LIVRE SIXIÈME.
Réfutation du Mahométisme.
I. Origine du Mahometisme. II. Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du Mahometisme. III. 1. Preuve contre les Mohometans, tirée de l'Écriture Sainte dont ils avouent en partie la divinité. IV. Que l'Écriture n'a pas été corrompue. V. 2. Preuve tirée de la comparaison de la Religion Chrétienne & de la Mahometane, & 1. de la comparaison de Jesus-Christ avec Mahomet. VI. 2. De la comparaison des actions de l'un & de l'autre. VII. 3. De la comparaison de ceux qui ont les premiers embrassé le Christianisme & le Mahometisme. VIII. 4. De la comparaison des moyens par lesquels ces deux Religions se sont établies. IX. 5. De la comparaison de la Morale Chrétienne avec celle de Mahomet. X. Reponse à l'Objection que les Mahometans tirent de la qualité de Fils de Dieu, que nous donnons à Jesus-Christ. XI. Que les Livres des Mahometans sont pleins d'absurditez. XII. Application de tout l'Ouvrage, adressée aux Chrétiens. XIII. Usage du I. Livre, pour la Pratique. Usage du II. Livre. Usage du III. Livre. Usage du IV. Livre. Usage du V. Livre. Usage du VI. Livre.
I. DISSERT. Du choix qu'on doit faire entre les divers Sentimens qui partagent les Chrétiens.
Par Mr. LE CLERC.
I. Qu'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrétiens, qui suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jesus-Christ. II. Qu'il faut s'atacher à ceux qui sont les plus dignes du nom de Chrétiens. III. Les plus dignes du nom Chrétien sont ceux qui enseignent la Doctrine la plus pure, dont Grotius a prouvé la verité. IV. Des choses dont les Chrétiens sont d'accord, & de celles où ils sont d'un sentiment contraire. V. De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la Religion Chrétienne. VI. Qu'on ne doit prescrire aux Chrétiens que ce qui est tiré du Nouveau Testament.8 VII. Qu'on doit admirer la Providence de Dieu dans le soin qu'il a pris de conserver la Doctrine Chrétienne.. VIII. On répond à la question, pourquoi Dieu a permis qu'il y eût des erreurs & des disputes entre les Chrétiens. IX. Que ceux-là professent & enseignent la plus pure Doctrine de Jesus-Christ, qui ne proposent pour Règle de la Foi, de l'Esperance & des Moeurs que les choses dont tous les Chrétiens sont d'accord. X. Que la prudence nous oblige de participer à l'Eucharistie avec ceux qui ne demandent des Chrétiens, que ce que chacun trouve dans les Livres du Nouveau Testament. XI. De la Discipline Ecclésiastique. XII. Que Grotius a beaucoup estimé l'ancienne Discipline, quoiqu'il n'ait jamais condamné l'autre. XIII. Exhortation à tous les Chrétiens, divisés de sentimens, de n'exiger les uns des autres la créance d'aucun Point de Doctrine, que de ceux dont chacun connoît la certitude par la lecture du Nouveau Testament, & qui ont toujours fait l'objet de la Foi.
II. DISSERT. contre l'Indiférence de Religion.
Par Mr. LE CLERC.
II. Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par conséquent on doit emploier tous ses soins pour la connoître. III. Que l'indifférence de Religion n'est pas permise d'elle même; qu'elle est défendue par les Loix divines, & condamnée par toutes les Communions Chrétiennes. IV. Qu'il ne faut pas legerement taxer d'erreur & d'un culte deffendu ceux qui sont d'un sentiment contraire au nôtre, ni les exclure du Salut éternel qui ne se peut trouver dans leur Communion; quoi qu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions pas, ou de pratiquer ce que nous condamnons. V. Qu'un homme qui est dans l'erreur, & qui péche par ignorance, peut être agréable à Dieu; mais qu'un Hypocrite & un Fourbe qui dissimule ne sauroit lui plaire. FIN
TRAITÉ DE LA VERITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
LIVRE PREMIER.
[Note marg.: Occasion de cet Ouvrage.]
[Note marg.: Jérôme Bignon Avocat Général.]
I. Vous souhaitez, Monsieur, de savoir quel est le précis des livres que j'ai faits en Flamand, pour prouver la vérité de la Religion Chrétienne. Vôtre curiosité ne me surprend point. Une personne qui, comme vous, joint à une lecture fort vaste un discernement parfaitement juste, ne peut ignorer, que la subtilité du Philosophe Raimond de Sébonde[a], l'agréable variété des Dialogues de Vivès[b], l'érudition & l'éloquence de Mr du Plessis-Mornai[c], ont en quelque sorte épuisé cette matiére, & ne nous ont laissé que le soin de copier ou de traduire ces Auteurs.
[Note a: Raimond de Sebond étoit Espagnol, sa Théologie naturelle fut composée en Latin, & le célèbre Montagne l'a traduite en François. TRADUCTEUR DE PARIS.]
[Note b: Louis Vivès, Espagnol, Professeur de Belles Lettres à Louvain & à Bruges, un des plus habiles Critiques du seizième siécle, cinq Livres de la Vérite de la Religion Chrétienne, en Latin. TRAD. DE PAR.]
[Note c: Philippe de Mornay, Sieur du Plessis Marly, de la Vérité de la Religion Chrétienne, contre les Athées, Épicuriens, &c. à Paris in-oct, 1582, en François, à Genève 1590. à Leyde 1651. On le trouve aussi en Latin & en Italien. TRAD. DE PAR.]
Cependant, quelque jugement que d'autres puissent faire d'un nouvel ouvrage sur ce sujet, j'espère que vous serez assez équitable pour ne désaprouver pas qu'après avoir lu non seulement ces ouvrages dont je viens de parler, mais aussi ce que les Juifs ont écrit pour l'ancienne Religion Judaïque, & ce que les Chrétiens ont fait pour la défense du Christianisme, je ne me sois pas contenté de ce qu'ont dit tous ces Auteurs: mais qu'ajoûtant mes lumiéres aux leurs, j'aye donné à mon esprit la liberté dont j'étois moi-même privé[d], lors que je fis cet Ouvrage. Je savois qu'on ne doit employer pour défendre la Vérité, d'autres armes que la Vérité même; que je ne pouvois apeller Vérité que ce qui m'avoit paru l'être; & qu'en vain j'entreprendrois de persuader les autres par des raisons qui ne m'auroient pas convaincu. Je choisis donc dans les Auteurs anciens & modernes les preuves qui m'avoient le plus frapé, je laissai celles qui me paroissoient les plus foibles, & en particulier je ne voulus tirer aucun avantage de certains livres dont les uns sont évidemment suposez, & dont les autres m'étoient suspects. Ayant fait ce choix, je donnai à mes preuves l'ordre le plus naturel qu'il me fut possible, je les énonçai d'une maniére proportionnée à la portée du peuple, & je les mis en vers, afin qu'elles fussent plus aisées à aprendre & à retenir.
[Note d: L'Auteur étoit en prison quand il fit cet Ouvrage en vers Flamands; car ce fut à Paris qu'il le traduisit en Latin. TRAD. DE PAR.]
Mon dessein étoit de travailler pour l'utilité de tous ceux de mon païs; mais j'avois sur-tout en vûe ceux qui vont sur mer, à qui je voulois procurer par là les moyens de bien employer le loisir qu'une longue navigation leur donne, & dont la plupart tâchent à dissiper l'ennui par des ocupations peu raisonnables.
Je commence cet ouvrage par les éloges des habitans de nos Provinces, auxquels aucun autre peuple ne peut sans doute disputer la gloire d'exceller dans l'art de la navigation. Je leur fais regarder cet avantage comme un éfet de la bonté de Dieu. Je les exhorte sérieusement à l'employer comme un moyen pour étendre le Christianisme, aussi bien que pour s'enrichir. Je leur fais remarquer que leurs longs voyages leur en fournissent l'occasion; qu'ils trouvent des Payens dans la Chine & dans la Guinée, des Mahométans dans la Turquie, dans la Perse & dans la Barbarie; que pour les Juifs, les plus déclarez ennemis du Christianisme, il y a peu de lieux sur la terre où ils ne soient répandus; qu'enfin, parmi les Chrétiens mêmes, il se trouve des Impies, qui dans l'ocasion versent adroitement dans l'esprit des Simples le venin de leurs sentimens, que la crainte leur fait ordinairement cacher; que c'est contre ces ataques que je voulois leur fournir des armes, dont les plus éclairez pourroient se servir pour combatre vigoureusement l'erreur, & les autres, pour s'en garantir.
Après cela j'entre en matiére; & afin de faire voir que la Religion n'est pas une chose vaine & imaginaire, j'en établis d'abord le fondement, renfermé dans cette proposition, qu'Il y a un Dieu. C'est ainsi que je le prouve.
[Note marg.: Qu'il y a un Dieu.]
II. Le sentiment & l'aveu de tout le monde mettent hors de doute qu'il y a des choses qui ont commencé d'être. Or ces choses ne se sont point produites elles-mêmes; car produire c'est agir. Or pour agir il faut exister. Par conséquent si elles se sont produites elles-mêmes, elles ont existé avant que d'être, ce qui est contradictoire. Il s'ensuit donc qu'elles ont tiré l'être de quelqu'autre principe. Pour fortifier cette preuve, j'ajoûte, qu'elle ne porte pas seulement sur les choses que nous voyons ou que nous avons vûes, mais aussi sur leurs causes, & sur les causes de ces causes; jusqu'à ce qu'enfin l'on remonte à un premier Principe, c'est à dire, à un Être qui n'ait jamais commencé, & qui existe nécessairement & par lui-même. Et c'est précisement ce Principe que nous apellons Dieu, & dont nous essayerons tantôt de découvrir la nature.
