L’ESCLAVE
--J’ai envie, dit Mme Harle, de proposer à Juliette d’entrer chez nous comme femme de chambre.
--Tu crois qu’elle accepterait?
M. Harle avait baissé la voix; petit et maigre, l’air doux, c’était un scrupuleux: inutile que, dans la pièce voisine, la jolie couturière entendît. L’idée de Mme Harle lui faisait plaisir: il revoyait le visage délicat de Juliette, son air sage, ses yeux penchés sur la broderie, ses mains blanches et son index piqué par l’aiguille.
--Oui, je l’ai fait sonder par Maria (la cuisinière)... Juliette serait flattée d’entrer chez nous.
Mme Harle dit cela avec simplicité, comme un hommage qu’elle se rendait à elle-même. Elle était grosse, brune, avec des prétentions à l’élégance, point méchante, mais d’une vivacité colère qui lui faisait bousculer les servantes et déclenchait constamment dans la maison le drame des «huit jours» ou le: «Faites vos paquets! Filez! Oust!»
M. Harle, par la fenêtre, voyait la tonnelle de verdure, un coin du banc vert, la haie vive de troènes; le soleil coupait diagonalement le terre-plein; la corbeille d’héliotropes embaumait. Il faisait beau.
--Fais ce que tu veux, dit-il avait un détachement feint. C’est ton affaire!
Il libérait ainsi sa conscience. Dorothée, depuis quinze ans, régentait en maîtresse absolue le ménage. Et l’approbation qu’il lui donnait était superflue. Il hasarda pourtant, par précaution, au cas où, par la suite, «cela ne marcherait pas»:
--Elle n’est pas très solide.
--Ne dirait-on pas que le service est écrasant!
Heu! Heu! il y avait à faire... Dorothée prétendait que toutes les servantes sont des paresseuses. Mais la pompe était dure, les lessives copieuses; la femme de chambre faisait l’appartement, servait à table, aidait à la vaisselle, s’occupait des enfants, cousait de surcroît... Toutes s’avouaient harassées, le soir. Aucune ne restait.
--Tu comprends, dit Mme Harle, l’économie?... Juliette, outre son service, fera mes robes.
Où diable en prendrait-elle le temps? M. Harle hocha la tête. Sa femme lui asséna:
--Oh! toi, tu te noierais dans un verre d’eau. Tu vois des difficultés partout.
Si bien qu’il se tut. Ses faibles objections, du moins, auraient détourné les soupçons, si sa femme avait dû en avoir. Mais pourquoi des soupçons? Est-ce que M. Harle n’était pas, vis-à-vis de l’ouvrière, irréprochable? Ne se montrait-il pas le mari le plus fidèle, le plus soumis, le plus courtois? Des soupçons... Il s’étonna lui-même d’avoir pensé à cela.
--Je vais lui parler, décida Mme Harle.
Et, pendant qu’elle s’entretenait à voix forte dans la pièce voisine, avec la jeune fille, M. Harle, discret, s’esquiva. Il sentait son cœur troublé. Oh! très peu! Ce sont là des nuances indéfinissables...
Il descendit au jardin, alluma une cigarette, s’arma d’un vaporisateur et, consciencieusement, se mit à pulvériser un jet de nicotine sur les rosiers dévorés de pucerons. Quelque chose inquiétait son plaisir. Mais pourquoi?
Au lieu de voir deux fois la semaine l’agréable visage de Juliette Tambourg, elle serait là, mêlée à leur vie quotidienne; sa silhouette séduisante se profilerait sur le mur des chambres et dans l’espace du jardin. Quels beaux cheveux elle avait, et cette façon, bien à elle, de se coiffer! Elle se montrait polie, réservée, et il échangeait avec elle, sans penser à mal, des regards innocents.
Sans penser à mal? Mon Dieu... Oh! il avait bien parfois des idées, de ces idées vagues et fluides comme la petite fumée bleue de sa cigarette... Des idées qui vous traversent la cervelle et qu’on caresse, et qu’on repousse... Il savait bien, parbleu! que la petite était honnête, et lui aussi...
Elle lui plaisait; c’était tout! Elle mettait dans son ménage pratique, très matériel, un peu terne, un peu lourd, un grain de poésie. Et puis après? A côté de Mme Harle, matrone vigilante et bouffie,--déjà la patte-d’oie!--c’était de la jeunesse, de la fraîcheur...
Si elle allait refuser?
D’instinct, par délicatesse, M. Harle admettait qu’il valait mieux qu’elle refusât. Elle risquait de souffrir, Couturière, on avait des égards: «Mademoiselle Tambourg, ma petite Juliette...» Servante, avec de caractère de Dorothée, la...
Mme Harle reparut, rayonnante:
--C’est fait! Elle accepte!
M. Harle dit:
--Ah!...
Et il ressentit une joie illogique.
D’abord, tout alla bien. Juliette avait sollicité quelque indulgence: le temps de se mettre à sa nouvelle fonction. Elle déployait tant de bonne volonté... Les enfants, Zoulou et Bulli, lui faisaient fête; Zoulou, gros poupard rageur à la ressemblance maternelle; Bulli, fillette maigriote. Maria, la cuisinière, ne ronchonnait pas à son ordinaire. Même le hargneux petit fox, Plum-Cake, lui était favorable. Mme Harle daignait dire:
--Cela ira... Cela ira...
Mais, déjà, M. Harle sentait croître en lui un malaise. Quelque chose d’informulé, qui rappelait les signes avant-coureurs de l’orage quand il fait beau, ou cet élancement qu’il connaissait bien, de la goutte imminente à son gros orteil. On lui avait changé sa Juliette.
Comment cela? Étaient-ce eux? Était-ce elle? Les circonstances seulement? D’être bonne, oui, asservie à des besognes qui rompaient la ligne pure de sa démarche, infléchissaient son corps à l’humilité de l’esclavage.
Il n’en prit clairement conscience qu’un matin, entrant dans la salle à manger. Accroupie, elle frottait au sable, récurait le plancher pour enlever une tache de pétrole. Et, en peignoir lâche, Mme Harle commandait:
--Plus fort, ma fille! Plus fort!
M. Harle éprouva une peine brusque, et son café au lait lui parut sans saveur.
Le lendemain, il remarqua que Juliette n’était plus coiffée en bandeaux, mais portait les cheveux tirés à la chinoise, ce qui lui faisait un grand front, un mur de prison avec les yeux tristes pour lucarnes; toute l’expression de son visage en était transformée.
--Tiens, fit-il, Juliette n’a plus sa coiffure.
--Non, dit Mme Harle, ce n’était pas le genre qui convient à une femme de chambre. Elle l’a compris.
M. Harle, en arrosant ses géraniums, soupira. Une gêne singulière lui venait devant la jeune fille. Il ne pouvait se faire à ce qui, d’abord, lui avait semblé si simple. Il avait toujours envie de lui dire, comme autrefois, d’un ton affable: «Dites donc, mademoiselle Juliette...», et l’évidence qu’il pût, qu’il dût l’appeler Juliette tout court, au lieu de le rapprocher d’elle, lui faisait sentir l’éloignement de leurs conditions. Il ne parvenait pas à se sentir le maître. Il évitait de lui donner des ordres. Il se servait seul, pour qu’elle n’eût pas à s’occuper de lui. Il commençait à souffrir, positivement.
Et puis cela la fatiguait, oui, par trop! Toujours assise, auparavant. A présent, debout, trottant, courant au coup de sonnette; les exigences de Dorothée, la mauvaise humeur de Maria, les méchancetés de Zoulou et la sournoiserie de Bulli. Jusqu’à Plum-Cake qui avait failli la mordre, parce qu’elle avait voulu reprendre une pantoufle de madame qu’il s’était appropriée.
«Pauvre fille!» pensait M. Harle.
Et, mécontent contre lui et contre elle, il regrettait le temps où, pensive et calme, elle cousait pendant des heures, au coin du bahut de la lingerie, en regardant la grande pelouse et les bosquets d’acacias; en le regardant, lui, quand il traversait l’allée. Rien qu’un coup d’œil furtif et amical.
A présent, elle évitait de rencontrer son regard. Et elle prenait un air humilié et malheureux. Elle devait lui en vouloir. N’était-il pas le patron? Ah! pourquoi avait-elle accepté l’offre de Mme Harle? Que devait-elle y gagner? Que n’avait-il pu, sans trahir le pacte conjugal, les convenances, lui dire alors:
«Ne faites donc pas ça, mon enfant! Vous vous en mordrez les doigts!»
Le pis est qu’il y avait songé, et qu’il s’était tu, parce qu’on est lâche, routinier, et aussi parce qu’il s’était réjoui, égoïstement, de l’avoir là, devant lui, à chaque minute.
Eh bien, il l’avait, et cette silhouette, qui ne ressemblait plus à celle de la jolie couturière, et qui était une silhouette de bonne, craintive des reproches et tendant le dos, l’emplissait de tristesse et de regret.
Il était loin, cet air de rêve qui l’avait tant séduit. Elle n’avait plus ses mains pâles aux ongles soignés: les doigts avaient rougi, la peau s’abîmait. Et Mme Harle haussait la voix. Le naturel avait repris le dessus. Les reproches de pleuvoir:
--Mais, ma pauvre Juliette, je vous ai dit de mieux rincer vos serviettes! Juliette, vous êtes en retard pour servir!... Ah! non, ma fille, pas d’observations!... Zoulou se plaint que vous lui avez parlé sévèrement... Et mon jupon, est-ce la semaine des quatre jeudis que vous le festonnerez?... Vous ne savez donc plus coudre?...
M. Harle souffrit bientôt de tout. Comme la pompe était dure! C’était fou, ces lessives séchant dans l’enclos et où, confus, il reconnaissait ses chemises et ses caleçons! Et, vraiment, Zoulou et Bulli étaient insupportables. Bon! voilà que Maria s’offrait des rages de dents, et que Juliette devait la suppléer et faire la cuisine!
Un jour, il la surprit qui sanglotait, dans la lingerie, en rangeant des nappes. Alors il comprit qu’il l’aimait et son cœur creva.
--Juliette, il ne faut pas... il ne faut pas...
Et il lui prit la main tendrement, avec la terreur que sa femme l’entendît et survînt.
Elle se débattit comme s’il lui faisait mal, puis, s’épongeant les yeux, plus calme, elle lui sourit misérablement. Quel sourire! M. Harle en fut chaviré.
Le soir même, après une explication pénible avec sa maîtresse, elle quitta la maison.
--Crois-tu? dit Mme Harle suffoquée. Elle nous plaque! Moi qui ai été si bonne pour elle!
Juliette Tambourg reprit son métier de couturière, mais elle ne revint plus jamais chez ses anciens maîtres.
Et M. Harle, résigné, pensa que cela valait mieux ainsi.
QUELQU’UN PASSE
Morancez s’attabla devant le petit abattant de bois, garni d’une nappe, à deux couverts, que le garçon à veste blanche du wagon-restaurant lui désignait.
Machinalement, il releva sa mèche grise, vérifia, sur l’image renvoyée par une glace incrustée de panneau, l’épingle piquée sous le nœud de sa régate. Quarante-sept ans, l’air fier, un peu triste; un masque pétri par l’usure de la vie; la distinction de l’homme et de la carrière: il retournait à Madrid occuper son poste d’ambassadeur.
Des Anglais à haute charpente s’installaient dans un angle; un couple allemand gras, l’homme barbe et lunettes, la femme coiffée d’une tourte de drap, échouèrent non loin de lui. Un Américain glabre, faux Napoléon, s’assit vis-à-vis d’un Espagnol brun, très Alphonse XIII. Morancez leva les yeux et s’inclina légèrement. Le garçon guidait vers lui une jeune femme en chapeau blanc et voile blanc, jaquette de tussor beige ouvrant sur un corsage de mousseline neigeuse à boutons bleu pâle.
Jeune femme ou jeune fille? Elle avait la grâce élégante de l’une et la gaucherie délicate de l’autre. Très jeune, en tout cas; cette fleur du teint, ce lisse de la chair qui font penser à l’éclat d’une rose ouverte du matin. Elle parcourait le menu que, poliment, Morancez venait de lui offrir et qu’à son tour, d’un air négligent, il consulta; hors d’œuvre, truite sauce hollandaise, poulet poêlé, rosbif aux pommes, haricots verts.
Un garçon, débouchant les bouteilles, déposait sur la nappe son panier de bouchons et de capsules d’étain: un tas d’épluchures. La jeune femme demanda une demi-bouteille d’Apollinaris, Morancez prit de la bière.
Son regard, forcément, si discret fût-il, rencontra celui de l’inconnue: court malaise, tâtonnement de deux curiosités à demi indifférentes: il semble qu’entre âmes et corps étrangers, par d’invisibles antennes, on s’effleure, on se replie ou l’on se cherche.
L’homme social dominait Morancez, et depuis longtemps avait aboli, sous sa distinction un peu froide, la spontanéité, l’élan de sympathie conquérante. Habitué à se tenir très ou trop correctement, une gêne et un ennui le saisirent: cette paralysie des convenances qui enserre le civilisé. Il pensa à tel de ses amis, au peintre Korys, par exemple. Déjà Korys, entreprenant, avec sa large face de satyre de Jordaens, les yeux vifs, le sourire expansif, serait entré en conversation avec sa voisine.
Morancez, une fois de plus, détesta, non le voyage et son but, son changement d’horizon et l’allégement de soucis qu’il apporte, mais le voyage et le parcours, la quasi-intimité imposée dans les couloirs et en ce wagon-restaurant, avec des étrangers. Cependant il aurait dû être blasé. N’avait-il pas vécu à Londres, à Vienne, à Constantinople? N’avait-il pas séjourné à New-York? Ne connaissait-il pas presque tous les sites réputés de la vieille terre et le ronron sourd des grands express, et le halètement d’hélice des paquebots monstres? Partout, sous les cieux les plus divers, n’avait-il pas étudié la face humaine et coudoyé des échantillons de toutes les races? Comment se faisait-il, alors, qu’il demeurât silencieux et embarrassé, lui, si à l’aise d’habitude, devant l’énigme fugitive d’une jolie passante?
Cette femme, ou cette jeune fille, il ne la reverrait probablement jamais. Que de rencontres aussi brèves avaient noué entre lui et de vivantes images l’entrelacs d’un fil ténu, aussi léger qu’un fil de la Vierge, et aussi facile à rompre!
Le garçon servait les hors-d’œuvre. Morancez présenta à sa partenaire les radis et les concombres; elle préféra les anchois et la salade de tomates. Bien souvent, il s’était amusé à ce jeu frivole de discerner la personnalité réelle sous le masque, et de repérer l’entité probable de ses compagnons de voyage. Ici, il se sentit en défaut. L’extrême jeunesse de sa compagne fortuite déroutait sa perspicacité.
