'hymne de la jeune fille qui arrive et l'hymne de la jeune fille qui part.

A New-York, M. Cazenave donna un dîner en mon honneur chez Sherry. Il y avait là enfin un commandant français, qui avait une main de fer, un lieutenant qui avait un gantelet mécanique, et la première chair française que je pus serrer était un métal affreux. Le capitaine avait un clapet d'argent sur le crâne; je retrouvais mes compatriotes comme après l'explosion d'une chaudière. Un quatrième, comme je lui demandais d'un peu loin combien leur mission comprenait d'officiers, leva la main en l'écartant pour m'indiquer qu'ils étaient cinq, oubliant qu'il n'avait plus que quatre doigts. Mais la guerre avait juste épargné en chacun d'eux le trait par lequel il pouvait me plaire, et j'étais heureuse de penser que j'aimais dans les hommes la part la moins périssable. J'étais la seule personne au monde qui n'eût pas entendu encore de récits de guerre; vous pensez s'ils en profitèrent. Le commandant, un peu familier, me touchait parfois de son crochet de fer, doucement, comme pour irriter sans le détruire un beau feu. Plus heureux que s'ils révélaient à la Belle au Bois Dormant après son réveil l'invention de la poudre, de l'imprimerie, des truffes et du champagne, ils m'expliquèrent les tranchées, les fils de fer crénelés, les sacs barbelés, se souriant au mot «cavalerie». C'est à ce moment, tout à fait par hasard, que mes yeux se portèrent sur Edwin Marion, mon vis-à-vis... Mon regard passa d'abord sur cette face distraitement, et je n'y rapportai pas l'angoisse que j'éprouvai. Une minute après, même serrement de coeur, et je me souvins avoir regardé Marion une seconde fois... Alors, cinq fois, dix fois, je recommençai l'expérience... et je compris... j'avais bien devant moi le premier homme en qui je ne trouvais rien à aimer...

C'était pourtant cette heure des repas où chacun se découvre et s'aime en son voisin. M. Cazenave découvrait dans un jeune Irlandais un cousin de son beau-frère, l'embrassait, découvrait l'Irlande. Miss Pond découvrait que Sargent est un grand poète et Hugo un grand peintre. Mrs Dallmore dans le Star-spangled banner retrouvait deux mesures de Beethoven. Mr Hoover, entrepris par un de nos agents de propagande, découvrait que l'Algérie, la Tunisie sont des colonies françaises, et s'extasia... Mais moi, sur la tête d'Edwin j'épuisais mes regards. Tous les gestes par lesquels un caractère se dévoile, il les faisait pourtant en moins d'une minute. En une minute je le vis rire, parler, boire, manger, hoqueter, se curer les dents, les oreilles, les ongles. On eût dit que sa seule occupation était de se délivrer des alluvions dont le recouvrait chaque seconde. Je le vis distrait, morne, gai, débordant de santé et minant des deux genoux un pied de table, portant la main à son front, malade... Sur son visage de métis américain, où chaque trait ancestral prenait successivement le commandement des autres, je le vis Écossais, Juif, Hollandais, Bostonien. Je le vis, car il avait les yeux vairons et les cheveux différents de couleur comme s'il y avait sur son crâne un côté Sud et un côté Nord, selon le profil qu'il m'offrait, roux avec un oeil bleu, gris sel avec un oeil obscur. Je le vis tendre une main vers son verre, hypocrite, rampante, pour surprendre son verre, saisir une des franges de la nappe et la déchirer peu à peu; il jetait son pain sous la table, puis, les alluvions se déposant à nouveau, d'un mouchoir humecté il se lavait le menton et les doigts. M. Cazenave qui s'amusait de ma répulsion, me dit que tous comme moi trouvaient Edwin antipathique mais qu'il était un homme de génie, que les légendes de ses dessins étaient célèbres, qu'aucun trône ne résistait à ses caricatures; que d'ailleurs, quand il était par trop arrogant, il suffisait de lui parler de la mort. Il se taisait aussitôt, il s'enfuyait, comme un couguar auquel on montre une allumette.