Ma seconde preuve est tirée du consentement manifeste de toutes les Nations du monde à croire une Divinité; au moins de celles en qui un naturel sauvage & farouche n'a point éteint les lumières de la Raison, & les idées du bien & du mal. Je dis donc que les choses qui ne viennent que d'un établissement purement humain, ont deux caractéres qui ne se trouvent point dans ce consentement unanime. Le premier, c'est d'être diférentes selon les païs[A] & selon les inclinations des peuples: le second, d'être sujettes à changer. Or comme l'a remarqué Aristote même, lequel on auroit tort de soupçonner de crédulité sur ce sujet, la créance d'une Divinité est généralement répandue par tout. D'ailleurs, comme l'a aussi reconnu ce Philosophe, le tems qui change toutes les choses de pure institution, n'a jamais pu altérer celle-ci. D'où vient donc cette créance, sinon d'une cause qui agit naturellement sur l'esprit de tous les hommes du monde? Or cette cause ne peut être que l'une de ces deux-ci: une révélation expresse, émanée de Dieu, ou une tradition, qui de main en main ait passé des premiers hommes jusques à nous. La premiére décide la question en notre faveur; puis qu'il n'y peut avoir de révélation divine, qu'il n'y ait un Dieu. Si l'on dit que c'est une tradition, qu'on nous aporte quelque raison, qui puisse nous faire croire que ces premiers hommes ont eu dessein, dans une afaire de cette importance, d'en imposer à toute leur postérité[B]. Ajoutez à cela, que soit que nous jettions les yeux sur toutes les parties de l'ancien Monde, soit que nous regardions toutes celles du nouveau, nous ne verrons aucuns Peuples, (je ne parle pas de ceux qui n'ont presque de l'homme que la figure) nous ne verrons, dis-je, aucuns Peuples qui ne reconnoissent une Divinité, quoi qu'à dire vrai, la connoissance qu'ils en ont soit distincte ou confuse, à proportion de leur politesse & de leurs lumiéres. Or peut-on se persuader que ceux d'entre ces Peuples qui ont eu des lumiéres, ayent pu être trompez ou que ceux en qui l'on remarque de la stupidité, ayent pu entreprendre de se tromper les uns les autres?
[Note A: On pourroit dire que la Religion est diférente selon les inclinations des peuples, mais ce n'est qu'à l'égard de telle ou telle Divinité particuliére, ou de la maniére de servir les Dieux; & non par raport à cette opinion générale, qu'il y a un Dieu, quel qu'il soit; & c'est de cela qu'il s'agit ici. TRAD.]
[Note B: Ou que l'on prouve qu'ils se sont eux-mêmes trompez; faute de quoi j'ai droit de conclurre, qu'ils ont été légitimement persuadez de cette vérité qu'ils ont transmise à leurs descendans. ADD. DU TRAD.]
Que l'on n'objecte point ici ce peu d'hommes, qui dans un grand nombre de siécles ont cru, ou fait profession de croire, qu'il n'y a point de Dieu. Leur petit nombre, & l'oposition générale qu'ils ont rencontrée, lors qu'ils ont voulu introduire leurs sentimens, font voir que ces sentimens n'étoient pas le fruit du bon usage que ces gens faisoient de leur Raison; mais un éfet, ou de l'amour de la nouveauté, passion dont la bizarrerie a quelquefois été jusques à faire soutenir que la neige est noire: ou d'un esprit corrompu, qui de même qu'un goût dépravé, juge des choses, non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais selon ce qu'elles lui paroissent. En éfet, tant les Livres historiques que ceux d'un autre genre, nous aprennent que les hommes ont conservé l'idée d'une Divinité, à proportion de la droiture de leur coeur. Il paroît donc que cet éloignement pour une opinion si ancienne & si universelle, est une suite de la dépravation de l'esprit & qu'elle n'a guére pu se trouver qu'en ceux, à qui il importe souverainement qu'il n'y ait point de Dieu, c'est à dire, point de Juge de leurs déréglemens.
Il est si vrai que ce qui peut jetter les hommes dans cette erreur, n'est pas le dessein d'entrer dans des opinions un peu moins humiliantes pour la Raison, que pour peu qu'on y fasse reflexion, on voit que le sentiment d'une suite de générations sans commencement, ou d'un concours fortuit d'atomes, ou quelque autre sentiment que ce soit, est sujet à d'aussi grandes dificultez, pour ne pas dire à de plus grandes, & ne fait pas moins de peine à l'esprit que la créance d'une Divinité. Par exemple, ce que quelques-uns disent, que parce que leurs sens ne découvrent pas Dieu, ils ne peuvent croire qu'il y en ait un, peut-il arrêter un esprit qui fasse quelque usage de sa Raison? Voyent-ils leur ame, qui de quelque nature qu'elle soit, corporelle ou spirituelle, est très certainement en eux, & y produit des pensées, des jugemens, & des volontés[C]? L'objection qu'on tire de l'incompréhensibilité de l'Être suprême, n'a pas plus de force que la précédente pour prouver qu'il n'y a point de Dieu. On sait qu'il est de la nature des choses inférieures, de ne pouvoir bien comprendre celles qui sont d'un ordre plus élevé & plus éminent. [D] Les bêtes ne comprennent point ce que c'est que l'Homme: beaucoup moins peuvent-elles pénétrer ses actions, & découvrir de quelle maniére il établit & gouverne les États, mesure le cours des Astres, & fait voyager sur la Mer. Certes la vûe même de ces beaux avantages de l'homme sur la bête, devroit bien lui faire conclurre, que celui de qui il les a reçus est pour le moins autant au dessus de lui, qu'il est lui-même au dessus des bêtes, & devroit bien diminuer la peine qu'il a à reconnaître quelque chose de plus excellent que lui, sous prétexte qu'il n'en connoit pas la nature.
[Note marg.: Qu'il n'y a qu'un Dieu.]
[Note C: Si l'invisibilité n'est pas une raison pour faire rejetter ce principe de connoissance & de volontez, parce qu'on à d'ailleurs de trop fortes preuves de sa réalité, pourquoi formeroit elle un doute plus raisonnable contre l'existence d'un Dieu? ADD. DU TRAD.]
[Note D: Cela paroîtra foible à ceux qui sont persuadez que la Bête est une pure machine: mais qu'au lieu de Bête on mette ici un Cafre, par exemple, ou un Hottentot, & cela fera le même éfet. TRAD. Peut-être le raisonnement seroit meilleur, si on le poursuivoit ainsi: Or cette proprieté individuelle ne pouvant être en Dieu que quelque perfection (comme il paroîtra par la suite) l'un de ces Dieux auroit une perfection que les autres n'auroient pas: par conséquent ces autres ne seroient pas Dieu. TRAD.]
III. Nous avons prouvé qu'il y a un Dieu: venons à ses atributs. Le premier qui se présente, c'est l'Unité. Elle se recueille 1. de ce que nous avons déjà établi, c'est que Dieu est un Être, qui existe nécessairement & par soi-même. Or une chose est dite être nécessairement & par elle-même, non entant qu'on la considére dans une idée générale, & dans l'indétermination à être ou à n'être pas, mais entant qu'elle existe actuellement. Cela posé, je dis que si l'on établit qu'il y a plusieurs Dieux, l'on ne trouvera rien en chacun d'eux qui le fasse exister nécessairement; rien même qui oblige à en admettre deux plutôt que trois, ou dix plutôt que cinq. 2. La multiplicité des Êtres particuliers de même espéce, vient de la fécondité de leurs principes, qui, selon qu'elle est plus ou moins grande, les rend capables de plus ou de moins de productions: or Dieu n'a ni principe ni cause.
3. Il y a dans plusieurs Êtres singuliers certaines propriétez qui les distinguent les uns des autres: or dans une nature nécessaire, comme est celle de Dieu, rien n'oblige à reconnoître ces sortes de propriétez. 4. S'il y avoit plusieurs Dieux, il y auroit plusieurs agens libres, qui par conséquent pourroient vouloir des choses directement oposées: [E] or l'un, comme Dieu, c'est-à-dire, comme Tout-puissant, devroit pouvoir empêcher l'autre d'exécuter ses desseins. Mais si cela étoit, celui duquel il arrêteroit l'action, ne seroit pas Dieu, puis qu'être Dieu, & rencontrer de l'obstacle dans l'exécution de ses projets, sont deux choses incompatibles.[F] Ajoutons à tout cela une reflexion, qui, quoiqu'elle ne soit pas absolument concluante, forme pourtant un préjugé assez fort en faveur de l'Unité de Dieu. C'est que, de quelque côté que nous jettions les yeux, nous ne découvrons rien qui nous fasse même soupçonner qu'il y ait plus d'un Dieu. L'Univers fait un seul Monde; dans ce Monde il n'y a qu'un Soleil: dans chaque homme il n'y a qu'un principe dominant, qui est l'Esprit.
[Note E: Quelques-uns répondent à cette objection, que ces Dieux ne pourroient pas vouloir des choses oposées, parce qu'ils seroient sages, & non bizarres ni capricieux. Mais c'est ne rien dire. J'avoue, si l'on veut, qu'ils en seroient plus sages, s'ils s'accordoient assez pour ne vouloir que les mêmes choses. Mais aussi, ils ne seroient pas infiniment libres s'ils ne pouvoient en vouloir de contraires, & par conséquent, ils ne seroient pas Dieu. Le même.]
[Note F: Cette réflexion étoit couchée en forme de preuve, entre la troisième & quatrième raison; & on l'a mise à la fin de l'article, parce qu'elle ne paroît pas assez considérable pour être mise entre de solides preuves. Le même.]
[Note marg.: Que toutes les perfections sont en Dieu]
IV. Poursuivons, & tâchons de découvrir les autres atributs de Dieu. Tout ce qu'on entend par le mot de perfection est nécessairement en Dieu, & je le prouve ainsi. Toutes les perfections qui sont dans le Monde ont eu un commencement, ou n'en ont pas eu. Celles qui n'ont point eu de commencement, ne peuvent être que celles de Dieu. Celles qui ont commencé d'être, suposent manifestement un principe qui les ait produites. Et comme de toutes les choses qui sont, aucune ne s'est produite elle-même, il s'ensuit que les perfections qu'on découvre dans les éfets sont tellement dans leurs causes, qu'elles les rendent capables d'en produire de pareilles: par conséquent tout ce qu'il y a de perfection au monde, a du se trouver dans la cause premiére. J'ajoûte, que si elles y ont été, elles n'ont jamais pu cesser d'y être, puisqu'on ne peut pas dire que cette cause ait pu en suite en être dépouillée. Je le prouve: ou ce changement viendroit d'ailleurs, ou il viendroit de la cause premiére elle-même. Le premier ne se peut: un Être éternel, ne dépendant d'aucun autre, aucun autre ne peut agir sur lui. Le second n'est pas plus possible, puis que chaque chose tend d'elle-même autant qu'elle peut à se perfectionner, bien loin de travailler à se rendre moins parfaite.
[Note marg.: Qu'elles y sont dans un degré infini.]
V. Ce premier principe étant posé, il faut en établir un autre, c'est que Toute perfection se doit trouver en Dieu dans un degré infini: en voici la preuve. Ce qui borne l'atribut d'un Être, est, ou que la cause qui a produit cet Être ne lui a communiqué cet atribut, que jusqu'à un certain degré: ou que cet Être même ne le pouvoit recevoir, que dans une certaine mesure. Or ni l'un ni l'autre ne se peut dire de Dieu, par cette seule raison, qu'étant par soi-même & nécessairement, il n'a jamais pu rien recevoir d'ailleurs.
