I
Au moment du débarquement théâtral du baron de Neuhoff sur la plage d'Aléria, la Corse subissait cette suite ininterrompue de révolutions, de conquêtes et de luttes qui, depuis des siècles, caractérisait sa destinée.
La prophétie légendaire rapportée par Giovanni della Grossa s'était réalisée:
Le vieux chroniqueur corse raconte qu'en l'an mil, lorsque le comte Arrigo, surnommé il bel Messere, périt assassiné avec ses sept fils, une voix se fit entendre dans toute l'île:
«E morto il conte Arrigo, Bel Messere, «E Corsica sarà di male in peggio.
«Il est mort le comte Arrigo, le beau Messire--et la Corse ira de mal en pis[2]».
[2] Chronique de Giovanni della Grossa, publiée par la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse. Traduction de M. l'abbé Letteron.--Bastia, 1888, Histoire de la Corse, t. I, p. 122.
La Corse, en effet, changea souvent de maîtres, mais elle ne trouva jamais la paix. Tour à tour, elle avait appartenu au Saint-Siège, à Pise, à Gênes, à la Maison de Saint-Georges, puis de nouveau à Gênes. La haine entre les deux peuples avait grandi de siècle en siècle. Les révoltes se renouvelaient; suivies de représailles implacables.
L'année 1729 marqua la recrudescence de cette hostilité, le point de cristallisation, en quelque sorte, qui devait modifier complètement l'état politique de ce petit peuple. Près de quarante ans devaient s'écouler avant que l'annexion française ne vînt fixer cet état et lui donner un commencement de paix civile. Il semblerait alors que le destin se plaise à sceller l'incorporation de la Corse à la France par la naissance de Bonaparte.
Alfieri a dit que cette époque de luttes, qui va de 1729 à 1768, était l'Iliade de la Corse. Il y a là une de ces exagérations qui sonnent faux pour quiconque étudie impartialement les événements. La discorde fut obstinée, mais, du côté des Corses, comme du côté des Génois, on y chercherait vainement quelque grandeur.
Ce soulèvement de 1729, qui aurait dû anéantir l'un des deux peuples, ne ruina pas la Corse parce qu'elle n'avait pas de quoi être ruinée, mais il plongea l'île dans cet état de détresse où tout changement vaut mieux que ce qui existe. A ces moments, une nation appelle le sauveur, aspire à l'inconnu; elle attend le miracle. Au commencement du XVIIIe siècle, la Corse en était à cette époque d'attente messianique, comme la Judée au temps des Macchabées et la France avant les voix de Jeanne d'Arc.
Il y avait une absolue incompatibilité d'humeur entre les Corses et les Génois. La Sérénissime République était, avant tout, une vaste maison de commerce; elle ne gouvernait pas la Corse, elle l'exploitait.
Les gouverneurs que Gênes envoyait dans l'île, avec un mandat de deux ans seulement, étaient généralement des nobles ruinés, qui ne voyaient dans leurs fonctions qu'un moyen de refaire leur fortune. Il fallait agir rapidement avant l'arrivée d'un successeur pressé, lui aussi; «des ministres de rapine», dit un prêtre corse, Bonfiglio Guelfucci, dans ses mémoires.
C'est pourquoi au commencement du XVIIIe siècle, l'île était peu peuplée et tout le pays «ne présentait qu'un horrible aspect de marais, de bois et de forêts impénétrables dans les meilleurs terrains et les plus féconds.» Les insulaires ignoraient tout en fait d'art et jusqu'aux métiers les plus vulgaires et les plus utiles[3].
[3] Mémoires du Père Bonfiglio Guelfucci de Belgodère, publiés par la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse, p. 4.--Bastia, 1882.
La république craignait de voir la Corse devenir trop puissante si elle favorisait dans l'île le développement intellectuel et le goût de l'industrie; aussi l'écrasait-elle sous sa tyrannie fiscale, la plus insupportable de toutes.
