‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 35 sur 71 · Chapitre 6

Chapitre 6

Florence était en deuil – ses enfants mouraient par la peste. Depuis un mois elle régnait en souveraine dans la ville mais depuis deux jours surtout sa fureur avait augmenté. Le peuple mourait en maudissant Dieu et ses ministres, il blasphémait dans son délire et sur son lit d’angoisse et de douleur, s’il lui restait un mot à dire c’était une malédiction. Et puisqu’il était sûr de sa fin prochaine il se vautrait en riant stupidement dans la débauche et dans toute la boue du vice.

C’est qu’il est dans l’existence d’un homme de tels malheurs, des douleurs si vives, des désespoirs si poignants que l’on abandonne pour le plaisir d’insulter celui qui nous fait souffrir et que l’on jette avec mépris sa dignité d’homme comme un masque de théâtre. – Et l’on se livre à ce que la débauche a de plus sale, le vice de plus dégradant, on expire en buvant et au son de la musique.

C’est l’exécuté qui s’enivre avant son supplice.

C’est alors que les philosophes devraient considérer l’homme quand ils parlent de sa dignité et de l’esprit des masses.

Un événement important était pourtant venu distraire Florence plongée au milieu de ses cris de désespoir, et de ses prières, de ses voeux ridicules.

C’était la mort des deux fils de Cosme de Médicis que le fléau n’avait pas plus épargnés que le dernier laquais du dernier bourgeois.

C’était ce jour-là qu’on fêtait leurs obsèques et le peuple pour un instant s’était soulevé de son matelas, avait ouvert sa fenêtre de ses mains défaillantes et moites de sueur pour avoir la joie de contempler deux grands seigneurs que l’on portait en terre.

Le convoi passait triste et recueilli dans son deuil pompeux, au milieu de Florence.

Les corps de Garcia et de François étaient étendus sur des brancards tirés par des mules noires.

Tout était calme et paisible et l’on n’entendait que le pas lent des mules sur le pavé, le bruit du brancard dont les timons craquaient à chaque mouvement puis les chants (de) mort qui gémissaient à l’entour de ces deux cadavres puis dans le lointain de divers côtés on entendait comme un chant de tristesse le glas funèbre de la cloche qui gémissait de sa forte voix d’airain.

À côté des brancards marchaient le docteur Roderigo, le duc de Bellamonte, le comte de Salfieri.

— Est-il possible, dit ce dernier en s’adressant au médecin, est-il possible qu’un homme tué de la peste ait de si larges balafres ? Et il lui montrait les blessures de Garcia.

— Oui quelquefois. Ce sont des ventouses, et l’on n’entendait que le chant des morts et le glas funèbre des cloches qui gémissaient par les airs.

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