La vie, de ses griffes, de ses morsures, de ses rides, inscrit sur un visage de femme, comme en un livre ouvert, le secret des passions, l’aveu des joies et des peines, la marque des professions, le mystère des destinées. Mais là, sur ces traits presque enfantins, comment lire ce qui n’était ni gravé ni même ébauché? Il ne discernait que ces ombres légères et ces clairs de jour rapides qui ne trahissent que la surface de l’âme: vague timidité, léger ennui, poses négligemment distantes, indiquées par tel regard au paysage, tel penchement de tête sur un doigt replié, tel coup d’œil à des voisins de table.
«Comme elle eût préféré, sans doute, être servie à part? se dit Morancez. Mon âge, mes cheveux gris et ce manque de liant dont ma profession de courtoisie n’a pu me guérir, tout cela doit la rebuter. Et ma réserve même. Des attentions trop précises, trop galantes, me sont interdites. Un jeune homme lui sourirait même d’un visage fermé; ses yeux au moins traduiraient l’intérêt qui s’attache à toute femme et le désir inavoué qui s’émeut sous chaque approche de l’Ève éternelle.
«Pour elle, je suis sans attrait ni saveur. Un silencieux importun. Et, cependant, sa grâce me touche, et, si désintéressé que soit l’hommage réticent de mon attitude, peut-être sent-elle bien que je ne suis pas si indifférent à ce que cette minute sans suite comporte de furtives sensations.
«Elle mange avec l’appétit, à peine déguisé, d’un organisme neuf; la truite saumonée ne se distingue pas pour elle par une nuance de perfection ou de fraîcheur que l’affinement perçoit, et qui me fait, de goût difficile et d’estomac fatigué, laisser contre toute bienséance, ma portion presque intacte.»
Automatique, il lui tendit le flacon de poivre qu’elle cherchait. Puis, avec le rosbif, la moutarde, et un peu plus tard les cure-dents.
Plus il l’examinait, moins il la précisait. Sa race même ne se déterminait pas clairement. Il la supposa, cependant. Méridionale et Latine. Rang? moyen: bourgeoisie aisée sans doute. Et, à la voir si jeune, il admira ce qu’elle portait en puissance d’inconnu pour les autres et pour elle-même, les hasards et les possibilités du sort, le bonheur qu’elle aurait ou l’accident tragique, l’amour et ses misères, l’enfant et ses joies douloureuses, la vieillesse affligeante, la mort sans visage, la Fin voilée comme un spectre qui se dresserait devant elle, à l’heure voulue.
Un cahot du train inclina leurs têtes l’une vers l’autre: l’esquisse d’un sourire passa entre eux.
«Si Korys était là! se répétait-il. Mais n’importe qui: le premier venu. Un fat saurait lui parler, un goujat oserait même lui faire du pied. Combien d’aventures plaisantes et de faciles amours sont nées d’un contact audacieux, d’un frôlement inquisiteur... Beaucoup de femmes ne sont-elles pas à qui veut les prendre?»
Il se rappela d’étonnantes bonnes fortunes, des épisodes galants, des nuits de bal masqué, des amoureuses d’un mois, d’une semaine, d’un moment; il revit des visages aussi frais que celui qu’il contemplait là, souriant à l’angoisse sèche de son désir et répondant ensuite par une expression délicieuse de volupté à sa conquête prompte. Que valait celle-ci? Plus, ou moins? Pourquoi plus? Pourquoi moins? Autant, sans doute.
Jeune fille: ce mot la gardait d’un sceau, d’une investiture. Mais bien des jeunes filles, libres malgré elles,--la vie étroite, le goût du luxe,--ne courent-elles pas leur chance? N’avait-il pas eu de secrètes histoires, jadis, avec des jeunes filles que, cependant, le respect du monde, les fictions sociales entouraient, et qui s’étaient jetées, d’elles-mêmes, à sa tête?
Qu’allait-il chercher là?... C’était loin. A présent, marié, père de deux grands fils, alourdi d’honneurs et de titres, sa carrière faite, il n’était plus l’homme des sentiments ou de sensations semblables. Ses courtes et rares infidélités--on n’est pas parfait--dataient déjà d’un autre temps. Et même, si cette inconnue eût été femme, et non jeune fille, et consciente, et responsable,--n’avait-elle pas dans le voile flottant, le rejet des épaules, une assurance lascive, un rien d’aventurière?--il n’eût pas compromis son repos, et l’affection sûre qu’il portait désormais à Mme Morancez, douce, malade et résignée.
Un garçon passait les fromages, qu’elle et lui refusèrent, une corbeille d’abricots insuffisamment mûrs et de grosses cerises cœur-de-pigeon. Puis ce furent l’addition, la monnaie, le pourboire, les petits rites coutumiers et médiocres. Voilà qu’en cette seconde où, rejetant sa serviette en tampon sur la nappe, elle allait disparaître, Morancez éprouvait un regret.
Un regret fugace, peu et beaucoup: quelque chose de sans nom et de sans forme l’étreignit. La conscience d’une occasion perdue, d’un bonheur fugitif envolé. Ah! sa jeunesse, sa belle jeunesse aventureuse; l’époque où, plein d’illusions et sans scrupules, on risque son va-tout, et neuf fois sur dix on réussit.
Mais un dernier regard sur l’inconnue le persuada de l’inutilité de ce regret. Comme allégée d’un de ces vains supplices que la contrainte sociale nous inflige, elle se dressait. Ils échangèrent un léger salut. Morancez la vit s’éloigner harmonieusement.
Il s’aperçut alors dans la glace, grisonnant, un peu las. Et, délivré à son tour d’un insaisissable malaise, il alluma une cigarette, songeant qu’après tout il devait grâce au destin d’avoir mis en face de lui, jeune et charmante, cette apparition, telle une rose nue à qui l’on sait gré d’être suave, sans plus.
LA GARDIENNE
Pierre Holgat, pour la vingtième fois, tourna vers sa femme son regard de chien à la chaîne.
Elle y lut une supplication informulée et une gratitude combattue par sa rancune de malade; car si elle l’avait sauvé, en revanche elle le cloîtrait dans cette chambre, prisonnier du feu et des châles, esclave des tisanes. Elle y lut encore l’angoisse d’un aveu fatal, de l’explication imminente.
Cela, non! Non! A tout prix, elle l’éviterait: par pitié pour lui, par pudeur pour elle, par terreur de l’irréparable qui sort du choc des mots et du heurt des âmes, par obscure confiance dans l’avenir si «certaines choses n’étaient pas dites.»
C’était bien assez qu’elle sût! Pierre la trompait, une fois de plus. Et comment ne devinait-il pas qu’elle savait? Était-ce aux veilles seules de Marthe, aux tourments de son inquiétude, à la peur de le perdre qu’il attribuait ces yeux cernés, ce visage défait, ces lèvres amères, cette pâleur de petite mort? Marthe lui en voulait âprement de ne pas le deviner, et en même temps elle se fût désespérée qu’il lût cette certitude sur le livre ouvert qu’est un pauvre visage de femme aimante.
Elle ne savait plus bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle voulait; elle souffrait atrocement: voilà tout. Cette maladie soudaine de Pierre--une grippe infectieuse--l’avait affolée, et là-dessus la découverte fortuite: le coup de massue de la trahison. Ah! ces lettres! Ces lettres de l’autre, de l’inconnue, où palpitaient le désir, l’illusion, la volupté; tout ce qui séduisait Pierre: l’attrait du caprice libre; ce qu’elle ne pouvait, hélas! plus lui donner, elle, sa femme, image des devoirs imposés et de plaisirs permis; elle qu’il chérissait encore, par reprises; elle un pis-aller préféré, plus qu’une amie et moins que maîtresse, et en qui, non sans lassitude, il voyait la créancière légale de leur amour.
Belle encore, avec son teint mat et sa couronne de cheveux châtains, ses yeux bleus, son air de Minerve un peu sévère, elle se tenait droite dans la robe noire à col de dentelle, comme une gardienne vigilante.
Oui, c’est cela; une gardienne. Ah! déjà elle présageait qu’il allait la maudire. Quelle soif d’évasion criait ce visage creusé par la maladie, ce visage qu’elle avait adoré; câlin, fourbe, sensuel et délicat; qui se détournait maintenant vers la fenêtre, tandis que les doigts pâles, avec des frémissements d’impatience, tracassaient le bras du fauteuil.
On n’entendait aucun bruit. La neige, au dehors, feutrait les rues et ouatait l’air. Paris s’estompait dans une rumeur engourdie. A travers les ramilles noires des arbres de l’avenue, un soleil sans rayons s’arrondissait comme une énorme lune rouge.
Dans la pièce morte, le silence de la femme semblait dire:
«Tu ne sortiras pas. Par ce froid! ce serait fou!... Je t’empêche de la voir? Tant mieux, tu ne la verras pas. C’est mon droit après tout... Tu ne crois pas?... Peut-être as-tu raison!... Si tu ne m’aimes plus, puis-je te garder de force?... On n’impose pas sa tendresse, c’est lâche... Eh bien! soit, je suis lâche... Mais la vraie raison, vois-tu, c’est que j’ai tremblé ces jours-ci et que je ne veux pas que tu attrapes une pleurésie... Tu resteras... Ni toi ni elle n’en mourrez!... Tu souffres? Elle aussi? Eh bien, et moi!»
Et le visage de Marthe se durcissait, tandis que celui de Pierre se crispait d’amertume, montrait le mauvais sourire où s’accusent tous les griefs, toutes les rancœurs, tous les malentendus de la vie conjugale.
Et ce sourire semblait répondre:
«Tu abuses, Marthe... Voilà douze jours que je vis séparé du monde... et d’elle. M’a-t-elle écrit? Si oui, tu auras intercepté les lettres? Non, Thérèse aura craint que tu découvres notre liaison... Pauvre Thérèse... Elle ne doit plus vivre, angoissée, mendiant chez le concierge peut-être des nouvelles. Et toi, tu imposes tes soins, ton dévouement, trop heureuse de cette maladie. Penses-tu qu’elle aussi ne saurait pas me soigner?... Mais, j’en ai assez de tes attentions, de tes gâteries, de toute ta servilité habile, assez! oui!... Ma vie n’est pas ici, avec toi, mais dehors, avec l’autre.»
Et mentalement, il criait:
«Thérèse! Thérèse! Viens donc me délivrer!»
Il savait qu’elle n’entendrait pas, et au fond préférait qu’elle ne vînt pas troubler son repos, étant de ces hommes égoïstes, et charmants, qui font deux parts de leur vie, et se réservent une paix relative à leur foyer quand ils ne sont pas dans le lit de leur maîtresse.
Mais la résistance tacite, le reproche muet de Marthe l’exaspéraient. Ne savait-elle rien? Alors elle était bête; à quoi bon être femme et divinatrice? Elle savait; donc il n’avait plus à ménager cette réserve hypocrite, et il allait...
Elle consulta l’heure et vint lui présenter une cuiller pleine de sirop.
Il repoussa la main secourable, puis, pratique, avala la potion, qui le guérissait, après tout.
--Il faut que je sorte, dit-il.
Elle le regarda, en atténuant l’expression éloquente de ses yeux, et hasarda:
--Tu as entendu le médecin, il s’y oppose formellement.
Il répondit énervé:
--Je te répète que j’ai à sortir!
Elle murmura d’une voix blanche:
--Qu’est-ce qui te presse tant?
Il s’irrita.
--Tu es étonnante! J’ai des affaires, des amis à voir, de l’argent à toucher...
Elle éprouvait une révolte écœurée; et à sentir que c’était une façon charitable de la ménager, une suprême pitié, elle avait l’envie folle de crier:
«Tes affaires, tes amis, de l’argent?... Allons donc! Est-ce que je ne sais pas que c’est elle, elle seule que tu veux voir? Ne l’ai-je pas aperçue rôdant dans la rue, sous une voilette, avant-hier encore? Silhouette fine, démarche élégante, oh! tu les choisis bien... Mais non, j’en suis sûre, elle est moins belle que moi; elle ne me vaut pas... Quelle rage as-tu donc dans le sang? Pourquoi me fais-tu ainsi souffrir, homme vil... cœur dégradé, séducteur sans foi?...»
A ce moment, elle l’adorait et l’exécrait; elle eût voulu pouvoir poignarder l’ennemie et la piétiner. Puis elle souhaitait l’impossible: que cette Thérèse cessât d’aimer Pierre, et qu’il revînt, repentant, à celle qui était pour lui l’ange indulgent, la fée de miséricorde.
Et elle ne cédait toujours pas. Elle se raidissait pour ne pas céder. Pourtant, elle sentait qu’il valait mieux céder et consentir, d’un coup, à quelque chose de simple et d’héroïque; car de le laisser aller, même enveloppé de fourrures et dans une auto, dehors, par ce froid, risquer la mort...
Mais non, ce serait abominable... Pas ce sacrifice-là! On peut être généreux, on peut être noble... Mais, tout de même, l’effort humain a des limites... Et, d’ailleurs, c’était impossible qu’il acceptât; certainement, lui-même n’y consentirait pas... Il garderait une délicatesse dans la faute, il mettrait des formes à la trahison, il resterait correct... faute de mieux!
Pierre répéta:
--Je sors. Sonne pour que Firmin prépare mes habits.
Il se leva avec difficulté, ses jambes n’étaient pas encore d’aplomb.
--Pierre, je t’en supplie!
Inflexible,--elle connaissait cette voix coupante: rien à faire!--il répliqua:
--Il faut que je sorte!
Elle se mordit les lèvres au sang pour étouffer la scène, l’inutile, la féroce scène de jalousie et de reproches qui lui tordrait le cœur, à elle, et qui lui ferait du mal, à lui... A quoi bon? Qu’adviendrait-il s’il s’en allait malade et furieux chez l’autre?...
Elle le vit résolu, et elle craignit tout: la rupture, l’abandon... Elle se dit qu’il ne fallait pas parler, surtout ne pas parler! Et le garder, même infidèle, à tout prix!
Elle devint très blanche, et, avec un incroyable calme:
--Mais pourquoi sortir? Tu es épuisé. Un coup de téléphone et tes amis viendront te voir. Tu es là bien tranquille, chez toi. Personne ne te dérangera, et moi, j’en profiterai pour m’absenter tout l’après-midi. J’ai bien des courses en retard.
Il la regarda, méfiant. Un piège? Non, ce beau regard stoïque--cette fois, elle eut la force de le regarder en face, en souriant, comme on vit sourire des martyres--ce beau regard ne cachait aucune arrière-pensée.