Un commissaire général qui avait les pleins pouvoirs du Sénat, des collecteurs de tailles chargés de percevoir des impôts, dont la plus grande partie n'arrivait pas dans ses caisses, enfin des barigels et des sbires pour lui faire des rapports de police, tels étaient les éléments au moyen desquels la république prétendait gouverner la Corse. L'arbitraire seul régnait. Les Génois tenaient leurs sujets pour des barbares indignes d'avoir des lois raisonnables et justes comme les autres peuples.
Sous l'administration génoise aucun travail ne fut entrepris pour le bien-être des insulaires. Des routes furent faites seulement dans l'île par les Français quand ils y vinrent[4].
[4] Pommereul, Histoire de l'isle de Corse. Description abrégée de l'île de Corse, t. I, p. 92.--Berne, 1779.
Les gouverneurs génois ne cherchaient pas à avoir le moindre contact avec les insulaires pour connaître leurs besoins et leurs aspirations. La citadelle de Bastia renfermait tout ce qui formait leur gouvernement, et le château, résidence du commissaire général, était lui-même enclavé dans un retranchement de la citadelle[5].
[5] Pommereul, op. cit., t. I, p. 81.
Ce triple camp retranché, au milieu duquel s'abrite le gouverneur, symbolise bien l'administration génoise en Corse, se résumant en trois mots: arbitraire, méfiance, exactions.
On peut s'étonner, avec Voltaire, de voir que les Corses n'arrivaient pas à secouer un joug qui leur était odieux. «C'était plutôt aux Corses à conquérir Pise et Gênes, qu'à Gênes et Pise de subjuguer les Corses, car ces insulaires étaient plus robustes et plus braves que leurs dominateurs; ils n'avaient rien à perdre; une république de guerriers pauvres et féroces devait vaincre aisément des marchands de Ligurie, par la même raison que les Huns, les Goths, les Hérules, les Vandales qui n'avaient que du fer, avaient subjugué les nations qui possédaient l'or. Mais les Corses ayant toujours été désunis et sans discipline, partagés en factions mortellement ennemies, furent toujours subjugués par leur faute[6]».
[6] Voltaire, t. XXV. Précis du siècle de Louis XV.--De la Corse, ch. XL, p. 452.--Ed. de 1785.
Les Corses, en effet, ne sont pas sans avoir quelques vertus; ils sont sobres et courageux, ils pratiquent l'hospitalité et ont l'amour du sol natal; mais ils ont, comme peuple, de terribles défauts. Les questions de personnalité priment chez eux les questions de principes. «Le peuple corse, écrivait Volney, ne conçoit pas l'idée abstraite d'un principe.»
Tout était--et restera longtemps--chez eux subordonné aux intérêts particuliers de quelques petites collectivités remuantes. Ils forment des clans qui se jalousent. Ce sont autant de partis politiques qui rivaliseront d'influence et en viendront souvent aux mains pour exercer quelques menues suprématies locales. De longues et sanglantes dissensions éclatent pour des causes futiles entre les familles dirigeantes. La clientèle la plus nombreuse ou la plus agissante donne la victoire, et les vaincus ne songent qu'à la revanche.
Gênes laisse faire. Au lieu d'apaiser ces querelles, elle les attise; pour mauvais et impolitiques qu'ils soient, la république a des principes et elle s'y tient.
Napoléon, en 1796, écrivait, en parlant de la république de Gênes: «Elle a plus de génie et de force que l'on ne croit.» Les Génois, en effet, ont déployé une farouche énergie lorsqu'il s'est agi, en 1746, de chasser les Autrichiens de leur territoire; mais ils ne se sont jamais donnés la peine d'établir, en Corse, un gouvernement raisonnable destiné à prévenir les révoltes, plutôt qu'à les réprimer, à protéger les insulaires contre eux-mêmes, au lieu d'entretenir les inimitiés.
La république considérait la Corse comme une province de maigre rapport, et elle était trop avare pour s'engager dans une voie civilisatrice qui lui aurait coûté très cher sans rémunération immédiate. C'est cette avarice qui la perdra ou qui, du moins, lui fera perdre la Corse.
