‹ Tartarin sur les AlpesChapitre 2 sur 5 · Chapitre 5 Confidences sous un tunnel.

Chapitre 5 Confidences sous un tunnel.

« La Suisse, à l’heure qu’il est, vé ! monsieur Tartarin, n’est plus qu’un vaste Kursaal, ouvert de juin en septembre, un casino panoramique, où l’on vient se distraire des quatre parties du monde et qu’exploite une compagnie richissime à centaines de millions de milliasses, qui a son siège à Genève et à Londres. Il en fallait de l’argent, figurez-vous bien, pour affermer, peigner et pomponner tout ce territoire, lacs, forêts, montagnes et cascades, entretenir un peuple d’employés, de comparses, et sur les plus hautes cimes installer des hôtels mirobolants, avec gaz, télégraphes, téléphones !…

— C’est pourtant vrai, songe tout haut Tartarin qui se rappelle le Rigi.

— Si c’est vrai !… Mais vous n’avez rien vu… Avancez un peu dans le pays, vous ne trouverez pas un coin qui ne soit truqué, machiné comme les dessous de l’Opéra ; des cascades éclairées a giorno, des tourniquets à l’entrée des glaciers, et, pour les ascensions, des tas de chemins de fer hydrauliques ou funiculaires. Toutefois, la Compagnie, songeant à sa clientèle d’Anglais et d’Américains grimpeurs, garde à quelques Alpes fameuses, la Jungfrau, le Moine, le Finsteraarhorn, leur apparence dangereuse et farouche, bien qu’en réalité, il n’y ait pas plus de risques là qu’ailleurs.

— Pas moins, les crevasses, mon bon, ces horribles crevasses… Si vous tombez dedans ?

— Vous tombez sur la neige, monsieur Tartarin, et vous ne vous faites pas de mal ; il y a toujours en bas, au fond, un portier, un chasseur, quelqu’un qui vous relève, vous brosse, vous secoue et gracieusement s’informe : « Monsieur n’a pas de bagages ?…

— Qu’est-ce que vous me chantez là, Gonzague ? »

Et Bompard redoublant de gravité :

« L’entretien de ces crevasses est une des plus grosses dépenses de la Compagnie. »

Un moment de silence sous le tunnel dont les environs sont accalmis. Plus de feux variés, de poudre en l’air, de barques sur l’eau ; mais la lune s’est levée et fait un autre paysage de convention, bleuâtre, fluidique, avec des pans d’une ombre impénétrable…

Tartarin hésite à croire son compagnon sur parole. Pourtant il réfléchit à tout ce qu’il a vu déjà d’extraordinaire en quatre jours, le soleil du Rigi, la farce de Guillaume Tell ; et les inventions de Bompard lui paraissent d’autant plus vraisemblables que dans tout Tarasconnais le hâbleur se double d’un gobeur.

« Différemment, mon bon ami, comment expliquez-vous ces catastrophes épouvantables… celle du Cervin, par exemple !…

— Il y a seize ans de cela, la Compagnie n’était pas constituée, monsieur Tartarin.

— Mais, l’année dernière encore, l’accident du Wetterhorn, ces deux guides ensevelis avec leurs voyageurs !…

— Il faut bien, té, pardi !… pour amorcer les alpinistes… Une montagne où l’on ne s’est pas un peu cassé la tête, les Anglais n’y viennent plus… Le Wetterhorn périclitait depuis quelque temps ; avec ce petit fait divers, les recettes ont remonté tout de suite.

— Alors, les deux guides ?…

— Se portent aussi bien que les voyageurs ; on les a seulement fait disparaître, entretenus à l’étranger pendant six mois… Une réclame qui coûte cher, mais la Compagnie est assez riche pour s’offrir cela.

— Écoutez, Gonzague… »

Tartarin s’est levé, une main sur l’épaule de l’ancien gérant :

« Vous ne voudriez pas qu’il m’arrivât malheur, qué ?... Eh bien ! parlez-moi franchement... vous connaissez mes moyens comme alpiniste, ils sont médiocres.

— Très médiocres, c’est vrai !

— Pensez-vous cependant que je puisse, sans trop de danger, tenter l’ascension de la Jungfrau ?

— J’en répondrais, ma tête dans le feu, monsieur Tartarin... Vous n’avez qu’à vous fier au guide, vé !

– Et si j’ai le vertige ?

— Fermez les yeux.

— Si je glisse ?

— Laissez-vous faire… C’est comme au théâtre… Il y a des praticables… On ne risque rien…

— Ah ! si je vous avais là pour me le dire, pour me le répéter… Allons, mon brave, un bon mouvement, venez avec moi… »

Bompard ne demanderait pas mieux, pécaïré ! mais il a ses Péruviens sur les bras jusqu’à la fin de la saison ; et comme son ami s’étonne de lui voir accepter ces fonctions de courrier, de subalterne :

« Que voulez-vous, monsieur Tartarin ?… C’est dans notre engagement… La Compagnie a le droit de nous employer comme bon lui semble. »

Le voilà comptant sur ses doigts tous ses avatars divers depuis trois ans… guide dans l’Oberland, joueur de cor des Alpes, vieux chasseur de chamois, ancien soldat de Charles X, pasteur protestant sur les hauteurs…

« Quès aco ? » demande Tartarin surpris.

Et l’autre de son air tranquille :

« Bé ! oui. Quand vous voyagez dans la Suisse allemande, des fois vous apercevez à des hauteurs vertigineuses un pasteur prêchant en plein air, debout sur une roche ou dans une chaire rustique en tronc d’arbre. Quelques bergers, fromagers, à la main leurs bonnets de cuir, des femmes coiffées et costumées selon le canton, se groupent autour avec des poses pittoresques ; et le paysage est joli, des pâturages verts ou frais moissonnés, des cascades jusqu’à la route et des troupeaux aux lourdes cloches sonnant à tous les degrés de la montagne. Tout ça, vé ! c’est du décor, de la figuration. Seulement, il n’y a que les employés de la Compagnie, guides, pasteurs, courriers, hôteliers qui soient dans le secret, et leur intérêt est de ne pas l’ébruiter de peur d’effaroucher la clientèle. »

L’Alpiniste reste abasourdi, muet, le comble chez lui de la stupéfaction. Au fond, quelque doute qu’il ait de la véracité de Bompard, il se sent rassuré, plus calme sur les ascensions alpestres, et bientôt l’entretien se fait joyeux. Les deux amis parlent de Tarascon, de leurs bonnes parties de rire d’autrefois, quand on était plus jeune.

« À propos de galéjade1, dit subitement Tartarin, ils m’en ont fait une bien bonne au Rigi-Kulm… Figurez-vous que ce matin… » et il raconte la lettre piquée à sa glace, la récite avec emphase : « Français du diable... C’est une mystification, qué ?…

— On ne sait pas… Peut-être… » dit Bompard qui semble prendre la chose plus sérieusement que lui. Il s’informe si Tartarin, pendant son séjour au Rigi, n’a eu d’histoire avec personne, n’a pas dit un mot de trop.

« Ah ! vaï, un mot de trop ! Est-ce qu’on ouvre seulement la bouche avec tous ces Anglais, Allemands, muets comme des carpes sous prétexte de bonne tenue ! »

À la réflexion, pourtant, il se souvient d’avoir rivé son clou, et vertement, à une espèce de Cosaque, un certain Mi… Milanof.

« Manilof, corrige Bompard.

— Vous le connaissez ?… De vous à moi, je crois que ce Manilof m’en voulait à cause d’une petite Russe…

— Oui, Sonia… murmure Bompard soucieux…

— Vous la connaissez aussi ? Ah ! mon ami, la perle fine, le joli petit perdreau gris !

— Sonia de Wassilief… C’est elle qui a tué d’un coup de revolver, en pleine rue, le général Felianine, le président du Conseil de guerre qui avait condamné son frère à la déportation perpétuelle. »

Sonia assassin ! cette enfant, cette blondinette… Tartarin ne veut y croire. Mais Bompard précise, donne des détails sur l’aventure, du reste bien connue. Depuis deux ans Sonia habite Zurich, où son frère Boris, échappé de Sibérie, est venu la rejoindre, la poitrine perdue ; et, tout l’été, elle le promène au bon air dans la montagne. Le courrier les a souvent rencontrés, escortés d’amis qui sont tous des exilés, des conspirateurs. Les Wassilief, très intelligents, très énergiques, ayant encore quelque fortune, sont à la tête du parti nihiliste avec Bolibine, l’assassin du préfet de police, et ce Manilof qui, l’an dernier, a fait sauter le palais d’hiver.

« Boufre ! dit Tartarin, on a de drôles de voisins au Rigi. »

Mais en voilà bien d’une autre. Bompard ne va-t-il pas s’imaginer que la fameuse lettre est venue de ces jeunes gens ; il reconnaît les procédés nihilistes. Le czar, tous les matins, trouve de ces avertissements, dans son cabinet, sous sa serviette…

« Mais enfin, dit Tartarin en pâlissant, pourquoi ces menaces ? Qu’est-ce que je leur ai fait ? »

Bompard pense qu’on l’a pris pour un espion.

« Un espion, moi !

— Bé oui ! » Dans tous les centres nihilistes, à Zurich, à Lausanne, Genève, la Russie entretient à grands frais une nombreuse surveillance ; depuis quelque temps même, elle a engagé l’ancien chef de la police impériale française avec une dizaine de Corses qui suivent et observent tous les exilés russes, se servent de mille déguisements pour les surprendre. La tenue de l’Alpiniste, ses lunettes, son accent, il n’en fallait pas plus pour le confondre avec un de ces agents.

« Coquin de sort ! vous m’y faites penser, dit Tartarin… ils avaient tout le temps sur leurs talons un sacré ténor italien… Ce doit être un mouchard, bien sûr… Différemment, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

— Avant tout, ne plus vous trouver sur le chemin de ces gens-là, puisqu’on vous prévient qu’il vous arriverait malheur.

