Chapitre 2
Le duc Arthur d’Almaroës était alchimiste, ou du moins il passait pour tel, quoique ses valets eussent remarqué qu’il travaillait rarement ; que ses fourneaux étaient toujours cendre et jamais brasier, que ses livres entrouverts ne changeaient jamais de feuillet ; néanmoins il restait des jours, des nuits et des mois entiers sans sortir de son laboratoire, plongé dans de profondes méditations, comme un homme qui travaille, qui médite. On croyait qu’il cherchait l’or, l’élixir de longue vie, la pierre philosophale. C’était donc un homme bien froid au-dehors, bien trompeur d’apparence : jamais sur ses lèvres ni un sourire de bonheur ni un mot d’angoisse, jamais de cris à sa bouche, point de nuits fiévreuses et ardentes comme en ont les hommes qui rêvent quelque chose de grand ; on eût dit, à le voir ainsi sérieux et froid, un automate qui pensait comme un homme.
Le peuple (car il faut le citer partout, lui qui est devenu maintenant le plus fort des pouvoirs et la plus sainte des choses, deux mots qui semblent incompatibles si ce n’est à Dieu : la sainteté et la puissance), le peuple donc était persuadé que c’était un sorcier, un démon, Satan incarné. C’était lui qui riait, le soir, au détour du cimetière, qui se traînait lentement sur la falaise en poussant des cris de hibou ; c’était lui que l’on voyait danser dans les champs avec les feux follets ; c’était lui dont on voyait, pendant les nuits d’hiver, la figure sombre et lugubre planant sur le vieux donjon féodal, comme une vieille légende de sang sur les ruines d’une tombe.
Souvent, le soir, lorsque les paysans assis devant leurs portes se reposaient de leur journée en chantant quelque vieux chant du pays, quelque vieil air national que les vieillards avaient appris de leurs grands-pères et qu’ils avaient transmis à leurs enfants, qu’on leur avait appris dans leur jeunesse et que jeunes ils avaient chanté sur le haut de la montagne où ils menaient paître leurs chèvres, alors, à cette heure de repos où la lune commence à paraître, où la chauve-souris voltige autour du clocher de son vol inégal, où le corbeau s’abat sur la grève, aux pâles rayons d’un soleil qui se meurt, à ce moment, dis-je, on voyait paraître quelquefois le duc Arthur.
Et puis on se taisait quand on entendait le bruit de ses pas, les enfants se pressaient sur leurs mères et les hommes le regardaient avec étonnement ; on était effrayé de ce regard de plomb, de ce froid sourire, de cette pâle figure, et si quelqu’un effleurait ses mains, il les trouvait glaciales comme la peau d’un reptile.
Il passait vite au milieu des paysans silencieux à son approche, disparaissait promptement et se perdait à la vue, rapide comme une gazelle, subtil comme un rêve fantastique, comme une ombre, et peu à peu le bruit de ses pas sur la poussière diminuait et aucune trace de son passage ne restait derrière lui, si ce n’est la crainte et la terreur, comme la pâleur après l’orage.
Si quelqu’un eût été assez hardi pour le suivre dans sa course ailée, pour regarder où tendait cette course, il l’eût vu rentrer dans le vieux donjon en ruines, autour duquel nul n’osait approcher le soir, car on entendait des bruits étranges qui se perdaient dans les meurtrières des tours, et, la nuit, il s’y promenait régulièrement un grand fantôme noir, qui étendait ses larges bras vers les nues et qui de ses mains osseuses faisait trembler les pierres du château, avec un bruit de chaînes et le râle d’un mourant.
Eh bien, cet homme qui paraissait si infernal et si terrible, qui semblait être un enfant de l’enfer, la pensée d’un démon, l’oeuvre d’un alchimiste damné, lui dont les lèvres gercées semblaient ne se dilater qu’au toucher frais du sang, lui dont les dents blanches exhalaient une odeur de chair humaine, eh bien, cet être infernal, ce vampire funeste n’était qu’un esprit pur et intact, froid et parfait, infini et régulier, comme une statue de marbre qui penserait, qui agirait, qui aurait une volonté, une puissance, une âme, enfin, mais dont le sang ne battrait point chaleureusement dans les veines, qui comprendrait sans sentir, qui aurait un bras sans une pensée, des yeux sans passion, un coeur sans amour.
Arrière aussi tout besoin de la vie, toute réalité matérielle ! tout pour la pensée, pour l’extase, mais une extase vague et indéfinie, qui se baigne dans les nuages, qui se mire dans la lune et qui tient de l’instinct et de la constitution, comme le parfum à la fleur.
Sa tête était belle, son regard était beau, ses cheveux étaient longs et s’ondulaient merveilleusement sur ses épaules en longs flots d’azur, lorsqu’il se penchait et se repliait lui-même sur son dos aux formes allongées, et dont la peau argentée d’un reflet de neige était douce comme le satin, blanche comme la lune.
