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Chapitre 9

La voix qui avait lancé le cri douloureux, il l’avait bien reconnut…

C’était celle de Waa !

Etait-elle donc en danger ? Que signifiait cet appel ?

Pour l’expliquer, il nous faut remonter d’une heure un arrière, au moment précis où le jour pointait, éclairant les hautes cimes du massif.

Waa dormait profondément, blottie aux pieds de George, en pleine sécurité : car non seulement la caverne où To-Ho les avait abrités leur offrait une retraite tranquille, mais de plus Van Kock était là, muni de son infaillible Phœbium, qui valait toutes les armes des hommes.

Vers le matin, le vieil hollandais s’éveilla : comme tous les vieillards, il avait le sommeil très léger et peut-être un froissement de branche avait suffi ; du reste, sans aucune inquiétude, dédaignant même de s’armer de sa terrible baguette, il était venu s’étirer sur le seuil de la grotte, tout heureux de sentir sur sa vieille chair la caresse du soleil levant.

Il se sentait heureux, oubliait ses inquiétudes, ses angoisses de la veille.

Ah ! que les hommes ne s’avisassent point de venir troubler cette paix, car il serait impitoyable. Il voulait achever sa vie dans le sein de cette splendide nature, si généreuse à qui sait comprendre ses bienfaits…

Et il allait devant lui, la tête haute, sentant la brise dans ses cheveux blancs, qui, hérissés, se dressaient en touffes broussailleuses.

Tanné, bruni, ridé, plissé, le centenaire était d’une admirable laideur : son torse, où les côtes saillaient, était velu comme celui de ses compagnons et, sans le savoir, il avait pris la marche balancée, à bras ballants, des pithèques avec lesquels il vivait depuis si longtemps. Il réfléchissait… agréablement…

Or, voici que, derrière un tronc d’un touahany gigantesque, une tête avait surgi, surmontée comme la sienne d’une tignasse énorme, blanche, hérissée… et cela s’était précipitamment caché, pour un instant après reparaître… Sous l’ombre qui tombait des hautes branches, le masque était indécis, les yeux à peine visibles… sous les broussailles des sourcils.

Van Kock eut une intuition, et brusquement se retourna.

La tête encore reparut et disparut.

« Un maouass ! murmura le Hollandais avec dédain. C’est bizarre, il est rare que ces singes s’aventurent si près de nous… »

Il se mit à tourner autour de l’arbre.

Le maouass ne semblait pas disposé à entrer en relations : il reculait, sautant en arrière à travers les longues herbes qui le cachaient jusqu’aux épaules. Van Kock ne comprenait rien à ce manège, car d’ordinaire les maouass, quand on marchait droit à eux, sautaient à quelque branche d’arbre, s’évadaient à porté de vue…

« Quel drôle de singe ! » murmura-t-il en hâtant le pas.

L’autre, allant toujours à reculons, se heurta tout à coup à une souche et tomba, disparaissant dans les broussailles, en criant :

« Sac à papier ! ce singe m’ennuie ! »

Van Kock bondit : un maouass qui parlait !

« Quel singe, sale bête ? » s’écria t-il, lui répondant sans savoir pourquoi.

L’autre se redressa d’un effort de reins et cria à son tour :

« Un singe qui comprend et parle hollandais ! Voilà qui est fort ! »

Et voici que les deux êtres, au masque de vieux gibbon, aux cheveux hérissés, à la figure plissée, se tenaient nez à nez, se regardant de leurs grands yeux ouverts…

« Ah ça ! qui es-tu, singe de malheur, orang manqué ? hurla Van Kock en étendant vers lui ses longs bras maigres, comme pour le prendre à la gorge…

– Mais… je ne suis pas un singe… je suis Valtenius… le Dr Valtenius, professeur à l’Université de Groningue, membre de la société Artis et scientiæ de Rotterdam… Mais vous !… vous n’êtes donc pas un gorille ?

– Ah ! tu es un homme ! cria Van Kock exaspéré, brandissant le gourdin qu’il tenait à la main ; alors ton affaire est bonne ! je vais t’assommer !…

– Mais… mais… pourquoi ?…

– Simplement parce que tu es un homme !…

– N’en êtes pas un vous-même ?