[Note marg.: Que Dieu est éternel, tout-puissant, tout bon, & qu'il fait toutes choses.]
VI. Voyons, à présent quelles doivent être ces perfections de l'Être suprême. Il est certain que ce qui vit, est plus parfait que ce qui ne vit pas; que ce qui peut agir, l'est plus que ce qui en est incapable; que ce qui est doué d'intelligence, est plus excellent que ce qui ne l'est pas; qu'enfin ce qui a de la bonté, surpasse en perfection ce qui n'en a point. Donc tous ces atributs de vivant, de puissant, d'intelligent, de bon, sont en Dieu. Or par le second principe que nous avons posé, il ne peut y avoir rien en Dieu qui ne soit infini: donc ces atributs y sont dans un degré infini: donc sa vie ne doit être bornée d'aucun tems, c'est à dire, d'aucun commencement ni d'aucune fin: voilà l'Éternité. Son pouvoir est illimité: voilà la Toute-puissance. Je dis le même de la Science & de la Bonté, qui, comme les deux autres atributs, ne se peuvent trouver en Dieu, que par cela même ils ne soient infinis.
[Note marg.: Que Dieu est éternel, tout-puissant tout-bon, & qu'il fait toutes choses.]
VII. De ce que nous venons d'établir, il résulte que tout ce qui subsiste, tire son origine de Dieu. Car puis que nous avons conclu de ce qu'une chose existe nécessairement, qu'elle est par cela même unique, & exclut tout autre Être de même nature: il est évident que toutes les choses qui sont hors de Dieu ne sont point nécessairement & par elles-mêmes, & qu'elles ont dû être produites par une cause diférente d'elles. Or cette cause ne peut être que celle qui n'a point eu de commencement, puis que, comme nous l'avons vu dès l'entrée, tout ce qui est, doit avoir été produit ou immédiatement, ou médiatement, c'est-à-dire, dans ses causes, par un premier Principe. Et ce premier Principe est ce que nous apellons Dieu.
[Note marg.: 2 Preuve, tirée de la considération de toutes les parties du Monde, & de leurs diferens usages.]
Quand le raisonnement ne nous conduiroit pas à cette derniére vérité, la vûe seule des choses créées nous l'aprendroit sufisamment. En éfet il est impossible de considérer avec atention la structure admirable du corps humain, l'arrangement de ses parties tant extérieures qu'intérieures, la destination des plus petites à de certains usages, le peu de part que les péres & les méres ont à cet arrangement & à cette destination; en un mot, l'artifice exquis que l'on découvre dans cet excellent ouvrage, & qui fait l'admiration de ceux qui s'occupent avec le plus de succès à en étudier les merveilles: l'on ne peut, dis-je, considérer tout cela sans conclurre, que l'Auteur de cet ouvrage est un Être souverainement sage & intelligent. Si dans une chose aussi évidente on ne se contente pas de ses propres lumières, on n'a qu'à lire Galien dans les endroits où il traite de l'usage de la main, & de celui de l'oeil.
Les corps des animaux brutes ne nous fournissent pas une preuve moins solide de cette vérité. La forme & la situation de leurs parties marquent visiblement une certaine intention & de certaines fins, dont une puissance aveugle, telle qu'est celle de la matiére, est absolument incapable. Je dis la même chose des plantes & des herbes, & je le dis après les Philosophes les plus éclairez. La situation des eaux[1] a fait fort à propos naître à Strabon la même pensée.[G] Selon leur nature & la qualité de la matiére qui les compose, elles devroient être placées entre la Terre & l'Air. Si donc la Terre, au lieu d'en être couverte, en est seulement arrosée en diférens endroits, n'est-ce pas afin qu'elle puisse servir de demeure à l'homme, & produire les choses qui lui sont nécessaires? Or qui peut se proposer une certaine fin dans ses actions, sinon un Être sage & intelligent?
[Note 1: La situation des eaux &c. Strabon liv. 17. après avoir distingué les ouvrages de la nature, c'est-à-dire, de la matiére, & ceux de la Providence, ajoûte ces mots. «Mais comme naturellement les eaux devroient environner & couvrir toute la terre, & que d'ailleurs l'homme n'est pas un animal aquatique, mais en partie terrestre & en partie aërien, & capable de jouïr de la lumiére, d'un côté la Providence a fait sur la surface de la terre plusieurs enfoncemens pour recevoir l'eau ou une partie de l'eau, & pour en être cachée: & de l'autre, plusieurs éminences par lesquelles la Terre s'élevant au dessus de l'eau, la couvre & n'en laisse paroître qu'autant qu'il en faut, pour l'usage de l'homme & des animaux, & pour nourrir les plantes.]
[Note G: La nature de l'eau ne demande pas qu'elle soit placée entre l'air & la Terre. Il sufit de remarquer, que la distribution qui en a été faite par toute la terre marque une sagesse & une bonté qui ne peut convenir à la matiére. TRAD.]
[H] Pour dire encore un mot des bêtes, quelques-unes, comme les fourmis & les abeilles, font des choses si bien réglées & si bien conduites qu'à peine peut-on se défendre d'y reconnoître de la raison & de la sagesse. On en voit d'autres qui avant que d'avoir éprouvé ce qui leur peut nuire, ou ce qui leur est bon, s'éloignent de l'un & recherchent l'autre. Y auroit-il donc, éfectivement en celles-là, quelque intelligence qui dirigeât leurs actions, & dans celles-ci, quelque discernement qui réglât leur choix? Non sans doute; puis qu'on les voit astreintes à agir toûjours de la même maniére, & que leur capacité est tellement bornée à un certain ordre de choses, qu'elle n'a point de lieu dans d'autres un peu diférentes, quoi qu'aussi peu dificiles. Il faut donc que ces actions partent d'une cause extérieure, intelligente, qui agisse sur ces bêtes, & qui en régle les mouvemens: & cette cause n'est autre chose que Dieu.
[Note G: On a tiré cet Article de son lieu, pour mettre tout d'une suite les réflexions de l'Auteur sur les fins particuliéres. TRAD.]
Au reste, on voit dans les parties de l'Univers, non seulement une direction à de certaines fins particuliéres, mais aussi une destination à des fins générales, & qui tendent à la conservation réciproque de ces parties. L'eau, par exemple, qui de sa nature tend en bas, se meut quelquefois en haut. Pourquoi cela, si ce n'est [I] de peur que le vuide venant à séparer les parties de l'Univers, n'en détruise la liaison, qui ne peut subsister, à moins qu'elle ne soit universelle? Or ni cette fin qui va, pour ainsi dire, au profit du Monde entier, ni la force que telle ou telle partie a d'y concourir, ne peuvent être que la production d'un Esprit qui préside sur toutes les parties du Monde.
[Note I: Cette crainte du vuide n'est aparemment, dans le sens de l'Auteur, qu'une précaution de la Providence, qui pour mieux lier les parties du Monde; en a exclus le vuide. Et cette réflexion, ainsi expliquée, supose que le vuide est possible. TRAD.]
De plus le cours des Astres, & en particulier celui du Soleil & de la Lune, est si propre à rendre la terre fertile, & à conserver les animaux dans une bonne disposition, que l'imagination même, quelques éforts qu'elle fît, ne pourroit rien concevoir de plus éficace pour ces usages-là. La simplicité des Loix naturelles exigeoit, ce semble, que les Astres se mûssent sur l'Équateur[e]. Pourquoi donc ont ils reçu une impression qui les fait mouvoir sur un cercle oblique? C'est sans doute, afin qu'ils répandissent leurs bonnes influences sur un plus grand nombre d'endroits. Le Ciel est donc en quelque façon pour la Terre, & la Terre est pour tous les animaux en général. Mais ne nous arrêtons pas là. Pour qui sont les brutes? Pour l'Homme, sans doute, qui par la prééminence de son esprit s'est assujetti les plus indomtables. Quand nous recueillirons de tout cela, que le Monde entier a été fait pour l'Homme, nous ne dirons rien que tous les Stoïciens n'ayent aperçû.[2] Or comme cet ordre qui assujettit à l'Homme toutes les parties du Monde, & entr'autres les Astres, n'est ni l'éfet de la puissance de l'Homme, laquelle ne s'éléve guére au-dessus de l'air qu'il respire, ni de la soumission volontaire de ces Êtres célestes: il faut nécessairement reconnoître une Intelligence supérieure, dont les ordres secrets obligent ces Êtres sur qui l'Homme a si peu de pouvoir, à servir continuellement à ses besoins: & cette Intelligence n'est autre que celle du Créateur même des Astres, & de l'Univers entier.
[Note e: L'Équateur est un des quatre grands cercles qui divise la Sphère en deux parties égales, dont l'une est septentrionale, & l'autre méridionale. TRAD. DE PAR.]
[Note 2: Que tous les Stoïciens n'ayent aperçu. Cicéron Offic. liv. I. & de la nature des Dieux liv. 2.]
[3] Enfin tous ces mouvemens, excentriques,[f] epicycliques,[J] & autres, qu'on remarque dans les Astres; leurs situations diférentes; la diversité de leurs cours, qui les aproche ou les éloigne plus ou moins de certains endroits; la variété presque infinie qui se voit dans la surface de la Terre, & dans la figure des Mers, sont des traces si sensibles d'une Cause également libre & sage, qu'il faudroit être stupide, pour n'y reconnoître que l'impression brute & aveugle d'un principe matériel. [K] La figure du Monde entier, qui est d'une rondeur parfaite, & l'arrangement admirable de ses parties, toutes enfermées dans la vaste enceinte des Cieux, font aussi voir clairement que ce n'est pas le hazard, mais une Intelligence sans bornes, qui a pu composer ce grand Tout & en assembler les parties. Les coups du hazard ne sont pas d'ordinaire d'une si grande justesse. L'on ne verra jamais des matériaux jettez à l'avanture, s'unir avec assez d'art & de régularité pour composer un Palais. L'on ne verra jamais naître un Poëme de l'amas fortuit de plusieurs caractéres. C'est du moins ce qui ne parut pas possible à celui qui ayant vû des figures géométriques tracées sur le bord de la Mer, dit qu'il apercevoit les traces d'un homme.
[Note 3: Enfin tous ces mouvemens &c. Si l'on supose que la Terre tourne, la même réflexion aura lieu, quoi que sous diferens termes.]
[Note f: Petit cercle qui a pour centre un point pris sur la circonférence d'un autre cercle plus grand, sur lequel ce petit se met [Grec: epi] sur & [Grec: kuklos] cercle. TRAD. DE PAR.]
[Note J: La simplicité du Systême que l'on a substitué à celui de Ptolémée, est encore bien plus propre à nous faire connoître la sagesse d'un Dieu Créateur que tous ces mouvemens embarrassez, que l'on n'a inventez que sur la suposition fausse de la solidité des Cieux. TRAD.]