Edwin maintenant avait fermé les yeux. Il avait le privilège de s'endormir dès qu'il voulait. Il avait glissé sur sa chaise, sa barbe dépassait, il dormait, avec pour drap une nappe surchargée de vingt femmes, d'argent, de fleurs et de liqueurs et sur laquelle on voyait la trace de ses doigts, car ils marquaient comme son fusain. Parfois à un clignement, à un sursaut, on devinait que cheminait en lui, comme une aiguille dans le corps d'un enfant, une de ses futures légendes, un de ses sarcasmes futurs... qui soudain effleura un organe vital (le foie, car il devint tout jaune), et l'éveilla...

Il m'observait maintenant d'un oeil soupçonneux, comme s'il comprenait qu'on m'avait renseignée sur lui pendant son sommeil. De temps à autre, pour fêter son dessin de la veille dans le Sun, déjà célèbre, qui représentait un navire dans une tempête, toutes les fois qu'il était parlé près ou loin de la mer ou de la marine, on se tournait vers lui et la tablée lui souriait avec honneur. Il m'adressa soudain la parole, et me félicita d'avoir été découverte dans mon île. J'étais décidée à découvrir en lui, par la parole, ce point faible et sympathique qu'aucun regard n'avait pu trouver. Je lui souris...

--Et vous,--dis-je,--qui vous découvrira jamais dans la vôtre?...

--Je suis découvert,--répondit-il.--J'ai une femme abrutie et trois enfants idiots.

Je ne pus répondre, car M. Vinocht vantait une édition fameuse de la Tempête de Coleridge, et tout son groupe en profitait pour se tourner et s'incliner vers Edwin. Une dame plâtrée continua à remuer la tête, comme un magot chinois, jusqu'à ce qu'Edwin l'arrêtât d'une grimace. Il me dit qu'elle vivait de la propriété du plus beau cimetière de Saint-Louis, dont elle vendait les places fort cher, car il était au centre du jardin public. Elle passait même pour enlever les dents en or de ses pensionnaires...

--Voilà un cimetière que vous devrez éviter,--dis-je.

Car il avait trois dents en or. Il me regarda, méfiant, se demandant si l'on ne m'avait pas prévenue de sa phobie, surveillant désormais le moindre de mes gestes, attendant la moindre de mes paroles, comme celui qui sait le revolver de l'autre chargé, m'offrant des asperges à l'huile, me disant du mal de la sauce blanche, avec toute la bassesse de quelqu'un qui a peur d'un spectre; me livrant la plus belle femme de l'assemblée en me contant sa passion pour son chauffeur, employant plus de vilenies pour éviter le seul mot de mort et me distraire que bien d'autres pour écarter la mort même; recourant pour me gagner à des ruses qui pouvaient faire croire à sa franchise, me disant du bien de l'Allemagne, du mal de la France, et il ne pensait ni l'un ni l'autre. Je lui parlais de Daumier, qui était mort, de Degas, qui venait de mourir, mais lui me questionnait sur Vuillard, sur Bonnard, sur tous ceux qui avaient longtemps à vivre, comme celui qui remplace les vraies cartouches par des fausses dans le revolver sur la table, affectant, jusqu'au moment où j'insistai, de croire Degas encore vivant, tombé en enfance, mais vivant, dans le coma mais vivant... Là-bas l'orchestre jouait le Vaisseau fantôme, et tous à nouveau lui souriaient et s'inclinaient vers lui... Moi j'abandonnai la partie... La vue, l'odorat, l'ouïe s'étaient en vain épuisés; de noble en lui, de digne, il ne pouvait plus y avoir qu'un métal entré par hasard, un louis d'or avalé, un pharynx d'argent... Peut-être encore le toucher m'indiquerait-il... Comme il avançait les doigts vers une carafe, par un geste à dessein maladroit, j'effleurai sa main; elle était froide, lisse, dure; il me regarda, le même regard faux dans ses yeux vairons, devinant ce que j'allais dire, rejetant déjà sa serviette, presque levé... Je le dis...

--Vous avez des mains de mort...

Il me salua, pour détourner quelque maléfice, et partit...

