‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 42 sur 71 · Chapitre 4

Chapitre 4

Le duc Arthur était assis dans un large fauteuil en maroquin noir, le coude appuyé sur sa table, la tête dans ses mains. La chambre qu’il habitait était grande et spacieuse, son plafond noirci par la fumée du charbon ; quant aux lambris, ils étaient cachés par une immense quantité de pots de terre, d’alambics, de vases, d’équerres et d’instruments rangés sur des tablettes.

Dans un coin était le fourneau, avec le creuset pour les magiques opérations ; puis, çà et là, sur des cendres encore chaudes, quelques livres entrouverts, dont quelques feuillets étaient arrachés à moitié et qui semblaient avoir été touchés par une main fiévreuse et brûlante, parcourus avec un regard avide et qui n’y avait rien lu.

Aucune lumière n’éclairait l’appartement, et quelques charbons qui se mouraient dans le fourneau jetaient seuls quelque lueur au plafond en décrivant un cercle lumineux et vacillant.

L’alchimiste restait depuis longtemps dans son immobile position : enfin il se leva, alla vers son creuset et le considéra quelque temps. La lueur rougeâtre des charbons illumina tout d’un coup son visage en le colorant d’un éclat fantastique. C’était bien là un de ces fronts pâles d’alchimistes d’enfer, ses yeux creux et rougis, sa peau blanche et tirée, ses mains maigres et allongées, tout cela indiquait bien les nuits sans sommeil, les rêves brûlants, les pensées du génie.

Et vous croyez que ce sourire d’amertume est un sourire de vanité ? vous croyez que ces joues creuses se sont amaigries sur les livres, que son teint s’est blanchi à la chaleur du charbon, et que celui-là maintenant qui pleurerait de rage si c’était un jeune homme, cherche un nom, une immortalité ? vous croyez que ces livres jetés avec colère, ces feuillets déchirés, et que cette main qui se crispe et qui se déchire, vous croyez qu’il se désespère ainsi pour n’avoir point trouvé une parcelle d’or, un poison qui fait vivre ?

Il allait retourner à sa place quand il aperçut, sur la muraille noircie, des lignes brillantes qui se dessinaient fortement et qui formèrent bientôt un monstre hideux et singulier, semblable à ces animaux que nous voyons sur le portique de nos cathédrales, affamé, les flancs creux, avec une tête de chien, des mamelles qui pendent jusqu’à terre, un poil rouge, des yeux qui flamboient et des ergots de coq.

Il se détacha de la muraille tout à coup et vint sauter sur le fourneau ; on entendit le bruit de ses pattes grêles et fines sur les pavés du creuset.

— Que me veux-tu ? dit-il à Arthur.

— Moi ? rien ! Mais, n’es-tu point l’esprit damné qui perd les hommes, qui torture leur âme ?

— Eh bien, oui, repartit le monstre avec un cri de joie, oui, je suis Satan.

— Que me veux-tu ? que viens-tu faire ici ?

— T’aider.

— Et à quoi ?

— À trouver ce que tu cherches, l’or, l’élixir.

— Vraiment oui ! Tu ne sais donc pas que je peux vivre des mondes, qu’une pensée de ma tête peut faire rouler l’or à mes pieds ? Non, Satan, si tu n’as de pouvoir que sur cela, quitte-moi, fuis, car tu ne peux me servir.

— Non, non, je resterai, dit Satan avec un singulier sourire, je resterai !

La vanité est ma fille aînée, elle me donne les âmes de tous ceux qui la prennent, pensa-t-il en lui-même, j’aurai son âme !

En ce moment, les charbons qui s’éteignaient jetèrent encore quelques nappes de lumière, qui passèrent sur la figure d’Arthur ; elle apparut à Satan plus belle et plus terrible que celle des damnés, et même des plus beaux.

— Tiens, sortons d’ici, lui dit Arthur, le vent agite les arbres, la mer gronde et le rivage est dévasté. Viens ! nous parlerons mieux de l’éternité et du néant au bruit de la tempête, devant la colère de l’océan.

Ils sortirent. Le chemin qui conduisait au rivage était pierreux et ombragé par les grands arbres noirs qui entouraient le château. Il faisait froid, la terre était sèche et dure ; il faisait sombre, pas une étoile au ciel, pas un rayon de la lune.

Arthur marchait, la tête nue et le visage découvert, il allait lentement, et prenait plaisir à se sentir le visage effleuré par sa chevelure bleue et soyeuse. Il aimait le fracas du vent et le bruit sinistre des arbres qui se penchaient avec violence. Satan était derrière ; il sautillait légèrement sur les pierres, sa tête était baissée et il hurlait plaintivement.

Enfin ils arrivèrent à la plage, le sable en était frais, mouillé, couvert de coquilles et de varechs, qui roulaient vers la mer avec les galets entraînés par le reflux. Ils s’arrêtèrent tous les deux.

Arthur riait sauvagement au bruit des flots.