Les autres créatures avaient eu avant lui des passions, un corps, une âme, et ils avaient agi tous pêle-mêle dans un tourbillon quelconque, se ruant les uns sur les autres, se poussant, se traînant ; il y en avait eu d’élevés, d’autres de foulés aux pieds ; tous les autres hommes enfin s’étaient pressés, entassés et remués dans cette immense cohue, dans ce long cri d’angoisse, dans ce prodigieux bourbier qu’on nomme la vie.
Mais lui, lui, esprit céleste, jeté sur la terre comme le dernier mot de la création, être étranger et singulier, arrivé au milieu des hommes sans être homme comme eux, ayant leur corps à volonté, leurs formes, leur parole, leur regard, mais d’une nature supérieure, d’un coeur plus élevé et qui ne demandait que des passions pour se nourrir, et qui, les cherchant sur la terre d’après son instinct, n’avait trouvé que des hommes, que venait-il donc faire ? il était rétréci, usé, froissé par nos coutumes et par nos instincts.
Aurait-il compris nos plaisirs charnels, lui qui n’avait de la chair que l’apparence ? les chauds embrassements d’une femme, ses bras humides de sueur, ses larmes d’amour, sa gorge nue, tout cela l’aurait-il fait palpiter un matin, lui qui trouvait au fond de son coeur une science infinie, un monde immense ?
Nos pauvres voluptés, notre mesquine poésie, notre encens, toute la terre avec ses joies et ses délices, que lui faisait tout cela, à lui qui avait quelque chose des anges ? Aussi il s’ennuyait sur cette terre, mais de cet ennui qui ronge comme un cancer, qui vous brûle, qui vous déchire, et qui finit chez l’homme par le suicide. Mais lui ! le suicide ? Oh ! que de fois on le surprit, monté sur la haute falaise, regardant d’un rire amer la mort qui était là devant, lui riant en face et le narguant avec le vide de l’espace qui se refusait à l’engloutir !
Que de fois il contempla longtemps la gueule d’un pistolet, et puis, comme il le jetait avec rage, ne pouvant s’en servir, car il était condamné à vivre ! Oh ! que de fois il passa des nuits entières à se promener dans les bois, à entendre le bruit des flots sur la plage, à sentir l’odeur des varechs qui noircissent les rochers ! Que de nuits il passa appuyé sur un roc et promenant dans l’immensité sa pensée qui volait vers les nues !
Mais toute cette nature, la mer, les bois, le ciel, tout cela était petit et misérable ; les fleurs ne sentaient rien sur ses lèvres ; nue, la femme était pour lui sans beauté, le chant sans mélodie, la mer sans terreur.
Il n’avait point assez d’air pour sa poitrine, point assez de lumière pour ses yeux et d’amour pour son coeur.
L’ambition ? un trône ? de la gloire ? jamais il n’y pensa. La science ? les temps passés ? mais il savait l’avenir, et dans cet avenir il n’avait trouvé qu’une chose qui le faisait sourire de temps en temps, en passant devant un cimetière.
Aurait-il craint Dieu, lui qui se sentait presque son égal et qui savait qu’un jour viendrait aussi, où le néant emporterait ce Dieu comme ce Dieu l’emportera un jour. L’aurait-il aimé, lui qui avait passé tant de siècles à le maudire ?
Pauvre coeur ! comme tu souffrais, gêné, déplacé de ta sphère et rétréci dans un monde comme l’âme dans le corps.
Souvent un instinct moqueur de lui-même lui portait une coupe à ses lèvres, le vin les effleurait sans qu’un sourire vînt les dilater, et puis il s’apercevait qu’il avait fait quelque chose de fade et d’inutile ; il prenait une rose et la retirait bien vite comme une épine. Un jour il voulut être musicien, il avait une idée sublime, étrange, fantastique, que n’auraient peut-être pas comprise les hommes, mais pour laquelle se serait damné Mozart, une idée de génie, une idée d’enfer, quelque chose qui rend malade, qui irrite et qui tue. Il commença, la foule éperdue trépignait, et criait d’enthousiasme, puis, muette et tremblante, elle se prosterna sur le pavé des dalles et écouta. Des sons purs et plaintifs s’élevaient dans la nef et se perdaient sous les voûtes, c’était sublime ; ce n’était qu’un prélude. Il voulut continuer, mais il brisa l’orgue entre ses mains.
Rien pour lui désormais ! tout était vide et creux ; rien, qu’un immense ennui, qu’une terrible solitude, et puis des siècles encore à vivre, à maudire l’existence, lui qui n’avait pourtant ni besoins, ni passions, ni désirs ! Mais il avait le désespoir !
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