‹ ThéséeChapitre 1 sur 12 · 1

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C’est pour mon fils Hippolyte que je souhaitais raconter ma vie, afin de l’en instruire ; mais il n’est plus, et je raconterai quand même. À cause de lui je n’aurais osé relater, ainsi que je vais faire ici, quelques aventures galantes : il se montrait extraordinairement pudibond, et je n’osais parler devant lui de mes amours. Celles-ci n’ont du reste eu d’importance que dans la première partie de ma vie ; mais m’ont appris du moins à me connaître, concurremment avec les divers monstres que j’ai domptés. Car « il s’agit d’abord de bien comprendre qui l’on est », disais-je à Hippolyte ; « ensuite il conviendra de prendre en conscience et en mains l’héritage. Que tu le veuilles ou non, tu es, comme j’étais moi-même, fils de roi. Rien à faire à cela : c’est un fait ; il oblige. » Mais Hippolyte s’en souciait peu ; moins encore que je ne faisais à son âge et, comme moi dans ce temps, se passait fort commodément de le savoir. Ô premiers ans vécus dans l’innocence ! Insoucieuse formation ! J’étais le vent, la vague. J’étais plante ; j’étais oiseau. Je ne m’arrêtais pas à moi-même, et tout contact avec un monde extérieur ne m’enseignait point tant mes limites qu’il n’éveillait en moi de volupté. J’ai caressé des fruits, la peau des jeunes arbres, les cailloux lisses des rivages, le pelage des chiens, des chevaux, avant de caresser les femmes. Vers tout ce que Pan, Zeus ou Thétis me présentait de charmant, je bandais.

Un jour mon père m’a dit que ça ne pouvait pas continuer comme ça. — Pourquoi ? — Parce que, parbleu, j’étais son fils et que je devais me montrer digne du trône où lui succéder… Alors que je me sentais si bien, assis à cru sur l’herbe fraîche ou sur une arène embrasée. Pourtant je ne puis donner tort à mon père. Certes il faisait bien d’élever ma propre raison contre moi. C’est à cela que je dois tout ce que j’ai valu par la suite ; d’avoir cessé de vivre à l’abandon, si plaisant que cet état de licence pût être. Il m’enseigna que l’on n’obtient rien de grand ni de valable, ni de durable, sans effort.

L’effort premier je le donnai sur son invite. Ce fut en soulevant des roches, pour chercher les armes que, sous l’une d’elles, me disait-il, Poséidon avait cachées. Il riait de voir, par cet entraînement, mes forces s’accroître assez vite. Et cet entraînement musculaire doublait celui de mon vouloir. Après que, dans cette recherche vaine, j’eus déplacé les lourdes roches d’alentour, comme je commençais de m’attaquer aux dalles du seuil du palais, il m’arrêta :

— « Les armes, me dit-il, importent moins que le bras qui les tient ; le bras importe moins que l’intelligente volonté qui le guide. Voici les armes. Pour te les remettre, j’attendais que tu les mérites. Je sens en toi désormais l’ambition de t’en servir et ce désir de gloire qui ne te laissera t’en servir que pour de nobles causes et pour l’heur de l’humanité. Le temps de ton enfance est passé. Sois homme. Sache montrer aux hommes ce que peut être et se propose de devenir l’un d’entre eux. Il y a de grandes choses à faire. Obtiens-toi. »

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