III
Théodore changeait souvent de déguisement; c'était une nécessité pour lui. Il laissait des dettes partout où il passait, et il lui fallait s'ingénier à dépister des créanciers assez indiscrets pour chercher à le découvrir. En 1732, à Gênes, il s'était transformé en milord anglais.
Un certain Ruffino, corse, natif de Farinole, frère lai franciscain, de l'ordre appelé Observantin dans l'île, habitait Gênes depuis longtemps. C'était un de ces moines chirurgiens comme on en voyait beaucoup alors. Praticiens peu habiles et ignorants, ils gagnaient leur misérable existence à faire quelques menues opérations, apprises par routine. Ruffino se rendait souvent au Grand Hôpital où il exerçait son art rudimentaire.
Un jour il rencontra le milord. Le hasard fut-il la seule cause de cette rencontre? Y eut-il d'un côté ou de l'autre un calcul? On ne saurait le dire. Toujours est-il que le moine et l'Anglais se plurent. Ils parlèrent politique et la conversation tomba fort à propos sur les affaires de Corse[87].
[87] Mémoires de Rostini, publiés et traduits par M. l'abbé Letteron.--Bulletin de la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse, 2 vol.
Sans prendre aucune précaution oratoire, le milord déclara au religieux qu'il avait les moyens et le pouvoir de délivrer l'île de l'oppression génoise; mais Gênes était un mauvais endroit pour parler politique et surtout des choses de Corse, «de même qu'à Babylone on ne chantait pas les cantiques sacrés et que les chefs du peuple élu n'étaient pas libres pour traiter». Théodore conseilla donc à Ruffino d'aller à Livourne. Il se rendit également dans cette ville[88]. Ils purent désormais causer à l'aise, à l'abri des espions dont les rues de Gênes étaient remplies.
[88] Mémoires de Rostini. Op. cit.
Le moine s'aboucha avec Ceccaldi, Giafferi et Aitelli. Ces corses, qui sortaient des prisons de la Sérénissime République, était animés d'un vif ressentiment à l'égard des Génois. Ruffino leur parla du milord avec enthousiasme. Théodore l'avait complètement convaincu, et il le représenta aux chefs comme le «Rédempteur» du peuple corse. Les insulaires attendaient un Messie; le milord arrivait à propos. Le moine le mit en rapport avec ses amis; Neuhoff fit sans doute connaître, alors, sa véritable identité. Il eut avec les chefs de nombreuses et longues conférences. Quels arguments fit-il valoir? Par quels artifices parvint-il à persuader aux Corses qu'il avait le pouvoir de délivrer leur pays? On l'ignore[89]. Toujours est-il qu'ils furent bien convaincus que le moine ne les avait pas trompés, et qu'ils tenaient, enfin, un «Rédempteur».
[89] Ibidem.
Théodore possédait une grande facilité d'élocution; il était insinuant et il savait mentir avec cet aplomb et cette force de persuasion qui en impose. Arrivé à ce degré, le mensonge est un art; il y était maître. Et puis, les Corses se trouvaient dans une disposition d'esprit où ils ne demandaient qu'à être convaincus. Le baron leur parla, sans doute, des secours qu'il se faisait fort d'obtenir de certaines puissances. C'était toucher la corde sensible; car les insulaires avaient cette idée fixe: obtenir l'aide d'un grand état quelconque. Il leur promit aussi probablement des canons, des fusils, de la poudre et des balles. Les Corses possédaient un goût très prononcé pour toutes sortes d'engins de guerre; du reste, ils avaient besoin de munitions pour faire la guerre aux Génois et les chasser de l'île. Il dut encore laisser entrevoir à ses nouveaux amis qu'il avait beaucoup d'argent à sa disposition; c'est un argument qui a toujours été décisif. Bref, il n'oublia rien de ce qui constituait son rôle de sauveur. Il se montra ému des malheurs du peuple corse; il parut, aux chefs, généreux, grand, superbe. Et comme ils étaient arrivés à un moment où ils avaient besoin de croire en quelqu'un et d'espérer en quelque chose, ils crurent en ce faux milord; ils espérèrent qu'il leur donnerait la liberté.
Les conférences de Théodore avec les Corses peuvent vraisemblablement se résumer ainsi. Il est probable encore que ces réunions ne se terminèrent pas sans que, de part et d'autre, on eût pris «certains engagements»[90].
[90] Mémoires de Rostini. Op. cit.
Quand il fut décidé que la Corse serait sauvée par le baron de Neuhoff, on annonça la chose au comte de Charny, commandant des troupes espagnoles arrivées quelque temps auparavant avec l'infant Don Carlos. On fit croire au général que le baron agissait pour le compte de l'Angleterre[91]; mais en attendant que la Corse fût délivrée, le pauvre frère Ruffino fut arrêté et mis en prison. Il est toujours dangereux de vouloir sauver un peuple. Théodore jugea prudent de ne pas insister; il partit pour Florence[92].
[91] Ibidem.
[92] Ibidem.
Il est vraisemblable de supposer que, dès cette époque, il ait été en relation à Livourne avec le chanoine Orticoni et avec Dominique Rivarola[93], tous deux agents des Corses en Italie.