— Ah ! vaï, malheur… Le premier qui m’approche, je lui fends la tête avec mon piolet. »

Et dans l’ombre du tunnel les yeux du Tarasconnais s’enflamment. Mais Bompard, moins rassuré que lui, sait que la haine de ces nihilistes est terrible, s’attaque en dessous, creuse et trame. On a beau être un lapin comme le président, allez donc vous méfier du lit d’auberge où l’on couche, de la chaise où l’on s’assied, de la rampe de paquebot qui cédera tout à coup pour une chute mortelle. Et les cuisines préparées, le verre enduit d’un poison invisible.

« Prenez garde au kirsch de votre gourde, au lait mousseux que vous apporte le vacher en sabots. Ils ne reculent devant rien, je vous dis.

— Alors, quoi ? Je suis fichu ! » gronde Tartarin ; puis saisissant la main de son compagnon :

« Conseillez-moi, Gonzague. »

Après une minute de réflexion, Bompard lui trace son programme. Partir le lendemain de bonne heure, traverser le lac, le col du Brünig, coucher le soir à Interlaken. Le jour suivant Grindelwald et la petite Scheideck. Le surlendemain, la Jungfrau ! Puis, en route pour Tarascon, sans perdre une heure, sans se retourner.

« Je partirai demain, Gonzague… » fait le héros d’une voix mâle avec un regard d’effroi au mystérieux horizon que recouvre la pleine nuit, au lac qui semble recéler pour lui toutes les trahisons dans son calme glacé de pâles reflets…

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« Mondez… mondez donc !

— Mais où, qué diable, faut-il que je monte ? tout est plein… Ils ne veulent de moi nulle part… »

C’était à la pointe extrême du lac des Quatre-Cantons, sur ce rivage d’Alpnach, humide, infiltré comme un delta, où les voitures de la poste s’organisent en convoi et prennent les voyageurs à la descente du bateau pour leur faire traverser le Brünig.

Une pluie fine, en pointes d’aiguilles, tombait depuis le matin ; et le bon Tartarin, empêtré de son fourniment, bousculé par les postiers, les douaniers, courait de voiture en voiture, sonore et encombrant comme cette homme-orchestre de nos fêtes foraines, dont chaque mouvement met en branle un triangle, une grosse caisse, un chapeau chinois, des cymbales. À toutes les portières l’accueillait le même cri d’effroi, le même « Complet ! » rébarbatif grogné dans tous les dialectes, le même hérissement en boule pour tenir le plus de place possible et empêcher de monter un si dangereux et retentissant compagnon.

Le malheureux suait, haletait, répondait par des « Coquin de bon sort ! » et des gestes désespérés à la clameur impatience du convoi : « En route ! – All right ! – Andiamo ! – Vorwärtz ! » Les chevaux piaffaient, les cochers juraient. À la fin le conducteur de la poste, un grand rouge en tunique et casquette plate, s’en mêla lui-même, et, ouvrant de force la portière d’un landau à demi couvert, poussa Tartarin, le hissa comme un paquet, puis resta debout et majestueux devant le garde-crotte, la main tendue pour son trinkgeld.

Humilié, furieux contre les gens de la voiture qui l’acceptaient manu militari, Tartarin affectait de ne pas les regarder, enfonçait son porte-monnaie dans sa poche, calait son piolet à côté de lui avec des mouvements de mauvaise humeur, un parti pris grossier, à croire qu’il descendait du packet de Douvres à Calais.

« Bonjour, monsieur… » dit une voix douce déjà entendue.

Il leva les yeux, resta saisi, terrifié devant la jolie figure ronde et rose de Sonia, assise en face de lui, sous l’auvent du landau où s’abritait aussi un grand garçon enveloppé de châles, de couvertures, et dont on ne voyait que le front d’une pâleur livide parmi quelques boucles de cheveux menus et dorés comme les tiges de ses lunettes de myope ; le frère, sans doute. Un troisième personnage que Tartarin connaissait trop celui-là, les accompagnait, Manilof, l’incendiaire du palais impérial.

Sonia, Manilof, quelle souricière !

C’est maintenant qu’ils allaient accomplir leur menace, dans ce col du Brünig si escarpé, entouré d’abîmes. Et le héros, par une de ces épouvantes en éclair qui montrent le danger à fond, se vit étendu sur la pierraille d’un ravin, balancé au plus haut d’un chêne. Fuir ? où, comment ? Voici que les voitures s’ébranlaient, détalaient à la file au son de la trompe, une nuée de gamins présentant aux portières des petits bouquets d’edelweiss. Tartarin affolé eut envie de ne pas attendre, de commencer l’attaque en crevant d’un coup d’alpenstock le cosaque assis à son côté ; puis, à la réflexion, il trouva plus prudent de s’abstenir. Évidemment ces gens ne tenteraient leur coup que plus loin, en des parages inhabités ; et peut-être aurait-il le temps de descendre. D’ailleurs, leurs intentions ne lui semblaient plus aussi malveillantes. Sonia lui souriait doucement de ses jolis yeux de turquoise, le grand jeune homme pâle le regardait, intéressé, et Manilof, sensiblement radouci, s’écartait obligeamment, lui faisait poser son sac entre eux deux. Avaient-ils reconnu leur méprise en lisant sur le registre du Rigi-Kulm l’illustre nom de Tartarin ? Il voulut s’en assurer et, familier, bonhomme, commença :

« Enchanté de la rencontre, belle jeunesse… seulement, permettez-moi de me présenter… vous ignorez à qui vous avez affaire, vé, tandis que je sais parfaitement qui vous êtes.

— Chut ! » fit du bout de son gant de Suède, la petite Sonia toujours souriante, et elle lui montrait sur le siège de la voiture, à côté du conducteur, le ténor aux manchettes et l’autre jeune Russe, abrités sous le même parapluie, riant, causant tous deux en italien.

Entre le policier et les nihilistes, Tartarin n’hésitait pas :

« Connaissez-vous cet homme, au mouains ? » dit-il tout bas, rapprochant sa tête du frais visage de Sonia et se mirant dans ses yeux clairs, tout à coup farouches et durs tandis qu’elle répondait « oui » d’un battement de cils.

Le héros frissonna, mais comme au théâtre ; cette délicieuse inquiétude d’épiderme qui vous saisit quand l’action se corse et qu’on se carre dans son fauteuil pour mieux entendre ou regarder. Personnellement hors d’affaire, délivré des horribles transes qui l’avaient hanté toute la nuit, empêché de savourer son café suisse, miel et beurre, et, sur le bateau, tenu loin du bastingage, il respirait à larges poumons, trouvait la vie bonne et cette petite Russe irrésistiblement plaisante avec sa toque de voyage, son jersey montant au cou, serrant les bras, moulant sa taille encore mince, mais d’une élégance parfaite. Et si enfant ! Enfant par la candeur de son rire, le duvet de ses joues et la grâce gentille dont elle étalait le châle sur les genoux de son frère : « Es-tu bien ?… Tu n’as pas froid ? » Comment croire que cette petite main, si fine sous le gant chamois, avait eu la force morale et le courage physique de tuer un homme !

Les autres, non plus, ne semblaient plus féroces ; tous, le même rire ingénu, un peu contraint et douloureux sur les lèvres tirées du malade, plus bruyant chez Manilof qui, tout jeune sous sa barbe en broussaille, avait des explosions d’écolier en vacances, des bouffées de gaieté exubérante.

Le troisième compagnon, celui qu’on appelait Bolibine et qui causait sur le siège avec l’Italien, s’amusait aussi beaucoup, se retournait souvent pour traduire à ses amis des récits que lui faisait le faux chanteur, ses succès à l’Opéra de Pétersbourg, ses bonnes fortunes, les boutons de manchettes que les dames abonnées lui avaient offertes à son départ, des boutons extraordinaires, gravés de trois notes la do ré, l’adoré ; et ce calembour redit dans le landau y causait une telle joie, le ténor lui-même se rengorgeait, frisait si bien sa moustache d’un air bête et vainqueur en regardant Sonia, que Tartarin commençait à se demander s’il n’avait pas affaire à de simples touristes, à un vrai ténor.

Mais les voitures, toujours à fond de train, roulaient sur des ponts, longeaient de petits lacs, des champs fleuris, de beaux vergers ruisselants et déserts, car c’était dimanche et les paysans rencontrés avaient tous leurs costumes de fête, les femmes de longues nattes et des chaînes d’argent. On commençait à gravir la route en lacet parmi des forêts de chênes et de hêtres ; peu à peu le merveilleux horizon se déroulait sur la gauche, à chaque détour en étage, des rivières des vallées d’où montaient des clochers d’église, et tout au fond, la cime givrée du Finsteraarhorn, blanchissant sous le soleil invisible.

Bientôt le chemin s’assombrit, d’aspect plus sauvage. D’un côté, des ombres profondes, chaos d’arbres plantés en pente, tourmentés et tordus, où grondait l’écume d’un torrent ; à droite, une roche immense, surplombante, hérissée de branches jaillies de ses fentes.

On ne riait plus dans le landau ; tous admiraient, la tête levée, essayaient d’apercevoir le sommet de ce tunnel de granit.

« Les forêts de l’Atlas !… Il semble qu’on y est… » dit gravement Tartarin ; et, sa remarque passant inaperçue, il ajouta : « Sans les rugissements du lion, toutefois.

— Vous les avez entendus, monsieur ? » demanda Sonia.

Entendu le lion, lui !… Puis, avec un doux sourire indulgent : « Je suis Tartarin de Tarascon, mademoiselle… »

Et voyez un peu ces barbares ? Il aurait dit : « Je m’appelle Dupont », c’eût été pour eux exactement la même chose. Ils ignoraient le nom de Tartarin.