[Note K: Cette rondeur du Monde est une suite de ce même faux principe, que les Cieux sont d'une matiére solide. TRAD.]
[Note marg.: Que les hommes ne sont pas de toute éternité; & qu'ils sont tous issus d'un seul homme.]
Il faut aussi prouver que les hommes n'ont pas été de toute éternité, & qu'ils doivent leur origine & à un certain tems & à une certaine tige qui leur est commune à tous. Cela se recueille, premiérement[4] du progrès des Arts qui se sont perfectionnez nez peu-à-peu, & de ce que plusieurs Païs auparavant déserts & incultes, ont commencé d'être habitez par des Peuples, qui pour la plûpart, & sur tout ceux des Iles, ont conservé dans la ressemblance de leur Langue avec celle des Païs voisins, une preuve évidente qu'ils en étoient venus. Cela se voit en second lieu par quelques maximes & quelques pratiques, qui naissent moins d'un instinct naturel, ou d'un raisonnement clair & sensible à tous les hommes, que d'une tradition qui s'est répandue dans tous les tems, & dans tous les lieux, sans aucune interruption, que celle qu'a pu y aporter la malice des hommes, ou les désastres publics. Tels furent autrefois les sacrifices. Telles ont été, & sont encore aujourd'hui, la délicatesse de la pudeur pour les choses qui la peuvent blesser, les cérémonies nuptiales, & l'horreur pour les incestes.
[Note 4: Du progrès des Arts, &c. Tertullien prouve ce progrès des Arts, & cette multiplication du genre humain par le témoignage de l'Histoire, dans son liv. de l'ame, sect. 36. Nous trouvons, dit-il, dans les histoires les plus anciennes que le genre humain s'est multiplié peu-à-peu &c. Et plus bas, le monde entier même se perfectionne tous les jours & pour la politesse des moeurs, & pour l'invention de plusieurs choses nécessaires. Ces deux raisons, savoir cette multiplication & ce progrès, ont fait rejeter à ceux qui savent l'Histoire, & aux Épicuriens mêmes, l'opinion d'Aristote, lequel a cru que les hommes ont été de toute éternité. A l'égard des Épicuriens, en voici un témoignage que Lucréce nous fournit. «Si la Terre & les Cieux n'avoient point eu de commencement, seroit-il possible que les Poëtes n'eussent rien chanté de plus ancien que la guerre de Troye et la ruïne de cette Ville; que la mémoire de tant de grandes actions, que tant de siécles doivent avoir vûes, fût périe, & qu'il n'en fût resté aucun monument qui les rendît immortelles? Je crois donc que l'Univers est nouveau, & que la Nature ne subsiste que depuis peu de siécles. De là vient que nous voyons encore quelques Arts se polir, & quelques autres nouvellement nez croître de jour en jour. Tantôt l'on a ajoûté aux navires quantité de piéces & d'instrumens qui les rendent plus parfaits, tantôt les joueurs d'instrumens ont inventé des sons mélodieux &c. Virgile. Ecl. 6. Siléne commença à chanter comment tous les élemens, & le monde entier dans sa naissance, avaient été composez de ces principes (c'est-à-dire des atomes.) Géorg. liv. I. «Jupiter mit fin à l'heureuse abondance qui régnoit avant son tems, afin que la nécessité obligeât l'homme à inventer divers Arts, à chercher le blé dans les sillons, & à tirer des veines des cailloux le feu qui y est caché. Alors les fleuves commencèrent à sentir le poids des arbres creusez & travaillez en forme de navires. Alors le Pilote étudia le rang des Etoiles, apella les unes Pleïades, les autres Hyades, quelques autres Ourse. Alors on trouva l'invention de prendre les animaux au lacet & à la glu, & d'entourer les bois avec des chiens. Alors on commença à jetter des filets dans les rivières & dans la mer même. Alors on profita de la dureté du fer, & au lieu qu'auparavant on fendoit le bois avec des coins, on commença à le couper avec des scies. Enfin plusieurs autres Arts commencérent à paroître». Horace Sat. 3. du liv I. Après avoir réprésenté les premiers hommes dans leur naissance, comme assez semblables à des bêtes, fait voir par quels progrès ils vinrent à un état plus policé & mieux réglé. Sénèque dans un endroit cité par Lactance assure que la Philosophie n'est pas encore vieille de mille ans. Tacite Ann. 3. dit «que les hommes de la premiére Antiquité ne savoient ce que c'étoit de loix & d'Empires, & que les loix ne furent introduites, & les Empires ne se formèrent, qu'après que l'ambition & la violence eurent succédé à la modération & à l'honnêteté.» Ce qui a obligé Aristote à croire & à soutenir l'éternité du genre humain & par conséquent du Monde, a été l'absurdité de l'opinion de Platon, qui disoit, à la vérité, que le Monde avoit eu un commencement, mais qui prétendoit qu'il avoit été engendré, & non pas créé. L'un & l'autre de ces deux Philosophes ont eu raison & ne l'ont pas eu à divers égards. Platon avoit raison de nier l'éternité du Monde, mais il se trompoit en disant qu'il avoit été formé par voye de génération. Aristote raisonnoit juste, lors qu'il rejettoit cette génération; mais il raisonnoit mal, lors qu'il concluoit de l'absurdité de cette doctrine, qu'il faloit donc que le Monde fût sans commencement. Que l'on prenne ce que l'un & l'autre ont eu de bon, & l'on tombera dans l'opinion des Juifs & des Chrétiens. Il semble néanmoins qu'Aristote n'ait pas été tout à fait content de son hypothèse. Il en parle fort souvent d'une maniére à faire voir qu'il étoit fort irrésolu là-dessus. Dans la préface du second livre qu'il a fait des Cieux, il dit qu'il n'a pas de démonstration de ce qu'il avance sur ce sujet, mais une simple persuasion. Dans le premier livre de ses Topiques chapitre 9. il met la question de l'éternité du Monde au rang de celles sur lesquelles on peut disputer de part & d'autre avec probabilité. Et dans le 3. liv. de la génération des animaux, il supose qu'ils ont pu avoir un commencement, & là-dessus il tâche à découvrir de quelle maniére ils ont pu avoir été engendrez.]
[Note marg.: Réponse à l'objection, que si Dieu étoit la cause de tout, il seroit l'auteur du mal.]
VIII. Mais ne semble-t-il pas que, s'il y avoit un Dieu auteur de toutes choses, & infiniment bon, on ne verroit pas dans le monde tant de miséres & tant de désordres? Je répons qu'il y a de deux sortes de maux, le mal moral, c'est-à-dire, le crime, & le mal physique, c'est-à-dire, la misére. A l'égard du premier, il est sûr qu'on ne peut l'atribuer à Dieu sans blesser sa sainteté. Nous avons dit qu'il est l'auteur de toutes choses, mais ce n'est que de celles qui subsistent réellement: & rien n'empêche que les choses qui subsistent réellement, n'en produisent d'autres qui ne sont que de purs accidens & de pures maniéres d'être, tel qu'est ce qu'il y a de criminel dans les méchantes actions: de sorte qu'il n'est pas besoin de remonter jusqu'à Dieu pour en trouver la source. Lors qu'il créa l'Homme & les Intelligences qui sont au-dessus de l'homme, il leur donna une liberté qui les rendait capables du bien & du mal. Mais quoique cette liberté se puisse déterminer au mal, elle n'est pas cependant mauvaise en elle-même. Pour ce qui est du mal physique qui est proprement ce que nous apellons douleur, il n'y a aucun inconvénient à dire qu'il vient de Dieu; puis qu'il s'en sert ou à corriger l'Homme, ou à le punir. Et bien loin que cette espéce de mal répugne à sa bonté, on peut dire qu'il l'employe souvent par un principe d'amour pour les hommes; de la même manière que les Médecins prescrivent aux malades des remédes désagréables au goût, mais nécessaires pour leur guérison.
[Note marg.: Réfutation de l'opinion de deux premiers principes]
IX. Il faut réfuter en passant l'opinion de ceux qui établissent deux premiers Principes, l'un bon, & l'autre mauvais.
I. Deux Principes si oposez ne peuvent que causer du désordre, & même une destruction entiére, bien loin de pouvoir produire quelque chose d'aussi bien construit, & d'aussi sagement réglé, qu'est le Monde. II. De ce qu'il y a un Être bon par soi-même, il ne s'ensuit pas qu'il y en ait un absolument & nécessairement mauvais. La malice est un défaut qui supose une chose qui existe déjà: or l'existence est par soi-même quelque chose de bon[L].
[Note L: De plus il ne faut pas concevoir le mal comme une chose naturelle, mais comme la dépravation de l'état naturel des choses. Or, comme nous l'avons prouvé, un Être qui est nécessairement & par soi-même, est parfaitement immuable: & quand il ne le seroit pas, il est toujours évident qu'un premier Être devenu mauvais, ne le seroit pas nécessairement, puis qu'il ne le seroit pas de toute éternité. ADD. DU TRAD.]
[Note marg.: Que Dieu gouverne toutes choses. x. Preuve.]
X: S'il est vrai, comme nous l'avons établi, que Dieu a créé le Monde, il n'est pas moins constant, qu'il le gouverne par sa Providence. Sa bonté l'y oblige: sa science infinie & sa toute-puissance lui en donnent les moyens: l'une lui fait connoître tout ce qui se fait & tout ce qui se doit faire: l'autre le rend capable d'exécuter ce qu'il juge à propos pour conduire & pour régler l'Univers. Avec un degré de sagesse & de bonté infiniment plus petit, les hommes étendent leurs soins sur leurs enfans, & avec quelque chose qui n'est en soi-même ni bonté ni sagesse, mais qui en réprésenté assez bien les démarches, les bêtes mêmes savent élever & conserver leurs petits. Il faut rapeller ici ce que nous avons dit de certains mouvemens peu naturels, que l'on remarque dans le Monde, mais qui servent bien mieux à sa conservation que d'autres plus naturels, & plus simples.
[Note marg.: Que Dieu gouverne toutes les choses sublunaires.]
XI. La Terre & toutes les choses sublunaires étant l'ouvrage du Créateur, aussi bien que le Ciel, & tous les corps célestes, cette même raison fait voir combien est mal fondée l'opinion de ceux, qui reconnoissant une Providence, la renferment dans l'étendue des Cieux. Il ne seroit pas même dificile de prouver, que la Terre est plus particuliérement que le Ciel, l'objet des soins de la Providence. Le cours des Astres est si conforme aux besoins de l'Homme, qu'on peut dire qu'ils ont été créez pour lui. Or lequel est le plus digne des soins de Dieu, ou la Fin, ou les moyens qui sont destinez à cette fin?
