2.15
Le malheur, lui, avec sa figure aux yeux caves va plus loin, il pose sa griffe de fer jusque sur la tête du roi, et pour percer son crâne, il brise sa couronne. Le malheur, il assomme un ministre, il siège au chevet d’un grand, il va chez l’enfant, le brûle, le dévore, blanchit ses cheveux, creuse ses joues et le tue. Il se tord, il rampe comme un serpent et il tord les autres et les fait ramper aussi. Ô oui le malheur est impitoyable, insatiable, sa soif est continuelle, c’est comme le tonneau des Danaïdes qui était sans fond, lui son avidité est sans fin. Aucun homme ne peut se vanter d’avoir échappé à ses coups. Il s’attache aux jeunes, il les embrasse, les caresse. Mais ces caresses sont comme celles du lion. Elles laissent des marques saignantes. Il vient tout à coup au milieu de la fête des rires, de la joie et du vin.
Il aime surtout à frapper les têtes couronnées. Jadis il y avait dans une salle basse du Louvre – un homme, non je me trompe, un fou. Et ce fou montrait sa figure livide à travers les barreaux de ses fenêtres dont les vitres étaient brisées et par lesquelles entraient les oiseaux de nuit. Il était couvert de haillons dorés – de l’or sur des haillons, songez à cela et vous rirez. Ses mains se crispaient avec rage, sa bouche écumait, ses pieds tout nus frappaient les dalles humides. Ah c’est que voyez-vous, lui, lui l’homme aux haillons dorés, il entendait au-dessus de sa tête le bruit du bal, le retentissement des verres, le bourdonnement de l’orgue. – Et il mourut ensuite le pauvre fou. – On l’enterra sans honneurs, sans discours, sans larmes, sans pompes, sans fanfares. Rien de tout cela – Et c’était le roi Charles VI.
Plus tard il y en eut un autre qui éprouva encore un sort plus affreux et plus cruel. Qui l’eût dit à ses beaux jours de jeunesse, qui eût dit que cette belle tête de jeune homme tomberait avant l’âge – et par la main du bourreau ? Un jour, il y avait dans une salle du Temple une famille qui se désolait et qui pleurait à chaudes larmes – parce qu’un de ses membres allait périr
Et c’était un père de famille qui embrassait ses enfants et sa femme. Et lorsqu’ils eurent bien pleuré, après que le cachot eut retenti des cris de leur désespoir, la porte s’ouvrit, un homme entra, c’était le geôlier. Après le geôlier ce fut le bourreau qui d’un coup de guillotine décapita toute la vieille monarchie. Et le peuple hurlait de joie autour de la sanglante estrade et vengeait par une tête tous ces supplices passés. Cet homme c’était Louis XVI.
Non loin de là un autre roi tomba encore. Mais comme celle d’un colosse sa chute fit trembler la terre.
Pauvre grand homme – tué à coup d’épingles, comme un lion par les mouches – Ah que cette haute figure était belle quoique posée sur ses genoux. Ah que ce géant était grand à son lit de mort, qu’il était grand dans sa tombe, qu’il était grand sur son trône, qu’il est grand chez le peuple.
Et qu’est-ce que tout cela, un lit de mort, une tombe, un trône, un peuple.
Quelque chose qui fait rire Satan.
Rien. Rien toujours le Néant.
Et pourtant c’était Napoléon, le plus malheureux des rois, le plus grand des hommes.
Eh bien, oui. C’est cela, que l’habit aille à la taille de chacun.
La misère aux peuples, le malheur aux Rois.