XII
CHEZ MAITRE MIRATON
C’est une pièce sépulcrale; non qu’elle manque d’ampleur: elle a six fenêtres. Non qu’elle manque de meubles: un monumental bureau noir en occupe le centre et, à droite et à gauche, s’évasent deux fauteuils de cuir noir gaufré; le long des murs s’alignent des chaises de reps noir, immobiles et rigides.
Ce n’est pas non plus qu’il fasse froid dans le cabinet de Maître Miraton; mais il semble que le feu de coke d’une large cheminée ne chauffe pas; ce n’est pas davantage que l’aspect du notaire soit rébarbatif. Petit, jaune et gras, rond comme une boule, il sourit et cligne des yeux aimablement, par habitude, même lorsqu’il est seul comme en ce moment.
Non, la vaste pièce est sinistre naturellement, du jour blême de la rue morte, de la monotonie des cartons vert sombre qui tapissent les murs, et de tous les grimoires lugubres qui se rédigent dans l’étude.
Maître Miraton, assis à son bureau, contemple avec satisfaction un amas considérable de dossiers dont les chemises portent, en ronde, le nom de Mme Goulart.
Toute la vie d’argent de la défunte tient là; car Mme Goulart est bel et bien morte et enterrée depuis six semaines (corbillard à six chevaux, service d’ordre, orgues magistrales à Saint-Honoré-d’Eylau). Dans ces dossiers s’empilent des montagnes de baux, de quittances, de polices d’assurances, de copies d’assignations, jugements, arrêts, tous les procès que l’acariâtre vieille dame a soutenus en sa longue vie; les contrats qu’elle a passés, les lettres innombrables qu’elle a adressées à Maître Miraton et les réponses de celui-ci.
Maître Miraton réfléchit à la vanité des choses humaines et à la mort, qui, seule, remet tout en place. Il a reçu les dernières confidences de Mme Goulart, il est l’instrument de ses suprêmes volontés; et il éprouve un plaisir que quarante ans d’exercice n’ont pas blasé à la lecture du testament qu’il va faire devant les parents convoqués.
Justement on frappe à la porte; un clerc lui remet une carte. Maître Miraton demande:
--Alors, toute la famille est là?
Le clerc répond:
--Moins M. et Mme Teulette, qui se sont excusés par lettre de ne pouvoir venir.
MAÎTRE MIRATON.--C’est juste. Eh bien, introduisez.
Il se lève et accueille avec un sourire professionnel et des clins d’œil bienveillants M. et Mme de Vertbois, Mlle de la Clabauderie, M. et Girolle, M. et Mme Colembert, Mlle Zoé Lacave. Spectacle toujours intéressant pour un vieux praticien, que celui de ces douleurs de circonstance et de ces maintiens de commande.
Il approuve en lui-même la redingote impeccable de M. de Vertbois et le deuil discret de la comtesse. Zoé Lacave a l’air d’une pleureuse antique. Mlle de La Clabauderie étonne par la forme surannée de son chapeau cabriolet et ses mitaines de soie. Les Colembert, dans leurs habits de deuil cossus et d’un beau noir, sont gras et fleuris; ils parviennent si peu à marquer du chagrin que leur vulgarité paraît incongrue.
Les Girolle, au contraire, semblent avoir obtenu un rabais sur l’étriqué de leurs vêtements et le déteint de la couleur. Ils exagèrent leur tristesse; Mme Girolle porte constamment un mouchoir à ses yeux rouges; et Girolle--qui sent prodigieusement le camphre--contemple d’un œil sec le vide, comme si l’ombre chère de la Tante Million s’imposait à la persistance de son désespoir muet.
MAÎTRE MIRATON, il ne sourit plus, ne cligne plus de l’œil et prend sa voix la plus neutre et son air le plus impersonnel.--Je vous ai convoqués pour vous donner lecture du testament de Mme Arsène Goulart, votre tante et cousine, née La Chausse, veuve de M. Arsène-Isidore Goulart, banquier, et décédée en son hôtel de l’avenue Kléber, le 5 du mois dernier.
Il retire d’une vaste enveloppe une grande feuille de papier ministre et lit d’une voix posée:
«Ceci est mon testament.
«Considérant que la plupart des personnes aisées attendent toujours au lendemain pour mettre ordre à leurs affaires, si bien que la mort les surprend à l’improviste et qu’aucune de leurs volontés, faute de s’être manifestée à temps, n’est respectée; ne voulant pas encourir ce juste blâme et persuadée qu’il me serait trop amer, si après ma mort je garde quelque conscience, de voir ma fortune passer dans des mains indignes ou assouvir des convoitises disproportionnées, je déclare formuler solennellement ici mes ultimes volontés.
«Je prétends n’enrichir aucun de mes parents; je ne vois pas pourquoi, parce que le hasard les a fait naître tels, ils profiteraient, par ma disparition, d’une fortune qui était ma stricte propriété et qu’ils n’ont nullement contribué à accroître. J’ajoute que, dans leur intérêt même, celui de leur repos et de leur santé, il ne m’apparaît nullement nécessaire de les encombrer d’une richesse qui peut être mieux employée.»
Au silence stupéfié du premier instant, succède un bourdonnement de surprise et de protestation. Maître Miraton, qui s’est arrêté une seconde pour promener sur chaque visage son regard investigateur, reprend:
«En conséquence, afin de récompenser les services que ma dame de compagnie et gouvernante Zoé Lacave m’a rendus avec une application que je reconnais, je lui lègue une rente viagère de neuf mille francs par an.»
ZOÉ LACAVE, pâlissant.--Neuf mille francs, de quoi ne pas mourir de faim.
«Pour ne pas décevoir entièrement les espoirs de mes neveux de Vertbois et les aider à mener une existence à peu près suffisante à leurs besoins, je leur lègue conjointement la somme viagère de neuf mille francs.»
M. DE VERTBOIS.--Ne faites-vous pas erreur, monsieur le notaire? C’est sans doute neuf cent mille francs?
MAÎTRE MIRATON.--Nullement. Je lis bien: neuf mille francs.
MADAME DE VERTBOIS, défaillant presque.--C’est indigne!
Les Colembert et les Girolle se regardent avec une satisfaction vengée: à eux le magot!
MAÎTRE MIRATON.--Je continue:
«A mes cousins Colembert--et pour que Colembert puisse donner toute extension à une de ses ingénieuses entreprises, par exemple celle de ses cure-dents économiques fabriqués avec de vieilles allumettes--je lègue neuf mille francs de rente viagère.»
COLEMBERT.--Que ça!... C’est improbable. C’est scandaleux!...
MAÎTRE MIRATON.--Je poursuis:
«A mes neveux Girolle, pour que Girolle puisse se perfectionner dans l’art de droguer ses semblables, et en gratitude de ce qu’il ne m’a pas totalement empoisonnée au Globor Palace, je lègue neuf mille francs de rente viagère.»
LES GIROLLE, ensemble.--Notre tante était folle! Nous plaiderons!...
MAÎTRE MIRATON.--Laissez-moi poursuivre:
«A ma nièce Hildegarde de La Clabauderie, parce qu’elle est d’âme innocente et honnête personne, et bien que ses escaliers cirés m’aient mis en péril de mort, pour l’aider à donner à l’Hôpital des Bêtes l’importance qu’elle rêve, je lègue douze mille francs de rente viagère, à charge qu’elle prendra soin de ma petite chienne Bijoute.»
MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE, éperdue et reconnaissante.--Oh! mon Dieu! La pauvre tante...
MAÎTRE MIRATON.--J’arrive au bout:
«Enfin, à mes neveux Albert Teulette, pour reconnaître leur mérite et les encourager au travail et à la vie simple, dans le but aussi de leur permettre d’élever intelligemment leur enfant, je lègue vingt-cinq mille francs de rentes réversibles à leur mort sur la tête de mon petit-neveu.»