[Note marg.: Que Dieu gouverne les natures particuliéres.]
Il n'y a pas plus de raison à prétendre, que Dieu ne conduit que les natures universelles, & ne touche point aux Êtres Singuliers. Est-ce qu'il ne les connnoît pas? C'est ce que quelques-uns disent, mais si cela est, comment se connoît-il lui-même? De plus, nous avons prouvé que la science de Dieu est nécessairement infinie: elle s'étend donc à tous les Êtres particuliers. Or si Dieu les connoit tous, pourquoi ne les gouverneroit-il pas tous? Cela paroît encore par ces fins tant particuliéres, que générales, que nous avons découvertes dans chaque partie du Monde. Sans toutes ces considérations, une seule raison sufit. C'est que les natures universelles ne subsistent que dans les Êtres particuliers. Si donc Dieu abandonne les Êtres particuliers, il faut aussi qu'il abandonne le genre; s'il conserve & gouverne le genre, il faut de nécessité qu'il conserve & gouverne les Êtres particuliers.
[Note marg.: Preuve de la Providence, par la conservation des États]
XII. La durée des États & des Empires est une preuve si forte de la Providence Divine, que tous les Philosophes et tous les Historiens en ont très-bien senti le poids. En général, par tout où cet ordre, qui soumet un État à une autorité supérieure, a été reçu, il y subsiste toujours. En particulier, on voit que certaines formes de Gouvernement se maintiennent en quelque Païs pendant une longue suite de siécles. Combien de temps n'a pas duré, par exemple, le Gouvernement monarchique des Assyriens, des Egyptiens et des François. Le Gouvernement Aristocratique des Vénitiens compte déjà plus de douze cents ans. Il est vrai que la Politique a beaucoup contribué à cette longue durée. Cependant, si l'on prend garde combien il y a toûjours eu d'esprits déréglez et turbulens; à combien de traverses un État est sujet de la part de ses Voisins, et quelle, est l'inconstance de toutes les choses du Monde: on verra qu'il est impossible qu'une certaine maniére de Gouvernement subsiste: si long tems, sans une direction toute particuliére de la Providence. Cette direction est encore plus sensible dans la maniére dont Dieu change la forme des Empires & les ôte à de certains Peuples pour les donner à d'autres. Ceux par qui il opére ces grandes Révolutions, Cyrus, par exemple, Alexandre, César, Cingi parmi les Tartares, & Namcaa dans la Chine, ont tous eu une enchaînure de succès, que toute la prudence humaine n'auroit jamais pu leur procurer; ils ont tous éprouvé un bonheur dont la grandeur surpassoit leurs désirs, & dont la durée constante était fort éloignée du cours ordinaire des choses du monde, dans lesquelles on ne voit que mêlange & qu'inégalité. La ressemblance qu'ont entr'eux ces événemens mémorables, & leur concours à une même fin, c'est-à-dire, à l'établissement d'un Empire sur les ruïnes d'un autre, ne peuvent partir d'une cause fortuite & aveugle. On peut faire plusieurs fois de suite un coup de dé heureux: mais si on le fait jusqu'à cent fois, il n'y a personne qui ne l'atribue d'abord à quelque adresse cachée.
[Note marg.: 3. Preuve par les miracles.]
XIII. Entre toutes les preuves qui nous convainquent d'une Providence, il n'en est point de incontestable que les miracles & les prédictions dont les Historiens font mention. Il est vrai qu'on en débite beaucoup sans fondement. Mais doit-on rejetter pour cela tout ce qu'on a là-dessus de bien atesté par des témoins oculaires, dont le jugement & la bonne foi sont au-dessus du soupçon? Ce sont des choses impossibles, dira-t'on; mais si Dieu peut tout & sait tout, pourquoi ne feroit-il pas ce qu'il veut, & ne pourroit-il pas révéler ce qu'il sait? Si l'on ajoûte que ces actions miraculeuses violent les loix de la Nature; je demanderai pourquoi Dieu, étant l'auteur de ces loix, il n'en seroit pas le maître; & s'il s'y est tellement lié, qu'il ne puisse jamais se dispenser de les suivre? Si l'on dit que ces choses extraordinaires peuvent avoir été produites par des Esprits inférieurs à Dieu, j'y consens: mais j'en conclus qu'à plus forte raison Dieu les pouvoit produire lui-même: outre que, comme dans un Royaume bien réglé il ne se fait rien d'extraordinaire que sous le bon plaisir de celui qui le gouverne, il faut nécessairement que ces Esprits, à qui on veut faire honneur de ces grandes choses, ne les ayant faites que par l'ordre ou par la permission de leur Maître.
[Note marg.: En particulier par les miracles de Moyse & de Josué, que l'on prouve I. par la durée de la Religion Judaïque.]
XIV. Que l'on chicane tant qu'on voudra sur la certitude des histoires qui nous parlent d'événemens surnaturels & miraculeux; l'Histoire de la Religion Judaïque, & des merveilles qui lui servent de fondement, est au-dessus de toute exception. Cette Religion[5], quoique privée depuis long tems de tous apuis humains; quoi qu'en bute à la raillerie & aux mépris de toutes les Nations, a subsisté jusqu'à présent dans tous les endroits du du Monde où elle s'est répandue. Toutes les autres Religions, si vous en exceptez la Chrétienne, qui n'est autre que la Religion Judaïque amenée à sa perfection, sont tombées du même coup qui a renversé les Empires, dont la puissance leur servoit d'apui. C'est ce qui est arrivé à toutes les diférentes branches de l'ancien Paganisme. Et si le Mahométisme se maintient encore, ce n'est qu'à la faveur de l'Autorité souveraine. Si l'on recherche la cause de cette impression profonde & inefaçable, que la Religion Judaïque a faite dans le coeur de ceux qui la professent, on n'en trouvera pas d'autre qu'une Tradition certaine & constante, qui leur a apris de génération en génération les miracles que leurs premiers pères virent faire à Moyse & à Josué à leur sortie d'Égypte, & à leur entrée dans le Païs de Canaan. Sans cela, il n'est pas concevable qu'un Peuple qui a toujours eu un grand fonds d'obstination, & un extrême penchant à la désobéïssance, eût voulu se charger d'une loi qui l'acabloit par une multitude rebutante de Cérémonies & de Rites. Sur-tout[6], la Circoncision est quelque chose de si douloureux, & qui leur atiroit de si cruelles railleries de la part des Étrangers, qu'il n'est pas croyable qu'entre tant de cérémonies que l'esprit peut inventer, des hommes sages eussent pris celle-ci pour en faire le symbole de leur Religion, s'ils n'avoient été convaincus que c'étoit Dieu qui leur en ordonnoit la pratique.
[Note 5: Cette Religion.... subsiste encore aujourd'hui. Joséphe dans son premier livre contre Appion nous a conservé un passage d'Hécatée, où cet Auteur parlant des Juifs qui étoient avant Alexandre, dit, «qu'ils étoient si atachez à leurs loix & à leurs coutumes, que ni le mépris outrageant que leurs Voisins faisoient d'eux, ni les mauvais traitemens des Rois de Perse & de leurs Satrapes, ni même les derniers suplices, ne les pouvoient obliger à y renoncer. Un autre passage du même Hécatée porte que du temps d'Alexandre, des Soldats Juifs refusèrent constamment d'aider à rebâtir le temple de Bélus. Joséphe dans la Réponse à Appion, liv. 2. conclut de cette fermeté des Juifs à conserver leurs loix au milieu de leurs malheurs & de leurs dispersions & malgré les menaces & les caresses des Rois étrangers, qu'il faloit bien qu'ils eussent été fermement persuadez de tout tems que Dieu en étoit l'Auteur.]
[Note 6: La Circoncision étoit quelque chose de si douloureux, & qui leur &c. Philon.]
[Note marg.: 2. Par la sincérité de Moyse & par l'antiquité de ses Livres]
XV. Les Écrits de Moyse, qui nous ont conservé la mémoire de tant de miracles, ont des caractéres de vérité extrémement vifs & sensibles. Tous les Juifs qui ont été depuis ce grand Homme jusqu'à nous, ont toujours cru très-sincérement, que Dieu le leur avoit envoyé pour les conduire & pour établir leur Religion[M]. On ne lui voit ni passion pour la gloire, ni desir d'établir sa Maison. S'il fait des fautes, il veut bien les publier; s'il jouït de l'autorité suprême, c'est parce qu'il étoit seul capable de la manier. Mais d'ailleurs il ne travaille point à l'afermir dans sa famille, qu'il s'est contenté de confondre dans la foule des Lévites. Il laisse à d'autres l'honneur du Sacerdoce dont il auroit pu s'emparer. On ne remarque dans ses discours, ni cet artifice, ni ces maniéres flateuses & insinuantes, qui sont les couleurs ordinaires du mensonge; mais une simplicité inimitable, & une proportion merveilleuse avec les choses dont il parle. Joignez à cela qu'aucun autre livre ne peut disputer aux siens l'avantage de l'antiquité. Les Grecs mêmes, de qui les autres Peuples ont tiré ce qu'ils ont d'érudition, avouent qu'ils ont reçu d'ailleurs[7] l'invention de l'écriture. Et il est certain que le nom de leurs lettres, leur rang, & la figure qu'elles eurent dans les commencemens; ne sont autres que le nom, le rang, & la figure des lettres Syriaques & Hébraïques.[8] Les loix mêmes les plus anciennes des Athéniens, sur lesquelles celles des Romains furent ensuite formées, viennent manifestement des loix de Moyse.
[Note M: Mais comment eût-il obtenu créance dans l'esprit des premiers Israëlites, si Dieu n'eût véritablement signalé sa Mission par tous ces prodiges qu'il a laissez par écrit? Certes il n'étoit pas possible qu'il jouât tout un grand Peuple. Mais quand il l'eût pu, il ne l'auroit pas fait. On le voit très-éloigné de tout ce qui peut porter un homme à la fourbe & à l'imposture. ADD. DU TRAD.]
[Note 7: L'invention de l'Écriture, Hérodote dans sa Terpsichore dit que «les Ioniens ayant apris des «Phéniciens l'usage des lettres, l'avoient retenu, quoi qu'avec quelques changemens; que c'est à cause de cela que les lettres Gréques sont nommées Phéniciennes.» En éfet Timon & Plutarque les apellent ainsi. Ce dernier dit aussi qu'Alpha signifie un boeuf dans la langue Phénicienne, ce qui est vrai. Eupoléme dans son livre des Rois de Judée, dit «que Moyse a été le premier de tous les Sages, & que ce fut lui qui enseigna aux Juifs l'invention des lettres, laquelle passa ensuite de ce peuple aux Phéniciens»; & il est vrai que le plus ancien Hébreu étoit le même ou presque le même que le Phénicien. Il prononçoit, dit Lucien, certains mots inconnus tels que seroient des mots Hébreux ou Phéniciens. Chérilus dans les Vers qu'il a fait des Solymes[N] dont il posoit la demeure auprès d'un lac, qui est à ce que je crois le lac Asphaltite ou la mer morte, dit qu'ils parloient Phénicien. Cela se recueille aussi de cette scéne de Plaute qui est en langue Punique. Non seulement la langue des anciens Israëlites étoit la même que celle des Phéniciens, mais ils se servoient aussi des mêmes lettres, comme l'ont prouvé Joseph Sealiger, & Gérard Vossius.]