Quels titres avait-elle à la possession de cette île? La question serait peut-être oiseuse, même aujourd'hui, où, en fait d'occupation territoriale, toute possession vaut titre. Mais les Corses contestaient ces titres avec une âpreté qui ne se contredira jamais pendant des siècles. Peut-être ici verrait-on poindre un principe chez eux, principe d'une persistance telle qu'il constituerait toute l'éthique de leurs rébellions. Ce serait, alors, l'éternel honneur des Corses d'avoir les premiers revendiqué le droit qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes. Malheureusement leur incurable esprit de parti empêcha ce principe, qui était une belle force, de produire un résultat.
Nous voyons, en effet, les Corses s'offrir tour à tour aux États dont le crédit et l'importance en Europe paraissent devoir leur procurer le plus d'éclat et de bénéfice, mais toujours à l'instigation de quelques intérêts particuliers, pour suivre le parti qui, dans le moment, domine. Offre purement platonique, d'ailleurs, et généralement sans écho!
A la suite de la grande révolution de 1729[7], la république de Gênes, ne pouvant maîtriser ses sujets, entama des négociations auprès de l'Empereur pour avoir des secours en munitions et en soldats. Les Génois insinuèrent à Charles VI que l'Espagne et la France soutenaient les rebelles, en lui procurant l'une des vaisseaux, l'autre des troupes[8]. L'insinuation porta ses fruits. L'Empereur avait tout intérêt à fermer les portes de l'Italie aux Espagnols et aux Français. Il promit à la république les secours nécessaires pour rétablir la paix en Corse[9].
[7] Voir pour toute la période qui suit la révolution de 1729: La Correspondance des agents de France à Gênes avec le Ministère (ann. 1730 et suiv.) tirée des archives du Ministère des affaires étrangères et publiée par M. l'abbé Letteron... Bulletin de la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse. Bastia, 1902.
[8] Pommereul, op. cit., t. I, p. 169.
[9] Abbé de Germanes, Histoire des Révolutions de Corse.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 167.--Cambiagi, Istoria del Regno di Corsica, t. III, p. 30.--Histoire des Révolutions de l'isle de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État (Anonyme), p. 151.--Mémoires du Père Bonfiglio Guelfucci.--Accinelli, Compendio delle storie di Genova, t. II, p. 38.--Gênes, 1851.
Quelques régiments impériaux se trouvaient disponibles en Lombardie. Charles VI proposa à Gênes de lui fournir huit mille hommes de troupes. Par mesure d'économie, le Sénat n'en accepta que quatre mille[10].
[10] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 30.--Histoire des Révolutions de l'isle de Corse, op. cit., p. 151.
Ces troupes débarquèrent à Bastia le 10 août 1731, sous le commandement du général baron de Wachtendonck[11].
[11] La république payait à l'Empereur, pour ces troupes, 30,000 florins par mois et 100 écus pour chaque homme mort, disparu ou déserteur.
Les rebelles furent obligés de lever le siège de Bastia, et tous leurs dépôts, situés aux environs de la ville, furent brûlés. Les chefs de la révolte adoptèrent alors le vieux plan de campagne de Sampiero, lorsque celui-ci, deux siècles auparavant, avait entamé une lutte gigantesque contre les Génois. Ce plan consistait à ramener la guerre dans l'intérieur de l'île et à décimer le corps d'occupation par une série de combats d'embuscade à laquelle se prêtait cette région montagneuse. Les Allemands et les Génois subirent ainsi, sur différents points de l'île, des échecs, qui leur occasionnèrent des pertes considérables[12].
[12] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 31.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 177.--Bonfiglio Guelfucci, op. cit., p. 27.
La république de Gênes dut faire des sacrifices; elle prit tout l'argent déposé dans la banque de Saint-Georges, établit des taxes et vendit des titres de noblesse[13]. Puis elle demanda à Vienne de nouveaux secours. Ceux-ci, se montant à six mille hommes environ, débarquèrent au commencement d'avril 1732 sur les côtes de la Balagne, sous les ordres du prince Louis de Wurtemberg. Ce dernier--suivant les instructions de l'Empereur--devait employer tous les moyens de conciliation avant de combattre les insulaires; mais il se heurta à l'énergique entêtement corse. La nation ne voulait pas désarmer; les négociations échouèrent. Le prince envoya son lieutenant, le comte de Schmetaw, occuper le Nebbio avec cinq mille hommes[14].