Tous les héritiers, moins Mlle de La Clabauderie, se dressent en pied, éclatent en murmures et en ricanements.
M. DE VERTBOIS.--Mais tout le reste, les trente millions de la tante, où vont-ils?
MAÎTRE MIRATON, impassible.--Vous ne me laissez pas achever. Ils vont à l’Assistance publique, c’est-à-dire aux pauvres! Voulez-vous me permettre de finir la lecture?
TOUS, très excités, moins Mlle de La Clabauderie et Zoé Lacave.--Non, à quoi bon? Nous attaquerons! On plaidera! Aux pauvres! Quelle dérision!...
Tumulte général.
FIN
LE CRI DE LA VIE
Quand M. Lemurier, quittant l’impasse Desnoyes, derrière l’Observatoire, émigra rue Troussetonne, à Auteuil, ce fut, pour ce célibataire endurci, savant maniaque, et l’un des membres les plus obscurs de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, un drame.
Il vivait depuis tant d’années dans son inconfortable petite maison noirâtre aux plafonds bas, à l’escalier de carreaux rouges, sa maison encombrée de livres de la cave au grenier et qui donnait, par les trois marches d’un perron verdi, sur un jardinet vieillot au fond duquel sa gouvernante Monique élevait, dans une cabane, des lapins et, derrière un grillage, des poules.
Mais quoi, l’antique impasse avec ses murs de jardins muets avait vécu. A sa place, deux maisons de rapport allaient s’élever. Déjà les équipes de terrassiers arrivaient.
M. Lemurier en aurait pleuré. Sa vieille servante menaçait de le quitter; et qu’allait-il faire de ses trois chats; Eaque, Minos et Rhadamante?
C’est une chose redoutable qu’un déménagement, quand on est vieux. Il semble qu’il faille déraciner avec effort les objets et les meubles que rivent au sol le poids considérable du Temps et la servitude du Passé. Quel air dépaysé ils prennent dans un logis nouveau; comme ils semblent soudain caducs et branlants! Pour eux, plus d’encoignures propices! Les livres surtout, innombrables, requéraient des rayons nouveaux. Pourrait-on les placer tous? M. Lemurier faillit en faire une maladie.
Heureusement, Monique dirigea l’installation, régnant comme un dieu des orages, au milieu des marteaux des menuisiers, des chansons des peintres, des échelles des plombiers et de la poussière soulevée par le battage des tapis.
Enfin ce tumulte s’apaisa, et M. Lemurier put espérer des heures moins tourmentées. Les chats eux-mêmes, énormes matous noirs, à qui, de vétusté, le poil tombait par plaques, s’accoutumèrent peu à peu aux aîtres, sauf Rhadamante, l’ancêtre, qui disparut un beau jour et, ramené par l’instinct de la propriété vers l’impasse Desnoyes, y finit déplorablement--on ne le sut qu’après--de misère et de faim.
En dépit des placards, il fallut faire venir le marchand d’habits et le marchand de meubles qui, devant les vieilleries qu’on leur montrait, offrirent des prix dérisoires. Longtemps des malles obstruèrent le couloir; et, sur une armoire, un petit cercueil d’enfant, qui ressemblait aussi à une boîte à violon, fit tache noire: il contenait le bicorne emplumé de l’académicien.
M. Lemurier ne s’en coiffait plus qu’en des occasions solennelles, et son frac à palmes vertes sentait toujours le camphre. Il ne ménageait pas moins son habit noir démodé, car il n’allait plus dans le monde que deux fois l’an, chez la baronne Duveau-Lemartre, dont le parrainage lui avait ouvert l’Institut.
M. Lemurier ne dînait pas en ville, cela dérangeait son régime végétarien. M. Lemurier ne recevait point d’amis parce qu’il n’en avait pas. Ses collègues lui étaient indifférents, sauf deux ou trois auxquels il vouait une de ces animosités que connaissent seuls les savants spécialisés; il avait passé dix ans de sa vie à éplucher, avec une volupté sournoise, les erreurs commises par M. de Balnacourt, son voisin de fauteuil, dans son grand traité de la Numismatique à travers les âges, envisagée au point de vue plastique, historique et sociologique.
M. Lemurier, détaché de bien des vanités, n’aimait plus guère que la solitude et le silence qui favorisent la méditation sereine et la compulsation acharnée des textes. Et Monique elle-même, qui, avec un peu de barbe au menton et sa longue tête mobile aux yeux jaunes, ressemblait à une chèvre à lunettes, respectait avec une ferveur mystérieuse ces deux entités sacrées.
M. Lemurier put donc croire que des jours heureux allaient renaître: ces jours blancs que ne troublent ni la lettre importune ni le coup de sonnette alarmant, ces jours de travail réglés comme des heures de couvent par des rythmes invariables: les séances de l’Académie ou l’enterrement d’un collègue,--sa seule distraction.
Ce matin-là, son premier matin de calme, il était plongé dans une lecture passionnante: l’Origine des signes cunéiformes, et jouissait du recueillement de la pièce tapissée de livres. Une clarté favorable tombait de la fenêtre sur la table encombrée de manuscrits et de dossiers. Eaque dormait sur un fauteuil, et Minos, accroupi au pied de la cheminée comme un sphinx, contemplait la grille de coke rouge dont la touffeur répandait un bien-être.
C’est alors que, féroce comme un chant de guerre, une clameur éclata.
Indistincte et rauque, dans un jargon inconnu, et dont pourtant M. Lemurier devina le sens, une voix de rogome tonitruante proclamait le cresson de fontaine «la santé du corps» et les pommes de terre «la belle hollande!» M. Lemurier ne fit qu’un bond à la fenêtre et reconnut «l’homme des petites voitures», fossile attardé dans notre civilisation, le rude hurleur des: «Deux sous la botte! quatre sous le kilo!» dont l’appel agressif franchit les cinq étages et dépasse les toits.
Hirsute, taillé en hercule, courbant ses larges épaules sur sa voiturette, le nomade des quatre-saisons semblait obéir à une nécessité fatidique et poursuivre son inflexible destin comme le Juif-Errant ou le forçat au travail. Rien au monde, M. Lemurier le comprit, ne pourrait l’empêcher de lancer au ciel l’aboiement démoniaque, le cri du gagne-pain qui lui jaillissait des entrailles.
Anéanti, comme devant une calamité dont on ne mesure pas encore l’ampleur, il se rassit à son bureau; aussitôt une voix de femme, suraiguë, répéta en tardif écho le cri modulé de l’homme; et cette fois, après le clairon de cuivre déchirant aux oreilles, ce fut la roue d’acier grinçante dont la tarière térèbre les dents. Eaque réveillé ouvrit un œil sévère, et Minos dressa des oreilles indignées.
M. Lemurier, un peu pâle, regarda et n’eut aucune pitié pour la femelle qui, boiteuse et malingre, poussait péniblement la petite charrette emplie, comme la première, de légumes et de verdures. Le double cri s’éloignait répercuté et sonore. Il mit cinq minutes à s’affaiblir et cinq autres, à se dissoudre dans l’air.
M. Lemurier n’eut pas besoin d’appeler Monique. Elle poussa la porte. Tous deux se regardèrent, consternés; elle laissa tomber ce reproche:
--Et monsieur qui m’assurait que ce quartier était tranquille!...
M. Lemercier s’efforça en vain de se remettre au travail; la commotion avait été trop brusque, il ne reprit ses esprits qu’à trois heures de l’après-midi, et il se replongeait dans ses Origines des signes cunéiformes quand une voix augurale et mélancolique résonna:
--Tonneaux! Tonneaux!
Puis, un long instant après, ce fut, sardonique:
--V’là le rempailleur de chaises (ter)! V’là le rempailleur!!
Allons, le désastre était complet, irrémédiable.