Pourtant, il ne se vexa pas et répondit à la jeune fille qui voulait savoir si le cri du lion lui avait fait peur : « Non, mademoiselle… Mon chameau, lui, tremblait la fièvre entre mes jambes ; mais je visitais mes amorces, aussi tranquille que devant un troupeau de vaches… À distance, c’est à peu près le même cri, comme ceci, té ! »

Pour donner à Sonia une exacte impression de la chose, il poussait de son creux le plus sonore un « Meuh… » formidable, qui s’enfla, s’étala, répercuté par l’écho de la roche. Les chevaux se cabrèrent : dans toutes les voitures les voyageurs dressés, pleins d’épouvante, cherchaient l’accident, la cause d’un pareil vacarme, et reconnaissant l’Alpiniste, dont la capote à demi rabattue du landau montrait la tête à casque et le débordant harnachement, se demandaient une fois encore : « Quel est donc cet animal-là ! »

Lui, très calme, continuait à donner des détails, la façon d’attaquer la bête, de l’abattre et de la dépecer, le guidon en diamant dont il ornait sa carabine pour tirer sûrement, la nuit. La jeune fille l’écoutait, penchée, avec un petit palpitement de ses narines très attentif.

« On dit que Bombonnel chasse encore, demanda le frère, l’avez-vous connu ?

— Oui, dit Tartarin sans enthousiasme… C’est un garçon pas maladroit… Mais nous avons mieux que lui. »

À bon entendeur, salut ! puis, d’un ton de mélancolie : « Pas moins, ce sont de fortes émotions que ces chasses aux grands fauves. Quand on ne les a plus, l’existence semble vide, on ne sait de quoi la combler. »

Ici, Manilof, qui comprenait le français sans le parler et semblait écouter le Tarasconnais très curieusement, son front d’homme du peuple coupé d’une grande ride en cicatrice, dit quelques mots en riant à ses amis.

« Manilof prétend que nous sommes de la même confrérie, expliqua Sonia à Tartarin… Nous chassons comme vous les grands fauves.

— Té ! oui, pardi... les loups, les ours blancs...

— Oui, les loups, les ours blancs et d’autres bêtes nuisibles encore... »

Et les rires de recommencer, bruyants, interminables, sur un ton aigu et féroce cette fois, des rires qui montraient les dents et rappelaient à Tartarin en quelle triste et singulière compagnie il voyageait.

Tout à coup, les voitures s’arrêtèrent. La route devenait plus raide et faisait à cet endroit un long circuit pour arriver en haut du Brünig que l’on pouvait atteindre par un raccourci de vingt minutes à pic dans une admirable forêt de hêtres. Malgré la pluie du matin, les terrains glissants et détrempés, les voyageurs, profitant d’une éclaircie, descendaient presque tous, s’engageaient à la file dans l’étroit chemin de « schlittage ».

Du landau de Tartarin, qui venait le dernier, les hommes mettaient pied à terre ; mais Sonia, trouvant les chemins trop boueux, s’installait au contraire, et, commue l’Alpiniste descendait après les autres, un peu retardé par son attirail, elle lui dit à mi-voix : « Restez donc, tenez-moi compagnie », et d’une façon si câline ! Le pauvre homme en resta bouleversé, se forgeant un roman aussi délicieux qu’invraisemblable qui fit battre son vieux cœur à grands coups.

Il fut vite détrompé en voyant la jeune fille se pencher anxieuse, guetter Bolibine et l’Italien causant vivement à l’entrée de la schlitte, derrière Manilof et Boris déjà en marche. Le faux ténor hésitait. Un instinct semblait l’avertir de ne pas s’aventurer seul en compagnie de ces trois hommes. Il se décida enfin, et Sonia le regardait monter, en caressant sa joue ronde avec un bouquet de cyclamens violâtres, ces violettes de montagnes dont la feuille est doublée de la fraîche couleur des fleurs.

Le landau allait au pas, le cocher descendu marchait en avant avec d’autres camarades, et le convoi échelonnait plus de quinze voitures rapprochées par la perpendiculaire, roulant à vide, silencieusement. Tartarin, très ému, pressentant quelque chose de sinistre, n’osait regarder sa voisine, tant il craignait une parole, un regard qui aurait pu le faire acteur ou tout au moins complice dans le drame qu’il sentait tout proche. Mais Sonia ne faisait pas attention à lui, l’œil un peu fixe et ne cessant la caresse machinale des fleurs sur le duvet de sa peau.

« Ainsi, dit-elle après un long temps, ainsi vous savez qui nous sommes, moi et mes amis… Eh bien ! que pensez-vous de nous ? Qu’en pensent les Français ? »

Le héros pâlit, rougit. Il ne tenait pas à indisposer par quelques mots imprudents des gens aussi vindicatifs ; d’autre part, comment pactiser avec des assassins ? Il s’en tira par une métaphore :

« Différemment, mademoiselle, vous me disiez tout à l’heure que nous étions de la même confrérie, chasseurs d’hydres et de monstres, de despotes et de carnassiers… C’est donc en confrère de Saint-Hubert que je vais répondre… Mon sentiment est que, même contre les fauves, on doit se servir d’armes loyales… Notre Jules Gérard, fameux tueur de lions, employait des balles explosibles… Moi, je n’admets pas ça et ne l’ai jamais fait… Quand j’allais au lion ou à la panthère, je me plantais devant la bête, face à face, avec une bonne carabine à deux canons, et pan ! pan ! une balle dans chaque œil.

— Dans chaque œil !… fit Sonia.

— Jamais je n’ai manqué mon coup. »

Il affirmait, s’y croyait encore.

La jeune fille le regardait avec une admiration naïve, songeant tout haut :

« C’est bien ce qu’il y aurait de plus sûr. »

Un brusque déchirement de branches, de broussailles, et le fourré s’écarta au-dessus d’eux, si vivement, si félinement, que Tartarin, la tête pleine d’aventures de chasse, aurait pu se croire à l’affût dans le Zaccar. Manilof saute du talus, sans bruit, près de la voiture. Ses petits yeux bridés luisaient dans sa figure tout écorchée par les ronces, sa barbe et ses cheveux en oreille de chien ruisselaient de l’eau des branches. Haletant, ses grosses mains courtes et velues appuyées à la portière, il interpella en russe Sonia qui, se tournant vers Tartarin, lui demanda d’une voix brève :

« Votre corde… vite…

— Ma… corde ?… bégaya le héros.

— Vite, vite… on vous la rendra tout à l’heure. »

Sans lui fournir d’autre explication, de ses petits doigts gantés elle l’aidait à se défubler de sa fameuse corde fabriquée en Avignon. Manilof prit le paquet en grognant de joie, regrimpa en deux bonds sous le fourré avec une élasticité de chat sauvage.

« Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’ils vont faire ?… Il a l’air féroce… » murmura Tartarin n’osant dire toute sa pensée.

Féroce, Manilof ! Ah ! comme on voyait bien qu’il ne le connaissait pas. Nul être n’était meilleur, plus doux, plus compatissant ; et comme trait de cette nature exceptionnelle, Sonia, le regard clair et bleu, racontait que son ami venant d’exécuter un dangereux mandat du Comité révolutionnaire et sautant dans le traîneau qui l’attendait pour la fuite, menaçait le cocher de descendre, coûte que coûte, s’il continuait à frapper, à surmener sa bête dont la vitesse pourtant le sauvait.

Tartarin trouvait le trait digne de l’antique ; puis, ayant réfléchi à toutes les vies humaines sacrifiées par ce même Manilof, aussi inconscient qu’un tremblement de terre ou qu’un volcan en fusion, mais qui ne voulait pas qu’on fît du mal à une bête devant lui, il interrogea la jeune fille d’un air ingénu :

« Est-il mort beaucoup de monde, dans l’explosion du palais d’hiver ?

— Beaucoup trop, répondit tristement Sonia. Et le seul qui devait mourir a échappé. »

Elle resta silencieuse, comme fâchée, et si jolie, la tête basse avec ses grands cils dorés battant sa joue d’un rose pâle, Tartarin s’en voulait de lui avoir fait de la peine, repris par le charme de jeunesse, de fraîcheur épandu autour de l’étrange petite créature.

« Donc, monsieur, la guerre que nous faisons vous semble injuste, inhumaine ? » Elle lui disait cela de tout près, dans la caresse de son haleine et de son regard ; et le héros se sentait faiblir.

« Vous ne croyez pas que toute arme soit bonne et légitime pour délivrer un peuple qui râle, qui suffoque ?

— Sans doute, sans doute… »

La jeune fille, plus pressante à mesure que Tartarin faiblissait :

« Vous parliez de vide à combler tout à l’heure ; ne vous semble-t-il pas qu’il serait plus noble, plus intéressant de jouer sa vie pour une grande cause que de la risquer en tuant des lions ou en escaladant des glaciers ?

— Le fait est… » dit Tartarin grisé, la tête perdue, tout angoissé par le désir fou, irrésistible, de prendre et de baiser cette petite main ardente, persuadante, qu’elle posait sur son bras comme là-haut, dans la nuit du Rigi-Kulm, quand il lui remettait son soulier. À la fin n’y tenant plus, et saisissant cette petite main gantée entre les siennes.

« Écoutez, Sonia », dit-il d’une bonne grosse voix paternelle et familière… « Écoutez, Sonia… »

Un brusque arrêt du landau l’interrompit. On arrivait en haut du Brünig ; voyageurs et cochers rejoignaient leurs voitures pour rattraper le temps perdu et gagner, d’un coup de galop, le prochain village où l’on devait déjeuner et relayer. Les trois Russes reprirent leurs places, mais celle de l’Italien resta inoccupée.

« Ce monsieur est monté dans les premières voitures », dit Boris au cocher qui s’informait ; et s’adressant à Tartarin dont l’inquiétude était visible :

« Il faudra lui réclamer votre corde ; il a voulu la garder avec lui. »

Là-dessus, nouveaux rires dans le landau et reprise, pour le brave Tartarin des plus atroces perplexités, ne sachant que penser, que croire devant la belle humeur, et la mine ingénue des prétendus assassins. Tout en enveloppant son malade de manteaux, de plaids, car l’air de la hauteur s’avivait encore de la vitesse des voitures, Sonia racontait, en russe, sa conversation avec Tartarin, jetant des pan ! pan ! d’une gentille intonation que répétaient ses compagnons après elle, les uns admirant le héros, Manilof hochant la terre, incrédule.