[13] Accinelli, op. cit., t. II, p. 39.
[14] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 41.--Pommereul, op cit., t. I, p. 182.--Bonfiglio Guelfucci, op. cit., p. 29.--De Germanes, op. cit.
Les Corses remportèrent quelques petits succès sur les troupes allemandes, mais celles-ci, reprenant bientôt l'avantage, harcelèrent les rebelles jusque dans leurs montagnes[15]. Le prince de Wurtemberg fit alors publier un édit pour offrir aux Corses la paix reposant sur la médiation impériale et sur une amnistie générale accordée par la république[16].
[15] Pommereul, op. cit., t. I, p. 184.--De Germanes, op. cit.
[16] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 44.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 184.--De Germanes, op. cit.--Bonfiglio Guelfucci, op. cit., p. 30.--D'après Cambiagi et Guelfucci, l'édit du prince de Wurtemberg porterait la date du 1er mai 1732.
Louis Giafferi et André Ceccaldi, deux des principaux parmi les chefs, se présentèrent devant le prince. Ils étaient disposés à traiter. Il fut décidé que des délégués allemands, génois et corses se réuniraient à Corte pour discuter les bases de la paix. Ce congrès, sous la présidence du prince de Wurtemberg, s'ouvrit le 8 mai 1732. Ses délibérations durèrent plusieurs jours; l'évêque d'Aleria, Mgr Mari, assistait aux séances, et, de part et d'autre, on échangea de longs discours[17]. Celui que prononça le corse Giafferi se terminait par ces belles paroles: «L'exemple des peuples de Corse doit apprendre aux souverains à ne point opprimer leurs sujets, mais à se souvenir que, partageant avec eux la qualité d'hommes mortels, ils sont originairement égaux; la distinction où le sort les a placés n'est point vaine; les souverains sont élevés au-dessus des peuples par la force des lois, mais ils doivent s'y soutenir par des sentiments de justice et d'humanité; la modération est leur plus fort appui, la tyrannie, la chose la plus contraire à leurs intérêts; et, en voulant trop étendre leur autorité, ils vont toujours à leur ruine[18]».
[17] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 45.--D'après Cambiagi, les délégués de l'Empereur étaient, outre le prince de Wurtemberg, président, le prince de Culmback, le prince de Waldeck, le baron de Wachtendonck et le comte de Ligneville; pour Gênes: Camille Doria, François Grimaldi et Paul Baptiste Rivarola; pour la Corse: Louis Giafferi, André Ceccaldi, Simon Raffaelli, Charles Alessandrini et Evariste Piccioli.
[18] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 45.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 185.--De Germanes, op. cit.
Le discours de Giafferi, nouveau paysan du Danube, fit une certaine impression dans l'assemblée, sauf cependant sur les délégués génois qui ne devaient pas comprendre ce langage.
Pour terminer ses travaux, le congrès élabora un traité dont l'exécution était placée sous la garantie de l'Empereur. Une chambre de justice, établie à Bastia, serait appelée à discuter et à trancher tous les différends survenant entre les Corses et les Génois. Les insulaires devaient, en outre, remettre au Sénat tous les papiers qu'ils possédaient et cachaient à Vescovato[19].
[19] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 46.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 186.--De Germanes, op. cit.
Les travaux du congrès se terminèrent à quatre heures du matin. Un grand banquet suivit[20]. L'empereur rappela ses troupes, le prince de Wurtemberg fit une entrée triomphale à Gênes, où le Sénat lui offrit de riches présents[21]. On pouvait croire l'île désormais pacifiée, mais comme le dit Accinelli, le chroniqueur génois, «le feu de la rébellion n'était qu'enterré sous les cendres des 30 millions que la république avait dépensés[22]».
[20] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 51.
[21] Pommereul, op. cit., t. I, p. 188.--Cambiagi, op. cit., t. III, p. 51.--Accinelli, op. cit., t. II, p. 43.--Bonfiglio Guelfucci, op. cit., p. 32.
[22] Accinelli, op. cit., t. II, p. 43.