– J’en fus un autrefois… et comme toi, je fus un docte professeur d’université… le docteur Van Kock…

– Van Kock… qui partit pour Sumatra il y a soixante, quatre-vingt ans !…

– Et qui y est resté… et qui a juré que lui vivant, jamais un homme ne pénétrerait dans ces solitudes… Ah ! si j’avais mon Phœbium ! Mais bah ! j’ai encore la poigne solide et le jarret vigoureux… attends un peu que je t’assomme, vil professeur qui n’as d’un singe que la fallacieuse apparence… »

Et Van Kock faisait tournoyer autour des oreilles de Valtenius son énorme gourdin… Celui-ci sautait, protestait du geste et de la voix, cherchant à fuir, ne comprenant rien d’ailleurs à l’idée de ce savant dont il était tout prêt à se déclarer l’ami…

Deux fois déjà le bâton avait failli lui fracasser le crâne, quand soudain une diversion le sauva.

Waa s’était éveillé à son tour et, prêtant l’oreille, elle avait reconnu la voix de Van Kock : que lui arrivait-il donc ? Courait-il quelque danger ? To-Ho n’était pas là, c’était à elle qu’échéait le rôle de protectrice.

Elle sortit de la caverne, courut vers l’endroit où la querelle s’entendait…

« Coupez la retraite à ce damné professeur ! » cria Van Kock.

Mais il avait parlé le pur hollandais : elle ne comprit pas, et Valtenius, profitant d’une éclaircie, s’était mis à courir de toute la vigueur de ses jambes… de soixante-seize ans !…

« Il va nous échapper ! Waa, à sa poursuite !… »

Et il s’élança à son tour pour saisir le vieux savant qui détalait de son mieux, mais qui évidemment allait tomber au pouvoir de son redoutable adversaire…

Valtenius hurlait à pleins poumons :

« A moi ! Au secours !…

– Crie tant que tu voudras, répliquait Van Kock, tu n’en seras pas moins assommé… »

Et de fait il allait l’atteindre, quand tout à coup des voix humaines, nombreuses, jaillirent de la profondeur du bois :

« Nous voilà ! Courage ! tenez bon ! nous sommes là !…

– Damnation ! fit Van Kock d’un accent désespéré, la catastrophe arrive… voilà les hommes !… »

Et d’un bond, il se rejeta à côté de Waa, le cou tendu, haletant…

Du bois surgit un troupe d’hommes armés de fusils… l’un d’eux vit Van Kock et Waa… c’étaient évidemment des orangs-outangs féroces qui en voulaient à la vie de Valtenius.

L’arme s’abaissa et sans doute Van Kock allait payer de sa vie son intransigeance ; mais le généreux Valtenius s’était jeté au-devant de ses amis, les bras étendus.

« Ne tirez pas ! Ce n’est pas un singe… c’est un confrère !… »

Ce fut à ce moment que Waa, épouvantée, apercevant ces êtres qu’on lui avait appris à considérer comme ses pires ennemis, lança à pleins poumons son cri d’appel :

« To-Ho ! To-Ho !… »

C’était lui le seul sauveur en qui elle eût confiance, le compagnon, le fort des forts !…

« Mais si c’est un homme, docteur Valtenius, il sait bien qu’il n’a rien à craindre de nous…

– Mon cher docteur Leven, il ne veut rien entendre… il a voulu m’assommer…

– Comme je vous assommerai tous, tas d’hommes que vous êtes ! hurla Van Kock au paroxysme de la fureur… Viens, Waa, fit-il en saisissant la pithèque par le bras ; dans la caverne et grâce au Phœbium… nous sommes invincibles… »

Et il s’élança avec elle à travers le fourré… tous deux disparurent…

On l’a compris déjà, c’était la mission Leven qui venait d’arriver au cœur de ces solitudes.

Le jeune homme interrogeait Valtenius sur la rencontre qui l’avait si fort ému : quoi ! il venait de retrouver dans les profondeurs de ces forêts inextricables l’homme dont le nom était resté légendaire en Hollande, ce docteur Van Kock qui, devant l’injustice de ses contemporains dont l’ignorance entêtée niait ses découvertes, s’était expatrié, sans que jamais plus on entendit parler de lui.