Il hésita, et elle se sentit battre le cœur de l’espoir qu’il refuserait, généreusement.
Mais, avide, avec une expression fausse et détachée, il répondit très vite:
--Oui, vraiment, tu t’absentes?... jusqu’au soir?
--Jusqu’au soir.
--Alors, soit, je reste. Je vais téléphoner d’abord au gérant de la Banque Universelle, puis à ce vieux Prévance, puis...
Elle lui mettait la main sur la bouche, doucement, comme une touchante prière: à quoi bon mentir?
Une demi-heure après, Firmin introduisait une jeune femme drapée d’un manteau de taupe, jolie à ravir sous son petit bonnet de fourrure. Il lui tendit les bras:
--Thérèse, vous! Enfin!
--Oh! Pierre, que vous avez maigri! Que cela vous change!...
--Peut-être, un peu... Vous voilà!... Vous voilà donc!
--Je suis venue, oui... Mais quelle folie vous a pris? Pourquoi chez vous?... J’éprouve un malaise... Cela m’est pénible...
--Oui!... Que vous êtes délicieuse, Thérèse! Et que ce bonnet vous va bien!
--Vous trouvez?... Qu’est-ce que votre femme croira?...
--M’aimez-vous toujours?
--Certainement!
--Comme vous dites cela d’un air absent! Mais moi, je n’ai pensé qu’à vous dans ces heures de fièvre et d’attente!
Thérèse Royse examinait la pièce, assise sur le bord de sa chaise, comme en visite, fermée et l’air contraint.
Éprouvait-elle une déception à revoir Pierre si transformé? Oiseau léger, l’absence avait-elle relâché leur attache et diminué l’emprise de ce maître de passage? Très convenue, était-elle choquée de se voir ici dans ce cadre étranger, non à sa place, intruse?
Pierre perçut vite cette gêne, et la partagea. Il est certain que Thérèse, si gracieuse dans leur garçonnière aux meubles Louis XV neufs, tapis trop clairs, tentures trop roses et grands miroirs partout, semblait dépaysée dans ce grave et doux décor d’intimité conjugale. Et, malgré lui, et pour la première fois, il compara Thérèse et Marthe, la frivolité sèche de l’une à la ferveur grave de l’autre; il n’insista point, comme il l’eût fait dans leur nid, pour l’attirer sur ses genoux, se contenta de baiser les petites mains gantées, avec une peur soudaine de lui déplaire, la crainte de vieillir et que sa maladie le rendît moins séduisant.
Elle restait nerveuse, vaguement agacée, un peu hostile. Elle lui fit promettre de se soigner, de lui téléphoner un prochain rendez-vous, chez eux, avant qu’elle ne partît pour Nice,--oui, un séjour là-bas, promis à des amis!--et, dès qu’elle osa, sur un baiser disputé par crainte que l’on n’entrât, elle s’enfuit.
Le reste de la journée parut très long à Pierre. Chose curieuse, il ne pensait plus qu’à Marthe. Sa trahison close, après chaque détachement, il avait de ces retours du cœur. Le sang lui fit chaud aux artères quand sa femme souleva la portière.
Elle ne se méprit pas à l’atmosphère propice de la pièce, ni à l’accent sincère avec lequel, souriant, comme un homme exorcisé du mauvais songe, un homme enfin libre, Pierre lui dit:
--Comme tu rentres tard, ma chérie!
POUR SE CACHER
--Ce petit restaurant, dit Branchet, est célèbre par ses cassolettes de ris d’agneau et ses timbales de foie de canard. Il n’est connu que de rares initiés, et nous sommes certains de n’y être pas rencontrés.
La pièce paraissait étroite avec son papier à gaufrages cerise, ses panneaux gris Versailles et à filets d’or, son plafond bas: le charme vieillot d’un cabinet particulier de 1830. Il n’y avait que huit petites tables fort espacées; le couvert était d’argent ciselé, la porcelaine de Sèvres, le linge en fine toile de Hollande. Agathon, le maître d’hôtel, s’avérait paternel et discret; les fleurs en cornet épanouissaient leur beauté; la carte présageait des mets fins et une note élevée.
--Souriez, petite Paulette, à votre ami qui vous adore...
--Mon bon Stany! Tout de même, quelle imprudence!
Depuis trois jours, Paulette, malheureuse avec un insupportable mari, trahie et humiliée de cent façons, avait cédé à l’amour de Branchet, cinquante ans, une jeunesse de cœur rare, et fière allure. Il avait imploré d’elle cette faveur délicieuse: l’intimité de ce dîner ensemble, avec la certitude, en ce Paris d’été vide, que leur escapade passerait inaperçue.
--Nous serons complètement seuls, affirma-t-il, et il se mit à combiner le menu.
Penché vers eux, respectable avec son toupet blanc, une tête en poire à la Louis-Philippe et de courts favoris, le maître d’hôtel suggérait:
--Une bonne garbure?
Sur l’interrogation de Paulette, il expliqua: potage à la gasconne, de choux et confit de porc, lard maigre, velouté de carottes.
Mais Branchet, en sa qualité d’habitué, tint à marquer une préférence.
Donnez-nous plutôt le consommé bulgare aux cœurs de céleri.
Agathon approuva. Il voyait bien à qui il avait affaire: un joli petit dîner relevé. Et chaud, les amoureux!
--Et ensuite, des queues d’écrevisses à la cardinale?
Une sauce rouge de tomate et de piments rehaussait ce plat de haut goût.
--Cela vous va-t-il, chère amie?
Paulette fit une moue: son médecin lui défendait les crustacés.
--Madame préférera sans doute la truite froide à la Monticelli?
Une jardinière de légumes en mayonnaise la recouvrait, formant tableau de couleurs vives.
--Oui? Ensuite, naturellement, les cassolettes de ris d’agneau, la poularde rôtie à l’orange; je déconseillerais en cette saison le foie de canard, qu’on pourrait remplacer par une tranche de jambon d’Épire sous glacis. Pour entremets, la croûte marasquinée aux mirabelles ou le soufflé granité de framboises?
Le sommelier lui succéda: il s’appelait Calixte et lui ressemblait autant qu’un jumeau peut ressembler à son frère. Lui ne proposait rien, il attendait; seul, son visage approuvait ou improuvait.
--Voyons, dit Branchet, vous prendrez bien, chère amie, un peu de vin du Rhin avec la truite, du Meursault sur le rôti et du champagne sec,--Calixte connaît mes préférences,--au dessert.
En vain Paulette parla de régime; eaux minérales. Branchet répliqua:
--Eau de la Yungfrau, pour tremper votre vin. C’est tout ce que je vous concède.
Et saisissant passionnément la main de la jeune femme, dans le silence du salon vide et des sept tables sans clients:
--Ah! petite chérie, que votre Stany est heureux et qu’il vous aime!
La porte s’ouvrit, et Paulette n’eut pas le temps de retirer sa main; un couple entra, qui les reconnut, et ce couple, que la médisance appariait depuis un an, c’était la blonde Mme Alibran et le petit Joble.
Paulette rougit comme une écolière, tandis que Mme Alibran, qui avait de l’usage, allait s’asseoir dans un coin de la pièce, vis-à-vis de son compagnon, tous deux aussi imperturbables que s’ils n’avaient pas reconnu Paulette et Stany. Cependant les femmes étaient en relations de visites, et les hommes, sans être liés, se rencontraient au cercle.
Stany, déconfit, affronta le regard étincelant de reproche que lui jetait Paulette.
--Vous les avez vus? souffla-t-elle.
--Oui, qu’y faire?
--Si nous nous en allions?
--Vous n’y pensez pas.
--Mais ma réputation. Que vont-ils penser de nous?
--Ce que nous pensons d’eux-mêmes.
--Oui, mais moi j’ai tout à perdre d’un bavardage, tandis que pour Alibran, c’est connu.
Il est certain que celle-ci, étonnamment jeune et belle à quarante-neuf ans, ne risquait rien: sa réputation d’amoureuse était faite, admise et consentie par un monde indulgent.
Paulette, admirant son tact et son aplomb, n’en éprouvait pas moins une souffrance aiguë d’amour-propre: l’idée que Mme Alibran allait la mépriser, et le petit Joble encore plus.
--C’est la situation la plus fausse, murmura-t-elle. Ah! je vous retiens, vous et vos restaurants de tout repos!
Branchet voulut lui reprendre la main. De dépit, elle faillit lui envoyer une claque.
--Êtes-vous fou?
--Bah! Ils ne s’occupent pas de nous.
Le petit Joble et Mme Alibran semblaient, en effet, absorbés par le choix réfléchi du menu. On entendit la voix discrète d’Agathon:
--Les cassolettes de ris d’agneau... naturellement... le soufflé granité de framboises?
Stany sourit, engageant.
--Vous voyez, ils prennent les mêmes plats que nous. Et du vin du Rhin et du Meursault, à l’instar.
Elle répondit sèchement:
--Vous êtes odieux, Stany. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse?
Elle se sentait malheureuse et diminuée. Le frisson léger de plaisir et de crainte que lui causait cette partie fine se dissipait comme l’ivresse d’une coupe de champagne quand on ne garde plus aux lèvres qu’un goût d’acidité et d’amertume. La présence de Mme Alibran donnait à sa propre faute une importance imprévue, une publicité regrettable. L’apparente discrétion de leurs voisins ne la rassurait pas.
Qui lui prouvait, d’abord, qu’ils se tairaient? Leur propre intérêt? Mais les femmes sont bavardes, et si rosses!... Et cependant, si elle eut observé plus attentivement le visage de Mme Alibran, ce visage dont la jeunesse persistante était due à un savant travail d’art autant qu’à la grâce de la nature, si elle avait remarqué l’expression de passion généreuse jaillissant, comme un éclat d’automne, de ces beaux yeux bruns, elle aurait compris que, trop sage pour s’occuper d’inutilités, Mme Alibran savourait, près de son jeune amant, une félicité qu’elle savait périssable, et que, par conséquent, elle s’efforçait de retenir comme l’eau qui fuit d’un vase ou le sable qui s’écoule entre les doigts.
Mme Alibran ne se souciait, en effet, que de Joble, de son petit front coupé d’une mèche fauve, de ses yeux méchants, de son visage pétri de ruse et d’audace. Mais Paulette était jeune et coquette; l’amour ne l’avait pas encore subjuguée dans les profondeurs de l’être. Aussi, par un renversement naturel des choses et des âges, était-ce Stany qui la regardait avec la tendre ardeur de ceux qui craignent de vieillir trop vite, alors qu’elle montrait envers lui la suffisance cavalière que le petit Joble témoignait à sa compagne.
Et puis, l’amour-propre terrible des enfants et des femmes la suppliciait. Non qu’elle rougît, certes, de l’excellent Stany, mais elle eût voulu continuer à jouir de son renom de femme honnête et inattaquable, là où Mme Alibran, plus courageuse, se laissait aller à la franchise de son âme et ne refusait pas son sourire pâmé au regard complaisant de son amant.
Paulette se baissa pour ramasser sa serviette, si vite qu’elle précéda le geste empressé de Branchet, pas assez vite pour qu’elle n’eût le temps de voir que, sous la table, les petits pieds de Mme Alibran reposaient sur ceux de Joble, et que leurs jambes et leurs genoux s’épousaient.
Elle en éprouva une sorte de colère, qu’elle retourna contre elle-même quand ses yeux rencontrèrent les bons yeux implorants et tristes de son amant.
Son amant! Qui, Stany était son amant. Et voilà que tout Paris le saurait demain, peut-être! Seul, son mari, par cette grâce d’état propre aux maris, avait chance de l’ignorer. Ah! pourquoi avoir cédé aux supplications de Stany, pourquoi se trouvait-elle devant ces cassolettes, délicieuses, ma foi! de ris d’agneau, après la truite Monticelli qui s’était montrée si fondante et si savoureuse?
--Eh bien! on se boude? fit Stany. Chérie,--chère amie, reprit-il, devant le sourcil qu’elle fronça,--ne nous frappons pas; regardez-les! Je vous assure qu’ils dégustent leur Meursault avec une sérénité totalement indifférente à notre égard. Allez, Mme Alibran en a vu d’autres!...
--Vous êtes indélicat, Stany; je suis sûre qu’elle se moque de moi.
--Mais pas du tout, elle prend le bon de la vie et elle a raison, car la vie est courte. Et le beau malheur, après tout, qu’elle vous ait vue. C’est la rencontre la moins fâcheuse que vous ayez pu faire; car elle, du moins, comprend et excuse l’amour.
Paulette hochait toujours la tête d’un air fâché. Doucement, Branchet rapprocha son genou du sien; elle ne se retira pas, et même au bout d’un instant, à sa joyeuse surprise, elle rendit la douce pression.
--Reprenez donc de ce jambon, il embaume! Non? Alors, vous allez faire honneur à l’entremets, Agathon l’apporte, le voici!
Paulette,--était-ce le Meursault? fut-ce le champagne choisi au bon coin de la cave?--se détendait. Allait-elle donc prendre son parti de cette désagréable aventure? Apprenait-elle l’indulgence si difficile; et très choquée d’abord de voir ici Mme Alibran,--la poutre et la paille!--finissait-elle par trouver cela «bien parisien»?
Ce qui est certain, c’est qu’en reprenant du soufflé granité de framboises (exquis, vraiment!) elle n’en voulait presque plus à Stany. Aux fruits,--pêches grosses comme le poing et muscat grisant comme un vin d’Espagne,--elle lui pardonnait. Et, quand il eut réglé l’addition et qu’ils se levèrent, elle se sentait prête à toutes les concessions.
Comme Stany enfilait, en tournant le dos, son pardessus, et que Joble, correct, détournait la tête pour ne pas sembler s’intéresser à leur départ, Paulette et Mme Alibran, brisant la glace de convention qui les séparait, échangèrent un rapide sourire, complicité du moment et promesse de silence.
Ce ne fut rien, et ce fut tout.
LA VICTIME
--N’y a pas meilleur, dit Mme Trique en tirant de son panier un poulet noir et jaune à crête pourpre. C’est jeune, c’est tendre, ça fond sous la dent!
--Un peu maigre, objecta Mme Boubie.
--Ne dites pas ça, madame, tâtez plutôt!
Mme Boubie hocha la tête. Elle n’y entendait rien, mais déjouer la ruse des fournisseurs était chez elle un principe. Et puis, on avait, le lendemain, les Jouin à déjeuner.
Mme Trique déposait sur la table de la cuisine les œufs fragiles, le beurre enveloppé de feuilles vertes, les carottes et les artichauts. Avec le boucher et le boulanger, elle était la seule providence de ce coin des Landes perdu de Carzan-les-Bains, un désert de dunes et de sable où se détachaient seules, dans l’étendue, cinq maisons, dont le poste des douaniers et l’hôtel du Soleil.