Le Sénat tenait beaucoup à avoir les papiers des rebelles, car il espérait y trouver des documents prouvant la complicité de quelques génois dans les révolutions de l'île. Le major Gentile et le riche banquier Lanfranchi, tous deux sujets de Gênes, avaient, en effet, des liaisons et des rapports suspects avec les rebelles[23].
[23] Pommereul, op. cit., t. I, p. 187.--De Germanes, op. cit.
Raffaelli, à qui certains auteurs du temps donnent le titre de marquis, était le dépositaire de tous les papiers des mécontents. Il crut prudent de ne tenir aucun compte de la promesse d'amnistie générale faite par le Sénat et de mettre tout au moins sa personne en sûreté. Il disparut. Le gouverneur génois, alarmé de cette fuite à cause des papiers auxquels le Sénat tenait tant, fit immédiatement arrêter quatre des principaux chefs corses: Louis Giafferi, Jérôme Ceccaldi, Simon Aitelli et Simon Raffaelli, frère du marquis. Ils furent mis en prison à Bastia, puis transférés bientôt à Gênes et enfin à la forteresse de Savone[24].
[24] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 52.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 189.--De Germanes, op. cit.--Le 11 octobre, d'après Cambiagi.
C'était là une violation flagrante du traité. Les généraux allemands, indignés, protestèrent, et l'Empereur fit faire des remontrances à Gênes. Mais la république n'en tint aucun compte; elle conserva ses prisonniers.
Une nouvelle sédition éclata en Corse. Les clauses du traité devenaient lettre morte. D'un côté et d'autre on discuta longuement. Les Allemands réclamaient énergiquement la mise en liberté des insulaires. Le Sénat répondait qu'il avait agi pour la sûreté de la république, en vertu d'une raison d'État supérieure à tous les principes[25].
[25] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 53.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 189.--De Germanes, op. cit.
Les papiers des rebelles avaient été retrouvés. Il fut prouvé en outre que les quatre chefs arrêtés n'avaient en aucune manière facilité la fuite du marquis Raffaelli. Néanmoins, les malheureux restaient enfermés. Les Corses intriguaient un peu partout en faveur de leurs compatriotes victimes innocentes de la haine des Génois. Louis XV fit dire à Doria, ambassadeur de Gênes à Versailles, qu'il désirait que les quatre corses fussent remis en liberté. Le prince Eugène de Savoie fit de son côté des démarches en faveur des prisonniers[26]. Enfin, le 22 avril 1733, ceux-ci furent libérés; le 8 mai, ils firent leur soumission devant le Sénat. Giafferi eut le vice-commandement de Savone avec 3600 livres de pension, mais il abandonna bientôt ces avantages et s'en vint à Livourne. Ceccaldi prit du service auprès de Don Carlos; l'abbé Aitelli se rendit à Livourne; Simon Raffaelli fut nommé par le Pape auditeur du Tribunal de Monte Citorio. Celui qui avait été la cause de l'emprisonnement de ses amis, le marquis Raffaelli, devint, par la suite, l'un des secrétaires du cabinet du grand duc de Toscane, Jean-Gaston de Médicis, avec 1200 écus de pension[27].
[26] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 53.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 189.--De Germanes, op. cit.
[27] Ibidem.
La république se consola difficilement de la mise en liberté des prisonniers, car elle y voyait un échec pour sa politique. Accinelli se fait l'écho de ces sentiments en lançant des insinuations peu exactes, mais d'une perfidie dans laquelle se donne libre cours la rancune de Gênes. Il prétend que le prince de Wurtemberg aurait pris en main le parti des prisonniers parce que les Corses lui auraient donné des sommes importantes[28]. Cela n'est pas vraisemblable. Les insulaires étaient trop pauvres pour lutter à coup d'or contre leurs ennemis; jamais ils n'y songèrent. Du reste, Gênes parlera plus tard avec amertume des sommes que Wurtemberg et Wachtendonck leur a coûtées. D'un autre côté, les insulaires prétendaient que les quatre prisonniers avaient été trahis et livrés par Wurtemberg moyennant finances[29]. Il est difficile d'établir une juste appréciation au milieu de ces insinuations dictées de part et d'autre par la haine.