« Oui, oui, c’est lui !… répondait Valtenius. Et c’est une des plus grandes douleurs de ma vie qu’il n’ait pas voulu me reconnaître pour un ami, moi qui l’ai toujours défendu ! Il m’a pris d’abord pour un singe. Et quand il a su que j’étais un homme, il a voulu me tuer ! C’est inimaginable !…

– Monsieur Valtenius dit une voix douce, peut-être lui avez-vous fait peur vous-même… je suis sûre que si je pouvais l’approcher, il m’écouterait…

– Ah ! madame Margaret, ne vous y risquez pas… cet homme qui n’est pas un singe est plus féroce que le plus singe des singes !…

– Je veux essayer… Mon cher Frédérik, fit-elle en se détournant vers son mari : venez avec moi… nous saurons bien découvrir la retraite de ce brave savant, et à nous deux, nous le convaincrons que nul ici ne lui veut du mal… et puis, qui sait ? ne pourrait-il pas nous donner quelque indice sur le sort de mon frère bien-aimé ?…

– Chère femme, dit Leven, je suis tout prêt à vous obéir… mais ne précipitons rien… pour l’instant, il est urgent d’abord de rallier nos hommes qui se sont quelque peu dispersés dans ces solitudes… peut-être nous cherchent-ils et s’inquiètent-ils de nous…

– Faites, mon ami. J’ai confiance en vous et serai patiente… mais mettez votre main sur mon cœur et sentez comment il bat…

– Oui, en vérité ! D’où vient cette émotion ?

– Ne riez pas de moi Frédérik. Vous savez que les femmes ont des intuitions inexplicables… une voix intérieure me dit que mon frère est près d’ici… et que si je l’appelais… »

Elle fut brusquement interrompue.

Un des hommes du convoi accourait à toutes jambes. Il s’arrêta devant Leven.

« Chef, dit-il, nous avons trouvé au bas de la côte un homme couvert de blessures, agonisant… nous avons improvisé une civière et nous l’avons apporté jusqu’ici…

– Vous avez certes bien agi… peut-être le docteur Valtenius pourrait-il lui donner des soins efficaces… Où est ce malheureux ?

– Ici… à deux pas… la civière ne peut s’engager dans ce fourré d’arbres…

– Allons vite ! s’écria Margaret ressentant toute la pitié qui est au cœur des femmes ; hâtons-nous de lui porter secours… »

Pendant qu’ils parlaient, regardant tous du côté que l’homme leur avait désigné, la tête de To-Ho avait surgi au-dessus de la côte du roc qui supportait le plateau où scène se passait…

Arrivant à l’appel de Waa, le pithèque avait escaladé la pente presque à pic, et il s’apprêtait à bondir sur le plateau, quand tout à coup il aperçut le groupe des hommes, Leven, Margaret, vêtue d’un costume de sport qui dessinait ses formes sveltes et jeunes ; Valtenius, que d’abord il prit pour Van Kock et qu’il accusait de trahison… puis d’autres encore qui portaient des armes.

C’était la catastrophe tant redoutée, c’était l’invasion…

Où était Waa ? Où était le vieil Hollandais ? Où était George ?…

Est-ce qu’on les avait tués ? Les hommes n’étaient capables que de crimes…

Il songea à se ruer, à saisir les plus proches, à les écraser dans une étreinte furieuse…

Non. Il fallait d’abord savoir où étaient ceux qu’il aimait.

Il se glissa le long de la crête, invisible, contournant le plateau, et ainsi gagna un point d’où, sans être vu, il pouvait regagner la caverne.

Il y entra.

Ils étaient là tous trois, Van Kock, Waa et George qui venait de s’éveiller, et qui, entendant le Hollandais et la pithèque causer avec véhémence, regardait et ne comprenait pas.

« Qu’y a-t-il donc ? » s’écria le jeune homme en courant vers To-Ho dont la physionomie contractée l’effrayait.

Le pithèque eut un geste violent :

« Il y a, cria-t-il, que les hommes sont là !…

– Les hommes !

– Oui… nos ennemis, nos persécuteurs ont pénétré dans nos solitudes… pour y porter la guerre et la mort… Oh ! ajouta-t-il en serrant les poings et en grinçant des dents, pas un ne sortira d’ici vivant… Van Kock, nous allons nous défendre, n’est-ce pas ?…

– Certes ! répliqua le centenaire, et dussé-je y périr moi-même, ce sera la joie de mes derniers jours que d’avoir exterminé cette race maudite !…

– Des hommes ! reprenait George pensif : où sont-ils ?…

– Là… à quelques pas de la caverne…

– Quels sont-ils ? Etes-vous sûrs qu’ils viennent en ennemis…

– Eh ! ne sont-ils pas nos ennemis par ce seul fait qu’ils sont des hommes ? clama Van Kock. Allons ! plus de paroles, des actes… To-Ho, donne moi ta baguette que je la garnisse de Phœbium en quantité suffisante pour que tout ce que tu toucheras se désagrège et s’écroule… et moi, moi !

