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Chapitre 4

La fatale quinzaine s’était expirée et évanouie dans une longue attente pour la jeune fille, dans une froide indifférence pour son futur époux.
La première voyait dans le mariage un mari – des cachemires, une loge à l’Opéra – des courses au Bois de Boulogne – des bals tout l’hiver – Ô tant qu’elle voudra et puis encore tout ce qu’une fillette de 18 ans rêve dans ses songes dorés et dans son alcôve fermée.

Le mari au contraire voyait dans le mariage – une femme, des cachemires à payer – une petite poupée à habiller – et puis encore tout ce qu’un pauvre mari rêve lorsqu’il mène sa femme au bal. Celui-là pourtant était assez fat pour croire toutes les femmes amoureuses de lui-même.

C’est une question qu’il s’adressait (toutes les fois) qu’il se regardait dans sa glace et lorsqu’il avait bien peigné ses favoris noirs.

Il avait pris une femme parce qu’il s’ennuyait d’être seul chez lui et qu’il ne voulait plus avoir de maîtresse depuis qu’il avait découvert que son domestique en avait une. – En outre le mariage le forcera à rester chez lui et sa santé ne s’en trouvera que mieux. Il aura une excuse pour ne plus aller à la chasse et la chasse l’ennuie. Enfin la meilleure de toutes les raisons, il aura – de l’amour, du dévouement – du bonheur domestique, de la tranquillité, des enfants… bah bien mieux que tranquillité, bonheur, amour, 50 mille livres de rente en bonnes fermes, en jolis billets de banque qu’il placera sur les fonds d’Espagne.

Il avait été à Paris, avait acheté une corbeille de 10 mille francs, avait fait cent 20 invitations pour le bal et était revenu au château de sa belle-mère, le tout en 8 jours. C’était un homme prodigieux.

C’était donc par un dimanche de septembre que la noce eut lieu. Ce jour-là il faisait humide et froid, un brouillard épais pesait sur la vallée, le sable du jardin s’attachait aux frais souliers des dames.

La messe se dit à dix heures, peu de monde y assista. Djalioh s’y laissa pousser par le flot des villageois et entra.

L’encens brûlait sur l’autel, on respirait à l’entour un air chaud et parfumé.

L’église était basse, ancienne, petite, barbouillée de blanc. Le conservateur intelligent en avait ménagé les vitraux. Tout autour du choeur il y avait les conviés, le maire, son conseil municipal, des amis, le notaire, un médecin et les chantres en surplis blancs.

Tout cela avait des gants blancs, un air serein, chacun tirait de sa bourse une pièce de 5 francs dont le son argentin tombant sur le plateau interrompait la monotonie des chants d’église. La cloche sonnait.

Djalioh se ressouvint de l’avoir entendue un jour chanter aussi sur un cercueil, il avait vu également des gens vêtus de noir prier sur un cadavre et puis portant ses regards sur la fiancée en robe blanche courbée à l’autel avec des fleurs au front, et un triple collier de perles sur sa gorge nue et ondulante, une horrible pensée le glaça tout à coup. – Il chancela et s’appuy(a) dans une niche de saint vide en grande partie, une figure seule restait, elle était grotesque et horrible à faire peur.

À côté d’elle il était là lui – son bien-aimé, celui qu’elle regardait si complaisamment avec ses yeux bleus et ses grands sourcils noirs comme deux diamants enchâssés dans l’ébène.

Il avait un lorgnon en écaille incrusté d’or et il lorgnait toutes les femmes en se dandinant sur son fauteuil de velours cramoisi.

Djalioh était là, debout, immobile et muet, sans qu’on remarquât ni la pâleur de sa face, ni l’amertume de son sourire, car on le croyait indifférent et froid comme le monstre de pierre qui grimaçait sur sa tête, et pourtant la tempête régnait en son âme et la colère couvait dans son coeur comme les volcans d’Islande sous leurs têtes blanchies par les neiges. Ce n’était point une frénésie brutale et expansive, mais l’action se passait intimement, sans cris, sans sanglots, sans blasphèmes, sans efforts. Il était muet et son regard ne parlait pas plus que ses lèvres, son oeil était de plomb et sa figure était stupide.

De jeunes et jolies femmes vivent longtemps avec un teint frais, une peau douce, blanche, satinée, – puis elles languissent, leurs yeux s’éteignent, s’affaiblissent, se closent enfin – et puis cette femme gracieuse et légère qui courait les salons avec des fleurs dans les cheveux, dont les mains étaient si blanches, exhalaient une odeur de musc et de rose, eh bien un beau jour, un de vos amis s’il est médecin vous apprend que deux pouces plus bas que l’endroit où elle était décolletée elle avait un cancer et qu’elle est morte, la fraîcheur de sa peau était celle du cadavre, c’est là l’histoire de toutes les passions intimes, de tous ces sourires glacés.

Le rire de la malédiction est horrible, c’est un supplice de plus que de comprimer la douleur.

Ne croyez donc plus alors ni aux sourires, ni à la joie, à la gaieté. À quoi faut-il donc croire ?…

Croyez à la tombe.