Mme Boubie, son mari, leurs deux enfants, plus Mme Boubie mère, occupaient la villa des «Tournesols», les Jouin la villa «Pierrette», et des gens impossibles, les débraillés Cantaloubre, la troisième villa: «Bon Repos». L’hôtel du Soleil comptait une douzaine de baigneurs, avec lesquels les Boubie frayaient peu. Ils se considéraient, en raison des titres administratifs de M. Boubie, professeur de collège, comme l’aristocratie, et n’accordaient leur estime et leur amitié qu’à M. Jouin, capitaine en retraite, et à Mme Jouin, sa digne épouse.
--Où allons-nous mettre ce poulet? demanda Mme Boubie, qui était ronde et grosse de partout, si bien qu’on ne savait de quel côté elle préférait s’asseoir. Nous n’avons pas de poulailler.
--Attache-le par la patte, conseilla M. Boubie, qui était long, sec et rébarbatif comme la brosse à dents qu’il portait en moustache; un lorgnon en verre fumé cachait ses yeux malades.
--N’y a pas besoin, affirma la servante, Ursuline, qui, de son séjour au patronage Saint-Labre, gardait un air de sournoiserie confite et une collection de pellicules: mâme, les poules ne s’ensauvent jamais.
Et, pour retenir la bête à ce lieu paradisiaque, elle lui jeta de la mie de pain trempée.
--D’ailleurs, dit Mme Boubie, vous le tuerez ce soir, puisque nous le mangeons demain.
A ces mots, Ursuline, qui était entrée de l’avant-veille, s’effara.
--Non, mâme, j’ai jamais tué de ces bêtes-là, et je vais pas commencer, bien sûr. Pour qu’alle me crève les yeux!
--Vous êtes folle! Un poulet ne ferait pas du mal à une mouche! Vous le tuerez à six heures et vous le plumerez sur-le-champ.
--J’saurais pas, mâme!
--Vous ne savez pas tuer un poulet, à votre âge? Vous, une fille de la campagne!
--J’peux pas voir le sang, mâme; ça me fait tourner le cœur et ça m’zibouille la rate.
--Eh bien, vous vous y habituerez, dit Mme Boubie.
Et elle tourna les talons pour aller faire la sieste qu’exigeaient la chaleur féroce et le soleil, qui brûlait à blanc le sable, tandis que M. Boubie, héroïque, sous un ample panama et pieds nus dans des espadrilles, allait, par hygiène, marcher deux heures le long de la forêt de pins dont on apercevait, à un kilomètre, la ligne bleu sombre.
Loulou et Criquette, le garçon et la fille, eux, s’étaient évadés depuis longtemps pour jouer, malgré la défense de leurs parents, avec les enfants des baigneurs et quelques polissons de Carzan-les-Bains.
A six heures, toute la famille, réunie, se préparait à l’exécution: c’était un évènement. Ursuline ayant déclaré qu’elle ne tuerait le poulet pour or ni argent, Mme Boubie avait affirmé:
--Eh bien, je le ferai, moi!
Seulement, elle ne savait comment on devait s’y prendre, et une répugnance horrifiée paralysait son geste de bravade. Fallait-il couper le cou entièrement, fendre la gorge, ou introduire le couteau dans le bec écarté? Taillait-on en long ou en large?
On pouvait, suggéra Ursuline, invoquer le conseil et même l’aide de Sidonie, la bonne des Cantaloubre; mais Mme Boubie s’y refusa fièrement, ne voulant rien devoir à ces malappris, qui sifflotaient sur son passage: Viens poupoule, viens! et qui avaient outragé M. Boubie en hissant, dans leur jardin, un mannequin sur une perche, qui lui ressemblait comme un frère.
--Petit! petit! petit! appela-t-elle, en s’armant, tel un sacrificateur, d’un couteau pointu.
--Côt! côt! codette! gloussa Criquette.
--Cocorico! lança Loulou.
Mais le poulet avait disparu, soit qu’une intuition mystérieuse l’eût averti de son destin, soit qu’il eût, nomade par goût, cherché aventure plus loin.
--Il ne s’est pourtant pas en allé de la journée, attesta Ursuline. Même qu’il a fienté sur le dossier de la chaise de monsieur.
Une chaise en rotin, la seule chaise en rotin qu’on possédait, un meuble officiel, réservé à M. Boubie, qui ne s’offrait qu’aux visiteurs considérables. Le maire et le curé s’y étaient assis... pas en même temps.
M. Boubie conçut quelque aigreur, et on le vit chercher le poulet le long de la haie, dans l’allée des tournesols et près de la citerne. Ce fut Mme Boubie mère, vénérable dame à bonnet orné de rubans lilas, qui débusqua le volatile. Il dormait, accroupi, dans l’appentis au charbon, d’où il s’élança, les ailes claquantes, à la fois agressif et épouvanté.
--Gare vos yeux! cria Ursuline. C’est traître, ces animaux-là!
--Coupez-lui la retraite! ordonna Mme Boubie. Isidore, veux-tu, prends le râteau.
Mais le poulet, ayant rebroussé vers Mme Boubie mère et fait une feinte du côté de M. Boubie, fila entre Criquette et Loulou, qui écartaient en vain bras et jambes.
Alors la chasse commença. Tandis que les enfants poussaient des cris sauvages, qui attirèrent à leur barrière les Cantaloubre, gouailleurs, la bête, avec une astuce décevante, se dérobait par de brusques crochets ou de soudaines attaques, qui faisaient reculer précipitamment Mme Boubie et arrachaient des cris de terreur à Ursuline.
--Quand je vous dis qu’il est méchant! Y en a un, dans mon pays, qui a tué un gendarme.
«Oui, répéta-t-elle, animée, même qu’il est tombé de son cheval et s’est embroché sur son sabre.»
--Vous m’en direz tant! maugréa M. Boubie.
--Un sabre! répéta Mme Boubie. Si tu allais chercher celui de M. Jouin?
--Pourquoi pas le fusil du douanier? ricana M. Boubie.
Il lança le râteau si adroitement sur le poulet qu’il faillit éborgner Ursuline.
Mais Mme Boubie, malgré sa graisse et son poids, fondit souverainement sur le poulet et s’en empara, malgré sa résistance éperdue et ses cris désespérés.
Triomphante, essoufflée et rouge, elle constata:
--Je le tiens!
Ce à quoi la bête, d’un sursaut frénétique, faillit donner un immédiat démenti; mais Mme Boubie tenait ferme.
--Tue-le vite, dit son mari, ne le fais pas souffrir.
--Non, non... dit Mme Boubie.
Mais toute son allégresse tomba: les difficultés commençaient, et elle eût volontiers donné beaucoup pour qu’Ursuline assumât la charge de sa fonction. Une anxiété couvrit son visage.
--Si tu le tuais, toi? proposa-t-elle à M. Boubie.
--Moi!
Il se redressa, indigné. Lui, un intellectuel, un penseur, accomplir cette besogne cruelle et servile?
--Voulez-vous que j’essaie? hasarda timidement Mme Boubie mère.
Mais, par hospitalité autant que par prérogative, Mme Boubie fit la sourde oreille. Elle brandit son couteau sans conviction.
--Ursuline, tenez-lui les pattes.
--Non, même, faut m’excuser; je pourrai même pas le plumer sans que ça me chavire!
Et la servante, se bouchant les oreilles aux côot! côot! aigus de la victime, alla s’enfermer dans la cuisine.
--Très bien, dit Mme Boubie.
Et, serrant les pattes du prisonnier entre ses énormes cuisses, elle lui inclina brusquement la tête et taillada la gorge, dans le murmure confus des assistants et, perçut au loin les ricanements hostiles des Cantaloubre, témoins indiscrets, qui se livraient à une pantomime indécente en faisant mine de battre aux champs; Han! plan! plan! plan! plan! plan!
Exaspérée, Mme Boubie enfonça le couteau au fond de la gorge; un peu de sang coula sur le sol. La tête pendait, inerte.
--Il est mort! déclara M. Boubie, l’air écœuré, tandis que Criquette et Loulou écarquillaient des yeux extasiés de plaisir et de crainte.
Mme Boubie, immédiatement, assise par terre, commença à plumer le poulet; elle achevait, quand celui-ci, sortant de sa léthargie, lui échappa d’un élan fou et, grotesque dans sa nudité, portant encore trois plumes au croupion, s’enfuit dans les sables.
D’abord consternés, on se lança à sa poursuite, mais le gros chien des Cantaloubre arriva bon premier. Avec désespoir, les Boubie virent disparaître le poulet à la gueule de cet animal déprédateur. Ce fut un de ces drames incalculables par leurs conséquences, dont les familles conservent durant des années le souvenir. M. Boubie et M. Cantaloubre faillirent se battre à coups de poing, après s’être apostrophés comme des cochers de fiacre.
Le brigadier des douanes les sépara.
Mme Boubie mère, d’émotion, fit une crise de foie, et on dut reculer l’invitation des Jouin, ce qui les refroidit considérablement. Mme Boubie n’osa plus passer devant l’hôtel du Soleil, à cause des sourires moqueurs. Ursuline eut ses huit jours. Loulou et Criquette attrapèrent des calottes.
Quant au chien des Cantaloubre, qui avala le poulet tout rond, tête et pattes, il en creva.
PAR ICI, LA SORTIE
M. Péniche lut et relut la carte postale anonyme; elle fleurait l’oignon et le tabac; le style en était de cuisine et l’orthographe nébuleuse:
«Meucieu Péniche,
«Vote sucrée, vote moutton blan, vote Clarisse Migneron, dite Péniche, vou tronpe çalleman, ç’ai moi qi vou leu di. Fetes-an vote praufit, et si vou zêtes un homme, troucé lui les kotte et flanké lui une râclet quel çansou viène toutte sa vie.»
M. Péniche haussa les épaules. Pouvait-il ajouter foi à une calomnie de servante renvoyée, Pulchérie ou Annette? Pulchérie, qui, dans son amour immodéré des alcools, buvait leur eau de Cologne, ou Annette, ensuite, chassée pour s’être attribué, en plus des bas de soie de madame, les boutons de manchettes, en os ciselé, de monsieur?
Sa seconde impression fut pénible. Sa délicatesse souffrait de cette intrusion dans sa vie intime. Ces surnoms d’habitude, plus encore que de tendresse, qu’il prodiguait à Clarisse: «Ma sucrée, mon mouton blanc, ma zibouillette», à quoi elle répondait par des «Mon Zizi-Panpan, mon sucrot», fallait-il qu’il les retrouvât profanés sur ce torchon de papier? Et pourquoi rappeler à leur union, consacrée par douze ans de vie commune, qu’elle n’était pas un véritable mariage? De quel droit soulever, sur le corps rebondi et agréable encore de Clarisse, le voile sacré d’Isis, et la vouer à un châtiment ignominieux, pour la plus grande joie du facteur, des concierges et de Julienne, la nouvelle bonne?
M. Péniche enfouit la carte accusatrice dans son portefeuille et se regarda dans la glace. Avait-il l’air de ce que l’on disait?... Non, certes. Ce front fuyant, ces yeux enfoncés sous des sourcils jaunes, ce teint mat que seule la malveillance qualifiait de terreux, ces épaules rétrécies, ce corps maigre protestaient, de toute leur distinction, contre la possibilité d’une infortune semblable.
Voyons, c’était fou! Les années avaient tramé entre lui et Clarisse une de ces unions qu’aggravent indestructiblement les scènes fréquentes. Ils avaient passé par le feu: le cycle de l’épreuve était révolu. Il y avait prescription, que diable!
Jusqu’à présent, M. Péniche avait été enclin à envisager le cocuage comme incompatible avec une situation que le maire et le curé n’ont pas validée. Et il s’apercevait qu’il serait tout aussi cruel à son amour-propre d’être trahi dans l’union libre que dans le plus régulier des mariages.
Encore fallait-il que Clarisse fût coupable. L’était-elle? M. Péniche pencha d’abord vers une lâche quiétude; mais sa sécurité demeurait atteinte, et il sentit au bout de deux ou trois jours, que le poison du doute fermentait en lui.
«De grands hommes ont été trompés, César et Napoléon.»--«Fragilité, ton nom est femme.»--«Il y a trois choses insatiables, a dit saint Augustin: l’eau, le feu et la salacité de la femme.» Ces aphorismes, qui ne le consolaient pas, prolongeaient en son esprit de troubles ondes, ces grands cercles qui rident l’eau frappée d’un caillou.
Dénué de flair et d’astuce, craignant de dévoiler ses soupçons ou de laisser percer son espionnage, M. Péniche estima sage de s’adresser à l’agence Pacolet, qui, avec discrétion et célérité, vaque aux enquêtes, recherches, surveillances, etc...
Trois jours après, il était fixé. Mme Péniche se rendait régulièrement rue de Provence, chez le dentiste du second. Seulement, elle s’arrêtait toujours au rez-de-chaussée, où l’accueillait, dans la demi-ombre propice d’une garçonnière en faux Louis XV, M. Jean Clerbœuf, un jeune homme très entraîné aux sports, à en juger par sa musculature robuste et son aplomb martial.
M. Péniche fut extrêmement mortifié de se découvrir, à cinquante ans, un rival dont l’âge tendre, mais ardent, semblait défier ses forces ralenties; et le «dévergondage» de Clarisse l’ulcéra. Écartant l’idée d’un duel que la réputation de son rival comme escrimeur rendait absurde, résistant à l’envie, moins dangereuse pour lui-même, de rouer de coups la coupable, balançant entre le désir tragique de les surprendre et la prudence avisée de ne pas commettre sa dignité en se frottant à ce Clerbœuf qu’en somme il se devait d’ignorer, M. Péniche passa par les affres du doute les plus cruelles, des sursauts impulsifs, des revirements saccadés, toute une acrobatie maladive et frénétique de l’âme.
Une jalousie féroce lui évoquait les voluptés du couple, puis un dégoût le soulevait: comment se faisait-il que cette Clarisse, sur les charmes de laquelle il était presque blasé, pimentât d’un ragoût neuf et savoureux les épanchements dont elle régalait la ponctualité de son amant? Embusqué dans un fiacre aux stores baissés, M. Péniche put, montre en main, calculer la longueur d’ébats désordonnés dont, aussi bien le visage heureux de Clarisse et ses paupières cernées lui rapportaient le soir, au dîner, le témoignage alangui.
Quel courage il lui fallait alors pour ne pas foudroyer l’infidèle d’un terrible: «Madame, je sais tout!» Avec quelle subtile et diabolique joie il eût assouvi son juste ressentiment en accablant l’infâme des noms les plus outrageants et en la précipitant dehors, elle et ses hardes!