Le lendemain, M. Lemurier s’installa dans la salle à manger; mais, au fond de la cour, un chaudronnier battait le fer du matin au soir. Il essaya de sa chambre à coucher: de cinq à sept, un piano égrenait, à travers le plancher, d’intolérables gammes fausses. Il revint à son cabinet de travail et entendit l’homme et la femme des petites voitures pousser plus éperdument que jamais leur mélopée maudite.
M. Lemurier tomba dans l’abattement. Un sort funeste s’acharnait sur lui et allait empoisonner sa retraite. Dans son irritation, il lui arriva de tendre le poing vers le couple hurleur des légumes. Ceux-là, il ne leur pardonnait pas! Leur double cri le souffletait comme un ordre brutal, un blâme direct: la sommation de ne point croire que tout allait le mieux du monde parce que M. Lemurier, les pieds au chaud dans ses pantoufles, se complaisait à ses parchemins moisis. Contre le cerveau racorni de M. Lemurier, ces cris sauvages proclamaient les droits du ventre affamé, la terrible protestation de la vie.
Par représailles, Monique, complice des rancunes de son maître, n’achetait jamais aux deux malchanceux et si parfois, perfide, elle marchandait leur étalage, c’était pour le déprécier en termes dédaigneux qui soulevaient de colère le dos de l’homme, injectaient de rouge les pommettes fiévreuses de la femme.
Et il arriva qu’un matin de décembre M. Lemurier n’entendit plus le bacchanal coutumier. Il n’osa croire à son bonheur. Le lendemain et les jours suivants, rien. Il en éprouva une satisfaction considérable qu’il s’étonna de voir tourner, de jour en jour, en malaise inquiet.
Quelque chose lui manquait; l’absence des deux pauvres diables lui laissait un vide mécontent. Où avaient-ils conduit leur voiture potagère? Pourquoi se détournaient-ils de leur route favorite? Les malédictions secrètes dont il les avait poursuivis leur avaient-elles porté malheur? Dans la matinée, il lui arrivait de guetter la pendule: il lui semblait qu’entendre, au prix d’un tressaillement nerveux, le frénétique: «Deux sous la botte, quatre sous le kilo!» eût allégé sa conscience. Il éprouvait une sorte de regret obscur.
La veille de Noël, une voix bien connue résonna, une seule: celle de la femme; écho d’une clameur morte, ombre sans corps. Et combien changée, cette voix! Pâle, faible, lamentable, trempée de larmes, grelottante de détresse: non plus un chant de combat, mais une plainte vaincue; non plus le cri de la vie, mais un râle funèbre.
M. Lemurier se précipita à la fenêtre, en écrasant la queue de Minos hérissé qui miaula de douleur. Il reconnut la créature minable qui ahanait entre les brancards, désormais si seule, privée de son robuste compagnon. De lourds flocons de neige tombaient. Que se passa-t-il dans l’âme du vieux savant? Quelle impulsion irrésistible le jeta dans le corridor, puis dans l’escalier, et, sans pardessus, sans chapeau, poursuivi par Monique prête à le croire fou, le fit courir après la petite marchande, lui acheter un boisseau de pommes de terre et lui mettre un billet de cent francs dans la main.
--Votre petit Noël, acceptez. Si! Si! C’est pour vous et de bon cœur!
Déjà il s’esquivait, craignant la virulence de Monique et aussi parce qu’il ne trouvait plus rien à dire à cette pauvresse, ou trop de choses qu’elle n’eût point comprises. Son mari? Mort? Pleurésie? Accident? Et elle? Qu’allait-elle devenir? S’en tirerait-elle? Elle avait, en tout cas, besoin de souliers et d’un bon châle tricoté? Demain, il mettrait ordre à cela. Demain, certainement!
Mais demain ne vint jamais. La marchande ne reparut pas. Avait-elle eu peur qu’on lui reprît le billet? On voit de si drôles d’originaux! Ou, elle aussi, le froid l’avait-il couchée sur un grabat? Nul ne le sut. Et M. Lemurier, privé de son obsession quotidienne, dans la rue que l’hiver enlinceulait et que feutrait la neige, connut, pour la première fois de sa vie, la nostalgie du silence et le délaissement de la solitude.
LA BAGUE AU DOIGT
Mme Navarin pénétra dans l’étude. Maître Coypot reconduisait un client; il la fit aussitôt entrer, dans son cabinet, en s’inclinant.
Elle connaissait la pièce: les cartons verts, le bureau acajou, dont un éclat, sur le côté, était parti, et le fauteuil en reps vert, aux bras raides, qu’elle combla de sa ronde ampleur.
Maître Coypot la considérait avec le sourire de complicité polie qu’autorise, en province, la connaissance qu’on a, depuis de longues années, des affaires de son prochain. Il avait dressé le contrat de mariage de demoiselle Sidonie Brouatte avec le sieur Navarin, gros fermier rougeaud, coureur et pochard. Il avait procédé à l’exécution du testament du dit, mort d’un coup de sang, après une orgie. Maintenant, il donnait des conseils d’affaires à la veuve.
Il la complimenta:
--Vous avez une mine excellente, et les joues en fleur comme les pêches de vos espaliers.
Sa bouche était papelarde, avec un retroussis de malice tourangelle: il avait le profil rasé de Louis XI, et le regard fin. Sous ses airs de sacristain, il aimait la poularde rôtie à point, les contes lestes et aussi, disait-on, sa servante Thérésine, belle fille râblée aux cheveux roux.
Mme Navarin répondit;
--Je ne me porte pas mal, sauf que j’ai mes «bouffées».
Oui, après le repas, il lui montait des chaleurs aux joues, et son sang lui bouillait par tout le corps.
Il demanda, comme d’habitude;
--Et que faites-vous?
--Je me purge.
Il approuva, goûtant cette franchise à laquelle s’appropriait la robustesse forte en chair de Mme Navarin. Quel âge?... Trente-cinq, trente-six au plus. Une figure pleine, des yeux aux lourdes paupières, une bouche grande et sinueuse, le cou très blanc, et un embonpoint qui devait tenir toutes ses promesses.
Elle reprit, positive:
Vous m’avez fait venir? C’est Dieusérié qui veut me vendre sa terre?
--Vous n’y êtes pas.
--Alors, c’est Barnuche qui se désiste de son procès?
--Encore moins. C’est... Voilà: la chose est délicate... Vous ne doutez pas, chère madame, de mon entier dévouement?
Pleine de vitalité et âpre au gain, car elle dirigeait elle-même l’exploitation de ses terres, elle bondit:
--Je vous vois venir! Je ne céderai pas la Prêchère, jamais, jamais!
C’était un champ immense enclavé dans le domaine du marquis de Saillé, son voisin, et que celui-ci convoitait.
--Mais écoutez-moi donc, dit Maître Coypot, il ne s’agit pas de cela.
--Ah?
--Vous n’avez jamais pensé à vous remarier?
--C’est selon! J’ai été malheureuse comme les pierres avec Navarin. Le mariage ne m’a pas laissé des souvenirs bien tentants...
--Évidemment, soupira le notaire, évidemment. D’autre part, vous êtes à l’âge où l’on inspire des passions.
Elle se mit à rire:
--Dites que j’ai du bien au soleil et que je ne suis pas une si mauvaise affaire.
Maître Coypot renchérit;
--Certes! et de plus vous pouvez rendre heureux un brave homme qui serait pour vous aux petits soins. Tous les maris ne se ressemblent pas.
Mme Navarin l’admit. Il y en a de bons, il y en a de mauvais, il y en a de gras, il y en a de maigres. Le tout est de bien tomber.
--Comme ça, dit-elle, vous êtes chargé de me faire des propositions?
--Oui, hem! c’est-à-dire que... vous ne vous fâcherez pas de ce que je vais vous dire? Voilà, vous connaissez Marvaud (Hippolyte)?
--Le propriétaire des Grandes Laiteries? Sûr que je le connais.
--Qu’en pensez-vous?
--Rien.
--C’est un bel homme, et dans la force de l’âge.
--Les uns disent que oui...