Il courut à un coin de la caverne et sous un tas de feuilles prit une petite boîte qu’il y avait cachée.

Il la brandit à bout de bras :

« Il y a là, cria-t-il en relevant la tête d’un ait de défi, de quoi faire éclater toute la terre… Qu’ils viennent donc et je les pulvériserai comme le sable des plaines… »

George les regardait alternativement tous deux. Ces menaces sauvages l’épouvantaient et il ressentait au plus profond de lui-même un trouble dont il n’était pas le maître… Certes, il était bien près, lui aussi, de haïr les hommes qui ne lui avaient fait que du mal… et pourtant une voix s’élevait en lui qui doucement plaidait en leur faveur… Tuer ! tuer ! aucune solution ne pouvait-elle intervenir…

« Pourquoi ne pas fuir devant eux ? dit-il ; il y a dans nos montagnes des gorges inaccessibles où ils ne pourront nous atteindre ?…

– Et pourquoi donc leur céder ce territoire qui est notre domaine… ils sont les envahisseurs, nous avons le droit de les chasser… et nous le ferons !… To-Ho, peux-tu examiner les environs et nous dire ce qui se passe… avant de sortir d’ici il nous faut connaître exactement la situation de nos adversaires, pour les frapper à coup sûr… »

To-Ho sortit par une faille de roche et du haut de la caverne regarda…

En ce moment, on avait amené le blessé ramassé par les hommes de Leven.

Le misérable – c’était Koolman – portait d’horribles blessures et sa face disparaissait sous un masque de sang.

Cependant il avait encore en lui un souffle de vie…

Après la fuite de To-Ho, ç’avait été, parmi ces hommes enragés de désespoir, affolés par leur sinistre déconvenue, une frénétique explosion de fureur : ils s’étaient rués sur la boue de l’or dans l’espoir d’y recueillir encore quelques parcelles du précieux métal… et dans cette poussée, ils se battaient, se frappaient, s’écharpaient…

C’était une tuerie.

Koolman avait, le premier, songé à la caverne : peut-être les blocs qui y restaient avaient-ils échappé à l’incroyable phénomène ?

Mais ceux qui étaient le moins grièvement blessés avaient surpris son mouvement et deviné ses intentions… et on se jeta sur lui, les uns, les autres se traînant, se piétinant, cherchant à se déchirer les chairs et à se crever les yeux…

Or, voici que la baguette jetée par To-Ho dans l’intérieur de la caverne prit, par cette bousculade, contact avec une des parois… et la désagrégation commença : d’abord ce fut un amollissement, une pluie fine qui tombait ; puis la pulvérisation s’accéléra, la terre cédait sous les pas : les hommes étaient pris par les pieds, par les jarrets, en un enlisement rapide, et du buste et des bras qui restaient libres, ils se battaient encore…

La voûte s’effondra… ce fut l’engloutissement…

Seul Koolman avait pu gagner l’issue à temps, mais il avait été tailladé à coups de couteau… il titubait, aveuglé, hurlant, et tomba sur le sol avec une imprécation…

C’est là que les hommes de Leven l’avaient ramassé au milieu des cadavres.

Et maintenant, agonisant, il regardait ces hommes qui étaient autour de lui et qui lui parlaient.

Il les reconnut et toute sa haine monta à ses lèvres en un dernier spasme.

« Leven ! cria-t-il en un hoquet, Leven et la belle Margaret Villiers… et l’imbécile Valtenius… Ha ! ha ! vous vous croyez triomphants… on vous tuera, vous aussi… les démons vous attendent…

– Qui donc êtes-vous, fit Leven en se penchant sur lui, vous qui semblez si bien nous connaître ?… »

De fait, sous les plaques de sang qui souillaient son visage, ses traits disparaissaient.