Loin d’elle, occupé tout le jour de ses affaires, il souffrait moins, pouvait s’imaginer qu’il était la proie d’un cauchemar ou d’une de ces obsessions fixes qu’engendre la neurasthénie... Mais en sa présence la réalité le ressaisissait. Maintenant qu’il savait, mille indices confirmatifs se dressaient de tout et de rien: de l’appétit réparateur qu’elle témoignait devant le gigot aux haricots, de la coquetterie de ses dessous, de la blancheur de ses mains courtes dont la manucure avait rosi les ongles, de certaines attitudes, de certains tours de phrase où s’avérait le mécanisme mental qui rapproche les êtres en général, et les femmes en particulier, des perroquets et des singes. A ces moments-là, M. Péniche se répétait, baissant la tête et serrant les poings:
--Il faut en finir!
Rompre? Évidemment! Et n’était-ce pas profitable qu’il pût le faire sans formalités légales et procédures scandaleuses? Oui, mais voilà M. Péniche entrevoyait, à la réflexion, les mille difficultés qui naissent d’une situation équivoque. Que dirait-il à ses amis? La vérité?
Mais alors, ils s’étonneraient à bon droit qu’il n’eût pas appuyé d’une sanction virile ce parti, en souffletant le jeune Clerbœuf, par exemple, et en l’embrochant sur le pré, ou en se faisant larder congrument par lui. Les amis ont l’honneur susceptible pour ce qui ne les touche pas directement.
Dissimulerait-il les raisons de son apparente dureté?
Mais Clarisse se débattrait, crierait à la calomnie, mènerait une campagne véhémente, réclamerait peut-être aux tribunaux des dommages-intérêts pour sa vertu compromise, une pension qui la dédommageât des promesses de mariage non tenues. Il n’estimait nullement enviable le sort de son ami Traque, qui, pour avoir répudié une maîtresse insupportable, s’était vu reprocher son lâche abandon et avait été mis au ban de la société, alors que des hommes justes eussent dû lui tresser une couronne pour le courageux exemple qu’il avait donné là.
Et sa vengeance, la vengeance bien due à son humiliation et à ses regrets, oui, à ses regrets, car, par un singulier phénomène, Clarisse perdue lui semblait désirable, et il eût éprouvé une joie sadique à la reconquérir en trompant à son tour le détenteur de ses charmes,--sa vengeance délicate et raffinée, comment l’assouvirait-il, s’il chassait, sans cérémonie, l’infidèle?
Aussi, M. Péniche, un matin, dit-il à Clarisse avec une jubilation scélérate:
--Ma sucrée, mon mouton noir, qui est-ce qui va venir faire avec son Zizi-Panpan une jolie petite promenade? Mets ton chapeau à fleurs et ton manteau de surah bleu paon, nous déjeunerons au restaurant.
Devant la mairie, il prononça:
--Entrons donc, j’ai un mot à dire à quelqu’un.
Et sur le palier, voilà qu’ils rencontrèrent quatre de leurs amis qui les accablèrent d’effusions et de poignées de mains, tandis qu’un garçon de bureau les poussait dans une grande salle décorée d’une estrade et de banquettes. Incontinent, un monsieur ceinturé de soie tricolore apparut, et Clarisse, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le visage chaviré d’étonnement, les larmes aux yeux, le rire aux lèvres, se vit interpeller pour savoir si elle voulait épouser M. Péniche, ici présent.
--Oh! que tu es bon!... murmura-t-elle dans un souffle pâmé, où la reconnaissance n’étouffait pas un arriéré de rancune et l’indulgente pitié que méritait un homme assez naïf pour régulariser devant M. le maire son indiscutable misère conjugale.
M. Péniche fit bien les choses. Il montra du tact et du naturel. Il déclara sans rire à Clarisse qu’ils accomplissaient là un acte solennel où elle devait voir la récompense de sa longue fidélité et de son inaltérable dévouement. Il avait tenu à lui en offrir la surprise, et pour cela il avait fait vingt-six démarches et dépensé d’appréciables sommes en autobus, métro et fiacres, qu’il ne regrettait pas, puisque dorénavant, mariés selon les justes lois, ils goûteraient un bonheur fortifié par la considération publique.
Au restaurant, le repas fut cordial et animé.
Le civet de lièvre à la royale y précéda une poularde bourrée de truffes et des asperges phénoménales; on but du vin de la Moselle, du corton chaleureux et un champagne sec qui mit les cœurs en joie. Pensive, Mme Péniche supputait les avantages d’un avenir désormais équilibré entre un mari attentif et un amant supérieur.
Elle éprouva le besoin de rapporter en détail de si grands évènements à Jean Clerbœuf. Elle tint même à les lui répéter, si bien que M. Péniche put, en toute certitude, accompagner la visite domiciliaire que, sur l’autorisation du parquet, accomplit un commissaire de police, muni, lui aussi, d’une écharpe tricolore et investi du droit redoutable de vérifier comment Mme Péniche respectait son contrat de mariage.
M. Péniche eut la satisfaction de n’arriver ni trop tôt ni trop tard. Il eut le loisir de contempler, d’un œil froid et acéré comme celui de Basilic, son épouse vêtue seulement, outre sa chemise, d’un chapeau à plumes et d’un corset rose. Jean Clerbœuf, lui, se fit un peu chercher; mais on le retira d’un placard où ses pieds nus, hors des bas de jambes d’un pantalon élégant et qui faisait le pli, prenaient le frais sur le carreau.
Le divorce pour adultère fut prononcé quatre mois après. M. Péniche, magnanime, fit grâce aux infortunés des vingt-cinq francs d’amende qu’un tribunal rigoureux eût pu leur départir. Et débarrassé, sans autres frais, de Clarisse, loué par ses amis et soutenu par l’opinion pour sa franche et correcte attitude, il vit désormais heureux, remarié avec une jeune institutrice qui le trompe sans scrupules avec un photographe.
LA MONTRE
Francis me dit:
--Quand on parle de la perversité des femmes, on oublie trop qu’elles sont, comme l’a écrit Michelet, des malades. Quel est le romancier qui, dans les crises que ses héroïnes traversent, a osé indiquer l’influence morbide et chronique qu’elles subissent? Tous les actes de folie de la femme, ses crimes, ses adultères, ses vols--(celles qu’on arrête dans les grands magasins)--les commettrait-elle, sans l’impulsion d’un état sanguin et nerveux qui récidive chaque mois, aux changements de lune? Je sais des femmes qui ne voient revenir qu’avec terreur les troubles qui accompagnent le flux, et des maris qui ne redoutent pas moins la semaine dangereuse où, perturbée, l’épouse cesse d’être elle, semble un autre être, soudain crispée, colère, pleureuse, un peu folle! Il est des femmes, plus profondément, plus longuement atteintes en leur source vive, et qui, comme Janus, ont deux visages et laissent alternativement percer deux âmes contraires, l’une bonne, douce, tendre, l’autre mauvaise, révoltée, toute sèche. Des tempéraments chastes, sous le maléfice lunaire, s’affirment luxurieux. Telle, le reste du temps patiente, prend en grippe son mari, ses enfants et son ménage, se jetterait aux pires aventures!
--Où veux-tu en venir? demandai-je. (Francis est médecin, et je me méfie de ses paradoxes.)
--Simplement à ceci, connu de toute éternité. C’est que nous ne devons pas appliquer à la femme notre règle trop simple du bien et du mal, la théorie d’une responsabilité à laquelle elle échappe. Les maris, pour leur malheur, l’oublient trop souvent; et les juges, quand on leur amène une femme coupable de quelque crime de lèse-société, l’oublient toujours.
--Démontre! fis-je.
Francis dit:
--Je vais te raconter l’histoire d’une montre.
«J’avais distingué chez ma tante de Corseul, qui, tu le sais, reçoit beaucoup de monde, une très jeune femme dont le charme de gracieuse malaria me séduisit tout d’abord. Encore le terme de malaria est-il exagéré. Sans doute, elle était pâle, extrêmement, et de lèvres exsangues qu’elle faisait saigner en les mordant; ses cheveux étaient aussi d’un blond de chanvre un peu décoloré, mêlés de cendre, auxquels le crépuscule prêtait une clarté morte et presque verte. Ses mains, d’un blanc blême, effilaient leurs doigts maigres aux ongles pâles, taillés pointus comme des griffes, et montraient, à fleur de peau, le sillon bleu des veines dont le cours, çà et là, se gonflait en ondulations de couleuvre. Tout au plus apparaissait-elle très anémique: tirait-elle de là son air de distinction? Telle quelle, elle me laissa une impression tenace et obsédante. Je ne sais si je l’aimai véritablement, mais je fis tout comme, entraîné par un impérieux besoin de la revoir, de l’entendre, de lui parler, de sentir rayonner sur moi l’étrange clarté de ses yeux d’eau bleue, où la pupille se dilatait et s’amincissait avec cette instantanéité troublante qu’ont les prunelles du chat.
«Les occasions n’étaient pas bien fréquentes. Ma tante de Corseul recevait Mme Solis, Mme René Solis, c’était son nom, mais point le mari, avec la famille duquel elle était brouillée de longue date. Impossible, par conséquent, de voir la jeune femme chez elle. J’eus cependant la bonne fortune de la reconduire plusieurs fois jusqu’à sa porte. Aujourd’hui que je suis marié, père de famille et, je crois, honnête homme, je pense que ma conduite d’alors était très blâmable. Mme Solis avait des devoirs, le nom de son mari à porter, de plus elle était mère d’un amour de petite fille de sept ans; j’aurais donc mieux fait de la laisser tranquille. Mais j’étais à l’âge égoïste où l’on ne raisonne pas; l’instinct jeune et ardent m’enfiévrait. D’ailleurs, elle ne fit rien pour me décourager.
«Elle eut, d’elle-même, des audaces. Elle accepta des rendez-vous en plein air; nous les choisissions en des banlieues lointaines. Les bois brumeux de Saint-Cloud secouèrent sur nous, en automne, toute la pluie de leurs branches défeuillées. Nous avions découvert Ivry, ses rues noires de charbon; et, passé les fortifications, nous nous perdions en un pays plat et mélancolique, hérissé d’usines. Nous nous rendions, de préférence, dans un petit square lépreux et moisi, abrité de murs, et qu’on eût pris pour le jardin pauvre d’un hospice de vieillards. Mme Solis, elle s’appelait Renée comme son mari, s’était prise d’une singulière tendresse pour ce coin de verdure piteuse où les bancs vétustes s’étaient à la longue pourris.
«Mais nous savions aussi nous retrouver ailleurs, dans les musées par exemple; deux ou trois fois, prétextant qu’elle venait passer la soirée chez ma tante de Corseul, elle sut se blottir auprès de moi en la baignoire grillée d’un petit théâtre. Un jour, enfin, elle vint, se rendant à de longues supplications, visiter mon entresol de garçon.
«Elle était entrée en visite de cinq minutes, sans vouloir s’asseoir, gardant son en-cas et ne relevant même pas sa voilette. Ce fut ainsi, et toute vêtue qu’elle s’abandonna, prise en coup de force et consentante. Les cinq minutes durèrent trois heures.
· · ·
«Certainement, si j’avais connu le mari, les choses n’eussent peut-être pas tourné si vite; du moins aurais-je eu plus de scrupules; mais, à l’ignorer aussi complètement que s’il n’eût pas existé, sa femme me faisait l’effet d’être veuve ou divorcée, libre en tout cas.
«Quel joli plaisir pervers j’éprouvai, quand, pour la première fois après la faute, je la rencontrai chez ma tante. Comme elle était placée à la lumière, je vis très distinctement le jeu de ses prunelles dilatées, toutes noires et rêveuses, se rétrécir à vue d’œil en un petit point aigu, dardé sur moi; et j’entends encore le rire perlé, légèrement fêlé, dont elle me salua. N’as-tu jamais éprouvé (Francis me regarda) ce bonheur hypocrite de voir en face de toi, dans un salon, correcte et impassible sous le masque des convenances, la femme à laquelle tu dis: Vous, et mentalement:--Tu; dont tu connais les lèvres, le goût des baisers, le grain de la peau; ce qui se déguise sous l’indifférence du sourire mondain et sous les plis de la robe? Et n’est-il pas amusant, cette femme sortie, que tu sais tienne, que tu as possédée en cœur et en chair, d’entendre dire, comme moi, à ma tante de Corseul:
--Quelle charmante femme, et d’une tenue irréprochable! C’est la vertu même!
«La possession, en sa fugacité, au lieu de me détacher d’elle, m’y lia plus tendrement. Pour s’être livrée et pour venir, deux fois par semaine, se rendre à mes baisers, en ce petit entresol toujours fleuri de violettes et de roses-thé pour elle, toujours coquet et scintillant du reflet d’or de mes vieux tableaux, du miroitement des glaces, de l’éclat des verres de mousseline et des fines carafes d’un en-cas toujours préparé, foie gras et fruits,--car elle aimait luncher,--oui, à entrer et à m’apporter, à travers la voilette, le goût de ses lèvres et la blancheur de ses dents, à quitter ensuite sa toque de fourrure, à se laisser déganter, et approcher du feu ses minces bottines, à cambrer sa taille entre mes mains, tandis que son rire un peu faux et délicieux sonnait, elle m’enivrait d’une joie nerveuse et d’une alacrité pareille à l’ivresse fébrile du champagne!
Le temps passait très vite, trop vite. Ma montre, sur un écrin de cuir de Russie, debout sur la cheminée, marquait, de ses aiguilles fines, l’heure toujours dépassée du départ. Continuellement, nos yeux revenaient à ce petit cadran immobile et cependant vivant; sa blancheur dans le crépuscule nous avertissait souvent, comme un rappel de la vie oubliée et de tout ce qui n’était pas nous et qui pourtant nous imposait sa loi.
«Bien des fois, Renée--pour moi, elle n’était plus que cela; je me souciais bien du mensonge d’une Mme Solis mariée, mère de famille et femme du monde!--Renée prenait cette montre et, délicatement, la faisait sonner, non sans appréhension de ma part. Elle me venait de mon grand-père, était de fabrique anglaise, plate comme un écu; son or était délicieusement pâle et tout guilloché de fleurs de lys. La sonnerie des heures et des quarts y tintait grêle, fine et lointaine comme une voix du passé, avec la douceur musicale d’une même note frappée sur un vieux petit clavecin. J’aimais extrêmement cette montre.
«Un soir, je m’aperçus de sa disparition.