Le relais !

C’est sur la place d’un grand village, une vieille auberge au balcon de bois vermoulu, à l’enseigne en potence de fer rouillé. La file des voitures s’arrête là, et pendant qu’on dételle, les voyageurs affamés se précipitent, envahissent au premier étage une salle peinte en vert qui sent le moisi, où la table d’hôte est dressée pour vingt couverts tout au plus. On est soixante, et l’on entend pendant cinq minutes une bousculade effroyable, des cris, des altercations véhémentes entre Riz et Pruneaux autour des compotiers, au grand effarement de l’aubergiste qui perd la tête comme si tous les jours à la même heure, la poste ne passait pas, et qui dépêche ses servantes, prises aussi d’un égarement chronique, excellent prétexte à ne servir que la moitié des plats inscrits sur la carte et à rendre une monnaie fantaisiste, où les sous blancs de Suisse comptent pour cinquante centimes.

« Si nous déjeunions dans la voiture ?… » dit Sonia que ce remue-ménage ennuie ; et comme personne n’a le temps de s’occuper d’eux, les jeunes gens se chargent du service. Manilof revient brandissant un gigot froid, Bolibine un pain long et des saucisses ; mais le meilleur fourrier c’est encore Tartarin. Certes, l’occasion s’offrait belle pour lui de se séparer de ses compagnons dans le brouhaha du relais, de s’assurer tout au moins si l’Italien avait reparu, mais il n’y a pas songé, préoccupé uniquement du déjeuner de la « petite » et de montrer à Manilof et aux autres ce que peut un Tarasconnais débrouillard.

Quand il descend le perron de l’hôtel, grave et le regard fixe, soutenant de ses mains robustes un grand plateau chargé d’assiettes, de serviettes, victuailles assorties, champagne suisse au casque doré, Sonia bat des mains, le complimente :

« Mais comment avez-vous fait ?

— Je ne sais pas… on s’en tire, té !… Nous sommes tous comme ça à Tarascon. »

Oh ! les minutes heureuses. Il comptera dans la vie du héros ce joli déjeuner en face de Sonia, presque sur ses genoux, dans un décor d’opérette : la place villageoise aux verts quinconces sous lesquels éclatent les dorures, les mousselines des Suissesses en costume se promenant deux à deux comme des poupées.

Que le pain lui semble bon, et quelles savoureuses saucisses ! Le ciel lui-même s’est mis de la partie, clément, doux et voilé, il pleut sans doute, mais si légèrement, des gouttes perdues, juste de quoi tremper le champagne suisse, dangereux pour les têtes méridionales.

Sous la véranda de l’hôtel, un quatuor tyrolien, deux géants et deux naines aux haillons éclatants et lourds, qu’on dirait échappés à la faillite d’un théâtre de foire, mêlent leurs coups de gosier : « aou… aou… » au cliquetis des assiettes et des verres. Ils sont laids, bêtes, immobiles, tendant les cordes de leurs cous maigres. Tartarin les trouve délicieux, leur jette des poignées de sous, au grand ébahissement des villageois qui entourent le landau dételé.

« Fife le Vranze ! » chevrote une voix dans la foule d’où surgit un grand vieux, vêtu d’un extraordinaire habit bleu à boutons d’argent dont les basques balaient la terre, coiffé d’un shako gigantesque en forme de baquet à choucroute et si lourd avec son grand panache qu’il oblige le vieux à marcher en balançant les bras comme un équilibriste.

« Fieux soltat… carte royale… Charles tix. »

Le Tarasconnais, encore aux récits de Bompard, se met à rire, et tout bas en clignant de l’œil :

« Connu, mon vieux… » mais il lui donne quand même une pièce blanche et lui verse une rasade que le vieux accepte en riant et faisant de l’œil, lui aussi, sans savoir pourquoi. Puis dévissant d’un coin de sa bouche une énorme pipe en porcelaine, il lève son verre et boit « à la compagnie ! » ce qui affermit Tartarin dans son opinion qu’ils ont affaire à un collègue de Bompard.

N’importe ! un toast en vaut un autre.

Et, debout, dans la voiture, la voix forte, le verre haut, Tartarin se fait venir les larmes aux yeux en buvant d’abord : « à la France, à sa patrie… » puis à la Suisse hospitalière, qu’il est heureux d’honorer publiquement, de remercier pour l’accueil généreux qu’elle fait à tous les vaincus, à tous les exilés. Enfin, baissant la voix, le verre incliné vers ses compagnons de route, il leur souhaite de rentrer bientôt dans leur pays, d’y retrouver de bons parents, des amis sûrs, des carrières honorables et la fin de toutes leurs dissensions, car on ne peut pas passer sa vie à se dévorer.

Pendant le toast, le frère de Sonia sourit, froid et railleur derrière ses lunettes blondes ; Manilof, la nuque en avant, les sourcils gonflés creusant sa ride, se demande si le gros « barine » ne va pas cesser bientôt ses bavardages, pendant que Bolibine perché sur le siège et faisant grimacer sa mine falote, jaune et fripée à la tartare, semble un vilain petit singe grimpé sur les épaules du Tarasconnais.

Seule, la jeune fille l’écoute, très sérieuse, essayant de comprendre cet étrange type d’homme. Pense-t-il tout ce qu’il dit ? A-t-il fait tout ce qu’il raconte ? Est-ce un fou, un comédien ou seulement un bavard, comme le prétend Manilof qui, en sa qualité d’homme d’action, donne à ce mot une signification méprisante ?

L’épreuve se fera tout de suite. Son toast fini, Tartarin vient de se rasseoir, quand un coup de feu, un autre, encore un, partis non loin de l’auberge, le remettent debout tout ému, l’oreille dressée, reniflant la poudre.

« Qui a tiré ?… où est-ce !… que se passe-t-il ? »

Dans sa caboche inventive défile tout un drame, l’attaque du convoi à main armée, l’occasion de défendre l’honneur et la vie de cette charmante demoiselle. Mais non, ces détonations viennent simplement du Stand, où la jeunesse du village s’exerce au tir tous les dimanches. Et comme les chevaux ne sont pas encore attelés, Tartarin propose négligemment d’aller faire un tour jusque-là. Il a son idée, Sonia la sienne en acceptant. Guidés par le vieux de la garde royale ondulant sous son grand shako, ils traversent la place, ouvrent les rangs de la foule qui les suit curieusement.

Sous son toit de chaume et ses montants de sapins frais équarris, le stand ressemble, en plus rustique, à un de nos tirs forains, avec cette différence qu’ici les amateurs apportent leurs armes, des fusils à baguette d’ancien système et qu’ils manient assez adroitement. Muet, les bras croisés, Tartarin juge les coups, critique tout haut, donne des conseils, mais ne tire pas. Les Russes l’épient et se font signe.

« Pan… pan… » ricane Bolibine avec le geste de mettre en joue et l’accent de Tarascon. Tartarin se retourne, tout rouge et bouffant de colère.

« Parfaitemain, jeune homme… Pan… pan… Et autant de fois que vous voudrez. »

Le temps d’armer une vieille carabine à double canon qui a dû servir des générations de chasseurs de chamois… pan !… pan !… C’est fait. Les deux balles sont dans la mouche. Des hurrahs d’admiration éclatent de toutes parts. Sonia triomphe, Bolibine ne rit plus.

« Mais ce n’est rien, cela, dit Tartarin… vous allez voir… »

Le stand ne lui suffit plus, il cherche un but, quelque chose à abattre, et la foule recule épouvantée devant cet étrange alpiniste, trapu, farouche, la carabine au poing, proposant au vieux garde royal de lui casser sa pipe entre les dents, à cinquante pas. Le vieux pousse des cris épouvantables et s’égare dans la foule que domine son panache grelottant au-dessus des têtes serrées. Pas moins, il faut que Tartarin la loge quelque part, cette balle. « Té, pardi ! comme à Tarascon… » Et l’ancien chasseur de casquettes jetant son couvre-chef en l’air, de toutes les forces de ses doubles muscles, tire au vol et le traverse. « Bravo ! » dit Sonia en piquant dans la petite ouverture faite par la balle au drap de la casquette le bouquet de montagne qui tantôt caressait sa joue.

C’est avec ce joli trophée que Tartarin remonta en voiture. La trompe sonne, le convoi s’ébranle, les chevaux détalent à fond de train sur la descente de Brienz, merveilleuse route en corniche, ouverte à la mine au bord des roches, et que des boute-roues espacés de deux mètres séparent d’un abîme de plus de mille pieds ; mais Tartarin ne voit plus le danger, il ne regarde pas non plus le paysage, la vallée de Meiringen baignée d’une claire buée d’eau, avec sa rivière aux lignes droites, le lac, des villages qui se massent dans l’éloignement et tout un horizon de montagnes, de glaciers confondus parfois avec les nuées ou se déplaçant aux détours du chemin, s’écartant, se découvrant comme les pièces remuées d’un décor.

Amolli de pensées tendres, le héros admire cette jolie enfant en face de lui, songe que la gloire n’est qu’un demi-bonheur, que c’est triste de vieillir seul par trop de grandeur, comme Moïse, et que cette frileuse fleur du Nord, transplantée dans le petit jardin de Tarascon, en égaierait la monotonie, autrement bonne à voir et à respirer que l’éternel baobab, l’arbosgigantea, minusculement empoté. Avec ses yeux d’enfant, son large front pensif et volontaire, Sonia le regarde aussi et rêve ; mais sait-on jamais à quoi rêvent les jeunes filles ?

q

« Une lettre, monsieur Bézuquet… Ça vient de Suisse, vé !… de Suisse ! » criait le facteur joyeusement de l’autre bout de la placette, agitant quelque chose en l’air et se hâtant dans le jour qui tombait.