[28] Accinelli, op. cit., t. II, p. 43.
[29] Pommereul, op. cit. t. I, p. 192.
Quand les prisonniers corses furent mis en liberté, l'Empereur rappela Wachtendonck qui était resté dans l'île avec quelques troupes. Avant de partir (juin 1733), le général fit une proclamation dans laquelle il donnait de bonnes paroles aux insulaires.
Les dissensions qui divisaient les Corses et les Génois étaient trop profondes pour que la paix fût durable. La république d'ailleurs avait pour ses sujets une haine faite d'orgueil blessé, et, les Allemands partis, elle entendit n'exécuter qu'à son profit le traité conclu. Au commencement de 1734, les Corses se soulevèrent de nouveau. La responsabilité de cette reprise d'hostilité doit, en grande partie, retomber sur Gênes, dont les exigences et la mauvaise foi exaspérèrent les insulaires[30].
[30] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 64.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 194.--Bonfiglio Guelfucci, op. cit., p. 55.
Cette nouvelle sédition éclata à Rostino, patrie d'Hyacinthe Paoli[31], qui prit la direction du mouvement populaire. Les anciens chefs, notamment Giafferi, étaient revenus en Corse. Leur présence attisa la révolte. Les insulaires, préférant se mettre sous la domination d'un état quelconque plutôt que de rester sous le joug de Gênes, se tournèrent vers l'Espagne. Ils envoyèrent à Madrid le chanoine Orticoni, homme intelligent, habile diplomate, pour offrir la souveraineté de l'île à la couronne espagnole. Philippe V, jugeant que les Corses, sujets de la république de Gênes, n'avaient pas le droit de disposer d'eux-mêmes, rejeta, sans même les discuter, les propositions d'Orticoni. Voyant qu'aucune puissance terrestre ne voulaient d'eux, les Corses finirent par se donner à la Sainte Vierge. Les principaux de la nation, réunis en assemblée générale, le 30 janvier 1735, instituèrent de nouvelles lois sous ce titre: Nouvelles lois du Royaume et République de Corse.
[31] Père du fameux Pascal Paoli.
L'assemblée, en premier lieu, proclama «l'Immaculée Conception de la vierge Marie», protectrice du royaume, et décréta que son image serait peinte sur les armes et sur les drapeaux de la nation. Puis elle abolit tout ce qui pouvait rester du gouvernement génois, dont les lois et les statuts devaient être brûlés publiquement. Elle institua une administration nationale et une diète composée des députés de chaque ville et de chaque village. André Ceccaldi, Hyacinthe Paoli et Louis Giafferi étaient nommés Primats de la nouvelle république avec le titre d'Altesse Royale. La Diète recevait la Sérénité. Les emplois subalternes donneraient les titres d'Excellence et d'Illustrissime[32].
[32] Cambiagi, op. cit., t. III, p. 71, Histoire des Révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État, p. 177.--Pommereul, op. cit., t. I, p. 197.--De Germanes, op. cit.
Et cette assemblée de farouches libertaires décréta la peine de mort contre quiconque oserait tourner ces titres en dérision[33].
[33] Ibidem.
Mais cette constitution ne pouvait qu'accroître l'anarchie. Il fallait à la Corse un sauveur. Le pays était dans les conditions voulues pour accueillir ce sauveur, quel qu'il fut; malheureusement il était impossible qu'il sortit de son sein. Aucun des chefs n'avait assez d'autorité pour organiser un mouvement général qui eût définitivement chassé les Génois. Chacun d'eux avait son clan et sa clientèle. Il était difficile à l'un des chefs d'imposer aux autres la prépondérance de son parti sans éveiller des jalousies, qui dans ce malheureux pays, dégénéraient toujours en luttes armées. Le sauveur ne pouvait donc venir que du dehors.
Il se présenta aux quatre corses qui sortaient des prisons génoises sous les traits d'un milord anglais. Ce milord était en réalité un baron allemand, Théodore de Neuhoff.
Il faut maintenant examiner les antécédents de ce gentilhomme qui allait jouer un rôle dans l'histoire du peuple corse.