--Il est riche, et il héritera de son oncle, le grand boucher de Tours.
--Puisque vous le dites, c’est que c’est vrai.
--Il voudrait savoir si vous seriez disposée à l’épouser?
--Ça mérite réflexion.
--Vous déplaît-il?
--Nenni.
--Vous convient-il?
Mme Navarin eut un gros rire franc:
--Oh! ça, on ne sait qu’après.
Maître Coypot saisit au vol cette transition:
--Justement. Marvaud a certaines idées... Il a été roulé par sa première femme, une coquine,--il a divorcé, vous le savez,--et il ne voudrait pas, comme on dit, acheter chat en poche.
--Je ne vois pas...
--Écoutez. Vous êtes sérieuse, on peut vous parler raison... Vous pensez bien que moi, votre notaire, je ne vais pas vous proposer des gaillardises? Supposez que je sois votre confesseur, ou votre meilleur ami...
--Eh bien? dit Mme Navarin.
--C’est plus difficile à dire que je ne croyais... Marvaud prétend qu’on peut être attrapé en se mariant sans se connaître, et que sa première femme avait une poitrine en ouate, qu’elle enlevait le soir et remettait le matin.
--Ça... dit la veuve en riant... vexée cependant d’un doute semblable.
--Marvaud prétend encore que, hem!... les premiers rapports ont une importance extrême pour savoir si on se plaira par la suite.
--Alors?
Maître Coypot coula un regard expressif vers les charmes de la veuve:
--Alors Marvaud voudrait qu’une seule et intime, mais décisive entrevue, lui permît de...
Mme Navarin, comme par l’effet d’un volcan intérieur, eut une telle «bouffée» qu’elle devint écarlate:
--Eh bien! il n’est pas dégoûté! Pour qui me prend-il?
--Pour lui, s’il osait... Mais il y a des gens méchants... on lui a assuré que...--vous allez rire comme moi--que vous aviez une jambe mal «nourrie».
--Comment mal nourrie?
--Oui, une jambe maigre comme un bras d’enfant, tandis que l’autre, trois fois grosse, aurait pris tout le profit.
--C’est idiot, dit Mme Navarin, et je ne vais pas vous montrer mes jambes, bien sûr, pour vous convaincre.
--D’ailleurs, Marvaud n’y croit pas.
--C’est heureux! Car les mauvaises langues ne se privent pas de dire que, si Mme Marvaud l’a plaqué pour filer avec un sous-officier de dragons, c’est qu’il avait le foie blanc.
--Le foie blanc?
--Du sang de navet, si vous aimez mieux.
Coypot troussa les babines.
--Excellente occasion pour vous de savoir ce qu’il en est?
--Merci bien. Et si votre Marvaud est un galvaudeux et un mauvais plaisant! Qui me dit qu’il soit sérieux, d’abord? Admettons... Et si je n’ai pas l’honneur de lui plaire, à ce monsieur, et qu’il me tire ensuite la révérence?
--Cela n’arrivera pas, dit le notaire. Marvaud vous aime; il vous veut; il sait ce que vous valez. Vous le séduirez; il sera fou de vous. Mais, dans le cas invraisemblable où... Marvaud est un galant homme; il vous offrirait une belle bague.
--Une bague?
--La voici. On ne vous prend pas en traître.
Maître Coypot retira de son bureau un écrin qu’il ouvrit; un anneau d’or serti d’une émeraude fulgura.
--Essayez-la. Vous la trouvez belle?
--Ça oui, si la pierre n’est pas fausse.
--J’en réponds; voyez le nom d’un des premiers bijoutiers de la ville. Elle vaut mille francs. C’est un prix?
Mme Navarin réfléchissait. Elle soupesa la bague, la fit miroiter, la réenfila, caressa de son ongle l’émeraude, et finalement:
--Me laissera-t-il la bague aussi, si je l’épouse?
--Ça, belle dame, cela vous regarde. Je n’en fais aucun doute. Ce serait manquer de confiance en vos agréments.
--Et si... si je ne lui plais point ou que ce soit lui qui ne fasse pas mon affaire?
--Pas de contestation possible: la bague vous reste.
Et il lui tendit la main pour la reprendre. Mme Navarin soupira et sans se dessaisir du précieux bijou:
--Marvaud a bonne réputation d’honnêteté. Les laiteries lui rapportent gros?
--Douze mille francs par an au bas mot.
--Et vous croyez qu’il a de l’inclination pour moi?
--Sans cela, vous offrirait-il cet accord, qui, ai-je besoin de vous le dire, restera absolument secret entre vous, lui et moi?
Mme Navarin regardait fixement le plancher.
--Quelle réponse dois-je lui faire? répéta le notaire, baissant la voix comme au confessionnal.
La veuve remit lentement la bague dans l’écrin: il y avait du pour et du contre. Le troc était hardi, et dame! si on le savait!... Mais le saurait-on? C’était pécher; oui, mais l’intention rachetait la faute. Et le mariage purifierait tout. Sinon, la bague lui demeurerait: compensation acceptable... Seulement, il fallait consentir à... Ce serait drôle! Mais comme disait Maître Coypot, elle était une femme sérieuse, elle savait la vie. N’exagérons rien!... Marvaud était bel homme, et si vraiment il n’avait pas le «foie blanc», on pourrait avoir de beaux enfants: son rêve à elle!
--Eh bien? insista le notaire.
Elle songea que dimanche en huit serait le lendemain du jour de repassage. Elle changerait de linge, et même elle pourrait prendre un bain.
Elle répondit, confuse et baissant les yeux:
--C’est entendu... et fixa l’heure.
· · ·
Un mois après, Maître Coypot lisait aux deux intéressés, également satisfaits l’un de l’autre, leur contrat de mariage. Au doigt de Mme Navarin, demain Mme Marvaud, la bague d’émeraude symbolique proclamait le bien-fondé de l’épreuve et la solidité de leur pacte.
DOMINICAL
Miss Schikwell passe cet après-midi du dimanche dans son petit jardin. Elle est seule parce que sa servante Hannah a déposé, hier samedi, sa robe rose et son tablier à bavette, et, vêtue d’un tailleur gros bleu et coiffée d’un chapeau à plumes, s’en est allée, comme une dame, à ses affaires et à ses plaisirs.
Miss Schikwell a déjeuné de veau froid et de plum-cake. Et peut-être, pour la beauté de son teint, qui est enflammé, a-t-elle abusé des concombres en salade.
Elle porte sa belle robe de soie grise à effilés, des mitaines découvrent ses doigts noueux. Elle a l’air romantique d’une vignette de 1830: il ne lui manque que les cothurnes, et, dans le fond du tableau, une harpe.
Mais qu’en ferait miss Schikwell? Elle ne s’adonne, le dimanche, à aucune distraction profane; à peine une lecture pieuse et une méditation à demi somnolente--les concombres et le pudding?--que réveillera son lunch, à cinq heures: marmelade, thé, et muffins.
La petite sonnette de la porte-barrière ne tintera pas: aucun fournisseur n’apparaîtra le dimanche. Ni Paddock, le jeune épicier blême au toupet roux, qui dit d’une voix si suave:
--Pas de pickles, aujourd’hui, miss? Nous avons reçu de l’excellente compote de gingembre.
Ni Goodfish, le boucher: homme semblable à un cube de viande, et qu’escorte un bouledogue mafflu, court sur pattes.
Ni la lessiveuse Sarah Crusem, qui est borgne depuis qu’elle est tombée, étant ivre, sur l’anse du baquet à tremper.
Le marteau de la porte d’honneur ne résonnera pas non plus pour le révérend Musmoon, qui a si bien prêché aujourd’hui sur les conditions de la perfection morale. Aucun membre de la famille Schikwell ne viendra troubler le recueillement de la vieille demoiselle; elle s’est brouillée avec sa sœur Nelly; elle est en froid avec ses cousins Paters; elle est à couteaux tirés avec son neveu William; ses autres parents sont morts; et elle a découragé, par son humeur altière autant que difficile, l’humble dévouement d’Elsie Crubess et la vanité protectrice de Mrs Hoppocken, ses deux plus anciennes amies.