[Note N: Rochart Liv. I. des Colonies des Phéniciens, Ch. 6. fait voir que Josephe s'est trompé; & que ces Solymes dont Chérilus parle ne sont pas un peuple de Judée; mais de l'Asie Mineure dans le voisinage de la Lycie.]
[Note 8: Les lois mêmes les plus anciennes des Athéniens &c. Telle est la loi touchant le voleur de nuit, & celle qui ordonnoit qu'un homme venant à mourir sans enfans, son plus proche parent épouseroit sa veuve. Sopater, Térence, & Donat, font voir que c'étoit là une loi des Athéniens. Ces Peuples avoient aussi pris de la fête des Tabernacles la coutume de porter des rameaux dans une de leurs solemnitez. A l'imitation du souverain Sacrificateur des Juifs, leur Pontife étoit obligé par les loix d'épouser une fille vierge & citoyenne. Enfin la loi qui ordonnoit parmi eux que lorsque deux ou plusieurs soeurs viendroient à mourir sans enfans ou sans frères, les parens du côté du père seroient héritiers, venoit aussi des Hébreux.]
[Note marg.: 3. Par les témoignages des Auteurs étrangers.]
XVI. Outre cela, on trouve dans les Écrits de plusieurs Auteurs Païens, beaucoup de choses conformes à celles que Moyse nous aprend, & qui ne pouvant être regardées que comme les restes d'une Tradition très-ancienne & très-universelle, sont fort propres à confirmer ce que cet Auteur a écrit. Ce qu'il nous dit de l'origine du Monde se trouve en substance, quoi qu'un peu déguisé,[9] dans les plus vieilles histoires des Phéniciens, que[P] Sanchionation avoit compilées, & que[g] Philon de Biblos a traduites.[10] On en voyoit aussi quelques traces parmi les Indiens, au raport de Mégasthénes & de Strabon;[11] & parmi les Égyptiens, selon le témoignage de Laërce & de Diodore de Sicile. Entre les Grecs,[h] Linus,[12] Hésiode[i], & beaucoup d'autres, ont parlé du Chaos, que quelques-uns ont réprésenté comme un grand oeuf[R]. Ils n'ont pas ignoré non plus, [Note marg. A: C'est une province d'Égypte.] ni la création des animaux, ni celle de l'Homme; ils ont su qu'il a été formé à l'image de Dieu, & qu'il reçut de son Créateur l'empire sur les animaux.[13] Ovide, qui avoit pris tout cela des Grecs, l'énonce dans ses Métamorphoses d'une maniére fort aprochante des expressions de Moyse.[14] Épicharme[j] & les Platoniciens ont dit, que toutes choses avoient été faites par la parole de Dieu. C'est ce qu'on voit aussi dans l'ancien Auteur des[15] Vers ausquels on a donné le nom d'Orphiques [Note marg.: (Grec: dochêma kai ochêma)] non qu'ils fussent d'Orphée, mais parce qu'ils en contenoient les leçons & la doctrine. La lumiére du Soleil,[16] selon Empédocle[k], ne vient pas originairement de lui: il n'en est que le dépositaire, ou, comme a parlé un des Docteurs de l'ancienne Eglise, le réceptacle & le véhicule.[l] Aratus & Catulle[m] ont placé au-dessus des Astres le séjour de la Divinité,[n] Homére y a conçu une lumiére éternelle. Thalés[o], instruit dans la discipline des Phéniciens, de qui il étoit descendu, a enseigné que Dieu est le plus ancien de tous les Êtres comme n'ayant été produit par aucun autre, que le Monde n'est si Beau que parce qu'il est l'ouvrage de Dieu, & que les ténèbres ont précédé la lumiére. Ce dernier point, qui se trouve aussi[17] dans les vers Orphiques, & dans Hésiode, nous aprend pourquoi[18] plusieurs Nations, qui retenoient inviolablement les vieilles coutumes, mesuroient plutôt le tems par les nuits que par les jours. Anaxagore a reconnu que toutes les parties du Monde ont été arrangées par une Intelligence suprême.[19] Aratus dit que les Etoiles ont été créées de Dieu.[20] Virgile marchant sur les traces des Philosophes Grecs, parle d'un Esprit universel répandu dans tout l'Univers, & qui est le Principe de la vie & du mouvement[21]. Hésiode, Homére,[22] & Callimaque, ont assuré que l'Homme avoit été formé de boue.[23] Maxime de Tyr avance que toutes les Nations s'accordent à reconnoître un seul Dieu auteur & maître du Monde. On peut dire aussi qu'elles ne se sont pas moins rencontrées, à reconnoître dans un septième jour quelque chose de plus que dans les autres: ce qui est un monument très-sensible de la création du Monde en six jours. Pour les Hébreux, cela est clair. A l'égard des Grecs, & des Latins,[24] nous l'aprenons de Joseph, de Philon, de Tibulle, de Clément Alexandrin, & de Lucien. Selon le raport de Philostrate de[25] Dion Cassius, & de Justin Martyr, les Indiens & les Celtes, anciens Peuples de l'Allemagne, de la Bretagne & de la Gaule, ont divisé le tems en semaines: ce qui prouve qu'ils conservoient la mémoire du repos qui suivit la Création. Et cela paroît aussi par les noms que ces peuples donnoient aux jours de la semaine.
[Note 9: Dans les plus vieilles histoires des Phéniciens que Sanchoniaton avoit compilées & que Philon de Biblos a traduites. Voici un fragment de cet ancien Auteur qu'Eusebe a garanti de l'oubli en le citant dans sa Préparation Évangélique liv. 1. ch. 10. «La Théologie des Phéniciens établit pour premier principe du Monde un air ténébreux & spiritueux ou un soufle, un vent d'un air ténébreux & un Chaos envelopé d'obscurité: Que ces deux principes occupoient un espace infini, & que pendant un fort long tems, il ne furent séparez par aucune borne: mais qu'enfin l'Esprit étant devenu amoureux de ces principes qui lui apartenoient, il s'étoit mêlé avec eux: Que cette conjonction avoit été apellée desir ou amour: Que ce fut de là que naquirent toutes choses: Que pour l'Esprit il étoit sans commencement, & n'avoit été produit par aucune cause: Que la premiére chose qui provint de son union avec ces principes, fut Mot, par où quelques-uns entendent du limon, d'autres une putréfaction qui naît d'un mélange d'eau avec quelque autre substance: Que ce Mot avoit été la semence de toutes les Créatures, & la matiére dont elles ont été formées...... Que les Astres étoient dans ce limon comme dans un oeuf, & que ce limon qui renfermoit le Soleil, la Lune, les Étoiles, & [O]les grans Astres, fut ensuite illuminé. Tout le Monde voit le raport qu'a cette doctrine avec celle de Moyse. Dans l'une & dans l'autre on voit, I. une matiére informe & ténébreuse que Moyse appelle [Hébreu Tehom], abîme [Grec: Tohou & Bohou], terre sans forme & vuide; eaux & que Sanchoniaton nomme Chaos, avant qu'elle ait reçu du mouvement, & Mot, après qu'elle en eut reçu. On y voit, II. l'Esprit, auteur du mouvement, & qui tire de cette matiére tous les Êtres qui devoient composer l'Univers. III. On y voit même son action représentée par une même image, qui est celle d'une colombe qui couve un oeuf: car c'est là la force du mot [Hébreu: Merachépheth], que nous avons traduit, se mouvoir, comme l'a remarqué le Rabbin Salomon Jarchi. Or Sanchoniaton dit que les Astres étoient dans le limon comme dans un oeuf. C'est à cela que se raportent les passages suivans. Macrobe Saturnal. liv. 7. ch. 16. dit qu'un oeuf est un bel emblême du Monde. Les Vers Orphiques enseignent que le principe de la génération de toutes choses a été un oeuf, & dans Arnobe les Dieux Syriens, qui ne sont autre chose que les Astres, sont dits être nez d'oeufs. IV. Enfin on voit dans l'Auteur Phénicien aussi bien que dans Moyse, que la lumiére a précédé le Soleil. Dans la suite de ce fragment, il est parlé de [Grec: Bâan] Bâan & de [Grec: Kolpia] Kolpia. Le premier est le Bohou [Hébreu] que nous avons traduit, vuide; le second, par lequel Sanchoniaton entend le vent, est visiblement [Hébreu: Kol pi jah], la voix de la bouche de Dieu. Zenon qui étoit de Cittium, ville de Cypre & Colonie des Phéniciens, disoit, au raport du Scholiaste d'Apollonius, «que ce Chaos dont a parlé Hésiode, étoit de l'eau; & que cette eau venant à s'abaisser, il s'étoit produit une espéce de limon lequel s'épaississant devint ce que nous apellons la terre». Numénius, allégué par Porphyre, cite expressément Moyse, dans ces paroles, le Prophète a dit que l'Esprit de Dieu [Grec: enephezeto], étoit porté sur les eaux. La séparation de la terre & des eaux se trouve aussi dans Phérécydes, qui l'avoit apris des Syriens, & dans Anaximander, qui dit que la Mer est un reste de l'humidité originelle de l'Univers. Linus & Anaxagore ont enseigné qu'au commencement tout étoit mêlé et confus, mais que l'Esprit a tout arrangé. Ce qu'ils tiroient des Phéniciens, qui dès la premiére Antiquité ont eu commerce avec les Grecs. Linus même étoit Phénicien d'origine. Orphée, qui a puisé des mêmes sources, dit dans un passage cité par Athénagore, que le limon a été fait d'eau. Outre cela, il a parlé du Chaos comme d'un grand oeuf, qui venant à se crever, s'est partagé en deux parties qui sont le ciel & la terre. On trouve aussi dans un passage de cet ancien Auteur, cité par Timothée le Chronologue, & les premiéres ténèbres, & la premiére illumination de l'Univers.]
[Note O: Après avoir nommé le Soleil, la Lune & les Étoiles qu'entend-il par les grans Astres? Peut-être les Étoiles de la premiére grandeur.]