[93] Il ne faut pas confondre Dominique Rivarola avec le gouverneur génois de Bastia, du même nom. Voici d'ailleurs les détails biographiques que donne l'abbé Rostini sur ce personnage: «Ce Rivarola, originaire de Chiavari, de l'État de Gênes, et, semble-t-il, d'une bonne famille (puisqu'il obtint un arrêt favorable à propos de quelques places dans certain collége de Sienne, destinées aux descendants d'une bonne famille, des Rivarola de Gênes), s'était établi depuis longtemps à Bastia, et, par une double parenté, s'était uni à la maison Frediani. Plusieurs fois il avait participé à des gains illicites, à des ventes par autorité de justice, comme en font les commissaires génois, comme il y en eut particulièrement sous le gouvernement de Nicolò Durazzo. Il était consul d'Espagne lorsque l'infant Don Carlos passa en Toscane, et que les galères qui le conduisaient ayant été dispersées par la tempête, celle sur laquelle était monté le marquis de Monte-Allegro, aujourd'hui duc de Sales, arriva à Bastia. Le marquis eut avec Rivarola plusieurs conférences, et s'éclaira, dit-on, sur ce qu'on pensait des affaires de la Corse. Ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis cette époque, Dominique Rivarola se montra toujours ouvertement dévoué aux intérêts de la Corse. Soit hasard, soit politique, il fut relevé de sa charge de consul; il restait à Livourne, où il s'occupait spécialement de faire venir de Corse des recrues, surtout pour le régiment corse au service de l'Espagne, dans lequel était lieutenant-colonel, Francisco, son fils, jeune homme de grand talent emporté à Naples par une mort prématurée. Nous retrouvons ce même Dominique Rivarola, colonel, au service de S. M. sarde, et commandant du siége lorsque les Anglais bombardèrent Bastia.»--Mémoires de Rostini. Op. cit.
Que fit réellement Neuhoff pendant les quatre années qui suivirent les entrevues de Livourne? Il les employa évidemment à préparer son débarquement en Corse. On a prétendu que le grand-duc de Toscane, Jean-Gaston de Médicis, lui aurait donné quelques sequins et une lettre de recommandation pour un certain Buongiorno qui exerçait la médecine à Tunis[94]. Il est vrai que Théodore a connu ce Buongiorno à Tunis, soit sous les auspices de Jean-Gaston de Médicis, soit de toute autre façon.
[94] Mémoires de Rostini. Op. cit.
On a prétendu aussi que le baron, en quittant la Toscane, serait allé à Constantinople où il aurait été en rapport avec François Rakoczy, prince de Transylvanie, et avec le comte de Bonneval, un aventurier fameux qui, après avoir couru le monde, finit par prendre le turban et le nom d'Achmet-Pacha. On a échafaudé tout un roman sur les relations de Théodore avec ces deux personnages[95]. Il était digne d'être l'ami de Bonneval, ce grand agité, qui fut enterré dans un couvent de derviches tourneurs!
[95] Varnhagen, op. cit., p. 21.
On a dit encore que Neuhoff avait été reçu presque solennellement par le bey de Tunis. Le gouvernement ottoman aurait même ordonné au bey, non seulement d'encourager les projets du baron, mais encore de lui fournir des armes et des munitions, de mettre enfin un trésor à sa disposition[96]. L'entreprise se présente ainsi sous un aspect imposant. Il y aurait eu là un effort considérable pour chasser les Génois de l'île, et très certainement cet effort eut pu être couronné de succès. Mais tout cela rentre dans le domaine de la légende. Théodore ne fut jamais officiellement accrédité à Tunis. Il ne vit pas le bey. Celui-ci ne lui fournit aucun secours. Il est certain que le débarquement théâtral du baron de Neuhoff, à Aléria, fut machiné à Tunis; ce fut de Tunis qu'il partit; mais les préparatifs de l'entreprise n'eurent pas cette envergure qu'on leur prête.
[96] Ibidem, p. 24.
Grâce à un document qui se trouve dans les archives d'État à Gênes, nous avons des renseignements précis sur le séjour de Théodore à Tunis et sur ses intrigues[97]. Les faits rapportés sont tellement conformes à sa manière d'agir qu'il faut nous en tenir à ce document.
[97] Cette pièce n'a été citée par aucun des historiens qui se sont occupés de Théodore de Neuhoff. C'est la déposition faite sous serment, à Gênes, le 3 juin 1736, par deux esclaves rachetés: Michel Varalzi et Pierre Varsi, natifs de Bonifacio.
Cette pièce est cotée sous ce titre:
Copia delle deposizioni fatte nella cancelleria del illustrissimo magistrato del Riscatto de' schiavi.--Ribellione de' Corsi, filza 11/3009. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Un bâtiment français, provenant de Livourne, débarqua, un jour à Tunis, un personnage étranger. Ce personnage était le baron de Neuhoff, qui alla, dès son arrivée, loger chez Léonard Buongiorno[98]. Fidèle à ses habitudes de prudence, Théodore conserva l'incognito pendant un certain temps. Il fit répandre le bruit qu'il était venu à Tunis pour racheter tous les Corses qui y gémissaient dans l'esclavage. Ce rachat devait se faire avec de l'argent qu'il tenait d'un legs pieux. Il eut de longues et sécrètes conférences avec Buongiorno, avec le Père administrateur de l'hôpital espagnol et avec le trésorier du bey.