Le pharmacien, qui prenait le frais en bras de chemise devant sa porte, bondit, saisit la lettre avec des mains folles, l’emporta dans son antre aux odeurs variées d’élixirs et d’herbes sèches, mais ne l’ouvrit que le facteur parti, lesté et rafraîchi d’un verre du délicieux sirop de cadavre, en récompense de la bonne nouvelle.

Quinze jours que Bézuquet l’attendait, cette lettre de Suisse, quinze jours qu’il la guettait avec angoisse ! Maintenant, la voilà. Et rien qu’à regarder la petite écriture trapue et déterminée de l’enveloppe, le nom du bureau de poste : « Interlaken », et le large timbre violet de « l’hôtel Jungfrau, tenu par Meyer », des larmes gonflaient ses yeux, faisaient trembler ses lourdes moustaches de corsaire barbaresque où susurrait un petit sifflotis bon enfant.

« Confidentiel. Déchirer après lecture. »

Ces mots très gros en tête de la page et dans le style télégrammique de la pharmacopée « usage externe, agiter avant de s’en servir », le troublèrent au point qu’il lut tout haut, comme on parle dans les mauvais rêves :

« Ce qui m’arrive est épouvantable... »

Du salon à côté où elle faisait son petit somme d’après souper, Mme Bézuquet la mère pouvait l’entendre, ou bien l’élève dont le pilon sonnait à coups réguliers dans le grand mortier de marbre au fond du laboratoire. Bézuquet continua sa lecture à voix basse, la recommença deux ou trois fois, très pâle, les cheveux littéralement dressés. Ensuite un regard rapide autour de lui, et cracra… voilà la lettre en mille miettes dans la corbeille à papiers ; mais on pourrait l’y retrouver, ressouder tous ces bouts ensemble, et pendant qu’il se baisse pour les reprendre, une voix chevrotante appelle :

« Vé, Ferdinand, tu es là ?

— Oui maman… » répond le malheureux corsaire, figé de peur, tout son grand corps à tâtons sur le bureau.

« Qu’est-ce que tu fais, mon trésor ?

— Je fais… hé ! Je fais le collyre de Mlle Tournatoire. »

La maman se rendort, le pilon de l’élève un instant suspendu reprend son lent mouvement de pendule qui berce la maison et la placette assoupies dans la fatigue de cette fin de journée d’été. Bézuquet, maintenant, marche à grands pas devant sa porte, tour à tour rose ou vert, selon qu’il passe devant l’un ou l’autre de ses bocaux. Il lève les bras, profère des mots hagards : « Malheureux… perdu… fatal amour… comment le tirer de là ? » et, malgré son trouble, accompagne d’un sifflement allègre la retraite des dragons s’éloignant sous les platanes du Tour de ville.

« Hé ! adieu, Bézuquet… » dit une ombre pressée dans le crépuscule couleur de cendre.

« Où allez-vous donc, Pégoulade ?

— Au Club, pardi !… séance de nuit… on doit parler de Tartarin et de la présidence… Il faut venir.

— Té oui ! je viendrai… » répond brusquement le pharmacien traversé d’une idée providentielle ; il rentre, passe sa redingote, tâte dans les poches pour s’assurer que le passe-partout s’y trouve et le casse-tête américain sans lequel aucun Tarasconnais ne se hasarde par les rues après la retraite. Puis il appelle : « Pascalon… Pascalon… » mais pas trop fort, de peur de réveiller la vieille dame.

Presque enfant et déjà chauve, comme s’il portait tous ses cheveux dans sa barbe frisée et blonde, l’élève Pascalon avait l’âme exaltée d’un séide, le front en dôme, des yeux de chèvre folle, et sur ses joues poupines les tons délicats, croustillants et dorés d’un petit pain de Beaucaire. Aux grands jours des fêtes alpestres, c’est à lui que le Club confiait sa bannière, et l’enfant avait voué au P. C. A. une admiration frénétique, l’adoration brûlante et silencieuse du cierge qui se consume au pied de l’autel en temps de Pâques.

« Pascalon, dit le pharmacien tout bas et de si près qu’il lui enfonçait le crin de sa moustache dans l’oreille, j’ai des nouvelles de Tartarin… Elles sont navrantes… »

Et le voyant pâlir :

« Courage, enfant, tout peut encore se réparer… Différemment je te confie la pharmacie… Si l’on te demande de l’arsenic, n’en donne pas ; de l’opium, n’en donne pas non plus, ni de la rhubarbe… ne donne rien. Si je ne suis pas rentré à dix heures, couche-toi et mets les boulons. Va ! »

D’un pas intrépide, il s’enfonça dans la nuit du Tour de ville, sans se retourner une fois, ce qui permit à Pascalon de se ruer sur la corbeille, de la fouiller de ses mains rageuses et avides, de la retourner enfin sur la basane du bureau pour voir s’il n’y restait pas quelques morceaux de la mystérieuse lettre apportée par le facteur.

Pour qui connaît l’exaltation tarasconnaise, il est aisé de se représenter l’affolement de la petite ville depuis la brusque disparition de Tartarin. Et autrement, pas moins, différemment, ils en avaient tous perdu la tête, d’autant qu’on était en plein cœur d’août et que les crânes bouillaient sous le soleil à faire sauter tous leurs couvercles. Du matin au soir, on ne parlait que de cela en ville, on n’entendait que ce nom : « Tartarin » sur les lèvres pincées des dames à capot, sur la bouche fleurie des grisettes coiffées d’un ruban de velours : « Tartarin, Tartarin… » et dans les platanes du Cours, alourdis de poussière blanche, où les cigales éperdues, vibrant avec la lumière semblaient s’étrangler de ces deux syllabes sonores : « Tar… tar… tar… tar… tar… »

Personne ne sachant rien, naturellement tout le monde était informé et donnait une explication au départ du président. Il y avait des versions extravagantes. Selon les uns, il venait d’entrer à la Trappe, il avait enlevé la Dugazon ; pour les autres, il était allé dans les îles fonder une colonie qui s’appelait Port-Tarascon, ou bien, parcourait l’Afrique centrale à la recherche de Livingstone.

« Ah ! vaï Livingstone !… Voilà deux ans qu’il est mort… »

Mais l’imagination tarasconnaise défie tous les calculs du temps et de l’espace. Et le rare, c’est que ces histoires de Trappe, de colonisation, de lointains voyages étaient des idées de Tartarin, des rêves de ce dormeur éveillé, jadis communiqués à ses intimes qui ne savaient que croire à cette heure et, très vexée au fond de n’être pas informés, affectaient vis-à-vis de la foule la plus grande réserve, prenaient entre eux des airs sournois, entendus. Excourbaniès soupçonnait Bravida d’être au courant ; et Bravida disait de son côté : « Bézuquet doit tout savoir. Il regarde de travers comme un chien qui porte un os. »

C’est vrai que le pharmacien souffrait mille morts avec ce secret en cilice qui le cuisait, le démangeait, le faisait pâlir et rougir dans la même minute et loucher continuellement. Songez qu’il était de Tarascon, le malheureux, et dites si, dans tout le martyrologe, il existe un supplice aussi terrible que celui-là : le martyre de saint Bézuquet, qui savait quelque chose mais ne pouvait rien dire.

C’est pourquoi, ce soir-là, malgré les nouvelles terrifiantes, sa démarche avait on ne sait quoi d’allégé, de plus libre, pour courir la séance. Enfeîn !... Il allait parler, s’ouvrir, dire ce qui lui pesait tant ; et dans sa hâte de se délester, il jetait en passant des demi-mots aux promeneurs du Tour de ville. La journée avait été si chaude que, malgré l’heure insolite et l’ombre terrifiante, – huit heures manque un quart au cadran de la commune, – il y avait dehors, un monde fou, des familles bourgeoises assises sur les bancs et prenant le bon de l’air pendant que leurs maisons s’évaporaient, des bandes d’ourdisseuses marchant cinq ou six en se tenant le bras sur une ligne ondulante de bavardages et de rires. Dans tous les groupes, on parlait de Tartarin :

« Et autrement, monsieur Bézuquet toujours pas de lettre ?… » demandait-on au pharmacien en l’arrêtant au passage.

« Si fait, mes enfants, si fait… Lisez le Forum, demain matin… »

Il hâtait le pas, mais on le suivait, on s’accrochait à lui, et cela faisait le long du Cours une rumeur, un piétinement de troupeau qui s’arrêta sous les croisées du Club ouvertes en grands carrés de lumière.

Les séances se tenaient dans l’ancienne salle de la bouillotte dont la longue table, recouverte du même drap vert, servait à présent de bureau. Au milieu, le fauteuil présidentiel avec le P. C. A. brodé sur le dossier ; à un bout et comme en dépendance, la chaise du secrétaire. Derrière, la bannière se déployait au-dessus d’un long carton-pâte vernissé où les Alpines sortaient en relief avec leurs noms respectifs et leurs altitudes. Des alpenstocks d’honneur incrustés d’ivoire, en faisceaux comme des queues de billard, ornaient les coins, et la vitrine étalait des curiosités ramassées sur la montagne, cristaux, silex, pétrifications, deux oursins, une salamandre.

En l’absence de Tartarin, Costecalde rajeuni, rayonnant, occupait le fauteuil ; la chaise était pour Excourbaniès qui faisait fonction de secrétaire ; mais ce diable d’homme, crépu, velu, barbu, éprouvait un besoin de bruit, d’agitation qui ne lui permettait pas les emplois sédentaires. Au moindre prétexte, il levait les bras, les jambes, poussait des hurlements effroyables, des « ha ! ha ! ha ! » d’une joie féroce, exubérante, que terminait toujours ce terrible cri de guerre en patois tarasconnais : « Fen dè brut ! faisons du bruit... » On l’appelait le gong à cause de sa voix de cuivre partant à vous faire saigner les oreilles sous une continuelle détente.

Çà et là, sur un divan de crin autour de la salle, les membres du comité.