[Note P: Sanchoniaton de Betyte est le plus ancien & le plus fameux des Historiens Phéniciens. Suidas assure qu'il a vécu quelque tems après la guerre de Troye: & s'il est vrai que son ouvrage ait été adressé à Abibal Roi de Phénicie, pére d'Hiram, allié de Salomon, il faut qu'il ait vécu du tems de David. M. de Saint Jore (Richard Simon) Bibliot. Crit. t. I. dit qu'il paroît que l'histoire attribuée à Sanchoniaton a été supposée, vers le tems de Porphyre, en faveur du Paganisme. Voyez ce qu'il dit p. 131. & suiv. TRAD. DE PAR.]
[Note g: Philon de Biblos, qui avoit traduit son ouvrage de Phénicien en Hébreu, étoit un Grammairien qui vivoit, dit-on, sous l'Empereur Adrien; nous n'avons plus l'original ni la traduction. Voyez-en des fragmens dans Euseb. Prep. Ev. Le même.]
[Note 10: On en voyoit quelques traces parmi les Indiens, au raport de Mégasthénes. Voici le passage, tiré du liv. 15. de Strabon. «Les indiens ont en beaucoup de choses les mêmes opinions que les Grecs. Ils croyent, par ex. que le Monde a eu un commencement, & qu'il doit finir un jour: que Dieu qui en est l'auteur, & qui le gouverne, se trouve dans toutes ses parties: que toutes choses ont chacune en particulier des principes diférens; mais que le principe général dont tout le Monde a été formé, c'est l'eau.» On voit aussi dans Clément Alexandrin, liv. I. des Stromates un passage de Mégasthénes, qui témoigne que les Brachmanes, Philosophes Indiens, ont cru ce que les plus anciennes traditions enseignent touchant la Nature.]
[Note 11: Et parmi les Égyptiens. Laërce dans sa préface; «Ils tiennent (ce sont les Égyptiens) que le Monde dans sa naissance a été[Q] une masse confuse: que les Élémens ont été tirez de cette masse par voye de séparation: que les animaux en ont été formez.. que le Monde périra, de même qu'il a commencé d'être.»]
[Note Q: Voici comme Diodore de Sicile explique leur opinion. «Ils disent que lors que l'Univers commença d'exister, le Ciel & la Terre n'avoient qu'une même face, & étoient mêlez l'un avec l'autre: Qu'ensuite l'air ayant reçu un mouvement perpétuel, ce qu'il y avoit de parties de feu s'élévérent au-dessus des autres, pour composer les Astres: & les parties bourbeuses & épaisses s'affaissérent & s'amassérent dans un même lieu, avec les parties humides: Que les unes & les autres ayant aussi reçu un mouvement continuel, les plus humides s'étoient séparées des plus grossiéres & des plus solides; celles-là pour composer la Mer, & celles-ci, la Terre: Que la Terre qui étoit d'abord fort molle, s'épaissit peu à peu par la chaleur du Soleil: Que sa surface ayant commencé à fermenter par cette chaleur, il s'y étoit formé de petites élevures qui contenoient une certaine pourriture, environnée d'une espéce de membrane ou de peau fort déliée; ce qui arrive encore aujourd'hui dans des lieux humides & marécageux, lors que le Soleil vient à les échaufer tout d'un coup. Que cette petite pourriture étant devenue un Fétus, ou une ébauche d'animal, tous ces Fétus tirérent leur nourriture d'un brouillard qui de nuit se répandoit autour d'eux, & que de jour la chaleur du Soleil leur donnoit une juste consistence: Qu'ayant aquis toutes leurs parties dans une forme convenable, & le Soleil ayant brulé & dissipé ces peaux où ils étoient enfermez, toutes les espéces d'animaux vinrent enfin à paroître: Que ceux qui avoient eu en partage plus de degrez de chaleur, s'élevérent dans l'air, les plus terrestres demeurérent sur la Terre, & les plus humides eurent l'eau pour leur demeure: Que la Terre se durcissant tous les jours de plus en plus par la chaleur & par les vents, étoit devenue incapable de produire les animaux de la maniére qui vient d'être décrite; & qu'à cette voye de génération succéda celle que nous voyons aujourd'hui..... Qu'il ne faut pas être surpris de cette force que la Terre a eu de produire les animaux: Qu'on en voit un exemple dans la [A]Thébaïde, où dans le tems que le Nil est le plus débordé, le Soleil échaufant tout d'un coup la terre qui a été humectée & détrempée par ce debordement, il s'engendre sur sa surface une pourriture, de laquelle naît une multitude incroyable de rats & de souris: Qu'à plus forte raison cela a pu arriver dans le commencement, puis qu'alors la Terre, qui étoit plus molle, & l'air qui avoit une autre température, étoient dans une disposition plus prochaine à produire des animaux». Macrobe, Saturnal. liv. VII. raporte en abrégé cet article de la Théol. Égyptienne touchant la génération des animaux. Tout cela, si vous y joignez l'Esprit, ressemble assez à la doctrine de Moyse, & à la Tradition des Phéniciens. La plûpart des Philosophes Grecs ne regardant qu'à la matiére, n'ont point parlé de la cause qui lui a donné le mouvement & la forme. Aristote, qui a senti ce défaut l'a prétendu éviter en disant qu'il faloit, outre la matiére, concevoir une cause qui ait agi sur elle, & que cette cause est la Nature. Mais Thalès, Anaxagore, & Platon ont mieux rencontré lors qu'ils ont dit que cette cause est [Grec: Nas], c'est-à-dire une Intelligence, un Esprit.]
[Note h: Linus étoit un Poëte Grec qui vivoit avant Homere, selon quelques-uns: on le fait inventeur des rithmes & des airs; il ne nous reste rien de lui. TRAD. DE PAR.]
[Note 12: Hésiode & beaucoup d'autres. Ces autres sont l'Auteur de certains Hymnes, & du Poëme des Argonautes, que l'on a cru être Orphée; Épicharme, le plus ancien des Poëtes Comiques,& Aristophane, dans la Comédie qui a pour titre, les oiseaux, & dont Lucien & Suidas nous ont conservé le passage qui fait à ce sujet. Dans tous ces Auteurs on voit un Chaos, matiére informe, & principe de toutes choses: une cause qui agit sur ce Chaos, qu'ils apellent Amour, & qui séparant toutes les diférentes parties du Chaos, a produit le Ciel, la Terre, la Mer, les Hommes &c. Sur quoi il faut remarquer I. qu'Hésiode étant né proche de Thèbes, ville qui a été bâtie par Cadmus Phénicien, il en a pu tirer ce qu'il dit là-dessus, & qui est si conforme à ce que nous venons de voir de la tradition des Phéniciens. II. Que les Phéniciens ayant eu de tout tems commerce avec les Ioniens, qui ont été les premiers habitans de l'Attique, ont pu leur porter la connoissance de leurs dogmes, aussi bien que leurs marchandises.]
[Note i: Hesiode autre Poëte, né a Ascre en Beocie, que quelques-uns mettent avant Homere, & d'autres plus probablement un siécle après ou environ. Les ouvrages qui nous restent de lui sont simples pour le stile, mais grands pour les pensées morales. Sa Theogonie ou Génération des Dieux est la Théologie des Païens. Son ouvrage intitulé les Oeuvres & les Jours, est plein de belles pensées. TRAD. DE PAR.]
[Note R: Aparemment à cause de la métaphore que Moyse employe pour réprésenter l'action de l'esprit de Dieu, & qu'il tire de l'action d'une poule qui fait éclorre ses oeufs en les couvant. ADD. DU TRAD.]
[Note 13: Ovide.... l'énonce dans ses Métamorphoses &c. Le passage est très-beau, Grotius l'a raporté tout entier. Comme il est un peu long, je n'en donnerai qu'un abrégé. Ovide, après avoir décrit le Chaos d'une maniére fort ingénieuse, représente le partage que Dieu fait de toutes ses parties confuses & mêlées. Il dit qu'il en tira les Élémens, à chacun desquels il marqua sa place: Qu'il arrondit la Terre, l'environna de Mers, & qu'il la coupa de riviéres, & de lacs: Qu'il étendit les campagnes, abaissa les valons, éleva les montagnes, & orna les bois de feuillage. Il parle ensuite des cinq Zones & célestes & terrestres, des brouillards, des nues, des orages, dont il dit que Dieu établit le siége dans les airs, ou il assigna de même à chacun des vents leur quartier. Plus haut il nous fait voir l'Æther, ou l'air pur, & dégagé de parties terrestres; & plus haut encore le Ciel & les Astres, qu'il représente, aussi bien que les Dieux, comme les habitans du Ciel. Il parle en général des diférentes espéces d'animaux, & de leurs demeures. «Il leur manquoit un Maître, ajoûte-t-il; l'Homme naquit pour posséder ce beau rang. Japétus mêlant avec de l'eau le limon tout nouvellement séparé de l'Æther, le forma à l'image des Dieux maîtres & directeurs de tout l'Univers. Et au lieu que les autres animaux sont panchez vers la terre, il donna à l'Homme une tête droite, élevée, & capable de porter les yeux vers le Ciel.» Eurysus Pythagoricien dit «que celui qui a formé l'Homme étant souverainement bon & bien faisant, a bien voulu se prendre lui-même pour patron de cet ouvrage.» Horace, Virgile, & Juvénal ont représenté nôtre ame comme descendue du Ciel, & faisant même partie des Êtres célestes. Cicéron, & Hipparchus cité par Pline liv. II. ont donné à l'ame une espéce de parentage avec les Étoiles.]
[Note 14: Épicharme &c. La Raison des hommes, dit ce Poëte, est née de la Raison de Dieu. Amélius Platonicien cité par Eusébe Prépar. lib. XI. «Cette Raison par qui subsistent toutes les choses qui ont été faites, est assurément cette Parole dont un certain Auteur Barbare dit, qu'elle étoit avec Dieu quand il créoit le Monde, & même avant qu'il le créât: que tout a été fait par elle: & que tout Être vivant & animé, vit & subsiste par elle.» Cet Auteur Barbare est S. Jean, qui vivoit un peu avant ce Philosophe. Chalcidius, dans son commentaire sur le Timée de Platon, parlant de Moyse: «Il est clair, dit-il, qu'il jugeoit bien que la Sagesse divine avoit présidé à la creation du Ciel & de la Terre, & qu'en un mot elle est le premier Principe de tout l'Univers.» Zénon & ses Sectateurs ont aussi le même dogme. Tertull. contre les Gent.]
[Note j: Épicharme de Sicile, Poëte comique & Philosophe, que quelques-uns font inventeur de la Comédie: il avoit écrit sur la Nature & sur la Medecine, ces ouvrages sont perdus. TRAD. DE PAR.]