« Qui je suis ?… L’homme qui vous hait, comme il hait votre père, comme il hait ce bandit de Vanderheim qui vous a envoyé ici… Koolman ! vous savez bien, Koolman qui a été humilié, outragé… et qui va être vengé !… »

Margaret s’approcha vivement de lui :

« Monsieur Koolman, pourquoi haïssez-vous ?… Mon père, je vous le jure, ne vous a jamais fait de mal. »

Le moribond se dressa à demi :

« Ah ! c’est vous, la petite !… Tenez, vous avez raison… je vais mourir… je veux être bon !… Ha ! ha ! oui, très bon… Vous cherchez votre frère… eh bien ! il est ici… oui, oui !… Les indigènes m’ont parlé d’un jeune blanc qui vit au milieu des hommes-singes… et vous le tuerez sans le connaître… ou il vous tuera… et je serai vengé !… Ha ! ha ! c’est bon de mourir en faisant du mal… »

Et le misérable retomba avec un râle…

Margaret l’avait entendu : qu’avait-il dit ? Etait-il vrai qu’il eût recueilli quelque indice sur George ?…

Vivant ! il serait vivant ! Il se trouverait, au milieu de ces affreuses solitudes, des êtres formidable qui les habitaient ?…

Et dans un élan plus fort que sa volonté, elle appelait… elle criait de toutes ses forces :

« George ! mon George bien-aimé !Où es-tu ? C’est moi, ta sœur Margaret, qui t’appelle ! George ! George !… »

… A l’intérieur de la caverne, Van Kock et To-Ho se préparaient au combat suprême… La provision de Phœbium avait été divisée en portions dont chacune était suffisante pour produire ses effets terribles…

George restait immobile : il devinait maintenant toute la puissance de la mystérieuse matière… et il songeait que tout à l’heure des hommes – ses frères, après tout – allaient périr d’une mort horrible…

Et il frissonnait…

To-Ho, descendu de son poste d’observation, avait dit que les hommes étaient nombreux… qu’ils étaient jeunes… « Même, avait ajouté le pithèque, il doit y avoir parmi eux une femelle… qui a les cheveux presque blancs et la peau toute rose… »

Une jeune fille ! George en avait vu autrefois !…

« Allons ! dit Van Kock, trêve aux phrases ! Ces bandits vont nous donner l’assaut… ils ont des armes qui tuent de loin… il faut agir… »

Ils monteraient sur le faîte de la caverne et de là, à tour de bras, ils lanceraient vers le groupe humain des parcelles de Phœbium… Van Kock avait construit une sorte de canne creuse qui projetait la matière à plus de trente mètres… c’était assez… c’était l’anéantissement certain de la horde… en quelques minutes…

To-Ho obéissait, ne discutait pas. Waa tremblait et se taisait.

Ils commencèrent à se hisser…

A ce moment, la voix de Margaret monta dans l’air : « George ! George ! »

Le jeune homme leva la tête, bondit sur ses pieds.

Cette voix, mais il la reconnaissait… ou du moins croyait la reconnaître… car elle lui rappelait celle de sa mère…

Et la voix, douce, douloureuse, répétait son nom !…

Van Kock l’avait entendue, lui aussi, et regardant la physionomie du jeune homme, il comprenait ce qui se passait en lui.

« Toi ! s’écria-t-il, tu penses à nous trahir… prends garde !…

– Mais… c’est la voix de ma mère ! elle est là… elle m’appelle !…

– Eh ! que me font ta mère et toute la famille ! hurla Van Kock. Tu ne sortiras pas d’ici… To-Ho, attache-le !…

To-Ho ne savait plus, ne comprenait plus !… En cette âme obscure, un combat se livrait.

« Go, dit-il, reste avec nous… n’écoute pas cette voix !…

– C’est moi… Margaret… ta sœur, George !…

– Ah ! je ne puis résister plus longtemps ! » cria le jeune homme en s’élançant vers l’issue…

Instinctivement, To-Ho se jeta devant lui, les poings levés…

Mais Waa, qui jusque là n’avait rien dit, se plaça entre le pithèque et George…

« Qu’il s’en aille ! dit-elle d’une voix qui mourait.

– Non ! non ! fit Van Kock, je ne veux pas… »

Waa lui jeta les mains à la gorge si brusquement qu’il n’avait pu prévoir le mouvement.

« Qu’il s’en aille, » répéta-t-elle.