En première ligne, l’ancien capitaine d’habillement Bravida que tout le monde, à Tarascon, appelait le Commandant ; un tout petit homme, propre comme un sou, qui se rattrapait de sa taille d’enfant de troupe, en se faisant la tête moustachue et sauvage de Vercingétorix.

Puis une longue face creusée et maladive, Pégoulade, le receveur, le dernier naufragé de la Méduse. De mémoire d’homme, il y a toujours eu à Tarascon un dernier naufragé de la Méduse. Dans un temps, même, on en comptait jusqu’à trois, qui se traitaient mutuellement d’imposteurs et n’avaient jamais consenti à se trouver ensemble. Des trois, le seul vrai, c’était Pégoulade. Embarqué sur la Méduse avec ses parents, il avait subi le désastre à six mois, ce qui ne l’empêchait pas de le raconter, de visu, dans les moindres détails, la famine, les canots, le radeau, et comment il avait pris à la gorge le commandant qui se sauvait : « Sur ton banc de quart, misérable !… » À six mois, outre !... Assommant, du reste, avec cette éternelle histoire que tout le monde connaissait, ressassait depuis cinquante ans, et dont il prenait prétexte pour se donner un air désolé, détaché de la vie.

« Après ce que j’ai vu ! » disait-il, et bien injustement, puisqu’il devait à cela son poste de receveur conservé sous tous les régimes.

Près de lui, les frères Rognonas, jumeaux et sexagénaires, ne se quittant pas, mais toujours en querelle et disant des monstruosités l’un de l’autre ; une telle ressemblance que leurs deux vieilles têtes frustes et irrégulières, regardant à l’opposé par antipathie, auraient pu figurer dans un médaillier avec IANVS BIFRONS pour exergue.

De-ci, de-là, le président Bédaride, Barjavel l’avoué, le notaire Cambalalette, et le terrible docteur Tournatoire dont Bravida disait qu’il aurait tiré du sang d’une rave.

Vu la chaleur accablante, accrue par l’éclairage au gaz, ces messieurs siégeaient en bras de chemise, ce qui ôtait beaucoup de solennité à la réunion. Il est vrai qu’on était en petit comité, et l’infâme Costecalde voulait en profiter pour fixer au plus tôt la date des élections, sans attendre le retour de Tartarin. Assuré de son coup, il triomphait d’avance, et lorsque, après la lecture de l’ordre du jour par Excourbaniès, il se leva pour intriguer, un infernal sourire retroussait sa lèvre mince.

« Méfie-toi de celui qui rit avant de parler », murmura le commandant.

Costecalde, sans broncher, et clignant de l’œil au fidèle Tournatoire, commença d’une voix fielleuse :

« Messieurs, l’inqualifiable conduite de notre président, l’incertitude où il nous laisse…

— C’est faux !… Le Président a écrit… »

Bézuquet frémissant se campait devant le bureau ; mais comprenant ce que son attitude avait d’antiréglementaire, il changea de ton et, la main levée selon l’usage, demanda la parole pour une communication pressante.

« Parlez ! Parlez ! »

Costecalde, très jaune, la gorge serrée, lui donna la parole d’un mouvement de tête. Alors, mais alors seulement, Bézuquet commença :

« Tartarin est au pied de la Jungfrau… Il va monter… Il demande la bannière !… »

Un silence coupé du rauque halètement des poitrines, du crépitement du gaz ; puis un hurrah formidable, des bravos, des trépignements, que dominait le gong d’Excourbaniès poussant son cri de guerre : « Ah ! ah ! ah ! fendè brut ! » auquel la foule anxieuse répondait du dehors.

Costecalde, de plus en plus jaune, agitait désespérément la sonnette présidentielle ; enfin Bézuquet continua, s’épongeant le front, soufflant comme s’il venait de monter cinq étages.

Différemment, cette bannière que leur président réclamait pour la planter sur les cimes vierges, allait-on la ficeler, l’empaqueter par la grande vitesse comme un simple colis ?

« Jamais !..., ah ! ah ! ah ! » rugit Excourbaniès.

Ne vaudrait-il pas mieux nommer une délégation, tirer au sort trois membres du bureau ?...

On ne le laissa pas finir. Le temps de dire « zou ! » la proposition de Bézuquet était votée, acclamée, les noms des trois délégués sortis dans l’ordre suivant : 1, Bravida ; 2, Pégoulade ; 3, le pharmacien.

Le 2 protesta. Ce grand voyage lui faisait peur, si faible et mal portant comme il était, péchère, depuis le sinistre de la Méduse.

« Je partirai pour vous, Pégoulade… » gronda Excourbaniès dans une télégraphie de tous ses membres. Quant à Bézuquet, il ne pouvait quitter la pharmacie. Il y allait du salut de la ville. Une imprudence de l’élève et voilà Tarascon empoisonné, décimé.

« Outre ! » fit le bureau se levant comme un seul homme.

Bien sûr que le pharmacien ne pouvait partir, mais il enverrait Pascalon, Pascalon se chargerait de la bannière. Ça le connaissait ! Là-dessus, nouvelles exclamations, nouvelle explosion du gong et, sur le cours, une telle tempête populaire, qu’Excourbaniès dut se montrer à la fenêtre, au-dessus des hurlements que maîtrisa bientôt sa voix sans rivale.

« Mes amis, Tartarin est retrouvé. Il est en train de se couvrir de gloire. »

Sans rien ajouter de plus que « Vive Tartarin ! » et son cri de guerre lancé à toute gorge, il savoura une minute la clameur épouvantable de toute cette foule sous les arbres du Cours, roulant et s’agitant confuse dans une fumée de poussière, tandis que, sur les branches, tout un tremblement de cigales faisait aller ses petites crécelles comme en plein jour.

Entendant cela, Costecalde, qui s’était approché d’une croisée avec tous les autres, revint vers son fauteuil en chancelant.

« Vé Costecalde, dit quelqu’un… Qu’est-ce qu’il a ?… Comme il est jaune ! »

On s’élança ; déjà le terrible Tournatoire tirait sa trousse, mais l’armurier, tordu par le mal, en une grimace horrible, murmurait ingénument :

« Rien… rien… laissez-moi… Je sais ce que c’est… c’est l’envie ! »

Pauvre Costecalde, il avait l’air de bien souffrir.

Pendant que se passaient ces choses, à l’autre bout du Tour de ville, dans la pharmacie de la placette, l’élève de Bézuquet, assis au bureau du patron, collait patiemment et remettait bout à bout les fragments oubliés par le pharmacien au fond de la corbeille ; mais de nombreux morceaux échappaient à la reconstruction, car voici l’énigme singulière et farouche, étalée devant lui, assez pareille à une carte de l’Afrique centrale, avec des manques, des blancs de terra incognita, qu’explorait dans la terreur l’imagination du naïf porte-bannière :

fou d’amour

lampe à chalum   conserves de Chicago

peux pas m’arrac  nihiliste

à mort   condition abom   en échange

de son   Vous me connaissez, Ferdi

savez mes idées libérales,

mais de là au tsaricide

rriblesconséquences

Sibérie   pendu   l’adore

Ah !    serrer ta main loya

Tar  Tar

q

Comme tous les hôtels chics d’Interlaken, l’hôtel Jungfrau, tenu par Meyer, est situé sur le Hœheweg, large promenade à la double allée de noyers qui rappelait vaguement à Tartarin son cher Tour de ville, moins le soleil, la poussière et les cigales ; car, depuis une semaine de séjour, la pluie n’avait cessé de tomber.

Il habitait une très belle chambre avec balcon, au premier étage ; et le matin, faisant sa barbe devant la petite glace à main pendue à la croisée, une vieille habitude de voyage, le premier objet qui frappait ses yeux par delà des blés, des luzernes, des sapinières, un cirque de sombres verdures étagées, c’était la Jungfrau sortant des nuages sa cime en corne, d’un blanc pur de neige amoncelée, où s’accrochait toujours le rayon furtif d’un invisible levant. Alors entre l’Alpe rose et blanche et l’Alpiniste de Tarascon, s’établissait un court dialogue qui ne manquait pas de grandeur.

« Tartarin, y sommes-nous ? » demandait la Jungfrau sévèrement.

« Voilà, voilà… » répondait le héros, son pouce sous le nez, se hâtant de finir sa barbe ; et, bien vite, il atteignait son complet à carreaux d’ascensionniste, au rancart depuis quelques jours, le passait en s’injuriant :

« Coquin de sort ! c’est vrai que ça n’a pas de nom… »

Mais une petite voix discrète et claire montait entre les myrtes en bordure devant les fenêtres du rez-de-chaussée :

« Bonjour… disait Sonia, le voyant paraître au balcon… le landau nous attend… dépêchez-vous donc, paresseux…

— Je viens, je viens… »

En deux temps, il remplaçait sa grosse chemise de laine par du linge empesé fin, ses knickers-bockers de montagne par la jaquette vert-serpent qui, le dimanche, à la musique, tournait la tête à toutes les dames de Tarascon.

Le landau piaffait devant l’hôtel, Sonia déjà installée à côté de son frère, plus pâle et creusé de jour en jour malgré le bienfaisant climat d’Interlaken ; mais, au moment de partir, Tartarin voyait régulièrement se lever d’un banc de la promenade et s’approcher, avec le lourd dandinement d’ours de montagne, deux guides fameux de Grindelwald, Rodolphe Kaufmann et Christian Inebnit, retenus par lui pour l’ascension de la Jungfrau et qui, chaque matin, venaient voir si leur monsieur était disposé.