Alors je me tournai vers les autres, et soudain je m'aperçus qu'eux aussi, par l'effet de cette immonde vertu, ils avaient été retirés de mon coeur. Cette chaîne que chacun accrochait de mon regard à l'un de ses traits ou l'un de ses gestes, Edwin l'avait décrochée pour s'enfuir. Ils étaient là, devant moi, réussis évidemment dans leur genre, comme des petits pâtés cuits à point; un peu plus de cuisson, et le rouge de madame Blumenoll fondait, et le coeur de Mrs Baldwann. Quelques-uns restaient sympathiques, émergeaient au-dessus des autres, je les repêchais comme jadis mes épaves. Je regardai Billy, je vis un grand enfant blond et rose, bon, beau, spirituel, riche et doux,--un pauvre enfant! Il me sourit, lui le milliardaire qui pensait en cette minute à notre automobile Pic-Pic en or, notre villa Plumet en vermeil, à notre existence Rolls Royce en diamant. Mais je fermai les yeux... J'avais perdu aussi Billy... Là-bas on parlait du Lusitania et tous se tournaient vers la place d'Edwin avec des sourires flatteurs, étonnés de la trouver vide.

Maintenant j'étais sur la terrasse du Plazza. Étendu dans un casier, quatorze étages au-dessus de moi, pauvre bouteille humaine, Billy, averti de ma décision, pleurait. Je voyais de grandes raies lumineuses quadriller la cité comme un gâteau, les unes entaillées jusqu'au macadam, les autres là-bas appuyées à peine; il faudrait tirer là-bas pour arracher sa part, qui viendrait avec des lambeaux de parquets couverts d'enfants endormis, de couples... Je voyais les ombres des arbres, selon les becs de gaz, se confier aux arbres mêmes ou les fuir de toutes leurs forces. Je voyais les grandes roues et les réclames de Broadway tourner selon des lois astrales. Jamais reflet plus brutal ne fut donné de la Voie lactée que ce soir par Broadway. Même dans cette nuit, même dans ce repos, je sentais que j'avais décliné le droit, prêté à moi par Dieu, de voir sur chaque humain ce privilège qui le rend supérieur à tous les autres; et les animaux, et les objets eux-mêmes retombaient pour moi à leur lot commun qui est de plaire ou de déplaire; et parmi ces chauves-souris qui volaient, une seule, qui passait, qui revint, me plut; et parmi les veilleurs de nuit, un cercle de lumière autour d'eux, qui circulaient dans l'ombre comme des îles, un seul, qui s'arrêtait chaque fois que je comptais dix, excita mon amour, ma peine. Le champagne aussi m'énervait, et, comme la terrasse s'emplissait de monde, un gros financier et sa femme, un snob et sa fiancée, deux soeurs, deux frères, ma pensée, toute la journée, si droite et si pure, se perdait en ces couples, finissait dans la nuit par eux comme par un delta... De mille clignements les étoiles racolaient pour l'éternité... Le vent soufflait sur elles et sur moi et sur les cèdres périssables... Comme celui qui veut se suicider au Niagara et, soudain modeste, rentre à l'hôtel se noyer dans sa baignoire, confuse soudain de la solitude royale de mon île, jusqu'au matin, je me donnai à ces deux pauvres mètres carrés de solitude entre sept millions d'hommes...

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Je viens de traverser l'Océan sans corail et sans requins. Près de l'Europe un dirigeable a jeté sur le yacht des journaux pleins de photographies. L'armistice vient d'être signé par Lloyd George qui ressemble à un caniche, par Wilson qui ressemble à un colley et par Clemenceau qui ressemble à un dogue. L'Europe a les plus beaux espoirs de cette paix signée par des hommes qui ressemblent aux chiens.

C'est la nuit encore. Mais j'ai voulu, dès qu'a été signalée la première côte de France, que le yacht m'y débarquât seule au hasard et m'y laissât. Dans le même canot automobile qui m'a prise à mon île, Billy m'a accompagnée. A travers des pins, des ombres, j'ai entendu le bruit du même moteur qui m'a éveillée dans les palmiers et les coraux. Billy a voulu me munir d'un litre de gin, d'un cake, d'un châle de Manille. J'ai refusé tout cet attirail étranger. Aussi j'ai soif, j'ai froid, et j'ai faim.