— Voici ce que j’aime, dit-il, ou plutôt ce que je hais le moins, mais cette colère n’est pas assez brutale, assez divine. Pourquoi le flot s’arrête-t-il et cesse-t-il de monter ? Oh ! si la mer s’étendait au-delà du rivage et des rochers, comme elle irait loin, comme elle courrait, comme elle bondirait ! ce serait plaisir de la voir, mais cela…

— Tu veux donc la mort, dit Satan, la mort dans tout ?

— C’est le néant que j’implore.

— Et pourquoi ? tu crois donc que rien ne subsiste après le corps ? que l’oeil fermé ne voit plus et que la tête froide et pâle n’a point de pensée ?

— Oui, je crois cela, pour moi du moins.

— Et que veux-tu enfin ? que désires-tu ?

— Le bonheur !

— Le bonheur ? y penses-tu ? le bonheur !… tu l’auras dans la science, tu l’auras dans la gloire, tu l’auras dans l’amour.

— Oh ! nulle part ! Je l’ai cherché longtemps, je ne l’ai jamais trouvé ; cette science était trop bornée, cette gloire trop étroite, cet amour trop mesquin.

— Tu te crois donc supérieur aux autres hommes ? tu crois que ton âme…

— Oh ! mon âme !… mon âme !…

— Tu n’en as donc pas ? tu ne crois à rien… pas même à Dieu ? Oh ! tu succomberas, homme faible et vaniteux, tu succomberas, car tu as refusé mes offres ; tu succomberas comme le premier homme. Que son regard était fier, comme il était insolent et fort de son bonheur, lorsque, se promenant dans l’Éden, il contemplait d’un oeil béant et surpris ma défaite et mes larmes ! et lui aussi je le vis succomber, je le vis ramper à mes pieds, je le vis pleurer comme moi, maudire et blasphémer comme moi ; nos cris de désespoir se mêlèrent ensemble et nous fûmes dès lors des compagnons de torture et de supplice. Oh ! oui, tu tomberas comme lui, tu aimeras quelque chose.

— Et tu me prends donc pour un homme, Satan ? pour un de ces êtres communs et vulgaires qui croupissent sur ce monde où un vent de malheur m’a jeté dans sa démence et où je me meurs faute d’air à respirer, faute de choses à sentir, à comprendre et à aimer ? Tu crois que cette bouche mange, que ces dents broient, que je suis asservi à la vie comme un visage dans un masque ? Si je découvrais cette peau qui me recouvre, tu verrais que moi aussi, Satan, je suis un de ces êtres damnés comme toi, que je suis ton égal et peut-être ton maître. Satan, peux-tu arrêter une vague ? peux-tu pétrir une pierre entre tes mains ?

— Oui.

— Satan, si je voulais, je te broierais aussi entre mes mains. Satan, qu’as-tu qui te rende supérieur à tout ? qu’as-tu ? est-ce ton corps ? mets ta tête au niveau de mon genou et de mon pied, je l’écraserai sur le sol. Qu’as-tu qui fasse ta gloire et ton orgueil, l’orgueil, cette essence des esprits supérieurs ? Qu’as-tu ? réponds !

— Mon âme.

— Et combien de minutes dans l’éternité peux-tu compter où cette âme t’ait donné le bonheur ?

— Cependant, quand je vois les âmes des hommes souffrir comme la mienne, c’est alors une consolation pour mes douleurs, un bonheur pour mon désespoir ; mais toi, qu’as-tu donc de si divin ? est-ce ton âme ?

— Non ! c’est parce que je n’en ai pas.

— Pas d’âme ? eh quoi ! c’est donc un automate vivifié par un éclair de génie ?

— Le génie ! oh ! le génie ! dérision et pitié ! À moi le génie ? ah !

— Pas d’âme ? et qui te l’a dit ?

— Qui me l’a dit ? je l’ai deviné… Écoute, et tu verras. Lorsque je vins sur cette terre, il faisait nuit, une nuit comme celle-ci, froide et terrible. Je me souviens d’avoir été apporté par les vagues sur le rivage… Je me suis levé et j’ai marché. Je me sentais heureux alors, la poitrine libre ; j’avais au fond de moi quelque chose de pur et d’intact, qui me faisait rêver et songer à des idées confuses, vagues, indéterminées, j’avais comme un ressouvenir lointain d’une autre position, d’un état plus tranquille et plus doux ; il me semblait, lorsque je fermais les yeux et que j’écoutais la mer, retourner vers ces régions supérieures où tout était poésie, silence et amour, et je crus avoir continuellement dormi. Ce sommeil était lourd et stupide, mais qu’il était doux et profond ! en effet, je me souviens qu’il fut un instant où tout passait derrière moi et s’évaporait comme un songe. Je revins d’un état d’ivresse et de bonheur pour la vie et pour l’ennui ; peu à peu ces rêves que je croyais retrouver sur la terre disparurent comme ce songe ; ce coeur se rétrécit, et la nature me parut avortée, usée, vieillie, comme un enfant contrefait et bossu qui porte les rides du vieillard. Je tâchai d’imiter les hommes, d’avoir leurs passions, leur intérêt, d’agir comme eux, ce fut en vain, c’est comme l’aigle qui veut se blottir dans le nid du pivert. Alors tout s’assombrit à ma vue, tout ne fut plus qu’un long voile noir, l’existence une longue agonie, et la terre un sépulcre où l’on enterrait tout vif, et puis quand, après bien des siècles, bien des âges, quand, après avoir vu passer devant moi des races d’hommes et des empires, je ne sentis rien palpiter en moi, quand tout fut mort et paralysé à mon esprit, je me dis : « Insensé, qui veux le bonheur et n’as point d’âme ! insensé, qui as l’esprit trop haut, le coeur trop élevé, qui comprends ton néant, qui comprends tout, qui n’aimes rien, qui crois que le corps rend heureux et que la matière donne le bonheur ! Cet esprit, il est vrai, était élevé, ce corps était beau, cette matière était sublime, mais pas d’âme ! pas de croyance ! pas d’espoir ! »

