‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 50 sur 71 · Chapitre 2

Chapitre 2

— Contez-nous votre voyage au Brésil, mon cher ami, disait par une belle soirée du mois d’août Mme de Lansac à son (neveu) Paul. – Cela amusera Adèle.

Or Adèle était une jolie blonde bien nonchalante qui se pendait à son bras, dans les allées sablées du parc.

M. Paul répondit : – mais ma tante j’ai fait un excellent voyage, je vous assure.

— Vous me l’avez déjà dit

— Ah, fit-il, et il se tut.

Le silence des promeneurs dura longtemps, et chacun marchait sans penser à son voisin, l’un effeuillant une rose, l’autre remuant de ses pieds le sable des allées, un troisième regardant la lune à travers les grands ormes que leurs branches entr’écartées laissaient apparaître limpide et calme.

Encore… la lune, mais elle doit nécessairement jouer un grand rôle. C’est le sine qua nonde toute oeuvre lugubre, comme les claquements de dents et les cheveux hérissés. Mais enfin ce jour-là il y avait une lune.

Pourquoi me l’ôter ma pauvre lune ? Ô ma lune je t’aime. Tu reluis bien sur le toit escarpé du château, tu fais du lac une large bande d’argent et à ta pâle lueur chaque goutte d’eau de la pluie qui vient de tomber, chaque goutte d’eau dis-je, suspendue au bout d’une feuille de rose semble une perle sur un beau sein de femme. Ceci est bien vieux. Mais coupons là et revenons à nos moutons, comme dit Panurge.

Cependant dans cette nonchalance affectée, dans cet abandon rêveur de cette grande fille dont la taille se penche si gracieusement sur le bras de son cousin il y a je ne sais quoi de langoureux et de roucoulant, dans ces belles dents blanches qui se montrent pour sourire, dans ces cheveux blonds qui encadrent en larges boucles ce visage pâle et mignon – il y a dans tout cela un parfum d’amour qui porte à l’âme une sensation délicieuse.

Ce n’était point une beauté méridionale et ardente, – une de ces filles du Midi, à l’oeil brûlant comme un volcan, aux passions brûlantes aussi, – son oeil n’était pas noir, sa peau n’avait point un velouté d’Andalouse, mais c’était quelque chose d’une forme vaporeuse et mystique comme ces fées scandinaves, au cou d’albâtre, aux pieds nus sur la neige des montagnes, et qui apparaissent dans une belle nuit étoilée, sur le bord d’un torrent, légères et fugitives au barde qui chante ses chants d’amour.

Son regard était bleu et humide – son teint était pâle, c’était une de ces pauvres jeunes filles qui ont des gastrites de naissance, boivent de l’eau, tapotent sur un piano bruyant la musique de Liszt, aiment la poésie, les tristes rêveries, les amours mélancoliques, et ont des maux d’estomac.

Elle aimait – qui donc ? ses cygnes qui glissaient sur l’étang, – ses singes qui croquaient des noix que sa jolie main blanche leur passait à travers les barreaux de leurs cages, – et puis encore ses oiseaux, son écureuil, les fleurs du parc, ses beaux livres dorés sur tranche et… son cousin, son ami d’enfance M. Paul qui avait de gros favoris noirs, qui était grand et fort, qui (devait) l’épouser dans quinze jours.

Soyez sûr qu’elle sera heureuse avec un tel mari, c’est un homme sensé par excellence et je comprends dans cette catégorie tous ceux qui n’aiment point la poésie, qui ont un bon estomac et un coeur sec, qualités indispensables pour vivre jusqu’à cent ans et faire sa fortune. L’homme sensé est celui qui sait vivre sans payer ses dettes, sait goûter un bon verre de vin, profite de l’amour d’une femme (comme) d’un habit dont on se couvre pendant quelque temps et puis qui le jette avec toute la friperie des vieux sentiments qui sont passés de mode.

En effet, – vous répondra-t-il, qu’est-ce que l’amour ? – une sottise – j’en profite.

Et la tendresse ?

Une niaiserie, disent les géomètres, or je n’en ai point.

Et la poésie ?

Qu’est-ce que ça prouve ? aussi je m’en garde.

Et la religion ? – la patrie ? l’art ?

Fariboles et fadaises.

Pour l’âme, il y a longtemps que Cabanis et Bichat nous ont prouvé que les veines donnent au coeur et voilà tout –

Voilà l’homme sensé, celui qu’on respecte et qu’on honore, car il monte sa garde nationale, s’habille comme tout le monde, parle morale et philanthropie, vote pour les chemins de fer – et l’abolition des maisons de jeu.

Il a un château, une femme, un fils qui sera notaire, une fille qui se mariera à un chimiste. Si vous le rencontrez à l’Opéra, – il a des lunettes d’or, un habit noir, une canne et prend des pastilles de menthe pour chasser l’odeur du cigare car la pipe lui fait horreur, cela est si mauvais ton.

Paul n’avait point encore de femme mais il allait en prendre une – sans amour et par la raison que ce mariage-là doublerait sa fortune, et il n’avait eu besoin que de faire une simple addition pour voir qu’il serait riche alors de 50 mille livres de rente.

Au collège il était fort en mathématiques.

Quant à la littérature il avait toujours trouvé ça bête.

La promenade dura longtemps, silencieuse et toute contemplative de la belle nuit bleue qui enveloppait les arbres, le bosquet, l’étang, dans un brouillard d’azur que perçaient les rayons de la lune comme si l’atmosphère eût été couverte d’un voile de gaze.

On ne rentra dans le salon que vers onze heures. Les bougies pétillaient et quelques roses tombées de la jardinière d’acajou étaient étendues sur le parquet ciré, pêle-mêle, effeuillées et foulées aux pieds.

— Qu’importe, il y en avait tant d’autres.

Adèle sentait ses souliers de satin humectés par la rosée. Elle avait mal à la tête et s’endormit sur le sofa – un bras pendant à terre.

Mme de Lansac était partie donner quelques ordres pour le lendemain et fermer toutes les portes, tous les verrous, il ne restait que Paul et Djalioh. Le premier regardait les candélabres dorés, la pendule de bronze dont le son argentin sonna minuit – le piano de Pape, – les tableaux, les fauteuils – la table de marbre blanc, le sofa tapissé – puis allant à la fenêtre et regardant vers le plus fourré du parc : Demain à 4 heures il y aura du lapin.

Quant à Djalioh il regardait la jeune fille endormie. – Il voulut dire un mot – mais il fut dit si bas, si craintif, qu’on le prit pour un soupir.

Si c’était un mot ou un soupir peu importe. Mais il y avait là dedans toute une âme.

q

Page 1