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Dédale s’était levé pour m’accueillir dans la salle peu éclairée où je le surpris incliné sur des tablettes, des plans étalés, entouré de quantité d’instruments bizarres. Il est de très haute stature, non courbé malgré son grand âge ; porte une barbe plus longue encore que celle de Minos, laquelle est restée noire, blonde celle de Rhadamante, tandis que celle de Dédale est argentée. Son front vaste est coupé de profondes rides horizontales. Ses sourcils broussailleux couvrent à demi son regard lorsqu’il tient la tête baissée. Il a le parler lent, la voix profonde. L’on comprend que lorsqu’il se tait, c’est pour penser. Il commença par me féliciter de mes prouesses, dont l’écho, me dit-il, était parvenu jusqu’à lui, si retiré qu’il se tînt à l’abri des bruits du monde. Il ajouta que je lui paraissais un peu niais ; qu’il ne tenait pas les faits d’armes en grande estime, ni que la valeur de l’homme fût dans ses bras.
— J’ai, dans le temps, passablement fréquenté ton prédécesseur Hercule. Il était bête et l’on ne pouvait rien tirer de lui que d’héroïque. Mais ce que je goûtais en lui, comme je goûte en toi, c’est une sorte de dévouement à la tâche, de hardiesse sans recul, et même de témérité qui vous précipite en avant et triomphe de l’adversaire après avoir triomphé de ce que nous avons en chacun de nous de couard. Hercule était plus appliqué que toi ; plus soucieux aussi de bien faire ; triste un peu, surtout après l’exploit accompli. Or ce que j’aime en toi, c’est la joie ; par quoi tu diffères d’Hercule. Je te louerai de ne point te laisser embarrasser par la pensée. C’est affaire à d’autres, qui eux n’agissent pas, mais fournissent belles et bonnes raisons d’agir.
Sais-tu bien que nous sommes cousins ? que moi aussi (mais ne le répète pas à Minos, qui n’en sait rien), je suis hellène. J’eus regret de devoir quitter l’Attique à la suite de certains différends survenus avec mon neveu Talos, sculpteur comme moi, mon rival. Il avait acquis la faveur populaire en prétendant maintenir les dieux dont il formait l’image engainée par la base dans une posture hiératique, donc incapables de mouvement ; tandis que, libérant leurs membres, je rapprochais de nous les dieux. L’Olympe, grâce à moi, voisinait de nouveau la terre. D’autre part, je prétendais, par la science, rendre l’homme semblable aux dieux.
Àton âge, j’étais surtout désireux de m’instruire. Je me persuadai vite que la force de l’homme ne peut rien ou pas grand’chose sans instruments et que le dicton : « engin mieux vaut que vigueur », dit vrai. Tu n’aurais pu soumettre assurément les brigands du Péloponèse ou de l’Attique, sans les armes que t’avait remises ton père. Ainsi pensai-je que je ne saurais m’employer mieux qu’à mener à plus de perfection celles-ci, et que je ne le pourrais faire que je ne connusse d’abord mathématique, mécanique et géométrie aussi bien pour le moins qu’on ne les connaissait alors en Égypte, où l’on en tire grand parti ; puis aussi, pour passer de leur enseignement à la pratique, que je ne m’instruisisse sur toutes propriétés et qualités des diverses matières, même de celles qui ne paraissaient pas d’un immédiat emploi, en lesquelles on découvre parfois d’extraordinaires vertus que l’on ne soupçonnait pas d’abord, comme il advient de même en les hommes. Ainsi s’étendait et se fortifiait mon savoir.
Puis, pour connaître d’autres métiers et industries, d’autres climats, d’autres plantes, je m’en fus visiter des pays lointains, me mettre à l’école de savants étrangers, et ne les quittai point qu’ils eussent encore à m’apprendre. Mais où que j’allasse ou demeurasse, je restais Grec. Aussi bien, c’est parce que je te sais et te sens fils de la Grèce, que je m’intéresse à toi, mon cousin.
Àmon retour en Crète, je m’entretins avec Minos de mes études et de mes voyages ; puis lui fis part d’un projet que j’avais nourri, de construire et aménager, près de son palais, s’il le voulait bien et qu’il m’en fournit les moyens, un labyrinthe à l’instar de celui que j’avais admiré, en Égypte, sur la rive du lac Moeris, encore que sur un plan différent. Et comme précisément alors, Minos se trouvait gêné, la reine ayant mis bas un monstre, par la charge du Minotaure duquel il ne savait quoi faire et qu’il jugeait séant d’isoler et de soustraire à la vue publique, il me demanda d’élaborer un édifice et une suite de jardins non enclos qui, sans emprisonner le monstre exactement, du moins le retinssent et dont il ne lui fût pas possible de s’échapper. J’y prodiguai mes soins, mes connaissances.