Son asile est inviolable et son sommeil est profond.

Quel gouffre s’élargit sous nous à ce mot : éternité. Pensons un instant à ce que veulent dire ces mots, vie, mort, désespoir, joie, bonheur, demandez-vous un jour que vous pleurerez sur quelque tête chère, et que vous gémirez la nuit sur un grabat d’insomnie, demandez-vous pourquoi nous vivons, pourquoi nous mourrons, et dans quel but, à quel souffle de malheur, à quel vent du désespoir, grains de sable que nous sommes, nous roulons ainsi dans l’ouragan ? Quelle est cette hydre qui s’abreuve de nos pleurs et se complaît à nos sanglots ? pourquoi tout cela… et alors le vertige vous prend et l’on se sent entraîné vers un gouffre incommensurable au fond duquel on entend vibrer un gigantesque rire de damné.

Il est des choses dans la vie et des idées dans l’âme qui vous attirent fatalement vers les régions sataniques comme si votre tête était de fer et qu’un aimant de malheur vous y entraînât. Ô une tête de mort ! ses yeux caves et fixes, la teinte jaune de sa surface, sa mâchoire ébréchée, sera-ce donc là la réalité, et le Vrai serait-il le Néant ?

C’est dans cet abîme sans fond du doute le plus cuisant, de la plus amère douleur que se perdait Djalioh. En voyant cet air de fêtes, ces visages riants, en contemplant Adèle, son amour, sa vie, le charme de ses traits, la suavité de ses regards – il se demanda pourquoi tout cela lui était refusé, semblable à un condamné qu’on fait mourir de faim devant des vivres et que quelques barreaux de fer séparent de l’existence.

Il ignorait aussi pourquoi ce sentiment-là était distinct des autres. Car autrefois si quelqu’un dans la chaude Amérique venait lui demander une place à l’ombre de ses palmiers, un fruit de ses jardins, il l’offrait, pourquoi donc, se demandait-il, l’amour que j’ai pour elle est-il si exclusif et si entier ?

C’est que l’amour est un monde, l’unité est indivisible.

Et puis il baissa la tête sur sa poitrine et pleura longtemps en silence comme un enfant.

Une fois seulement il laissa échapper un cri rauque et perçant comme celui d’un hibou mais il alla se confondre avec la voix douce et mélodieuse de l’orgue qui chantait un Te Deum.

Les sons étaient purs et nourris, ils s’élevèrent en vibrant dans la nef et se mêlèrent avec l’encens…

Il s’aperçut ensuite qu’il y avait une grande rumeur dans la foule, que les chaises remuaient et qu’on sortait, un rayon de soleil pénétrait à travers les vitraux de l’église, il fit reluire le peigne en or de la fiancée et brilla pour quelques instants sur les barres dorées du cimetière, seule distance qui séparât la mairie de l’église. L’herbe des cimetières est verte, haute, épaisse et bien nourrie. Les conviés eurent les pieds mouillés, leurs bas blancs et leurs escarpins reluisants furent salis. Ils jurèrent après les morts.

Le maire se trouvait à son poste, debout au haut d’une table carrée couverte d’un tapis vert.

Quand on en vint à prononcer le Ouifatal, M. Paul sourit, Adèle pâlit, et Mme de Lansac sortit son flacon de sels.

Adèle alors réfléchit. La pauvre fille n’en revenait pas d’étonnement, elle qui quelque temps auparavant, était si folle, si pensive, qui courait dans les prairies, qui lisait les romans, les vers, les contes, qui galopait sur sa jument grise à travers les allées de la forêt, qui aimait tant à entendre le bruissement des feuilles, le murmure des ruisseaux – elle se trouvait tout à coup une dame.

C’est-à-dire quelque chose qui a un grand châle, – et qui va seule dans les rues.

Tous ces vagues pressentiments, ces commotions intimes du coeur, ce besoin de poésie et de sensations qui la faisaient rêver sur l’avenir, sur elle-même, tout cela allait se trouver expliqué, pensait-elle. Comme si elle allait se réveiller d’un songe.

Hélas, tous ces pauvres enfants du coeur et de l’imagination allaient se trouver étouffés au berceau entre les soins du ménage et les caresses qu’il faudra prodiguer à un être hargneux qui a des rhumatismes et des cors aux pieds et qu’on appelle : – un mari.

Quand la foule s’écarta pour laisser passer le cortège, Adèle se sentit la main piquée comme par une griffe de fer. C’était Djalioh qui en passant l’avait égratignée avec ses ongles. Son gant déchiré devint rouge de sang. Elle s’entoura de son mouchoir de batiste. En se retournant pour monter en calèche elle vit encore Djalioh appuyé sur le marchepied – un frisson la saisit et elle s’élança dans la voiture.

Il était pâle (comme) la robe de la mariée. Ses grosses lèvres crevassées par la fièvre et couvertes de boutons se remuaient vivement comme quelqu’un qui parle vite, – ses paupières clignotaient et sa prunelle roulait lentement dans son orbite, comme les idiots –

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