Aucun animal familier ne récrée sa solitude. Elle a nourri des poules et s’en est défaite, l’immoralité du coq lui paraissant par trop «shocking» et horrible. Elle a possédé un petit fox qui est devenu enragé, tant il s’ennuyait auprès d’elle. Quant à sa chatte Puffle, elle s’est sauvée sans esprit de retour, en emportant à sa gueule un hareng fumé.
Miss Schikwell tient les bras croisés, et son maintien est plein de dignité. Elle regarde fixement, comme si elle voulait l’intimider, le petit platane grêle qui se dresse dans le rond-point de gravier. Son nez à couper le beurre se dresse entre des yeux menaçants, sous des sourcils en broussaille; sa bouche se retrousse sur des dents carnivores, comme les babines d’Old-Tom, le bouledogue du boucher.
Miss Schikwell savoure, avec une résignation morose, le silence de la rue, la paix morte du dimanche. Observatrice des rites, elle dédaigne même la promenade dans les allées de Green Park. Elle préfère bâiller à bouche close et ressasser à vide ses pensées.
Demain, la vie reprendra telle qu’elle la comprend, au service d’une philanthropie rigoureuse, qui départit l’aumône comme une gifle. Miss Schikwell n’est pas de ces féministes qui mettent de la grâce dans le devoir et rendent le bien agréable. Elle voit là des tentations du malin esprit et se tient en garde contre toute pusillanimité. Hannah, la servante, l’a appris à ses dépens, harcelée qu’elle est du matin au soir, réprimandée sévèrement pour une sauce trop longue ou un bacon trop grillé, comme si elle avait manqué aux lois religieuses du monde.
Et les pauvres de la paroisse, auxquels miss Schikwell, au nom de l’«Œuvre du Repentir Édifiant», va porter la saine parole avec des bons de pain, le savent aussi. Les vieux, parce que miss Schikwell leur fait honte de leur misère; les petits, parce qu’elle leur distribue généreusement des taloches; et les adultes, parce qu’elle les flagelle de reproches aigres comme le verjus et cuisants comme l’ortie.
Un oiseau tombe du ciel sur le platane, un de ces moineaux vifs auxquels on a plaisir à jeter du pain émietté; miss Schikwell saisit un petit gravier et le lance sur l’intrus avec un «pscsch»! terrifiant. L’oiseau s’envole: ça lui apprendra de pénétrer dans un jardin privé!
Son jardin! Ce n’est pas que miss Schikwell en jouisse beaucoup: elle y réprime la fantaisie des plantes grimpantes et y égalise férocement l’alignement des géraniums. Quand une fleur en prend trop à son aise, elle la coupe. Jamais elle ne respire le délicieux parfum du réséda; et, elle reproche aux roses leur sensualité. Elle leur préfère les camélias, qui n’ont point de parfum. Ce que miss Schikwell apprécie dans son jardin, c’est la propreté des graviers et la courbe rigide des petits arceaux de fonte qui encadrent les bordures. Elle y voit un symbole de discipline et une fermeté dont s’inspire son âme.
Tout à coup, une expression de dégoût indigné fronce ses sourcils et retrousse ses narines. Qu’a-t-elle vu? A l’extrémité du banc sur lequel elle s’est assise,--droite, comme empalée,--un escargot émerge, traînant sa bave argentée et pointant ses cornes molles. Son visqueux cordon de chair blonde ondule sous la coquille striée: ne songe-t-il pas,--inconcevable audace--à venir faire avec miss Schikwell un bout de causette?
--Créature dégoûtante! murmure-t-elle.
Et rentrant dans sa cuisine, où l’eau du thé chauffe, sur le fourneau, elle s’empare des pincettes à charbon, happe entre leurs tenailles l’escargot, qu’elle plonge, d’un geste imprécatoire, dans les charbons ardents. C’est plus propre et n’est guère plus cruel que de l’écraser sous sa semelle, et préférable à l’envoi, par-dessus le mur, chez ses voisins, gens acariâtres, qui lui jetteraient en échange un crapaud mort ou une peau de lapin puante.
Miss Schikwell est retournée à sa place et inspecte sévèrement le jardin. Comment cet escargot s’est-il introduit? Et elle blêmit soudain: elle vient de découvrir une théorie de fourmis qui traverse l’allée des groseilliers et va donner l’assaut au soubassement de la fenêtre du réduit-débarras.
Des fourmis? Miss Schikwell ne peut les sentir et livre contre elles des combats acharnés. Elle s’en croyait à jamais débarrassée, et voilà qu’elles reparaissent, tenaces, inextinguibles; les lavages à l’eau de Javel, les cordons de soufre adjoints à la naphtaline ne les ont donc pas découragées?
Miss Schikwell les regarde évoluer avec une sorte d’épouvante belliqueuse. Damnées bestioles! Franchissant tous les obstacles, tournant les mottes de terre trop grosses, elles allongent leur armée serpentante; et miss Schikwell découvre qu’un inverse courant les guide, un va-et-vient comme dans les sauvetages. Affairées, des centaines de fourmis minuscules se pressent, avec des éclaireurs sur les côtés de la double colonne.
Parfois, les éclaireurs se rencontrent, échangent d’un contact un message ou un avis, et repartent de plus belle. Miss Schikwell distingue qu’aux fourmis noires se mêlent des fourmis rougeâtres, plus grosses, et chargées de fardeaux; peuplade esclave au service des noiraudes agiles.
Comme elles travaillent! Quelle activité! Rien ne les interrompt. Pas un répit; un tyrannique instinct les harcèle et les emporte. Miss Schikwell, en son cœur puritain, éprouve une indignation sincère. Pourquoi ce petit peuple impie la scandalise-t-il de son agitation sacrilège, en ce jour que le Seigneur assigna au repos?
Un dimanche, alors que tout bruit cesse et qu’on n’entend pas l’enclume de Jim, le forgeron, ni les coups de marteau clouant les planches de Price, le charpentier; alors que se taisent le fracas des voitures de laitiers, le fouet de John, l’aviné charretier; alors qu’on ne voit pas parader, dans leur tunique rouge les soldats du roi, au son du fifre, sur l’esplanade; alors que Molly, la couturière d’en face, ne se met pas à sa fenêtre, et que les chiens du voisinage eux-mêmes n’aboient pas--seules les fourmis insolentes transgressent le commandement.
Car le Seigneur a dit:
«On travaillera pendant six jours, mais le septième sera sacré, car c’est le sabbat du repos consacré à l’Éternel. Quiconque travaillera ce jour-là sera puni de mort.»
Miss Schikwell a le droit d’exécrer les fourmis: elles créent des magasins et des entrepôts avec tout ce qu’elles charrient ou dérobent. Ne les a-t-elle pas surprises, un jour, se jetant sur le buffet où elle serre le sucre, à côté du riz blanc et du beurre jaune?
Mais ce n’est pas seulement l’intérêt qui guide sa vengeance. Non; ce qu’elle réprouve, c’est que cette espèce maudite trouble la sanctification dominicale et travaille, comme une colonie de forçats, le septième jour.
--Amalécites! murmure-t-elle.
Et, avec la décision inflexible du destin, elle prend, sur le fourneau de la cuisine, la grosse bouillotte de cuivre rouge qui devait alimenter son samovar. Tant pis: elle se passera de thé; elle offrira ce sacrifice au Dieu des armées. La voici qui penche le récipient, et l’eau ébouillante d’un jet ardent et d’un nuage de vapeur les cohortes diaboliques, en l’honneur de Celui qui donna la Loi à Moïse parmi les éclairs du Sinaï.