· · ·
«Ce n’était pas la première fois que je constatais l’absence de menus objets. En six semaines, une garniture de boutons de plastron de chemise pour soirée, et une petite broche en fer à cheval, placées d’ordinaire dans une coupe, près de mon lit, cessaient d’être visibles et s’étaient subtilement évanouies. Il m’était pénible de soupçonner ma femme de ménage, que je savais très honnête, et j’avais préféré changer de blanchisseuse, la mienne ne me revenant pas, car elle buvait, et de plus, brûlait mon linge. Mais juste huit jours auparavant, je n’avais plus retrouvé, dans un tiroir, un petit nécessaire d’argent; comment suspecter encore la blanchisseuse que je savais n’avoir pas remis les pieds dans mon appartement? J’avais supporté tant bien que mal les premiers larcins, mais pour ma montre, c’était trop fort.
«Je me fâchai tout rouge, le commissaire de police vint, on commença une enquête, ma femme de ménage en fut malade et je la congédiai. Renée, quand je la revis, prit grande part à mon ennui et je me rappelle que ses baisers furent plus émus; une tendresse apitoyée s’y mêlait.
--Pauvre montre, dit-elle, moi qui l’aimais tant! Mais qui a pu vous la voler? Vous ne soupçonnez vraiment personne, personne?
Comme elle me regardait attentivement:
--Ce n’est pas vous? fis-je en essayant de plaisanter, car j’avais vraiment beaucoup de chagrin.
--Moi! répliqua-t-elle en sursaut, avec une brusquerie qui me repoussa et où je sentis le recul d’une âme fière blessée.
--Quelle folie, murmurai-je, en lui prenant la main, ne soupçonnant pas qu’elle pût prendre au sérieux une parole si futile; mais elle retira sa main, qui était, je m’en souviens, très froide; se cachant le visage entre ses doigts, je vis des larmes silencieuses qui lui coulaient jusqu’aux lèvres. Je l’embrassai alors et l’amertume de ces larmes est restée, en mon souvenir, indissolublement liée à la mélancolie de cet instant. Le crépuscule tombait et l’heure s’en allait sans qu’on la sentît fuir.
Renée ne pleurait plus, songeuse, les yeux fixés sur un fond d’ombre; ses prunelles, à la seule lueur des braises, dans la demi-obscurité de la pièce, s’agrandissaient, devenaient toutes noires, mangeaient le bleu de ciel de l’iris, réduit à un cercle presque invisible. D’un tic machinal, elle mordait jusqu’au sang ses lèvres pâles; elle me regarda, tout à coup, avec une expression de reproche et de pitié que nuançait aussi, peut-être, un indéfinissable dédain. Je ne sais pourquoi je me sentis très mal à l’aise. Quand elle l’eut assez prolongé, ce regard, elle soupira, jeta par habitude un regard vers l’écrin en cuir de Russie où le petit cadran blanc de ma montre absente ne luisait plus dans les grisailles teintées de noir de cette heure perdue.
Puis, elle se leva, rajusta sa voilette et ses gants, me donna un long, poignant et triste baiser,--il me fit du moins cet effet,--et partit.
Je ne la revis plus. Quelques jours après, je trouvai ma tante de Corseul dans une vive agitation. Elle retournait et secouait, d’un air affairé, un coffret, posé sur la table de son boudoir.
--Francis, tu n’as pas vu mon porte-monnaie arabe, n’est-ce pas? Je l’avais là, à l’instant!
C’était un de ces petits porte-monnaie de cuir rouge parfilé d’or et d’argent, constellé de croissants de lune, auquel, je ne sais pourquoi, ma tante avait la faiblesse de tenir, bien que la valeur en fût insignifiante. Elle reprit:
--Il était là, j’en suis sûre, dans le coffret ouvert. Je le voyais de mes yeux, tandis que je parlais à Mme Solis.
--Ah! Mme Solis?
--Oui, elle sort d’ici!
Là, ma tante devint toute rouge et avec une sorte de colère:
--Voyons, ce n’est pas possible, il sera tombé, on le retrouvera; s’il était resté dans ma chambre? Mais non, je le vois, je le vois encore; et quand Elle est sortie...--As-tu retrouvé ta montre? fit-elle en s’arrêtant brusquement de chercher.
--Ma... montre?... Non!
Et une soudaine lueur me traversa. Mais non, comme disait ma tante, ce n’était pas possible! Quelle apparence: une femme dans l’aisance, toujours bien mise, mais sans luxe ruineux; le mari avait une belle position. Et elle aurait... volé, volé! Le mot m’étranglait. Non, comment croire cela? Et cependant le doute, insidieux, sournois, obsédant, ne me quitta plus. Mes soupçons prirent une singulière énergie quand je vis que Renée ne revenait point chez moi. Que te dirai-je? Je fus très malheureux. Tantôt je la croyais coupable, tantôt innocente. Et puis l’absurdité de pareils vols, leur non-sens m’irritaient comme un mystère. A quoi cela répondait-il? Pourquoi eût-elle volé? Son mari, je le savais, lui laissait disposer de sa fortune. Et pourtant, il y avait un fait, probant. Pas plus que chez moi, elle n’était revenue chez ma tante. Nous ne la revîmes plus jamais, ni l’un ni l’autre!
--Et ta montre? demandai-je à Francis.
Il me répondit:
--Ma montre? Trois mois après, je reçus un petit paquet par la poste; cela m’était envoyé d’une petite ville du Nord, où je ne connaissais personne. Dans de la ouate, ma montre reposait, inerte; mais, après les douze tours de clef, les aiguilles repartirent et la sonnerie chanta. Le verre était cassé, par exemple.
Francis, perdu dans ses souvenirs, avait baissé la tête.
--Et tu n’as plus entendu parler de Mme Solis?
--Si; elle a mal fini. On l’a, paraît-il, arrêtée depuis dans un grand magasin au moment où elle volait une broche en strass; une perquisition chez elle a amené la découverte d’un tas d’objets de luxe, tous brillants et scintillants, comme l’or, l’argent, les pierreries; mais pas un chiffon, ni une dentelle. Ç’a été un affreux scandale, le parquet a été saisi. On n’a étouffé l’affaire qu’en la faisant passer pour folle. Son mari, de chagrin, s’est livré à la morphine; il est mort, il y a quelques années.
--Et elle? demandai-je.
Francis dit en baissant la voix:
--Elle vit toujours, et dans l’établissement où elle vieillit enfermée, elle vole les épingles et les boutons de métal de ses co-détenues.
Il ajouta:
--Elle est en proie à des attaques de grande hystérie, naturellement. Cette voleuse est avant tout une malade.
Un silence triste; et Francis, haussant les épaules, conclut d’un accent de pitié sincère:
--Pauvre femme!...
LE JOUR ET LA NUIT
Albert Lecreuze avait eu, pour son mariage, une histoire. Une histoire que d’ailleurs personne ne savait, ce qui permettait à ses meilleurs amis d’affirmer qu’il s’était conduit comme un «mufle». Ses ennemis le répétaient à l’envi. Seul en effet le premier son de cloche porte! Heureux celui pour qui il tinte favorable.
Albert, en un jour de confiance, nous raconta la vérité.
--On m’a beaucoup reproché mes fiançailles brisées avec Marthe Aglante et mon mariage presque immédiat avec Lucile Dussan. Les apparences me donnent tort; mais je puis dire, pour ma défense, que ma préférence tardive ne fut pas intéressée, puisque Dussan possédait pour dot exactement rien, et que je perdis avec Mme Aglante le joli sac d’un demi-million.
«Il est vrai que Lucile m’a apporté le bonheur--ce qui est sans prix--alors qu’avec Marthe j’eusse été probablement malheureux; mais je n’en pouvais rien prévoir quand s’est produit le coup décisif de l’électricité qui, de sa brusque nuit suivie d’une fulgurante clarté, bouleversa nos vies.»
--Contez ça bien vite!
--De Marthe Aglante je ne dirai rien que vous ne sachiez. Vous la rencontrez dans les salons de la plupart de nos amis. Grande, grasse, blonde, rieuse et frivole, elle a réalisé ses goûts de luxe et de domination. En épousant le banquier Sackse, elle a rencontré son véritable destin.
«Je m’étais épris d’elle pour sa splendeur indiscutable, cette sève de santé, ce fruit de chair, cette richesse de teint qui, à présent s’empourpre après le repas de tons trop vifs à la Rubens, mais qui alors exhalait la blancheur mate et le rose incarnat des Grâces de Boucher.
«Comme si elle avait cherché un repoussoir, on ne la rencontrait guère, jeune fille, sans son inséparable amie Lucile Dussan, brune, mince, le visage ambré, et des yeux de velours dont je louerais avec moins de discrétion le sombre éclat si je n’étais son mari.
«Elles semblaient s’aimer beaucoup, malgré le contraste formel qu’elles offraient: caractères opposés, goûts différents--le jour et la nuit. Et cela, au propre et au figuré. Marthe recherchait les couleurs éclatantes, et rien n’allait mieux sur ses cheveux d’or fou que le flamboiement du soleil. Lucile, au contraire, se plaisait à revêtir des teintes mortes, et tirait son plus grand charme du crépuscule et du soir, avec lequel s’harmonisait merveilleusement sa voix aux tonalités étouffées et moelleuses.
Je n’avais pas hésité une minute entre les deux jeunes filles; Marthe m’avait fasciné au point de faire tort dans mon esprit à Lucile Dussan et à sa beauté discrète, à ses silences fréquents, à ses rêveries pensives. L’autre était le bruit, la lumière, le mouvement; elle me semblait l’incarnation de la vie dont elle n’était que le simulacre.
«Du matin au soir, j’appartenais à son caprice; et cependant un sourd travail s’opérait en moi dès qu’arrivait cette heure furtive où les reliefs s’émoussent, où les reflets s’éteignent, où l’ombre, semblant monter du sol, envahit l’âme et l’être entier. A ces moments-là, je ne pouvais m’empêcher de songer à Lucile Dussan. Elle hantait peu à peu mes insomnies par une obsession d’abord vague, puis précisée, à la fin tenace, presque inquiétante.
«Je ne sais si vous ressentez de façon aiguë l’alternative de la clarté et des ténèbres? Mon cerveau de midi ne correspond nullement à mon cerveau de minuit. J’ai souvent pensé que trop d’impressions diverses, confluentes, inextricablement emmêlées, nous assaillent en plein jour pour que nous puissions nous y sentir tout à fait nous-mêmes. La nuit nous rend à notre conscience et à la sûreté obscure de l’instinct.
«Jadis, pleine d’embûches et lourde de dangers, c’est elle qui affina les sens de nos pères, aiguisa en eux les ruses subtiles de l’animal pour la fuite ou la défense. Lénifiante, elle calme nos nerfs ou, énervante, les irrite. Elle fait en nous du silence pour que nous puissions mieux écouter les voix secrètes qui ne parlent que dans la paix profonde des choses: un silence encore bruissant de murmures imperceptibles, comme l’écho des grands coquillages marins.
«Pour moi, c’est la nuit que je pense le plus clairement, que je concerte le mieux mes projets, c’est la nuit que les reproches de mon cœur ou les remords de ma raison me harcèlent avec le plus d’incisive netteté. Et qui n’a connu la lucidité et la force d’attention du travail, quand l’heure s’avance de plus en plus vers le noir et le sommeil d’une ville, et que, dans la chambre où meurent les formes confuses des meubles, seule palpite de son phare, appelant les idées comme des oiseaux de nuit, la lampe calme encerclant de sa jaune lueur fluide le contact magnétique de la plume et de la page blanche?
«Mais ces affinités passagères, ces indications voilées ne m’avaient pas averti du sens mystérieux que mon cœur devait leur prêter; et il fallut, comme toujours, que le hasard s’en mêlât. Le hasard? Y croyez-vous vraiment? Et n’y a-t-il pas une fatalité inévitable qui, du plus grand au plus petit, relie la chaîne des êtres, le flux des circonstances et le contrecoup des accidents?
«Toujours est-il que j’aimais ou croyais aimer avec la même ardeur Marthe Aglante. Ses parents agréaient ma recherche. Un avenir joyeux s’ouvrait devant nous.
«Qui m’eût dit que je chérissais en secret et sans même m’en apercevoir Lucile Dussan, m’eût frappé de stupeur.
«Isolée par sa réserve continue, retranchée derrière la sereine froideur de son attitude, distante par son regard, et cependant compagne journalière de nos entretiens, elle intriguait mon souvenir sans le satisfaire; elle se posait devant moi comme une énigme vivante que je ne me sentais ni le droit ni l’envie de résoudre.
«Par moments, dans les chauds après-midi, je la regardais avec un malaise incertain. Pourquoi se tenait-elle toujours à nos côtés comme une ombre vigilante; et pourquoi son charme, qui s’évaporait au jour, me poursuivait-il la nuit d’on ne sait quel trouble anxieux?
«Marthe ne soupçonnait rien. Elle avait trop bonne opinion d’elle pour supposer l’invraisemblance d’une rivale. Aussi bien elle s’occupait trop d’elle-même, de ses robes, de ses plaisirs, de ses moindres fantaisies, pour se donner la peine de déchiffrer le livre fermé qu’était sa compagne.
«Ce soir-là, un soir magnifique de juin où le jour avait paru ne pas vouloir finir et prolongeait sur le parc et l’étang du château l’agonie royale de son crépuscule rouge, ce soir-là, une soirée d’amis fêtait nos fiançailles. Dans six mois je serais l’enviable époux de Marthe Aglante.
«Je venais d’ouvrir le bal avec elle. Quelle ivresse j’avais éprouvée à l’emporter d’un rythme passionné dans le tourbillon lent, puis rapide, d’une valse de Chopin. Et cependant je conservais l’impression indéfinissable du poids que son jeune et riche corps infligeait à mon élan. Impression d’un rythme cahoté qui se dissipa aussitôt que, par courtoisie, j’offris à Lucile Dussan de danser avec elle la valse suivante.
«Impalpable, irréelle; légère et impérieuse, guidant la cadence et liée à notre virevolte sans fin, elle me donna soudain--comment expliquer cela?--la certitude d’une de ces ententes physiques et morales que rien n’explique et qui vous subjuguent sans qu’on puisse les analyser.
«Était-ce la séduction de la nuit odorante de roses, qui par les fenêtres ouvertes étalait sa magnificence bleuâtre. Était-ce la séduction de Lucile enfin révélée dans les courbes et les lignes féeriques, l’harmonie pathétique de son corps, et la magie de son pâle visage, où les yeux intenses brûlaient d’une fièvre inconnue? Je me demandais pour la première fois si une déplorable erreur n’avait pas détourné mon choix de sa vraie destination?
«Cette réponse, l’électricité me la fit, en s’éteignant brusquement.