Or, estimant qu’il n’est pas de geôle qui vaille devant un propos de fuite obstiné, pas de barrière ou de fossé que hardiesse et résolution ne franchisse, je pensai que, pour retenir dans le labyrinthe, le mieux était de faire en sorte, non point tant qu’on ne pût (tâche de me bien comprendre), mais qu’on n’en voulût pas sortir. Je réunis donc dans ce lieu de quoi répondre aux appétits de toutes sortes. Ceux du Minotaure ne sont ni nombreux ni divers ; mais il s’agissait aussi bien de tous et de quiconque entrerait dans le labyrinthe. Il importait encore et surtout de diminuer jusqu’à l’annihilation leur vouloir. Pour y pourvoir je composai des électuaires que l’on mêlait aux vins qu’on leur servait. Mais cela ne suffisait pas ; je trouvai mieux. J’avais remarqué que certaines plantes, lorsqu’on les jette au feu, dégagent en se consumant des fumées semi-narcotiques, qui me parurent ici d’excellent emploi. Elles répondirent exactement à ce que j’attendais d’elles. J’en fis donc alimenter des réchauds, qu’on maintient allumés jour et nuit. Les lourdes vapeurs qui s’en dégagent n’agissent pas seulement sur la volonté, qu’elles endorment ; elles procurent une ivresse pleine de charme et prodigue de flatteuses erreurs, invitent à certaine activité vaine le cerveau qui se laisse voluptueusement emplir de mirages ; activité que je dis vaine, parce qu’elle n’aboutit à rien que d’imaginaire, à des visions ou des spéculations sans consistance, sans logique et sans fermeté. L’opération de ces vapeurs n’est pas la même pour chacun de ceux qui les respirent, et chacun, d’après l’imbroglio que prépare alors sa cervelle, se perd, si je puis dire, dans son labyrinthe particulier. Pour mon fils Icare, l’imbroglio fut métaphysique. Pour moi, ce sont des constructions immenses, des amoncellements de palais avec enchevêtrement de couloirs, d’escaliers… où, comme pour les ratiocinations de mon fils, tout aboutit à une impasse, à un « pas plus avant » mystérieux. Mais le plus étonnant, c’est que, ces parfums, dès qu’on les a humés quelque temps, l’on ne peut déjà plus s’en passer ; que le corps et l’esprit ont pris goût à cette ébriété malicieuse, hors de laquelle la réalité paraît sans attrait, de sorte que l’on ne souhaite plus d’y revenir, et que cela aussi, cela surtout, vous retient dans le labyrinthe. Connaissant ton désir d’y entrer pour y combattre le Minotaure, je t’avertis ; et si je t’ai parlé si longuement de ce danger, c’est afin de te mettre en garde. Tu ne t’en tireras pas tout seul ; il faut qu’Ariane t’accompagne. Mais elle doit demeurer sur le seuil et ne respirer point les parfums. Il importe qu’elle reste de sang froid, tandis que tu succomberas à l’ivresse. Mais, même ivre, sache rester maître de toi : tout est là. Ta volonté n’y suffisant peut-être pas (car, je te l’ai dit : ces émanations l’affaiblissent), j’ai donc imaginé ceci : relier Ariane et toi par un fil, figuration tangible du devoir. Ce fil te permettra, te forcera de revenir à elle après que tu te seras écarté. Conserve toutefois le ferme propos de ne pas le rompre, quel que puisse être le charme du labyrinthe, l’attrait de l’inconnu, l’entraînement de ton courage. Reviens à elle, ou c’en est fait de tout le reste, du meilleur. Ce fil sera ton attachement au passé. Reviens à lui. Reviens à toi. Car rien ne part de rien, et c’est sur ton passé, sur ce que tu es à présent, que tout ce que tu seras prend appui.
Je t’aurais parlé moins longuement si je m’intéressais moins à toi. Mais, avant que tu ne t’en ailles vers ton destin, je veux te faire entendre mon fils. Tu te rendras mieux compte, en l’écoutant, du danger que tu vas courir. Encore qu’il ait pu s’échapper, grâce à moi, des sortilèges du labyrinthe, son esprit est resté fâcheusement soumis à l’empire de leur maléfice.
Il se dirigea vers une porte basse, et, soulevant la tenture qui la couvrait, dit à très haute voix :
— Icare, mon enfant bien-aimé, viens nous exposer ton angoisse ; ou, plutôt, continue, comme dans ta solitude, ton monologue, sans t’occuper de moi ni de mon hôte. Fais comme si nous n’étions pas là.