L’apparition de ces deux hommes aux fortes chaussures ferrées, aux vestes de futaine, râpées au dos et sur l’épaule par le sac et les cordes d’ascension, leurs faces naïves et sérieuses, les quatre mots de français qu’ils baragouinaient péniblement en tortillant leurs grands chapeaux de feutre, c’était pour Tartarin un véritable supplice. Il avait beau leur dire :

« Ne vous dérangez pas… je vous préviendrai… »

Tous les jours, il les retrouvait à la même place et s’en débarrassait par une grosse pièce proportionnée à l’énormité de son remords. Enchantés de cette façon de « faire la Jungfrau », les montagnards empochaient le trinkgeld gravement et reprenaient d’un pas résigné, sous la fine pluie, le chemin de leur village, laissant Tartarin confus et désespéré de sa faiblesse. Puis le grand air, les plaines fleuries reflétées aux prunelles limpides de Sonia, le frôlement d’un petit pied contre sa botte au fond de la voiture… Au diable la Jungfrau ! Le héros ne songeait qu’à ses amours, ou plutôt à la mission qu’il s’était donnée de ramener dans le droit chemin cette pauvre petite Sonia, criminelle inconsciente, jetée par dévouement fraternel hors la loi et hors la nature.

C’était le motif qui le retenait à Interlaken, dans le même hôtel que les Wassilief. À son âge, avec son air papa, il ne pouvait songer se faire aimer de cette enfant ; seulement, il la voyait si douce, si bravette, si généreuse envers tous les misérables de son parti, si dévouée pour ce frère, que les mines sibériennes lui avaient renvoyé le corps rongé d’ulcères, empoisonné de vert-de-gris, condamné à mort par la phtisie plus sûrement que par toutes les cours martiales ! Il y avait de quoi s’attendrir, allons !

Tartarin leur proposait de les emmener à Tarascon, de les installer dans un bastidon plein de soleil aux portes de la ville, cette bonne petite ville où il ne pleut jamais, où la vie se passe en chansons et en fêtes. Il s’exaltait, esquissait un air de tambourin sur son chapeau, entonnait le gai refrain national sur une mesure de farandole :

Lagadigadeù**

La Tarasco, la Tarasco,

Lagadigadeù**

La Tarascode Casteù.

Mais tandis qu’un sourire ironique amincissait encore les lèvres du malade, Sonia secouait la tête. Ni fêtes ni soleil pour elle, tant que le peuple russe râlerait sous le tyran. Sitôt son frère guéri, – ses yeux navrés disaient autre chose, – rien ne l’empêcherait de retourner là-bas souffrir et mourir pour la cause sacrée.

« Mais, coquin de bon sort ! criait le Tarasconnais, après ce tyran-là, si vous le faites sauter, il en viendra un autre… Il faudra donc recommencer… Et les années se passent, vé ! le temps du bonheur et des jeunes amours… » Sa façon de dire « amour » à la tarasconnaise, avec les r et les yeux hors du front, amusait la jeune fille ; puis, sérieuse, elle déclarait qu’elle n’aimerait jamais que l’homme qui délivrerait sa patrie. Oh ! celui-là, fut-il laid comme Bolibine, plus rustique et grossier que Manilof, elle était prête à se donner toute à lui, à vivre à ses côtés en libre grâce, aussi longtemps que durerait sa jeunesse de femme, et que cet homme voudrait d’elle.

« En libre grâce ! » le mot dont se servent les nihilistes pour qualifier ces unions illégales contractées entre eux par le consentement réciproque. Et de ce mariage primitif, Sonia parlait tranquillement, avec son air de vierge, en face du Tarasconnais, bon bourgeois, électeur paisible, tout disposé pourtant à finir ses jours auprès de cette adorable fille, dans ledit état de libre grâce, si elle n’y avait mis d’aussi meurtrières et abominables conditions.

Pendant qu’ils devisaient de ces choses extrêmement délicates, des champs, des lacs, des forêts, des montagnes se déroulaient devant eux et, toujours, à quelque tournant, à travers le frais tamis de cette perpétuelle ondée qui suivait le héros dans ses excursions, la Jungfrau dressait sa cime blanche comme pour aiguiser d’un remords la délicieuse promenade. On rentrait déjeuner, s’asseoir à l’immense table d’hôte où les Riz et les Pruneaux continuaient leurs hostilités silencieuses dont se désintéressait absolument Tartarin, assis près de Sonia, veillant à ce que Boris n’eût pas de fenêtre ouverte dans le dos, empressé, paternel, mettant à l’air toutes ses séductions d’homme du monde et ses qualités domestiques d’excellent lapin de choux.

Ensuite, on prenait le thé chez les Russes, dans le petit salon ouvert au rez-de-chaussée devant un bout de jardin, au bord de la promenade. Encore une heure exquise pour Tartarin, de causerie intime, à voix basse, pendant que Boris sommeillait sur un divan. L’eau chaude grésillait dans le samovar ; une odeur de fleurs mouillées se glissait par l’entrebâillure de la porte avec le reflet bleu des glycines qui l’encadraient. Un peu plus de soleil, de chaleur, et c’était le rêve du Tarasconnais réalisé, sa petite Russe installée là-bas, près de lui, soignant le jardinet du baobab.

Tout à coup, Sonia tressautait :

« Deux heures !… Et le courrier ?

— On y va », disait le bon Tartarin ; et rien qu’à l’accent de sa voix, au geste résolu et théâtral dont il boutonnait sa jaquette, empoignait sa canne, on eût deviné la gravité de cette démarche en apparence assez simple, aller à la poste restante chercher le courrier des Wassilief.

Très surveillés par l’autorité locale et la police russe, les nihilistes, les chefs surtout, sont tenus à de certaines précautions, comme de se faire adresser lettres et journaux bureau restant, et sur de simples initiales.

Depuis leur installation à Interlaken, Boris se traînant à peine, Tartarin, pour éviter à Sonia l’ennui d’une longue attente au guichet sous des regards curieux, s’était chargé à ses risques et périls de cette corvée quotidienne. La poste aux lettres n’est qu’à dix minutes de l’hôtel, dans une large et bruyante rue faisant suite à la promenade et bordée de cafés, de brasseries, de boutiques pour les étrangers, étalages d’alpenstocks, guêtres, courroies, lorgnettes, verres fumés, gourdes, sacs de voyage, qui semblaient là tout exprès pour faire honte à l’Alpiniste renégat. Des touristes défilaient en caravanes, chevaux, guides, mulets, voiles bleus, voiles verts, avec le brimbalement des cantines à l’amble des bêtes, les pics ferrés marquant le pas contre les cailloux ; mais cette fête, toujours renouvelée, le laissait indifférent. Il ne sentait même pas la bise fraîche à goût de neige qui venait de la montagne par bouffées, uniquement attentif à dépister les espions qu’il supposait sur ses traces.

Le premier soldat d’avant garde, le tirailleur rasant les murs dans la ville ennemie, n’avance pas avec plus de méfiance que le Tarasconnais pendant ce court trajet de l’hôtel à la poste. Au moindre coup de talon sonnant derrière les siens, il s’arrêtait attentivement devant les photographies étalées, feuilletait un livre anglais ou allemand pour obliger le policier à passer devant lui ; ou bien il se retournait brusquement, dévisageait sous le nez, avec des yeux féroces, une grosse fille d’auberge allant aux provisions, ou quelque touriste inoffensif, vieux Pruneau de table d’hôte, qui descendait du trottoir, épouvanté, le prenant pour un fou.

À la hauteur du bureau dont les guichets ouvrent assez bizarrement à même la rue, Tartarin passait et repassait, guettait les physionomies avant de s’approcher, puis s’élançait, fourrait sa tête, ses épaules, dans l’ouverture, chuchotait quelques mots indistinctement, qu’on lui faisait toujours répéter, ce qui le mettait au désespoir, et, possesseur enfin du mystérieux dépôt, rentrait à l’hôtel par un grand détour du côté des cuisines, la main crispée au fond de sa poche sur le paquet de lettres et de journaux, prêt à tout déchirer, à tout avaler à la moindre alerte.

Presque toujours Manilof et Bolibine attendaient les nouvelles chez leurs amis ; ils ne logeaient pas à l’hôtel pour plus d’économie et de prudence. Bolibine avait trouvé de l’ouvrage dans une imprimerie, et Manilof, très habile ébéniste, travaillait pour des entrepreneurs. Le Tarasconnais ne les aimait pas ; l’un le gênait par ses grimaces, ses airs narquois, l’autre le poursuivait de mines farouches. Puis ils prenaient trop de place dans le cœur de Sonia.

« C’est un héros ! » disait-elle de Bolibine, et elle racontait que pendant trois ans il avait imprimé tout seul une feuille révolutionnaire en plein cœur de Pétersbourg. Trois ans sans descendre une fois, sans se montrer à une fenêtre, couchant dans un grand placard où la femme qui le logeait l’enfermait tous les soirs avec sa presse clandestine.

Et la vie de Manilof, pendant six mois, dans les sous-sols du Palais d’hiver, guettant l’occasion, dormant, la nuit, sur sa provision de dynamite, ce qui finissait par lui donner d’intolérables maux de tête, des troubles nerveux aggravés encore par l’angoisse perpétuelle, les brusques apparitions de la police avertie vaguement qu’il se tramait quelque chose et venant tout à coup surprendre les ouvriers employés au palais. À ses rares sorties, Manilof croisait sur la place de l’Amirauté un délégué du Comité révolutionnaire qui demandait tout bas en marchant :

« Est-ce fait ?

— Non, rien encore… » disait l’autre sans remuer les lèvres. Enfin, un soir de février, à la même demande dans les mêmes termes, il répondait avec le plus grand calme :

« C’est fait… »

Presque aussitôt un épouvantable fracas confirmait ses paroles et, toutes les lumières du palais s’éteignant brusquement, la place se trouvait plongée dans une obscurité complète que déchiraient des cris de douleur et d’épouvante, des sonneries de clairons, des galopades de soldats et de pompiers accourant avec des civières.