«Étonnements, rires, chuchotements, paroles entrecroisées, appels aux domestiques: «Des lampes! des bougies!» Je ne perçus tout cela que dans un rêve. Car dans cette pièce où les ténèbres brusquement entrées venaient de pétrifier, immobiles, les assistants, je tenais contre moi, dans la nuit conseillère, dans la nuit avertisseuse, dans la nuit qui me soufflait à l’oreille le mot divin que je n’avais jamais entendu encore--je tenais contre moi Lucile tremblante et ravie, cachant dans son trouble complice sa tête sur mon épaule.
«Infortunés, nous nous aimions!
«Ai-je prononcé ce mot, a-t-il expiré sur ses lèvres? Je ne crois pas.
«L’ai-je embrassée sur les cheveux? N’ai-je pas osé? Je sais seulement que notre étreinte ne se dénoua pas, comme si nous nous tenions prêts à repartir, au son ravivé du piano, d’un libre bond. Je sais seulement que nos visages, lorsque le court-circuit cessa, aussi brusquement qu’il s’était produit, exprimaient avec une telle intensité le secret jaillissant de nos cœurs que chacun put tout comprendre: Marthe Aglante la première.
«Après un court égarement, tant la chose lui, semblait impossible, elle poussa un cri dramatique et s’évanouit, comme elle devait.
«Mes fiançailles rompues avec elle se renouvelèrent avec Lucile. Marthe ne souffrit que dans son amour-propre, et pas longtemps, le banquier Sackse la consola. Et moi, je dus, je dois le plus parfait bonheur à ma chère Lucile, fleur du crépuscule, petite âme des ténèbres étoilées.»
LETTRE TROUVÉE
Jacques dit:
--Notre métier d’écrivains nous vaut de bizarres lettres d’inconnues. Il en est de touchantes, il en est d’absurdes. Le malheur est qu’elles ne soient pas accompagnées d’un portrait. L’écriture a beau être révélatrice, une photographie le serait bien davantage. Au moins, au lieu d’un masque, ces lettres anonymes porteraient un visage. La photographie, quelque air apprêté qu’on se donne, ne ment pas. Un savant, ayant ainsi pièces en main, établirait une intéressante collection des gens qui écrivent aux hommes connus depuis le malicieux lecteur qui vous signale une erreur, jusqu’à la femme incomprise qui vous ouvre son cœur.
Jacques prit un temps, parce qu’il allumait une cigarette. Il reprit:
--Je me demande toujours à quel mobile, à quelle suggestion cède la personne qui perd un timbre de vingt-cinq centimes à vous envoyer soit des reproches, soit des confidences, quelquefois des injures, presque jamais des compliments. Et je suis arrivé à cette conviction qu’un écrivain affligé d’une certaine notoriété ne reçoit jamais la lettre qui lui ferait vraiment plaisir, la lettre écrite sans arrière-pensée, en pure confiance et en libre sincérité, et cela parce que les âmes délicates ont une pudeur à s’exprimer, craignent de paraître indiscrètes ou importunes en s’imposant à l’intimité de l’homme dont elles aiment les livres.
--Oui, affirma Jacques, la lettre délicieuse, la lettre du fond de l’âme, Modeste Mignon l’a écrite à Canalis, mais c’est dans le roman de Balzac, et non pas dans la vie. Trop souvent, celui ou celle qui prend la plume pour nous écrire cède à une petite vanité médiocre; et cependant telle est notre propre vanité d’auteurs que nous préférons au silence gardé le sarcasme ou le joli persiflage, les épanchements vains, les aveux égoïstes, les demandes d’autographes, les prières de lire et de placer un énorme manuscrit. Je me rappelle une longue, longue lettre à moi adressée par une femme d’esprit capricieux et mal équilibré, mais charmant, lettre qui m’avait touché et à laquelle je n’ai pas répondu--je ne réponds jamais! parce que cette femme avait une existence sociale remplie, mari, enfants, et que j’ai jugé inutile de compliquer sa vie et la mienne. Depuis, j’ai regretté de ne lui avoir pas exprimé, d’un seul mot qui lui aurait fait plaisir, à défaut d’efficace intérêt, ma sympathie stérile.
Jacques fit un geste, montra, de la fumée de sa cigarette, un coffret en cuir d’Espagne, clouté de cuivre et gaufré en losanges.
--J’en ai là des tas, tout ce qu’on m’écrit, la fausse mendicité:--«Cinq cents francs dans une heure, ou je me tue à votre porte!»--Le rendez-vous sur papier satiné, réalité ou mystification,--le bas-bleu de province qui cherche à vous intriguer,--l’abonné classique et indigné des revues, l’homme qui, avec sept points d’exclamation, vous écrit d’une écriture rageuse où les jambages grimpent sur des échasses et gesticulent épileptiquement: «Votre roman est fétide! Comment un journal qui se respecte publie-t-il ces ordures-là!»--Et puis les fous, les fous à l’affût, impérieux et envoûteurs:--«Venez causer avec moi, nous nous entendrons. J’ai une idée à bouleverser le monde et à gagner cent millions. Vous la lancerez! Nous partagerons!»--Et les offres de collaboration:--«Monsieur, je n’ai pas de talent, je ne sais pas écrire, mais il m’est arrivé une histoire dont vous pourriez tirer quelque chose d’étonnant, comédie ou drame, à votre choix!»
Jacques ouvrit le coffret et en tira une feuille de papier à lettres, qui, commencée tout au haut de la page et achevée au second recto, s’offrait incomplète.
--Celle-ci par exemple, fit-il, je ne l’ai pas reçue, je l’ai trouvée sur le tapis d’un wagon de première de la Ceinture, entre Auteuil et le Trocadéro. Celui qui l’a écrite a dû en relire les feuillets: le dernier sera tombé. Il porte au coin de droite le chiffre 6, ce qui suppose une lettre volumineuse. Il y règne un ton de vérité qui m’a touché, des préoccupations d’art qui n’attestent pas le dernier venu. C’est, en sa simplicité, la seule lettre peut-être qui m’ait un peu intrigué et donné envie de connaître son possesseur, et surtout la mystérieuse figure voilée--on la devine exquise à laquelle il s’adresse.
Jacques lut:
«Si vous pouviez voir les pawlonias des Champs-Élysées! C’est pour vous seule qu’ils fleurissent, en discrète harmonie avec vos yeux de violette! Vous connaissez, n’est-ce pas, ces grands arbres cambrant en une symétrie de candélabres leurs branches où s’évanouit une flamme lilas pâle, délicieusement pâle! Je ne puis les admirer sans vous évoquer à mes côtés, remontant ensemble, d’un pas d’allégresse, l’avenue du Bois. Oh! chère, que cela fait souffrir de vous savoir si loin!
«Vous ne verrez pas les pawlonias des Champs-Élysées, il sera trop tard quand vous viendrez à Paris. Et l’exposition d’horticulture des Tuileries! Vous qui aimez tant les fleurs, fleur vous-même, souffle, lueur et parfum, âme au visage, reflet du cœur! Du moins, en cette unique journée, en ce pauvre instant de bonheur que vous me donnerez, nous déjeunerons vite, dans un petit restaurant italien que je sais: vous grignoterez un de ces gâteaux sablés qu’on appelle des pasta-frolla, et vous tremperez vos lèvres d’une goutte d’Asti mousseux. Puis, vite, vite, pressés par la vie inexorable, nous sauterons dans une voiture, et au vent frais qui fera envoler vos frisons de lin, vos cheveux de soie impalpable, nous courrons au Salon du Champ-de-Mars. Ne craignez pas que je vous fatigue. Nous ne verrons que deux choses.
«Le Puvis de Chavannes, d’abord, parce que vous aimez sa haute peinture chaste, son noble effort d’idéal, cette sincérité qui s’appelle probité et qui sacrifie tout effet de couleur à l’eurythmie de ces calmes figures, de ces attitudes religieuses, de ces méditations profondes. Je vois vos yeux, tandis que vous admirez Virgile dans la douce prairie, le vieil Homère au bord de l’eau bleue! Vos yeux où votre âme brûle, vos yeux chantés par les vers de Baudelaire:
Ils marchent devant moi, ces yeux pleins de lumière, Qu’un ange très savant a sans doute aimantés; Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères, Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés...
«Je vous conduirai alors devant un petit groupe en marbre de Rodin. Je ne vous dirai rien, je ne troublerai pas votre attente recueillie. Je sais d’avance que ce chef-d’œuvre vous subjuguera le cœur. Comment ce génial artiste a-t-il pu sentir si à fond la divine faiblesse de l’homme devant la femme? J’ai vu sourire des imbéciles! Figurez-vous, amie aimée, une femme nue qui, assise et une jambe ramenée en arrière, tient son pied dans sa main d’un adorable mouvement de grâce. Elle incline un peu la tête vers l’homme et elle a une expression indicible de bienveillance et d’obscur dédain. Elle se prête, et elle est lointaine. Elle triomphe sans orgueil, placide, mais invincible souveraine. Et lui, nu, agenouillé, humble, las, en détresse humaine, en ferveur passionnée, les mains derrière le dos pour bien marquer qu’il est l’esclave et non le maître, appuie sa tête au bas de la gorge, sur le flanc de la femme, qu’il baise en enfant adorant la madone, en dévot recevant l’hostie. Vos yeux, amie, je les vois, vos yeux-rayons: ils s’empliront d’aurore en l’émerveillement de cette œuvre belle et grave, et un petit tremblement de rosée perlera entre vos cils, tandis qu’un feu rose imperceptiblement avivera vos joues frêles; car vous aurez compris, car d’instinct votre pitié de femme a toujours compris ce mot de Vigny qui pourrait servir d’épigraphe au marbre de Rodin:
L’homme a toujours besoin de tendresse et d’amour!»
Jacques se tut, indécis, et n’acheva pas la lettre.
--Cela, dit-il, se termine par un élan d’amour, un cri sincère et poignant de passion en lutte avec les obstacles de la vie quotidienne. Je me reproche déjà, d’être ainsi entré, sans le vouloir, dans le secret de ces deux êtres d’élite obscurs.
Il se tut et ajouta;
--Et puis, l’amour des autres paraît toujours exprimé avec trop ou trop peu de pathétique. Seul, l’amour que nous ressentons pour notre propre compte ne nous paraît jamais ridicule!
POUR PASSER LE TEMPS
Il y avait ce jour-là, dans l’atelier du peintre Erfulle, une vieille dame grasse et bon enfant, accompagnée de sa fille, une mince et souple gitane Montmartroise; le sculpteur Prost et Bernard Jarrive, un graveur. Il y avait encore d’autres peintres et leurs modèles, de délicieuses personnes dont l’une, en robe Liberty et chapeau cabriolet, semblait un Kate Greenway, et l’autre, en culotte de cyclowoman et chemise d’homme, un fantasque petit garçon.
Il pleuvait, et il pleuvait dans l’atelier, dont la grêle avait crevé les vitres. Des guirlandes de vigne vierge ruisselantes se balançaient au long des châssis. On apercevait une ou deux maisons de Marlotte et les bois profonds, fumants d’une buée bleuâtre, dans le jour mouillé et l’atmosphère lourde.
Pour passer le temps, on se racontait des anecdotes, qui un souvenir, qui un accident. Erfulle fumait une pipe de bruyère, Jarrive feuilletait un album de Gavarni. La dame grasse et décolletée sous un grillage de dentelle noire écoutait avec un sourire complaisant. Sa fille Jolette tirait d’une guitare quelques accords discrets qui servaient de trémolo au conteur.
--Donc, acheva Prost, le sculpteur, j’avais en face de moi dans le compartiment un couple bizarrement assorti, vieux mari et jeune femme. Le train roulait à toute vapeur, et de fréquents tunnels nous plongeaient dans une obscurité profonde, car la lampe du plafond, je ne sais par quel hasard, était éteinte. Mes regards avaient-ils été trop expressifs? mon vis-à-vis, la jeune femme brune, avait-elle laissé voir à son jaloux compagnon que je ne lui étais pas indifférent? Le certain est que ce vieil homme, rasé comme un sacristain et gras comme un muid de graisse rance, répulsif jusque dans le noir éteint et sacerdotal de ses vêtements, me toisait en dessous d’un air de méfiance et de sourd mécontentement. Un tunnel venait-il nous baigner de nuit, le jaloux étendait les pieds et en faisait un rempart à ceux de sa compagne; il étendait aussi les mains sur les siennes et la protégeait de toute attaque. Le jour, en reparaissant brusquement, m’avait montré son manège.
La jeune femme n’en était pas moins outrée que moi. Pour se soustraire à cette domination et rassurer en même temps les craintes du gros vieillard, elle alla s’asseoir à l’autre bout du wagon, le nez à la vitre. Au lieu de la suivre, il resta en face de moi, dardant dans mes yeux ses gros yeux de crapaud. Un tunnel nous reprit; je savais qu’il durerait longtemps. Me glisser sur la banquette sans bruit, étreindre les genoux et chercher la main et le visage de ma voisine ne fut pour moi que l’affaire d’un instant. Arrive que pourra! Je risquais mon va-tout. On se défendit; les mains--elles me parurent plus grosses et plus fortes--broyèrent les miennes; le visage--il me semblait devoir être plus doux--se dérobait élastique et mou; la bouche--je la croyais... Ah! pouah! Le jour en reparaissant me montra, vous devinez quoi?--le vilain magot de jaloux, que mes jambes et mes bras étreignaient, et qui, sardonique et triomphant, exaspéré tout de même, me soufflait son haleine de phoque dans le nez. Un fol éclat de rire partit des lèvres de la jeune femme. Je pensai à me jeter par la fenêtre. Je me contentai d’ouvrir la portière, et, au risque de me tuer, de gagner un compartiment voisin, d’où je descendis à la première station pour me perdre honteusement dans la foule.