Miss Schikwell s’est brûlé les doigts et a mouillé sa belle robe grise; mais elle hume, victorieuse, l’âpre odeur formique, et déclare, satisfaite du carnage:
--Et il en fut ainsi pour la gloire du Seigneur.
LE RESSORT CACHÉ
Si l’on m’eût affirmé qu’entre Mme Sylver et moi pût exister autre chose qu’une animosité mitigée par un flirt raté, j’eusse bien ri. Pourtant je la désirai en l’exécrant. J’eusse voulu la serrer entre mes bras pour violenter de caresses semblables à des coups sa chair arrogante, et l’avilir ensuite par mon mépris.
Notre rencontre, sur le pont du yacht, fut un heurt. Sait-on pourquoi à première vue les êtres s’attirent ou se repoussent?
A cette minute où je la vis, grande et souple dans sa robe de linon vert Nil, blonde et mate sous sa capeline de dentelles, Jane Sylver m’inspira un violent attrait physique dont elle lut l’aveu dans mes yeux. Mais en même temps elle prit conscience de l’impression réfrigérante, parfaitement inexplicable à moi-même, que je ressentais pour elle, sans que je pusse la motiver par de l’hostilité de race ou la connaissance d’une tare secrète. Tout au plus aurais-je pu lui reprocher d’incarner un type féminin antipathique à mes préférences. On la devinait orgueilleuse, sûre d’elle, fermée à la tendresse et secrètement aigrie.
Ce n’était toutefois pas sa faute si Jacques Sylver, son mari, l’ayant, par sa conduite dévergondée et mille mauvais procédés,--jusqu’aux coups,--acculée au divorce, elle promenait à travers les salons la hautaine et mélancolique silhouette de la femme seule, qu’entourent une fausse pitié, de vagues calomnies et des convoitises mal déguisées. Peu de spectacles sont aussi poignants que celui d’un être injustement sacrifié, et qui pratique la méfiance précoce de la vie, avec la terreur haineuse de l’amour.
Il se peut que ma fatuité inconsciente,--je passais alors pour joli garçon,--mon air empressé et galant eussent réveillé chez Mme Sylver une sensibilité ombrageuse, le «garde à vous» où elle se tendait désormais contre le mâle de désir et de conquête, si près du «mufle» qui dort en chacun de nous. Elle me le fit sentir, dès les premiers mots, par la froideur sèche de son accueil.
Jacques Mascaret, qui nous emmenait sur son yacht, en croisière méditerranéenne, garçon bilieux, chauve, laid et prétentieux, assez mauvaise teigne, le type du riche avare, s’amusa fort de ma déconvenue croissante. Il avait des vues sur elle et ne l’avait invitée que pour la séduire. Il ferait bien en ce cas d’endormir la vigilance de Julie Apresle, sa maîtresse, vieille attifée en jeune, et désespérée de ce que les fards et les teintures ne triomphassent pas de ses rides et de ses cheveux gris. Elle était exclusivement jalouse d’une autre passagère, Mme Longrémy, la blonde et grassouillette épouse de Longrémy le Veau, dont on distinguait ainsi la médiocrité des brillantes qualités de son frère, Longrémy tout court, le député.
Parmi les autres invités figuraient le peintre Bousse, à qui la barbe tenait lieu de talent,--une barbe splendide,--et qui ne faisait guère que des croquetons et caricatures faciles; le musicien Polcoët, dont la chanson: Mathilde les jarretelles! avait fait fureur l’hiver dernier au café-concert. Puis le couple Laverne, sans profession définie, sinon celle d’aimables parasites. Et encore le docteur Orcanor, mage et thérapeute, qui vous lisait dans la main, tirait les tarots, guérissait la migraine et le mal de mer par des incantations.
Mme Bousse, compagne intermittente du peintre,--elle avait un mari et trois enfants à Bordeaux,--et Mme Polcoët, ménagère ronde et rustique, véritable pot-au-feu conjugal, complétaient cette cargaison disparate.
Que je m’y trouvasse, moi célibataire en quête de distraction et décavé par une série noire, rien d’étonnant; mais la présence de Sylver détonnait un peu dans ce milieu: elle était si visiblement supérieure. Peut-être la conscience de ce dépaysement--mais il était trop tard--augmentait-elle sa nervosité et m’en rendait-elle, encore que je n’y fusse pour rien, la victime préférée.
Le voyage, une croisière le long du golfe de Gênes, ne fut ni très ennuyeux ni très amusant; on faisait escale dans les petits ports italiens, et le temps à bord coulait en siestes ou en papotages. Bousse, armé d’un kodak, prenait des instantanés. Polcoët martelait le piano de valses montmartroises. Le couple Laverne approuvait tout et s’amusait de tout.
Sauf Longrémy le Veau et Mme Bousse, personne ne craignait le mal de mer. Mme Apresle, l’amie de Mascaret, souffrait parfois de crises de foie qui la retenaient dans sa cabine. Rien alors d’amusant à voir comme l’attitude de Mascaret, faisant à la fois la cour à Mme Longrémy et à Jane Sylver, rebuté par la première et bien accueilli par la seconde, dans le ferme dessein, je crois, de me narguer.
Après huit jours de traversée, je n’étais pas plus avancé auprès de la jeune femme qu’au début; aussi, changeant mes batteries, me décidai-je à flirter avec la petite Longrémy, dite «Mousmé», qui ne parut pas prendre mal du tout mes œillades et mes insinuations.
Les cheveux courts et la jupe aux genoux, elle jouait au naturel le rôle délicieux et insupportable de la jeune personne émancipée,--bon cœur et mauvaise éducation,--si à la mode cette année-là au théâtre. Du moins était-elle prompte à rire, et pas bégueule: le plus parfait contraste avec Jane Sylver.
La vie s’écoulait à la fois monotone et variée; les descentes à terre coupaient la régularité des heures où l’hélice, d’un ronron, soulevait l’eau bleue; on prenait ses repas dans de vagues auberges. Mascaret n’étant généreux qu’à son bord, rien de comique et de honteux comme la façon dont il disputait, avec les hôteliers, pour trois sous de macaroni. Il devenait alors verdâtre, et on voyait les pièces tomber parcimonieusement de ses doigts tremblants. Il y a des millionnaires comme cela.
Jane Sylver parut d’abord indifférente à mon manège auprès de la petite Longrémy. En compagnie de la ronde, grasse et courte Mme Polcoët,--singulier assemblage!--elle lisait quelque roman, étendue sur une chaise longue en rotin, ce qui faisait valoir les lignes harmonieuses de son long corps, tandis que sa compagne,--on eût dit la servante,--assise sur un pliant, faisait assidûment du crochet ou tricotait de petites brassières en vue d’une hypothétique maternité.
Je prenais alors plaisir à flirter avec la jeune «Mousmé», en vue de Mme Sylver. Il m’agréait que nos éclats de voix, les rires de ma partenaire allassent la frapper comme un trait indirect. Je me réjouis de ma tactique comme d’une savoureuse vengeance lorsque, rencontrant le regard irrité et douloureux de celle que je considérais alors comme une ennemie, j’eus la certitude que je la blessais à vif.
L’amour-propre des hommes dédaignés est féroce; je goûtais enfin une revanche. Pourquoi me repoussait-elle? Seul, dans cette réunion de gens divers, j’eusse pu lui parler d’égal à égal; seul, j’étais qualifié pour lui plaire. Elle était cultivée, intelligente; comment se fût-elle accommodée de la nullité de Longrémy le Veau, qui avait l’air d’une gravure de mode poupine et dont le teint lisse et gras faisait mal au cœur?
Fine et fière, comment eût-elle répondu aux assiduités de Mascaret, dont la goujaterie foncière perçait sous les dehors de mécène? Aussi bien, le décourageait-elle plutôt depuis que je compromettais la petite Longrémy, et il ne m’eût pardonné ni son insuccès auprès de l’une ni mes avantages auprès de l’autre s’il avait pu se tenir constamment en notre compagnie; mais Mme Apresle, jaune et gémissante,--aïe! son foie!...--l’exigeait auprès d’elle et le gardait des heures en un fond de cabine sans air, d’où il remontait congestionné, l’œil mauvais, respirant la brise comme un homme qui étouffe.
