Chapitre 18
Si j’ai éprouvé des moments d’enthousiasme, c’est à l’art que je les dois. Et cependant quelle vanité que l’art ! vouloir peindre l’homme dans un bloc de pierre, ou l’âme dans des mots, les sentiments par des sons et la nature sur une toile vernie…
Je ne sais quelle puissance magique possède la musique ; j’ai rêvé des semaines entières au rythme cadencé d’un air ou aux larges contours d’un choeur majestueux ; il y a des sons qui m’entrent dans l’âme et des voix qui me fondent en délices.
J’aimais l’orchestre grondant avec ses flots d’harmonie, ses vibrations sonores et cette vigueur immense qui semble avoir des muscles et qui meurt au bout de l’archet. Mon âme suivait la mélodie déployant ses ailes vers l’infini et montant en spirales, pure et lente, comme un parfum vers le ciel.
J’aimais le bruit, les diamants qui brillent aux lumières, toutes ces mains de femmes gantées et applaudissant avec des fleurs ; je regardais le ballet sautillant, les robes roses ondoyantes, j’écoutais les pas tomber en cadence, je regardais les genoux se détacher mollement avec les tailles penchées.
D’autres fois, recueilli devant les oeuvres du génie, saisi par les chaînes avec lesquelles il vous attache, alors, au murmure de ces voix, au glapissement flatteur, à ce bourdonnement plein de charmes, j’ambitionnais la destinée de ces hommes forts qui manient la foule comme du plomb, qui la font pleurer, gémir, trépigner d’enthousiasme. Comme leur coeur doit être large à ceux-là qui y font entrer le monde, et comme tout est avorté dans ma nature ? Convaincu de mon impuissance et de ma stérilité, je me suis pris d’une haine jalouse ; je me disais que cela n’était rien, que le hasard seul avait dicté ces mots. Je jetais de la boue sur les choses les plus hautes que j’enviais.
Je m’étais moqué de Dieu ; je pouvais bien rire des hommes.
Cependant cette sombre humeur n’était que passagère et j’éprouvais un vrai plaisir à contempler le génie resplendissant au foyer de l’art comme une large fleur qui ouvre une rosace de parfum à un soleil d’été.
L’art ! l’art ! quelle belle chose que cette vanité !
S’il y a sur la terre et parmi tous les néants une croyance qu’on adore, s’il est quelque chose de saint, de pur, de sublime, quelque chose qui aille à ce désir immodéré de l’infini et du vague que nous appelons âme, c’est l’art.
Et quelle petitesse ! une pierre, un mot, un son, la disposition de tout cela que nous appelons le sublime.
Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme, quelque chose de pur comme un parfum, de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant, que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses.
Tout me semble borné, rétréci, avorté dans la nature.
L’homme avec son génie et son art n’est qu’un misérable singe de quelque chose de plus élevé.
Je voudrais le beau dans l’infini et je n’y trouve que le doute.
q