Et Sonia interrompant son récit :

« Est-ce horrible, tant de vies humaines sacrifiées, tant d’efforts, de courage, d’intelligence inutiles ?… Non, non, mauvais moyens, ces tueries en masse… Celui qu’on vise échappe toujours… Le vrai procédé, le plus humain, serait d’aller au tsar comme vous alliez au lion, bien déterminé, bien armé, se poster à une fenêtre, une portière de voiture… et quand il passerait…

— Bé oui !… certainemain… » disait Tartarin embarrassé, feignant de ne pas saisir l’allusion, et tout de suite il se lançait dans quelque discussion philosophique, humanitaire, avec un des nombreux assistants. Car Bolibine et Manilof n’étaient pas les seuls visiteurs des Wassilief. Tous les jours se montraient des figures nouvelles : des jeunes gens, hommes ou femmes, aux tournures d’étudiants pauvres, d’institutrices exaltées, blondes et roses, avec le front têtu et le féroce enfantillage de Sonia ; des illégaux, des exilés, quelques-uns même condamnés à mort, ce qui ne leur ôtait rien de leur expansion de jeunesse.

Ils riaient, causaient haut, et, la plupart parlant français, Tartarin se sentait vite à l’aise. Ils l’appelaient « l’oncle », devinaient en lui quelque chose d’enfantin, de naïf, qui leur plaisait. Peut-être abusait-il un peu de ses récits de chasse, relevant sa manche jusqu’au biceps pour montrer sur son bras la cicatrice d’un coup de griffe de panthère, ou faisant tâter sous sa barbe les trous qu’y avaient laissés les crocs d’un lion de l’Atlas, peut-être aussi se familiarisait-il un peu trop vite avec les gens, les appelant de leurs petits noms au bout de cinq minutes qu’on était ensemble :

« Écoutez, Dmitri… Vous me connaissez, Fédor Ivanovitch… » Pas depuis bien longtemps, en tout cas ; mais il leur allait tout de même par sa rondeur, son air aimable, confiant, si désireux de plaire. Ils lisaient des lettres devant lui, combinaient des plans, des mots de passe pour dérouter la police, tout un côté conspirateur dont s’amusait énormément l’imagination du Tarasconnais ; et, bien qu’opposé par nature aux actes de violence, il ne pouvait parfois s’empêcher de discuter leurs projets homicides, approuvait, critiquait, donnait des conseils dictés par l’expérience d’un grand chef qui a marché sur le sentier de la guerre, habitué au maniement de toutes les armes, aux luttes corps à corps avec les grands fauves.

Un jour même qu’ils parlaient en sa présence de l’assassinat d’un policier poignardé par un nihiliste au théâtre, il leur démontra que le coup avait été mal porté et leur donna une leçon de couteau :

« Comme ceci, vé ! de bas en haut. On ne risque pas de se blesser… »

Et s’animant à sa propre mimique :

« Une supposition, té ! que je tienne votre despote entre quatre-z’yeux, dans une chasse à l’ours. Il est là-bas où vous êtes, Fédor ; moi, ici, près du guéridon, et chacun son couteau de chasse… À nous deux, monseigneur, il faut en découdre… »

Campé au milieu du salon, ramassé sur ses jambes courtes pour mieux bondir, râlant comme un bûcheron ou un geindre, il leur mimait un vrai combat terminé par son cri de triomphe quand il eut enfoncé l’arme jusqu’à la garde, de bas en haut, coquin de sort ! dans les entrailles de son adversaire.

« Voilà comme ça se joue, mes petits ! »

Mais quels remords ensuite, quelles terreurs, lorsque échappé au magnétisme de Sonia et de ses yeux bleus, à la griserie que dégageait ce bouquet de têtes folles, il se trouvait seul, en bonnet de nuit, devant ses réflexions et son verre d’eau sucrée de tous les soirs.

Différemment, de quoi se mêlait-il ? Ce tsar n’était pas son tsar, en définitive, et toutes ces histoires ne le regardaient guère… Voyez-vous qu’un de ces jours il fut coffré, extradé, livré à la justice moscovite… Boufre ! c’est qu’ils ne badinent pas, tous ces cosaques… Et dans l’obscurité de sa chambre d’hôtel, avec cette horrible faculté qu’augmentait la position horizontale, se développaient devant lui, comme sur un de ces « dépliants » qu’on lui donnait aux jours de l’an de son enfance, les supplices variés et formidables auxquels il était exposé : Tartarin, dans les mines de vert-de-gris, comme Boris, travaillant de l’eau jusqu’au ventre, le corps dévoré, empoisonné. Il s’échappe, se cache au milieu des forêts chargées de neige, poursuivi par les Tartares et les chiens dressés pour cette chasse à l’homme. Exténué de froid, de faim, il est repris et finalement pendu entre deux forçats, embrassé par un pope aux cheveux luisants, puant l’eau-de-vie et l’huile de phoque, pendant que là-bas, à Tarascon, dans le soleil, les fanfares d’un beau dimanche, la foule, l’ingrate et oublieuse foule, installe Costecalde rayonnant sur le fauteuil du P. C. A.

C’est dans l’angoisse d’un de ces mauvais rêves qu’il avait poussé son cri de détresse : « À moi, Bézuquet… » envoyé au pharmacien sa lettre confidentielle toute moite de la sueur du cauchemar. Mais il suffisait du petit bonjour de Sonia vers sa croisée pour l’ensorceler, le rejeter encore dans toutes les faiblesses de l’indécision.

Un soir, revenant du Kursaal à l’hôtel avec les Wassilief et Bolibine, après deux heures de musique exaltante, le malheureux oublia toute prudence, et le « Sonia, je vous aime », qu’il retenait depuis si longtemps, il le prononça en serrant le bras qui s’appuyait au sien. Elle ne s’émut pas, le fixa toute pâle sous le gaz du perron où ils s’arrêtaient : « Eh bien ! méritez-moi… » dit-elle avec un joli sourire d’énigme, un sourire remontant sur les fines dents blanches. Tartarin allait répondre, s’engager par serment à quelque folie criminelle, quand le chasseur de l’hôtel s’avançant vers lui :

« Il y a du monde pour vous, là-haut… Des messieurs… on vous cherche.

— On me cherche !… Outre !… pourquoi faire ? » Et le numéro 1 du dépliant lui apparut : Tartarin coffré, extradé… Certes, il avait peur, mais son attitude fut héroïque. Détaché vivement de Sonia, « Fuyez, sauvez-vous… » lui dit-il d’une voix étouffée. Puis il monta, la tête droite, les yeux fiers, comme à l’échafaud, si ému cependant qu’il était obligé de se cramponner à la rampe…

En s’engageant dans le corridor, il aperçut des gens groupés au fond, devant sa porte, regardant par la serrure, cognant, appelant : « Hé ! Tartarin… »

Il fit deux pas, et la bouche sèche : « C’est moi que vous cherchez, messieurs ?

— Té ! pardi oui, mon président !... »

Un petit vieux, alerte et sec, habillé de gris et qui semblait porter sur sa jaquette, son chapeau, ses guêtres, ses longues moustaches tombantes, toute la poussière du Tour de ville, sautait au cou du héros, frottait à ses joues satinées et douillettes le cuir desséché de l’ancien capitaine d’habillement.

« Bravida !... pas possible !... Excourbaniès aussi ?... Et là-bas, qui est-ce ?... »

Un bêlement répondit : « Cher maî-aî-aître !... » et l’élève s’avança, cognant aux murs une espèce de longue canne à pêche empaquetée dans le haut, ficelée de papier gris et de toile cirée.

« Hé ! vé ! c’est Pascalon… Embrassons-nous, petitot… Mais qu’est-ce qu’il porte ?… Débarrasse-toi donc !…

— Le papier… ôte le papier !… » soufflait le commandant. L’enfant roula l’enveloppe d’une main prompte, et l’étendard tarasconnais se déploya aux yeux de Tartarin anéanti.

Les délégués se découvrirent.

« Mon président – la voix de Bravida tremblait solennelle et rude – vous avez demandé la bannière, nous vous l’apportons, té !… »

Le président arrondissait des yeux gros comme des pommes : « Moi, j’ai demandé ?…

— Comment ! vous n’avez pas demandé ?

— Ah ! si, parfaitemain… » dit Tartarin subitement éclairé par le nom de Bézuquet. Il comprit tout, devina le reste, et, s’attendrissant devant l’ingénieux mensonge du pharmacien pour le rappeler au devoir et à l’honneur, il suffoquait, bégayait dans sa barbe courte : « Ah ! mes enfants, que c’est bon ! quel bien vous me faites…

— Vive le présidain !... » glapit Pascalon, brandissant l’oriflamme. Le gong d’Excourbaniès retentit, fit rouler son cri de guerre. « Ha ! ha ! ha ! fendè brut… » jusque dans les caves de l’hôtel. Des portes s’ouvraient, des têtes curieuses se montraient à tous les étages, puis disparaissaient épouvantées devant cet étendard, ces hommes noirs et velus qui hurlaient des mots étranges, les bras en l’air. Jamais le pacifique hôtel Jungfrau n’avait subi pareil vacarme.

« Entrons chez moi », fit Tartarin un peu gêné. Ils tâtonnaient dans la nuit de la chambre, cherchant des allumettes, quand un coup autoritaire frappé à la porte la fit s’ouvrir d’elle-même devant la face rogue, jaune et bouffie de l’hôtelier Meyer. Il allait entrer, mais s’arrêta devant cette ombre où luisaient des yeux terribles, et du seuil, les dents serrées sur son dur accent tudesque : « Tâchez de vous tenir tranquilles… ou je vous fais tous ramasser par le police… »

Un grognement de buffle sortit de l’ombre à ce mot brutal de « ramasser ». L’hôtelier recula d’un pas, mais jeta encore : « On sait qui vous êtes, allez ! on a l’œil sur vous, et moi je ne veux plus de monde comme ça dans ma maison.

— Monsieur Meyer, dit Tartarin doucement, poliment, mais très ferme… faites préparer ma note… Ces messieurs et moi nous partons demain matin pour la Jungfrau. »

Ô sol natal, ô petite patrie dans la grande ! rien que d’entendre l’accent tarasconnais frémissant avec l’air du pays aux plis d’azur de la bannière, voilà Tartarin délivré de l’amour et de ses pièges, rendu à ses amis, à sa mission, à la gloire.

Maintenant, zou !…

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