Alors, To-Ho s’écarta… George ne s’arrêta même pas pour embrasser la pauvre Waa… pour étreindre la grosse main de To-Ho…

Il s’élança dehors…

Waa avait lâché Van Kock et était tombée sur le sol, affaissée, sanglante…

… Et George était dans les bras de Margaret, de Leven… c’était une scène d’un sentiment joyeux, une rentrée dans la vie… Cependant, chez les hommes eux-mêmes, l’ingratitude n’abolit pas la mémoire : après les premières effusions, George se souvint tout à coup des amis qu’il venait d’abandonner…

En deux mots, il s’expliqua, négligeant les détails.

Valtenius, qui ne tenait plus rancune à Van Kock, brûlait du désir de se réconcilier avec lui ; Leven, enthousiasmé à la pensée de trouver enfin l’anneau manquant, était prêt à tout pour arriver au but…

« Que faut-il faire ? demanda-t-il à George. Il est bien entendu que nous ne voulons user aucune violence. »

George réfléchit un instant.

« Laissez-moi agir, dit-il. J’espère qu’à ma voix ils consentiront à entrer en pourparlers. »

Il fit quelques pas en avant… mais il était encore à plus de vingt mètres de la caverne, quand soudain une détonation retentit, sèche, brutale.

Il se fit un soulèvement de terre, de pierres qui s’éparpillèrent dans les airs…

Tous les hommes s’élancèrent… mais à la place de la caverne ne restait plus qu’un trou béant, noir, profond… et en même temps, d’une des parois du gouffre, fendue par l’explosion, une nappe d’eau énorme, comme d’un torrent, jaillit et noya la terre et les pierres…

« Perdus ! morts ! » s’écria George avec un accent de désespoir.

Et en ce moment revinrent à sa pensée tous les souvenirs du passé, toutes les preuves de bonté, de douceur, de patience qui lui avaient été données, et, tombant dans les bras de sa sœur, il pleura…

Que s’était-il passé ?…

Au paroxysme de la rage, Van Kock s’était élancé à la porte de la caverne, le bras levé, pour foudroyer le fugitif…

Mais Waa s’était jetée sur lui, l’enveloppant de ses longs bras, le réduisant à l’impuissance…

To-Ho, désorienté, fou de douleur, tant le départ de George éveillait en lui des regrets poignants, sauta sur le toit pour regarder ce qui se passait au loin…

Pendant ce temps, Van Kock, dans l’élan de sa fureur, luttait contre Waa qui ne le lâchait pas… tous deux roulaient sur le sol de la caverne…

Van Kock avait laissé tombé la boîte de Phœbium… son corps l’écrasa… le contact se fit… une crépitation éclata… Le Phœbium s’était éparpillé… la désagrégation se fit… l’effondrement !…

To-Ho avait senti le terrain se dérober sous lui et, instinctivement, d’un bond formidable, il s’était lancé en avant, franchissant une crevasse… et ainsi il était sain et sauf !… Seul !…

Tristement, courbé, vieilli de vingt ans, le malheureux To-Ho s’en alla à travers le pays qui avait abrité ses jours de joie et de tristesse…

Les hommes le parcouraient maintenant, cherchant, ne trouvant rien.

To-Ho les sentait, les dépistait…

De ses anciens compagnons, il n’en restait plus un seul. Tous avaient suivi le conseil de Ro-Ka. Ils avaient émigré, à travers le détroit de la Sonde, vers Java…

Et il était seul… et il restait seul… ainsi il vint un soir se coucher au pied d’un arbre… il eut voulu s’aller blottir dans les branches… il ne pouvait plus monter, ses forces le lui refusaient.

Le soleil couchant jetait à travers les frondaisons ses lueurs d’or…

« Go !… mon pauvre petit Go ! » murmura To-Ho une dernière fois.

Et il mourut.

Et jamais on ne put retrouver la trace de To-Ho, le tueur d’or.

Valtenius ne se consola jamais d’avoir touché de si près la solution de l’anneau manquant et de l’avoir laissé échapper… et puis il regrettait son vieux Van Kock auquel il avait pardonné de l’avoir pris pour un singe…

Leven a trouvé des mines d’or. La maison Vanderheim prospère : George Villiers y occupe une belle situation…

Il pense quelquefois à la sincère affection de To-Ho et de la bonne Waa.

Mais il fait si bon vivre auprès de ceux qui représentent la vraie famille… et Louisa Villiers l’aime si passionnément…

Pauvre To-Ho !

q

[1] Orang, en langue malaise, signifie homme et s'ajoute au nom des nationalités, Orangs-Atchés, Orangs-Sakeys, comme French-man, English-man.

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œuvre du domaine public

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

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