Était-ce Bousse, avec sa reluisante barbe de zouave et ses propos de mauvais rapin, qui pouvait plaire à Mme Sylver? Était-ce Polcoët, avec sa mèche dans l’œil, ses vestons courts, son œil extravagant et ahuri. Était-ce Orcanor, nécromant aux faux cols douteux? Non, mille fois non! Et c’est en quoi elle me faisait injure; elle n’avait pas le droit de me mépriser, moi!
Et un soir, n’y tenant plus, j’eus l’audace de le lui dire. «Mousmé» tenait compagnie, dans le fumoir, à l’infecte humeur de Mascaret. Mme Polcoët venait de descendre. Jane Sylver était seule, accoudée au bastingage. Je m’approchai d’elle et lui dis:
--Cessez ce jeu cruel! Vous savez que je vous aime! Je vous ai aimée dès le premier jour...
Elle me toisa.
--Vous me désirez, vous ne m’aimez pas.
--Je ne sais qu’une chose, repris-je avec force: je suis malheureux de vos dédains, je ne puis plus endurer votre mépris.
Elle répliqua:
--Prenez-en votre parti. Vous m’êtes totalement indifférent.
Et sans me permettre plus, profitant de l’approche des Laverne, elle s’éclipsa, me laissant pâle d’humiliation et furieux contre elle.
Vingt minutes après, j’étais dans ma cabine, quand un choc violent culbuta mon nécessaire de toilette et me jeta hors de ma couchette. Des rumeurs, des cris dans la nuit. Je veux m’élancer, ma porte s’ouvre; une femme en déshabillé de nuit se précipite dans mes bras: c’était Mme Sylver.
--Nous avons touché sur un rocher! me dit-elle, nous sommes perdus.
--Je vais voir, répondis-je.
Mais, enlacée à moi, elle repoussa le verrou derrière elle.
--Quel intérêt cela a-t-il? puisque nous allons mourir!
Elle était tragiquement belle; l’épouvante, loin de la défigurer, lui donnait un éclat de passion extraordinaire. Je n’osai comprendre, puis je compris: un ressort caché venait de se déclencher en elle, la jetait, dans ce péril de mort, pantelante à mon désir, comme si cette fatalité soudaine, affreuse, inexorable, déchaînait un être insoupçonné d’elle-même, de moi et de tous.
Sa poitrine à demi nue s’écrasait sur ma poitrine, ses bras m’étreignaient; je sentis s’élever en moi une âme fauve et un corps frénétique: mourir n’était rien; posséder cette créature inespérée était tout.
--Jane, vous m’aimez donc!
Elle répondit, égarée, ardente:
--Maintenant, oui, je vous aime!
Quand nous sortîmes d’une courte et magnifique ivresse, et lorsque la conscience de la réalité nous revint, le yacht se tenait toujours immobile sur l’eau calme. Les cris s’étaient tus, les rumeurs sourdes continuaient, et des pas couraient toujours sur le pont.
--Il faut pourtant que j’aille... murmurai-je.
--Oui, allez.
Et, légère comme une ombre, elle se glissa dehors. Je m’élançai dans l’escalier. On avait touché sur une roche, en effet, mais légèrement; la voie d’eau, grâce aux cloisons étanches, ne nous mettait pas en péril immédiat. Nous tirâmes des fusées, et, à l’aube, des canots de pêche vinrent nous chercher.
Mme Sylver descendit avec Mme Longrémy et Mme Polcoët dans la première embarcation, les autres femmes dans la seconde. Je n’oublierai jamais le regard dont elle me poursuivit en s’éloignant: ce regard glacé, ce regard d’étrangère encore plus que d’ennemie. On eût dit qu’entre elle et moi rien ne s’était passé. Le péril s’abolissait, et rien ne subsistait en elle de l’instinct de vertige qui me l’avait livrée, le temps d’un éclair, proie volontaire et ravie, flamme fulgurante, aussitôt éteinte.
Je ne la revis plus--le hasard a de ces caprices. Cette aventure inoubliable reste mon plus décevant souvenir.
LE MASQUE BRISÉ
Mme Lejarric était une femme heureuse, et elle en avait l’air. Sa prodigieuse jeunesse, perpétuée depuis tant d’années qu’on ne parvenait pas à les repérer, lui créait une personnalité mystérieuse et troublante, comme si on eût pu la suspecter d’être en commerce avec les sorcières et les fées et d’avoir reçu d’elles un philtre d’éclatante jouvence.
Elle semblait, en effet, la fille de femmes qui, certainement, sous leurs cheveux gris, avaient son âge; et on l’eût prise pour la jeune sœur de femmes qui, d’après l’inflexible chronologie, auraient dû passer pour ses filles.
L’étonnant est que, si naturellement jeune, elle semblait non seulement l’avoir toujours été, mais devoir le rester toujours. Une si ingénieuse habileté réglait les soins qu’elle donnait à son visage et à son corps, ainsi que le choix complexe et nuancé de ses robes; il s’exhalait d’elle un tel charme sans apprêt, une si libre harmonie de lignes et de courbes, qu’il ne venait point à l’idée que tant de grâce fût un miracle de l’artificiel.
Les entrées de Mme Lejarric, dans un salon, au bal, au théâtre, avaient quelque chose de sensationnel. On s’émerveillait toujours de la revoir, nouvelle en sa fraîcheur, telle une rose qui vient d’éclore. A l’opposé de tant de femmes qui jettent d’un coup leur éclat apprêté puis se fanent, la touffeur des salles surchauffées, la fatigue de la soirée avivaient encore son rayonnement lumineux.
--Comment fait-elle? demandait-on.
--Elle doit bien avoir au moins cinquante ans! insinuait celle-ci.
--Elle était déjà belle sous Grévy, disait un vieux sénateur.
Et cela se murmurait sans méchanceté, parce que Thérèse Lejarric, affable à tous, sans qu’elle eût besoin d’aimer personne, savait plaire à tous, cuirassée par un de ces égoïsmes souriants qui ont trop le souci de leur repos pour vouloir troubler celui des autres. Elle séduisait: don merveilleux et inexplicable; les jeunes femmes, d’instinct, se confiaient à son indulgence experte; les vieilles lui savaient gré de tendre à leur froid baiser un visage radieux qui ne reflétait pas leur propre sénilité et leur donnait l’illusion de participer un peu à cette durable grâce; car c’est le visage d’autrui, miroir sans pitié, qui nous révèle à quel point nous vieillissons.
Thérèse, dans son intérieur, où elle régnait sans conteste, avait dressé un cadre adéquat à sa beauté: le décor riche, simple et parfait où tout d’elle se mouvait à l’aise. Elle avait des domestiques excellents, et leur service, silencieux et souple, l’enveloppait de soins douillets. Elle ne recevait que des gens agréables ou amusants; une hygiène rationnelle mesurait les biscottes de son petit déjeuner, les deux heures de marche qu’elle accomplissait au Bois, le régime qu’elle s’imposait, les innombrables rites de massage, de douches et de secrets de beauté qui prenaient plusieurs heures de son temps. Sa vie était calculée pour l’épanouissement de son être. Elle lisait peu, et rien que de frivole; mais des conversations intelligentes la tenaient au courant de tout ce qu’elle devait savoir.
Son mari et son amant étaient, comme des chevaux d’écuyère, mis au bouton. Obéissance absolue, performances irréprochables.
M. Lejarric, grand faiseur d’affaires, n’affichait ni une prépotence maritale qui eût fait sourire, ni un cocuage complaisant qui l’eût voué au mépris courtois. Son tact était fait de bonhomie et d’aplomb. S’il ignorait, c’était sans ridicule; s’il savait, c’était avec dignité.