[98] Les déposants n'indiquent pas l'année où aurait eu lieu cette arrivée; ils se contentent de dire que le personnage arriva vers le milieu du mois de mars et qu'il resta chez Buongiorno jusqu'à la fin d'avril. Comme les esclaves rachetés ont fait leurs dépositions en 1736, il semble résulter qu'ils paraissent indiquer cette année-là comme celle où Théodore serait arrivé à Tunis. Or, le 12 mars 1736, il jetait l'ancre devant Aléria. Ou les esclaves rachetés se sont trompés de mois, ou ils ont voulu parler d'une année antérieure.
Le but avoué de ces conférences était de débattre le prix des esclaves. Mais comme on pouvait s'étonner de ne jamais voir le charitable personnage donner le moindre argent, il déclara n'être venu à Tunis que pour fixer le prix des Corses prisonniers. Les fonds étaient déposés à Livourne. Quand on se serait mis d'accord, il irait chercher l'argent qu'il rapporterait plus tard. Il aimait sans doute à marchander, car les entrevues se multiplièrent. Mais Théodore et ses trois compères parlaient certainement de toute autre chose que des esclaves.
Buongiorno était sicilien. Il habitait Tunis avec sa famille depuis plusieurs années. Chargé par sa nation de racheter des esclaves, il avait conservé pour lui l'argent destiné à ce rachat. Après cette belle action, il s'était bien gardé de retourner dans son pays. Les malheureux siciliens avaient continué leur dur esclavage. Mais lui, il avait ouvert un cabinet de médecin et il jouissait à Tunis d'une certaine considération. Dans ce cabinet, on ne s'occupait pas seulement de guérir les malades: on y faisait un peu de tout. Pour l'instant, chez Buongiorno, entre un allemand, un sicilien, un espagnol et un tunisien, s'élaborait le grand dessein d'arracher la Corse à la tyrannie génoise!
Ripperda, alors réfugié au Maroc, aurait également trempé dans le complot en essayant d'entraîner les Marocains dans une alliance avec les Tunisiens pour favoriser l'entreprise de Neuhoff[99].
[99] Gabriel Syveton, Une Cour et un Aventurier au XVIIIe siècle--Le baron de Ripperda, p. 230.--Paris, 1896.
Théodore n'avait pas d'argent. Il essaya d'emprunter aux Français quarante à cinquante mille francs; mais les Français ne se laissèrent pas faire. Buongiorno aboucha son ami avec des marchands grecs. Sous la caution du médecin et sous celle du Révérend Père espagnol, il obtint diverses marchandises et munitions: trois caisses de canons de fusils; deux caisses de lames de sabres; plusieurs barils de poudre et de balles; mille cinq cents bottes turques, dont la tige montait à mi-jambe. Le consul anglais, à Tunis, se serait également porté garant du payement de ces marchandises. Ces munitions furent embarquées sur un navire battant pavillon britannique et commandé par le capitaine Dick, fils naturel du consul.
Théodore racheta, également à crédit, deux esclaves corses, promettant sur son honneur de les payer plus tard. Ce mode de règlement était dans ses habitudes. Les deux corses se nommaient Quilico Fascianello, d'Aléria, et Patrone Francesco, du Cap Corse. Ils furent embarqués sur le bâtiment. Le frère du médecin, Cristoforo Buongiorno, et un certain Bigani, fils du capitaine du bagne de Livourne, faisaient aussi partie de l'expédition. Quand tout fut prêt, Neuhoff monta sur le navire. Avant de s'embarquer, il donna son véritable nom.
A peine le navire eut-il pris le large que le médecin Buongiorno fit une déclaration dont le bruit se répandit bientôt à Tunis. Le baron Théodore faisait voile vers la Corse avec armes et munitions pour assister les insulaires. L'infant Don Carlos, d'Espagne, lui avait promis son aide afin de délivrer l'île. Bientôt on devait voir arriver, sur les côtes corses, plusieurs navires destinés à empêcher l'accès de l'île aux Génois[100]. Ceux qui y demeureraient, n'ayant plus aucun secours, seraient aisément chassés.
[100] Dépositions faites le 3 juin 1736 dans la chancellerie de l'illustrissime magistrat du rachat des esclaves. Loc. cit. Archives d'État à Gênes, archives secrètes.
Pour un si grand projet, Neuhoff ne possédait que des moyens très restreints: un peu d'argent et quelques munitions extorquées à des trafiquants trop confiants; mais il avait confiance dans son étoile. Il allait ceindre une couronne, et, pour la circonstance, il s'était revêtu d'un beau costume oriental.
[Illustration: Gravure reproduite d'après le livre: «Histoire des Révolutions de l'Île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État.» (La Haye, 1738.)]