Maintenant j'attends, comme le matin de mon naufrage, debout tout à l'heure, puis assise, sur cette France qui va m'enliser avant le jour. Je n'en reconnais rien encore. Billy m'a dit que La Rochelle devait être tout proche, mais j'épie en vain un de ces bruits ou de ces signes qu'une préfecture devrait donner vers minuit. L'Océan seul a de grands et petits fracas si particuliers que je les reconnais saintongeois. Le ciel seul a une forme connue dont je me coiffe comme de la seule toque qui enfin, après six ans, me va. Cette assurance d'équilibre seule qu'on a en caressant de la main la terre, le grain de sa patrie, me pénètre. Le silence seul a cette sonorité de mon enfance qui me donne soudain pour oreilles toute la nature et la nuit. Mais ces gestes que j'avais déjà prévus (et même répétés dans ma cabine) pour les arbres et les oiseaux de France, ces arbres auxquels je n'aurai plus à monter, cette retenue aussi vis-à-vis des feuillages caducs, des fleurs éphémères, cette modestie avec forêts et parterres, elle est jusqu'ici sans objet. Je n'aperçois à travers l'ombre que des pins semblables à ceux de l'île; le parfum que je respire, c'est celui des magnolias, comme là-bas; et ma main qui se glisse dans le premier buisson que je croyais de vergnes ou d'érables plus tendrement que dans une chevelure, ne rencontre que des fusains, des fougères. En mon absence mon pays a dû vieillir, se durcir, renoncer aux espèces à feuilles mortelles, ne plus confier sa flore à la chance du printemps... Tant pis, je me confie à la chance du jour!

Mais voilà que la chouette vole doucement autour de moi. Voilà que la musaraigne, chassée par elle, pousse son cri. Voilà un souffle, un vent léger qui ne m'a jamais effleurée qu'aux heures où je revenais en voiture, la mariée enfin couchée, des noces du Dorat ou de Bessines. Voilà qu'il me force à lui présenter mon visage. Voilà que je suis replacée, orientée par lui, dans une des veilles de la nuit en France. Voici l'ordre invariable qui me prend comme un trottoir roulant, un pinson qui se plaint, là-bas le chant du coq. Voici fait le point de ma nuit, j'en connais maintenant l'exacte profondeur. Je suis dans cette courte veille où le rossignol s'est tu, et se repose avant son dernier chant. C'est bien lui qui volette près de moi, qui me frôle, modeste, comme la chanteuse de lieder qui gagne la scène un des figurants; et voilà la dernière veille du rossignol. Jamais rossignol n'a chanté plus près de moi. Sa gorge s'enfle. Comme au cinéma quand on est trop près de l'écran, ces ondes de désolation, de bonheur qui partent d'un rossignol, je suis à l'intérieur d'elles, je frémis. Voici le vent de trois heures trois quarts, voici le bruit de grelots de quatre heures. Près de moi, l'Océan est laiteux, humble à la fois et hypocrite et satisfait: un nouveau million de noyés vient sans doute d'être complété. Mais soudain un clairon là-bas a sonné le réveil. Aux quatre points cardinaux il sonne. A tous les Français de vingt ans étendus vers le Sud, l'Occident, le Septentrion, il annonce que le soleil va se lever. Il sonne en cette minute au Levant: tout le fond du clairon doit être doré.