L’amant, M. Pralognan, qui appartenait à la Carrière, faisait honneur à ses fonctions diplomatiques, par la correction de son attitude. Il n’était pas un de ces sigisbées compromettants qui semblent dire à tout le monde, d’un clin d’œil vaniteux et d’un chuchotement allègre: «Eh oui, parbleu! c’est moi qui...»
Et il n’était pas non plus le soupirant furtif, souterrain et ténébreux. Il était l’amant désinvolte et discret, qui se montre chez une femme autant qu’il est permis à un ami de la maison, et pour le surplus qui la voit de cinq à sept, deux fois par semaine, en une garçonnière du meilleur goût.
M. Lejarric avait soixante ans, M. Pralognan cinquante-deux: après diverses aventures qu’on avait ignorées et qu’elle-même oubliait, Thérèse n’avait plus que cet amour dans sa vie, et y restait fidèle par habitude autant que par éloignement des émotions violentes. Sa liaison avec Jacques Pralognan durait depuis quinze ans. C’est dire qu’il s’était cimenté entre les deux hommes une solide amitié; elle se traduisait par de nombreux égards et des petits cadeaux. Lejarric épinglait sa cravate d’un fer à cheval d’or clouté de perles, don de Pralognan; et celui-ci puisait des havanes dans un porte-cigares en vermeil que Lejarric lui avait offert. Grâce aux convenances réciproquement gardées, et au soin que l’un et l’autre avaient pris d’éluder toute explication fâcheuse, il n’y avait là rien de discordant à reprendre, et Thérèse, entre son mari et son amant, pouvait évoluer sans que rien choquât le sens exquis qu’elle conservait de la note juste.
Ce ménage à trois, assez transparent pour que la curiosité y trouvât son compte, assez voilé pour que l’hypocrisie n’en fût point scandalisée, réalisait le type de l’union modèle, approuvée par les mœurs et conforme à la morale mondaine. Lejarric et Pralognan rivalisaient pour faire à Thérèse l’existence la plus douce et la plus heureuse. Pralognan était fidèle, et Lejarric, de qui, raisonnablement, on n’eût pu exiger une vertu de moine, poussait les scrupules jusqu’à cacher ses frasques, comme le font les maris encore épris.
Rien ne semblait donc menacer la pure splendeur chaque jour refleurie de Mme Lejarric, cette stupéfiante et magique jeunesse qui semblait tirer sa sève des concordances les plus favorables, d’un milieu de culture idéal, des délicates prévenances d’un mari et d’un amant également attentifs, enfin et surtout d’une sérénité intérieure due à l’absence de toutes préoccupations et de tous soucis, quand la fatalité entra dans le cœur de Thérèse Lejarric comme un trait de foudre.
Jusqu’à, ce jour, elle s’était préservée d’aimer, et s’était même concédé le luxe de résister à des flirts dangereux, non le moins du monde par pitié envers Pralognan ou bonne camaraderie envers Lejarric, mais parce qu’en vérité l’un et l’autre, par des moyens divers, suffisaient à sa totale quiétude: Pralognan, d’ailleurs, se montrait encore vert, surtout le printemps et l’été: sage, elle limitait ses élans, n’acceptant du sport amoureux que ce qui suffit à ombrer les paupières, animer le regard et donner du revif au teint: cette fleur de volupté qui consacre les femmes cultivées comme un beau jardin.
Par malheur, chez les Bois-Sorlin, on lui présenta l’aviateur Cordace, et la prudente, la sage, la raisonnable Thérèse sentit s’allumer en elle une passion dévoratrice, mal insolite et terrible, qui la rendit comparable à Io harcelée par le taon cruel, à Pasiphaé appelant l’ardeur du taureau, aux héroïnes infortunées que l’Amour supplicia.
Ce Cordace, héroïque et brutal, crépu comme un nègre, blanc et rose comme un Scandinave, large d’épaules, avec des bras et des cuisses de lutteur, était un enfant perdu de l’aventure. Une légende de désordres et d’excès l’auréolait: il avait tué deux adversaires en des duels retentissants, dévoré plusieurs héritages, tantôt riche comme Crésus et tantôt pauvre comme Job; il s’était cassé le corps en dix-sept morceaux au cours de chutes mortelles, et ne s’en était recollé que plus solidement. Il n’avait peur de rien et, ce qu’il voulait, en venait toujours à bout.
Mais il n’eut aucun mal à conquérir Thérèse Lejarric; elle se livra sans tarder à ce jeune et sauvage héros, elle courut à lui comme on se jette dans l’abîme. Elle avait été fascinée, possédée, aspirée par une force invincible. Et elle ne reprit conscience d’elle-même qu’en s’éveillant, au petit jour, dans une chambre de palace cosmopolite, auprès de ce redoutable compagnon, rompue par la frénésie de leurs étreintes, échevelée, les dentelles de sa chemise saccagée, les traits meurtris comme à coups de poings et des poches sous les yeux.
Elle se regarda dans le miroir et resta saisie: elle qui dormait chaque nuit sous un emplâtre d’onguent parfumé, après des lotions astringentes destinées à effacer ses rides, ne reconnaissait pas son visage chaviré et raviné. Se rhabillant en hâte, elle courut cacher chez elle sa confusion épouvantée; un bain bouillant à la japonaise, une douche glacée et le travail persévérant de la doctoresse en chef de l’Institut de Beauté Browning réparèrent à peu près le ravage et lui permirent d’affronter d’abord les remontrances amicales, quoique sévères, de son mari, puis les reproches furieux et contenus de Pralognan.
Tous deux lui parlèrent raison, chacun avec l’expérience d’une maturité réfléchie et selon le caractère de leurs situations respectives. Mais Thérèse, hébétée par sa passion, ne leur répondit qu’à peine. Qu’elle eût été imprudente, absurde, elle le savait. Qu’elle risquât de détruire sa paix et son bonheur; certainement! Et après? Qu’elle compromît, chose plus grave, son renom irréprochable; eh bien, elle s’en fichait un peu!
Ils eurent la générosité de ne point lui mettre sous les yeux le danger, le vrai danger qu’elle courait et dont le miroir de l’hôtel l’avait avertie, en ce matin blême. Mais ce risque même, qu’elle avait entrevu dans toute son horreur, ne l’arrêta pas. Elle était ivre de Cordace. Elle était folle et elle le prouva.
En vain, alarmés d’abord, bientôt désespérés, Lejarric et Pralognan durent-ils, dans une explication pathétique, d’ailleurs pleine de tenue, liguer leur rancune contre le ravisseur; en vain luttèrent-ils, dans une touchante complicité, contre l’ennemi commun, rien ne put empêcher Thérèse de se déconsidérer par l’attitude la plus anarchique et la plus flagrante inconduite. Mordue, lacérée par sa passion, domptée et avilie par le despote le plus impérieux qui fût, elle connut en quelques semaines les affres torturantes de la jalousie, l’envie de tuer ses rivales, les ruptures qui vous empoisonnent de fiel, les raccommodements qui courbaturent l’âme et le corps... Il était loin, à présent, ce repos égoïste, ce lâche bien-être qui la maintenaient belle et chatoyante comme une fleur de serre.
Tordue, calcinée par la souffrance, Thérèse Lejarric apprit à connaître et révéla à tout le monde son triste âge de cinquantenaire et plus, car on la vit vieillir avec une effroyable rapidité: et autour d’elle, par une logique impitoyable du Destin, les désastres se succédèrent. Son mari se résigna à divorcer, Pralognan devint neurasthénique et entra dans une maison de santé; quant à Cordace, il la quitta, comme il était à prévoir, pour assurer à sa domination d’autres victimes.
Thérèse Lejarric crut devoir avaler la valeur d’un dé à coudre de laudanum; elle se manqua et vécut, si c’est vivre, que de s’éterniser, quand l’incendie a passé, ne laissant qu’une ruine et des lézardes.