Chapitre 4
Quelques archers rangés en ordre dans la cour attendaient l’arrivée des seigneurs pour partir – Car leurs chevaux étaient impatients et ils piaffaient tous désireux qu’ils étaient de courir dans la plaine. – Les chiens que chaque cavalier tenait en laisse aboyaient autour d’eux en leur mordant les jambes et déjà plus d’un juron, plus d’un coup de cravache avaient calmé l’ardeur de quelques-uns.
Le duc et sa famille étaient prêts et n’attendaient plus que quelques dames et le bon docteur Roderigo qui arriva monté sur une superbe mule noire. La grande porte s’ouvrit et l’on se mit en route, les hommes montés sur des chevaux, et la carabine sur l’épaule et le couteau de chasse au côté gauche.
Quant aux dames elles suivaient par-derrière montées sur des haquenées et le faucon au poing.
Cosme et le Cardinal ouvraient la marche, en passant sous la porte la jument de ce dernier eut peur de la toque rouge d’une des sentinelles et fit un bond qui faillit renverser son cavalier.
— Mauvais présage, grommela le duc.
— Bah est-ce que vous croyez à ces niaiseries-là, vous plaisantez sans doute, dit Roderigo. Cosme se tut et enfonça l’éperon dans le flanc de son cheval qui partit au trot – On le suivit.
Le bruit des chevaux sur le pavé et celui des épées qui battaient sur la selle firent mettre tous les habitants aux fenêtres pour voir passer le cortège de Monseigneur le duc Cosme II de Médicis qui allait à la chasse avec son fils le Cardinal.
Arrivée sur une grande place la compagnie se divisa en trois bandes différentes. Le premier piqueur donna du cor et les cavaliers partirent au galop dans les rues de Florence.
Cosme était avec Roderigo, Garcia avec François et Bellamonte avec les dames et les archers devait forcer le gibier.
Le temps était sombre et disposé à l’orage. L’air était étouffant et les chevaux étaient déjà blancs d’écume.
Il fait beau dans les bois, on y respire un air frais et pur. Alors on était en plein midi et chacun éprouvait la douce sensation que procure l’ombrage lorsque l’on voit au loin passer quelque rayon du soleil à travers les branches. Car il faut vous dire que l’on était alors dans la forêt.
Garcia vêtu de noir, sombre et pensif, avait suivi machinalement son frère qui s’était écarté pour aller à la piste du cerf dont il venait tout à l’heure de perdre les traces. Ils se trouvèrent bientôt isolés et seuls dans un endroit où le bois devenant de plus en plus épais, il leur fut impossible d’avancer. Ils s’arrêtèrent, descendirent de cheval et s’assirent sur l’herbe.
— Te voilà donc Cardinal, dit vivement Garcia qui jusqu’alors avait été silencieux et triste. Ah te voilà Cardinal, il tira son épée. Un Cardinal, et il rit de son rire forcé et éclatant dont le timbre avait quelque chose de cruel et de féroce –
— Cela t’étonne Garcia ?
— Oh non, te souviens-tu de la prédiction de Beatricia ?
— Oui, eh bien ?
— Te souviens-tu de sa chambre où il y avait des cheveux d’exécutés et des crânes humains – te souvient-il de ses longs cheveux blancs ? N’est-ce pas hein mon Cardinal, n’est-ce pas que cette femme avait quelque chose de satanique dans sa personne et d’infernal dans son regard ? – Et ses yeux brillaient avec une expression qui fit frémir François.
— Où veux-tu en venir avec cette femme ?
— Te souvient-il de sa prédiction ? – te souvient-il qu’elle t’avait dit que tes projets réussiraient ? Oui n’est-ce pas ? tu vois que j’ai la mémoire bonne quoiqu’il y ait deux jours et que ces deux jours aient été pour moi aussi longs que des siècles. Ah il y a dans la vie des jours qui laissent le soir plus d’une ride au front. Et des larmes roulaient dans ses yeux.
— Tu m’ennuies Garcia, lui dit brusquement son frère.
— Je t’ennuie. Ah. Eh bien tes projets ont réussi. La prédiction s’est accomplie, mais oublies-tu qu’elle avait dit que le cancer de la jalousie et de la rage m’abîmerait l’âme ? oublies-tu qu’elle avait dit que le sang serait mon breuvage et un crime la joie de ma vie ? oublies-tu cela ? – Va sa prédiction est juste. Vois-tu la trace des larmes que j’ai versées depuis deux jours ? Vois-tu les places de ma tête où manquent les cheveux ? Vois-tu les marques rouges de mes joues ? Vois-tu comme ma voix est cassée et affaiblie ? Car j’ai arraché mes cheveux de colère, je me suis déchiré le visage avec les ongles et j’ai passé les nuits à crier de rage et de désespoir.
Il sanglotait et on eût dit que le sang allait sortir de ses veines.
— Tu es fou Garcia, dit le Cardinal en se levant effrayé.
— Fou. Ah oui fou. Assassin peut-être. Écoute, Monseigneur le Cardinal François nommé par le pape. Écoute notre vie c’était un duel terrible à mort mais un duel à outrage dont le récit fait frémir d’horreur, tu as eu l’avantage jusqu’alors, la société t’a protégé. Tout est juste et bien fait – Tu m’as supplicié toute ma vie, je t’égorge maintenant, – et il l’avait renversé d’un bras furieux et tenait son épée sur sa poitrine.
— Oh pardon, pardon Garcia, disait François d’une voix tremblante – que t’ai-je fait ?
— Ce que tu m’as fait tiens ?
Et il lui cracha au visage.
— Je te rends injure pour injure, mépris pour mépris, tu es Cardinal j’insulte ta dignité de Cardinal, tu es beau, fort et puissant j’insulte ta force, ta beauté et ta puissance. Car je te tiens sous moi, tu palpites de crainte sous mon genou. Ah tu trembles. Tremble donc et souffre comme j’ai tremblé et souffert. Tu ne savais pas toi dont la sagesse est si vantée combien un homme ressemble au démon quand l’injustice l’a rendu bête féroce. Ah je souffre de te voir vivre tiens.
· · ·
Et un cri perçant partit de dessous le feuillage et fit envoler un nid de chouettes.
Garcia remonta sur son cheval et partit au galop. Il avait des taches de sang sur sa fraise de dentelles.
†
Les bons habitants de Florence furent réveillés vers minuit par un grand bruit de chevaux et de cavaliers qui traversaient les rues avec des torches et des flambeaux.
C’était monseigneur le duc qui revenait de la chasse.
Plus loin suivaient silencieusement quatre valets portant une litière, ils avaient l’air de vouloir passer inaperçus et ils marchaient à petits pas. À côté d’eux il y avait un homme qui paraissait leur chef. Il était triste, enveloppé dans son manteau et la tête baissée sur sa poitrine, il semblait vouloir comprimer des larmes.
Quand on arriva au château du duc une femme courut au-devant des chasseurs en demandant où était le Cardinal. Quand elle aperçut la litière elle demanda au duc son mari :
— Qu’y a-t-il là-dedans ?
L’homme au manteau lança à Garcia un regard sévère et froid puis hésitant quelques secondes il dit avec un accent qui faisait mal à entendre :
— Un cadavre –
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