Voilà l'aurore, et ce froid qu'apporte le premier rayon. C'est bien la France, malgré ce dernier faux décor de magnolias et de pins. Voici que du plus gros de ces arbres s'échappe une pie, comme un mot français qu'il ne peut plus contenir. Voici deux pies, trois, quatre, voici les pics verts, voici les sansonnets, voici des phrases entières. C'est bien la côte sur laquelle viennent s'achever les rivières de mon pays, et je frémis à leur estuaire comme un jeune saumon. Ce que j'aspire auprès de ce champ à lièvres, c'est bien la brume légère qui attire les braconniers et ce clair-obscur qui attire les gendarmes. Ce que j'entends, c'est bien, comme à nos fermes, les animaux veilleurs échanger une minute leurs cris, le chien hululer, la chouette aboyer. Voilà que je t'arrive sans valise, ô France, mais avec un corps préparé pour toi, avec la soif et la faim, un corps à jeun pour ton vin et ton omelette,--et voici le soleil qui se lève! Je te reconnais, France, à la grosseur des guêpes, des mûres, des hannetons et, bonheur d'être hors de ce rêve qui me donnait pouvoir sur les oiseaux, les oiseaux me fuient! Un geste vers le rossignol, ô bonheur, et il fuit! Des chariots grincent. Pour la première fois depuis six ans je suis remise en jeu comme les autres créatures à chaque aurore par la gravitation, la pesanteur, le travail. Une batteuse bat. Pour la première fois, je ne me sens pas le seul humain inutile de l'univers, et sur lequel, chère pierre ponce, un autre humain n'aiguise pas sa vie. Un train siffle. Quelle joie de n'être pas seule en France! Je me hasarde à la regarder par-dessus la dune. C'est bien elle. Voici la vache, qui rend inutile l'arbre-lait, la vigne qui rend inutile l'arbre-vin. Voici là-bas le mouton, qui rend si mesquin l'arbre-laine. Les corbeaux paissent la lisière nord du champ, les pies la lisière sud. De La Rochelle toujours invisible j'entends les rumeurs. Le clairon maintenant sonne le rappel aux caporaux, aux fourriers, la vie commence en France pour les Français de ces grades. Puis le rappel aux chefs de compagnie, la vie est commencée pour les bourgeois. Un froissement gigantesque de soie et de velours, la bourgeoisie passe son uniforme. Les préfets déchirent leur courrier. Les préfètes s'éveillent, alanguies d'orgueil, et par la fenêtre entr'ouverte leur parvient le bruit des tramways et des enclumes. Ah! à ce seul nom de préfet, de conservateur des hypothèques, de receveur de l'enregistrement, voilà que ma qualité de Française me revient comme un métier!

Mais j'entends des pas. Je retiens ce réflexe polynésien qui vous oblige, quand on entend des pas, à grimper au faîte du cèdre ou à plonger au fond des mers. Je me cache dans un arbre creux. J'entends une voix. Je contiens cette envie polynésienne, qui pousse, pour honorer les paroles de l'arrivant, à les répéter en chantant à tue-tête... Mais le voilà lui-même qui chante. Je le vois. Ce premier air que Hawkins m'a joué sur son phonographe avec des cires et une aiguille, un doigt sur le coeur il le chante.

Il arrive... Voici donc ce Français, qui rend inutile l'arbre-étreinte! Voici donc un de ces Français célèbres dans le monde entier pour traverser de biais sans accident les voies populeuses et la vie! Je le vois. Je le vois comme vous ne savez pas voir, car je n'ai pas repris l'habitude de séparer dans mes pensées ce que je vois de physique et ce que je vois de moral. Il a deux grandes moustaches avec un dévouement sans bornes. Il a une pomme d'Adam qui palpite avec un grand besoin de confidences. Il a une épingle de cravate en doublé avec une douce obstination... Il ne bondit pas sur l'arbre, il ne court pas dans l'eau. Il tient à la terre comme un vase léger dans lequel on a mis du sable pour en faire une lampe stable. Ses pieds quittent à peine le sol, éventé par sa jaquette, et son visage éclaire à la même hauteur buissons et animaux. Voici le Français, qui remplace pour l'humanité l'arbre-lampe. Il va passer sans me découvrir. Je tousse, entre le refrain et le couplet, car je sais de là-bas que ni oiseaux ni hommes n'entendent quand ils chantent. Il se retourne. Il me voit sortir de mon arbre. Fils des Latins, des Gaulois, il a encore ces réflexes des gens qui voient une dryade. Il se découvre et lisse sa moustache. Il approche peu à peu. Il a deux beaux yeux gris avec l'amour des collections de timbres. Il retire un gant de la poche de sa jaquette. Il me dit:

--Je suis le contrôleur des poids et mesures, mademoiselle... Pourquoi pleurer?

FIN

IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--2684-12-24.--(Encre Lorilleux).

End of Project Gutenberg's Suzanne et le Pacifique, by Jean Giraudoux

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