La dame grasse décolletée ni sa fille Jolette ne parurent scandalisées, faites qu’elles étaient au ton libre des ateliers. Et, sollicitée de raconter à son tour quelque aventure, la mère bonnement déclara:
--La semaine dernière, j’avais été au théâtre avec une de mes amies, en laissant Jolette à la maison. Je revenais seule en fiacre et le cocher, jugeant le pourboire insuffisant et voyant une femme sans défense, m’injuria. J’en fus toute troublée, car il ne passait personne dans l’avenue, et la grosse voix et les jurons de cet homme me faisaient une peur horrible. Je me dépêchai tellement de sonner coup sur coup à la porte cochère de la maison, et tellement de repousser vite le battant derrière moi, que la traîne de ma robe resta prise dans la porte. Le gaz était éteint, et me voilà dans l’obscurité du vestibule, retenue par derrière, et ne pouvant ni avancer ni sonner une seconde fois. Je crus devenir folle et j’appelai la concierge. Peine perdue! elle logeait dans l’arrière-cour et son sommeil était si dur qu’elle ne répondait qu’au quatrième ou cinquième coup de sonnette. De guerre lasse, je me décidai à quitter ma robe, mais n’y voyant goutte, m’embrouillant dans les cordons et les agrafes, je quitte tout, robe et jupe, avec une peur abominable qu’un locataire ne rentre et ne me trouve en cet état. Puis, me voilà, eh tâtonnant à aller réveiller la concierge pour qu’elle tire le cordon et me remette en possession de ma robe. Je parviens à la réveiller: elle maugrée, ouvre des yeux ébahis, ne comprend rien à mes explications, tire enfin le bienheureux cordon. Je me précipite à la porte, veux retirer la traîne de ma robe; impossible! Elle s’était engrenée de telle façon que je ne puis l’amener à moi du dedans. Force m’est de sortir dans la rue et de la dégager tant bien que mal. Arrive un coup de vent, ou moi-même, par une secousse trop forte! La porte, qui était glissante dans ses gonds, se referme en coup de canon, et me voilà en chemise, dans la rue, et des pas d’hommes sur le trottoir. Je me cramponne à la sonnette, j’ai beau tirer, la concierge, rendormie ou par mauvaise volonté, n’ouvre pas. Les pas se rapprochent toujours, une terreur me prend: deux sergents de ville apparaissent, faisant leur ronde.
Ils me contemplèrent sévèrement, je me vis déjà au poste. Je racontai mon histoire. Ils eurent l’air de me supposer ivre. Je donnai mon nom, je citai comme référence le nom de notre ami, le commissaire de police du Gros-Caillou; ils me crurent, tout en trouvant cela drôle. Et comme je sonnais toujours avec affolement ils se mirent à cogner de leurs sabres-baïonnettes sur la porte. La concierge apparut enfin, furieuse, avec une lumière. A la vue des sergents de ville, elle resta pétrifiée. Je ramassai mes nippes et grimpai comme une chèvre mes quatre étages.
Et le lendemain le bruit courait dans la maison que j’avais été déshabillée et dévalisée par les voleurs, et que deux sergents de ville m’avaient secourue à temps.
--Et maman en a été malade toute la nuit, dit Jolette.
--Oui, dit la dame grasse avec une naïve et cynique bonhomie, Jolette a dû me faire du thé toute la nuit. Refroidissement ou émotion, j’ai eu une fuite comme mon oncle Sébastien, le jour où, ayant mangé trop de figues fraîches, il apprit que son neveu avait tiré sur lui une lettre de change de trois mille francs.
On réclama cette histoire, mais le temps était redevenu sinon beau, du moins supportable. Les guirlandes de vigne vierge s’égouttaient en pluie, aux bouffées d’un air vif qui chassait les nuages. Jolette fit observer qu’on voyait au ciel la culotte du gendarme, assez de bleu pour se risquer à sortir. Et un rayon de soleil étant tombé dans l’atelier, on remit les histoires à un autre moment.
DEVANT LA MER
Pierre Halgan sortit de son jardin par la lande. Une petite porte en croisillons de bois l’attendrit. Germaine l’avait de ses mains adroites assemblée et clouée.
Elle devait être arrivée maintenant.
Une fois de plus depuis vingt-quatre heures, il savoura l’amertume de ces séparations qui, même courtes, lui donnaient la sensation de la mort. Un jeune être est là et s’agite, on l’entend rire et chanter, marchander un beau muge à la vieille poissonnière, ou c’est l’enfant qu’elle embrasse et enveloppe de ces litanies aux noms d’amour comme en inventent seules les mères. On sent la maison vivre. Une jupe passe dans le sentier. Et c’est l’apparition d’aurore d’un clair visage aux bons yeux. Maintenant, plus rien.
Germaine partie, tout meurt. C’est si triste sa chaise vide à table. L’horloge met des heures à sonner, le temps stagne. Et comme le lit est vide et froid!
Pierre Halgan haïssait une telle nécessité; mais quelques jours seraient vite écoulés; quoiqu’il en eut, minute à minute, le sablier inflexible coule. Samedi prochain il irait la rejoindre, elle et Tony, dit le «Loulou», dit «Sucre», dit le «Chéri-Blanc», dit «Crapousse», leur fils, cet immense bonheur qu’elle lui avait donné.
Pierre Halgan ne croyait plus pouvoir être heureux quand il avait rencontré Germaine. Deux fois marié et deux fois la faillite. Divorcé puis veuf. Une première femme acariâtre, sans cœur, qui l’avait abandonné. La seconde était une malade nerveuse, à l’égoïsme et à l’orgueil fous, un certain charme et peu d’intelligence. Par pitié, il avait usé vingt ans du meilleur de lui-même à lutter, pour demeurer fidèle à une tâche impossible. Elle était morte à temps, emportée d’une embolie, avant qu’il se tuât de désespoir.
Trois années mornes avaient suivi où il sentait à peine sa délivrance, parce que la solitude et la tristesse de vieillir l’accablaient. Il avait irrémédiablement conscience d’une vie gâchée. A quoi bon avoir été honnête, bon, dévoué? Derrière lui il n’y avait que des ruines. Mais Germaine était venue et avec elle le refleurissement, la beauté de la vie, la merveilleuse adaptation des caractères et des âmes. Et de leur amour était né ce beau petit qui semblait un dieu-enfant, ce merveilleux fruit, cette délicate splendeur.
Pierre Halgan s’engagea dans la lande. Il faisait beau après des journées d’équinoxe orageuse, fouettées de bourrasques et de pluie. Le sable feutré d’aiguilles de pin buvait le soleil, et le ciel, entre les ramilles où pointait la capsule du pollen couleur soufre, était d’un bleu ardent.
Il atteignit le canal que coupe un pont de bois. On dirait de loin, avec ses poteaux, un noir insecte aux mille pattes. Et la lande reprit, plus tiède et plus parfumée entre les dunes. Il s’émerveilla: les premiers genêts venaient d’éclore, au bout du balai vert des tiges; jusqu’à présent il n’y avait eu avant cette floraison d’or pâle que l’or plus chaud des fleurs d’ajonc sur les arbustes d’épines.
Les chênes-lièges montraient leurs troncs bruns, écorcés à mi-hauteur, les pins que l’on venait d’entailler portaient de longues blessures couleur de chair et leur résine s’écoulait par des gouttières de zinc, en des pots de terre. Les écorces enlevées à coups de hapchot, les «gémelles» faisaient à chaque arbre un lit de copeaux frais. Çà et là en des parties humides, des tapis de mousse s’étendaient circulaires d’un vert aigu.
Pierre Halgan éprouvait le bien-être animal qui vient des forces ambiantes et admirait, une fois de plus, l’harmonie sereine et robuste de la lande. Le sentier qu’il suivait se contournait comme un serpent roux. Parfois des ronces lui agrippaient le pied, ou il brisait en marchant des branches tombées.
Sans doute la nature ne lui rendait pas cette merveilleuse sécurité qui enchante les cœurs jeunes, il savait le leurre d’un tel mirage, mais il l’aimait pour elle-même et son indifférente beauté.
A travers les pins éclaircis le sentier cessa et les sables des dunes barrèrent l’horizon. Il s’y engagea. Par pentes douces et comme amollies par le vent, les dunes se mamelonnaient. Ses pas y marquaient la trace vierge qui épouvanta Robinson, solitaire dans son île. Car ici, après la solitude de la forêt, c’en était une autre plus vaste, celle d’un grand désert jaune où rampaient seuls quelques brins de gourbet.
Une dernière cime découvrit l’océan. Il s’épandait, d’un bleu-gris, jusqu’à la ligne confuse de l’horizon et le grand plan de l’eau semblait s’élever vers le fond de l’infini. On n’apercevait pas, sur la gauche, dans le ciel dense, la côte d’Espagne. Les vagues accouraient en rouleaux blancs qui s’étiraient, se fondant à d’autres bourrelets et elles se déroulaient ensuite sur le sable, en bave d’écume. La marée montait.
Le vent soufflait du nord, froid dans la journée chaude, mais le sable, sur lequel Pierre se coucha, au revers d’un talus, cuisait. Il y modela peu à peu le poids de son corps et se sentit enveloppé d’une caresse résistante et fluide. Il prit dans la main cette cendre blonde et chaude et la sentit avec délices couler entre ses doigts.
Entre la mer et lui, la plage en contrebas courait large et pâle sans arrêt, sans limite. Il aperçut seulement sur la droite, au loin, quelque chose de rigide et d’allongé. Une épave. Sans doute un madrier, ou quelque morceau de charpente arraché d’un naufrage. La mer avait une autre fois rejeté un morceau de bois noirâtre qu’il avait découvert en s’approchant, être une figure de proue, blanchie de sel et aux contours déformés, un énigmatique visage de femme rongé par l’embrun. Il renversa la tête et contempla le ciel, ce ciel qu’on ne voit jamais que par lambeaux. Il n’était qu’azur et immensité: à peine quelques bandes indécises de nuages. L’océan le reprit, de sa fascination grondante, de son élan inlassable, qui reformait à chaque seconde les crêtes de neige des vagues, pour les écrouler à plat et les reformer en nouvelles volutes.
La chaleur du sable lui donnait une sensation d’inexprimable bien-être. Elle associait en lui des impressions de lit tiède et un regret de ne pas être, au sortir du bain, étendu nu dans ce velours; comme un enfant, il s’amusait à creuser la poussière fine, jusqu’aux couches les plus fraîches; sous ses doigts, de minuscules ravines s’enfonçaient, des avalanches glissaient. Le regret de Germaine absente se concentra en Pierre du fait de son isolement absolu en face de cette mer, sous ce ciel, au milieu de ces dunes arides.
Que n’était-elle là, comme ce jour d’été où le désir les brûlait, où tout leur était ardeur, le sable, le soleil aveuglant, l’air torride et eux-mêmes. Les yeux clos il amoncela un monticule arrondi, et l’étreignant crut sentir le contour d’un sein. Il rouvrit les yeux: le vide, l’espace, l’immensité dont rien ne rompait l’ampleur que là-bas sur la plage, forme roide, l’épave, telle qu’un noyé.
De nouveau, il pensa à cette petite mort, qu’il avait éprouvée au moment ou le breack avait emporté Germaine et Tony. Elle était pâle et contractée, l’avait embrassé avec une passion dure et meurtrie. Tony, dans les bras de sa bonne, lui faisait au revoir de la main en criant: Aya! Aya!
Chers, ah! chers êtres!... Dire que la mort pouvait venir et qu’il ne resterait plus rien de ce qui avait été le rayonnement des cerveaux, les menus rites quotidiens, l’intimité, la vie adorable du foyer!
Cette épave c’est vrai qu’elle avait l’air d’un mort allongé!
Bah! Il n’aurait pas l’abominable souffrance de les voir partir avant lui. Qui sait pourtant, avec la canaillerie du destin. Elle avait vingt ans la fille de l’aubergiste, quand une auto au tournant de la rue du village l’avait prise en écharpe et broyée contre le mur. Et le fils du docteur Gendrel emporté par le croup! Les sérums, oui: il était mort tout de même.
Qu’allait-il imaginer là? C’est lui qui s’en irait un jour d’une de ces maladies sourdes que tous nous portons en nous. Pourvu seulement qu’il ne traînât pas, dans une répugnante laideur, des mois de remèdes et de pourriture. Vive la belle mort, la mort du taureau, l’épée qui frappe aux centres nerveux et vous foudroie.
Oui, mais le désespoir de Germaine? Mais Tony orphelin? Ce sont là des heures affreuses. Des heures, oui... Et puis le temps ferait son œuvre. Nul ne meurt de douleur. Germaine était assez jeune pour se refaire une autre vie. Qu’elle y fût heureuse et que Tony ne souffrît pas, c’est tout ce que l’on pouvait demander.
Et puis pourquoi penser à ces choses? Était-ce à cause de l’épave, inquiétante là-bas d’immobilité et qui gardait cet étrange aspect de mystère que la perspective et le silence donnent parfois aux choses inanimées?
Pierre Halgan se dit:
«Ah! Ce qui m’angoisse c’est le terrible sentiment d’insécurité que porte en soi l’homme, dès qu’il a vécu plus de la moitié normale de son existence. Qu’elle est loin la confiance de la jeunesse, alors qu’on se croit en fer et en acier. Nous savons trop que tout nous guette, tout nous menace, tout nous use, tout nous détruit, corps, cœur et pensée. Nous sommes aussi fluides et instables que cette eau éternelle et ce sable mou: et nous sommes autrement périssables!
Peu à peu, l’épave, il le comprit, finissait par l’énerver, l’intriguer, l’inquiéter presque d’un doute. Oh! il savait bien que ce n’était qu’une pièce de bois. Il se leva et descendit la dune pour s’en assurer.
Un mort? Cela se saurait, comme dit l’autre. Les oiseaux de mer battraient autour, de leurs ailes lourdes. Le vent charrierait la putréfaction.
Il s’approcha. C’était une épave, parbleu! A dix pas seulement, il reconnut qu’elle avait eu forme d’homme. A cinq pas, il discerna un grand corps à bottes de cuir, sans doute un de ces hauts Norvégiens dont le sloop avait sombré devant la barre, au Corsan.
Le cadavre ballonné n’avait plus de visage ni de mains, son ventre était ouvert, Pierre Halgan y vit un poisson mort et une multitude de crabes qui grouillaient.
L’horreur le fit s’éloigner à grands pas, courant presque. Il lui semblait que la beauté merveilleuse des choses était gâtée, salie. Il frémit d’envisager ce qu’a de précaire la vie et de fallacieux le bonheur. Il ne se ressaisit que dans la lande, parmi les arbres calmes et les genêts et les ajoncs fleuris. Alors, il murmura, fervent, ces mots propitiatoires:
--Germaine! Tony!
TABLE DES MATIÈRES
Tante Million 1 I.--Le lunch orageux 5 II.--Qui va à la chasse perd sa place 12 III.--Rouge perd! 19 IV.--A la rescousse 26 V.--Les grandes idées de M. Colembert 33 VI.--La partie en mer 41 VII.--Nouvelles tribulations 48 VIII.--Un nouveau visage 55 IX.--Rentrée 62 X.--Des parents pauvres 69 XI.--Les Vertbois disposent 77 XII.--Chez Maître Miraton 85 Le cri de la vie 93 La bague au doigt 103 Dominical 113 Le ressort caché 121 Le masque brisé 131 L’épreuve 141 L’esclave 149 Quelqu’un passe 157 La gardienne 165 Pour se cacher 175 La victime 185 Par ici, la sortie! 193 La montre 203 Le jour et la nuit 215 Lettre trouvée 223 Pour passer le temps 231 Devant la mer 237
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--6-1925.