— Et tu te plains ! lui dit Satan, en traînant ses mamelles sur le sable et s’étendant de toute sa longueur, tu te plains ! Heureux, bénis le ciel au contraire, tu mourras ! Tu ne désires rien, Arthur, tu n’aimes rien, tu vis heureux, car tu ressembles à la pierre, tu ressembles au néant. Oh ! de quoi te plains-tu ? qui te chagrine ? qui t’accable ?

— Je m’ennuie.

— Ton corps, pourtant, ne peut-il point te procurer les plaisirs des hommes ?

— Les voluptés humaines, n’est-ce pas ? leurs grands baisers, leurs tièdes étreintes ? Oh ! je n’en ai jamais goûté, je les dédaigne et les méprise.

— Mais une femme ?

— Une femme ? Ah ! je l’étoufferais dans mes bras, je la broierais de mes baisers, je la tuerais de mon haleine. Oh ! je n’ai rien, tu as raison, je ne veux rien, je n’aime rien, je ne désire rien… Et toi, Satan, tu voudrais mon corps, n’est-ce pas ?

— Un corps ? Oh ! oui, quelque chose de palpable, qui sente, qui se voie, car je n’ai qu’une forme, un souffle, une apparence. Oh ! si j’étais un homme, si j’avais sa large poitrine et ses fortes cuisses… aussi je l’envie, je le hais, j’en suis jaloux… Oh ! mais je n’ai que l’âme, l’âme, souffle brûlant et stérile, qui se dévore et se déchire lui-même ; l’âme ! mais je ne peux rien, je ne fais qu’effleurer les baisers, sentir, voir, et je ne peux pas toucher, je ne peux pas prendre ; je n’ai rien, rien, je n’ai que l’âme. Oh ! que de fois je me suis traîné sur les cadavres de jeunes filles encore tièdes et chauds ! que de fois je m’en suis retourné désespéré et blasphémant ! Que ne suis-je la brute, l’animal, le reptile ! au moins il a ses joies, son bonheur, sa famille ; ses désirs sont accomplis, ses passions sont calmées. Tu veux une âme, Arthur ? Une âme ! mais y songes-tu bien ? Veux-tu être comme les hommes ? veux-tu pleurer pour la mort d’une femme, pour une fortune perdue ? veux-tu maigrir de désespoir, tomber des illusions à la réalité ? Une âme ! mais veux-tu les cris de désespoir stupide, la folie, l’idiotisme ? une âme ! tu veux donc croire ? tu t’abaisserais jusqu’à l’espoir ? Une âme ! tu veux donc être un homme, un peu plus qu’un arbre, un peu moins qu’un chien ?

— Eh bien non, dit Arthur en s’avançant dans la mer, non, je ne veux rien !

Puis il se tut, et Satan le vit bientôt courir sur les flots, sa course était légère et rapide et les vagues scintillaient sous ses pas.

— Oh ! dit Satan, dans sa haine jalouse, heureux, heureux… tu as l’ennui sur la terre, mais tu dormiras plus tard, et moi, moi, j’aurai le désespoir dans l’éternité, et quand je contemplerai ton cadavre…

— Mon cadavre ? dit Arthur, qui t’a dit que je mourrai ? Ne te l’ai-je pas dit ? je n’espère rien, pas même la mort.

— Les moyens les plus terribles…

— Essaie, dit Arthur qui s’était arrêté un instant sur la vague qui le ballottait doucement, comme s’il se fût tenu debout sur une planche.

Satan se tut longtemps et pensa à l’alchimiste : « Je l’ai trompé, se dit-il, il ne croit pas à son âme. Oh ! tu aimeras, tu aimeras une femme, mais, à celle-là je lui donnerai tant de grâce, tant de beauté, tant d’amour, qu’il l’aimera… car c’est un homme, malgré son orgueil et sa science. »

— Écoute, Arthur, lui dit-il, demain tu verras une fille de tes montagnes, tu l’aimeras.

Arthur se mit à rire.

— Pauvre sot, lui dit-il, je veux bien essayer, ou plutôt essaie de me tuer, si tu l’oses !

— Non, dit Satan, je n’ai de pouvoir que sur les âmes. Et il le quitta.

Arthur était resté sur les rochers, et quand la lune commença à paraître, il ouvrit ses immenses ailes vertes, déploya son corps blanc comme la neige, et s’envola vers les nues.

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