[Note 15: Les vers Orphiques. «J'en prens à témoin cette premiére parole que le Pére de l'Univers prononça lors que par ses ordres il fonda le Monde entier.» Et ailleurs, «Tourne tous tes regards, & dirige tous les mouvemens de ton coeur vers la Raison divine. Jette les yeux sur le Créateur du Monde. Lui seul est éternel, lui seul a créé toutes choses; lui seul présent à toutes les parties de la vaste machine du Monde, les agite & les remue. Aucun homme ne le voit,& il voit seul tous les hommes». Ces deux passages se trouvent dans Justin Martyr, liv. de la Monarchie, dans Clément Alexandrin, Stromat. liv. v. & dans Eusébe, Prépar. Evang. liv. XIII.]
[Note 16: Selon Empédocle. «Ce Philosophe disoit que la premiére chose qui fut séparée du Chaos, fut l'Æther: Qu'ensuite le Feu en fut tiré, & enfin la Terre: Que la Terre étant venue à se resserrer par l'impétuosité même du mouvement de ses parties, l'Eau en étoit sortie, comme par bouillons: Que l'Air s'étoit dégagé de dedans l'eau à-peu-près comme les exhalaisons sortent de la terre: Que pour ce qui est de l'Æther, & du Feu, le premier avoit produit le Ciel, & le second, le soleil.» Plut. liv. 2. ch. 6. Il disoit aussi qu'il y avoit deux Soleils, l'un, original, & l'autre qui a été formé sur le premier, & c'est celui que nous voyons.]
[Note k: Empedocle d'Agrigente, disciple de Pythagore & de Parménide, avoit écrit sur la Physique, & une Relation de l'expedition de Xerxès. TRAD. DE. PAR.]
[Note l: Aratus, c'est ce Poëte Grec dont Cicéron encore jeune, avoit traduit les Phenomenes. TRAD. DE. PAR.]
[Note m: Catulle Poëte Latin, de Vérone, mort à Rome à l'âge de 30. ans, 44. ans avant J.C. Le même]
[Note n: Homere le meilleur des Poëtes Grecs, & le desespoir de tous ceux qui voudraient l'imiter, vivoit, à ce que l'on croit, plus de 900. ans avant J. C. Il y en a qui le font contemporain de Salomon. Le même.]
[Note o: C'est le premier de ceux qu'on nomma les sept Sages de la Grèce. Il naquit vers l'an 115. de Rome, & mourut vers l'an 209. âgé de 92. ans; étant jeune sa mere, dit-on, le pressa de se marier: il répondit, il n'est pas encore tems; sollicité de nouveau dans un âge avancé, il dit, il n'est plus temps. Le même.]
[Note 17: Dans les vers Orphiques &c. Je chanterai la Nuit, Mere des Dieux & des hommes.]
[Note 18: Plusieurs Nations qui retenoient &c. Nicolas de Damas le dit des[S] Numides: Tacite, des Anciens Allemans: César, des Gaulois: & Pline, des [T]Druïdes, en particulier: Aulu-Gelle des Athéniens. Les Bohémiens & les Polonois ont encore aujourd'hui cette coutume.]
[Note S: Anciens peuples d'Afrique.]
[Note T: Prêtres & Philosophes des Gaules.]
[Note 19: Aratus dit que les Etoiles &c. «Commençons par Jupiter, & ne nous lassons jamais de parler de lui. Toutes les parties du Monde ressentent les éfets de sa présence. Nous jouissons même de lui, & c'est de lui que nous tirons nôtre origine. C'est aussi lui qui a ataché les Astres au Ciel dans l'ordre où nous les y voyons, afin qu'ils nous montrassent en quelle saison chaque chose se doit faire, & que tout naquît selon de certaines loix.» Ces mots, & c'est de lui que nous tirons nôtre origine, ont été citez pat St. Paul Act. XVII. 28. Chalcidius, dans son Comment. sur le Timée de Platon. «L'opinion des Hébreux s'acorde avec ce que je viens de dire. Ils enseignent que Dieu qui a arrangé & orné l'Univers, a donné charge au Soleil de dominer sur le jour, & à la Lune, d'avoir soin de la nuit: qu'il a établi les Etoiles pour déterminer les tems, pour marquer les années, & pour faire connoître d'avance la fertilité ou la stérilité de la terre.»]
[Note 20: Virgile parle d'un Esprit &c. Georgiques liv. IV. «Quelques-uns faisant réflexion sur cette adresse & sur cette prudence qui paroissent par tant de marques dans les mouches à miel, ont dit qu'il y avoit en elles une portion de l'Intelligence divine: qu'en éfet, Dieu est comme répandu dans toutes les parties de la Terre & de la Mer, aussi bien que dans les Cieux; & que c'est de lui que l'homme & tous les animaux puisent en naissant cet Esprit subtil & délié qui les anime.»]
[Note 21: Hésiode. Il commanda à Vulcain, dit ce Poëte, de mêler de l'eau avec de la terre, & de donner à ce composé une voix humaine. Euripide. «Souffrez que les morts rentrent dans le sein de la Terre. Chaque chose retourne à la source dont elle est sortie. L'Esprit retourne au Ciel, & le corps rentre dans la Terre. Ce dernier ne nous est pas donné en possession perpétuelle: il ne nous est que prêté. Et si, peu après, la Terre le reprend, elle ne reprend que ce qui lui apartient, puis que c'est elle qui l'a nourri.» Tout cela a un raport évident avec Gen. III. 9. & Eccles. XII. 7.]
[Note 22: Et Callimaque. Il appelle l'Homme, la boue de Prométhée. Démocrite, Épicure, Juvénal, & Martial, ont aussi parlé de cette boue dont l'homme a été formé.]
[Note 23: Maxime de Tyr. &c. Dissertat. I. Au milieu de tant d'opinions diférentes, qui se combattent les unes les autres, on en voit une constante & universelle; que Dieu est & le Roi & le Pére de toutes choses; qu'il y a plusieurs Dieux, qui sont fils du Dieu souverain, & qui ont part à la conduite de l'Univers. Le Grec, le Barbare; ceux qui habitent près de la mer, & ceux qui en sont éloignez, le Sage & l'Idiot, parlent tous là-dessus le même langage. Antisthéne, Sophocle, & Varron, reconnoissent aussi un seul Dieu souverain.]
[Note 24: Nous l'aprenons de Joséphe, de Philon &c. Jos. Rép. à Appion, liv. II. dit qu'il n'y a aucune ville, soit Gréque soit Barbare, où ne soit parvenue la coutume de célébrer le septième jour, de même que le font les Juifs. Philon. Le septième jour est un jour de fête, non pour une seule ville, ou pour un seul païs, mais pour tous les peuples du monde. Clément Alexandrin cite là-dessus Hésiode, Homére, & Callimaque.]
[Note 25: Dion Cassius. Il témoigne «que la coutume de compter le tems par une révolution, de sept jours est venue des Egyptiens, & que d'eux elle s'est répandue parmi tous les autres Peuples.»]
Les Egyptiens tenoient que la vie des premiers hommes avoit été d'une grande simplicité,[26] & que l'usage des vétemens leur étoit inconnu. L'âge d'or si vanté par les Poëtes, & que Strabon témoigne[27] avoir été connu des Indiens, n'est autre chose que cet heureux tems qui a précédé la chûte du premier homme.[p] Maimonides remarque que[28] l'histoire d'Adam, d'Eve, de l'Arbre, & du Serpent, faisoit de son tems un des articles de la Tradition des Indiens Idolâtres, des habitans du Pegu, & des Calaminsames. Ferdinand de Mendès, & quelques autres de ce siécle, raportent que le nom d'Adam n'est pas inconnu aux Brachmanes: & que les Siamois comptent aujourd'hui[29] six mille ans, depuis la création du Monde. La longue vie des Patriarches se trouve dans l'histoire que[q] Bérose[30] a faite de la Chaldée, dans celle d'Égypte par Manéthon[r], dans celle des Phéniciens composée par Hirom[s], & enfin dans l'Histoire Grecque d'Hestiæus, d'Hécatée, d'Hellanicus, & dans les Poësies d'Hesiode. Ce qui peut rendre cette vérité moins incroyable, c'est que des Auteurs de plusieurs païs, entre autres[t] Pausanias[31] Philostrate[u] & Pline raportent qu'en quelques sépulcres on a trouvé des corps[Y] d'une grandeur beaucoup au dessus de l'ordinaire.[32] Catulle, & avant lui plusieurs Auteurs Grecs, disent qu'avant que la corruption du genre humain fût montée à l'excès, Dieu[33] & les Intelligences par lesquelles il exécute ses ordres, n'ayant pas encore rompu tout commerce avec les hommes, communiquoient quelquefois avec eux par des aparitions. La vie brutale des Géans raportée par Moyse se lit aussi[34] dans presque tous les Auteurs Grecs, & dans quelques Auteurs Latins.
[Note 26: Et que l'usage des vêtements &c. Diodore de Sic. raportant l'opinion des Egyptiens sur cela, dit[U] «que les premiers hommes menoient une vie fort incommode & fort dure, parce qu'on n'avoit encore inventé aucune des choses utiles à la vie: qu'ils n'avoient ni habits, ni maisons, ni feu & que leur manger étoit très-grossier. Dicéarque, Philosophe Péripatéticien, cité par Varron & par Porphyre, dit «que les premiers hommes étant bien plus près des Dieux que nous étoient d'un très-bon naturel», et vivoient dans l'innocence; & que de là est venu le nom d'âge d'or, qu'on a donné aux premiers siècles.]
[Note U: Ce témoignage joint à celui qui suit forme une description assez bizarre des premiers hommes, l'un les réprésente menant une vie fort misérable, & l'autre, fort sainte. Ainsi il pourroit sembler qu'ils ne sont pas au but de l'Auteur. Ils y sont pourtant, aujourd'hui; que le lait, le vin & le miel couloient de source de même que l'eau: mais que cette délicieuse abondance ayant rendu les hommes fiers & insolens, Dieu qui ne le put souffrir leur ôta tous ces biens, & établit un autre genre de vie, pénible & laborieux.»]
[Note 27: Avoir été connu des Indiens. Strabon, liv. xv. fait dire à Calanus l'Indien, «qu'autrefois la farine étoit aussi commune que la poussiére l'est autant le premier, pour ce qui est de la simplicité de la vie de nos premiers Péres, l'autre, pour l'innocence de leurs moeurs. Le 3. passage qui est directement contraire au 1. peut néanmoins avoir lieu ici, en ce qu'il représente assez bien cette vie toute simple, & toute naturelle de l'homme avant qu'il tombât dans la révolte.]
[Note p: Le Rabin Maimonides étoit très savant, quelques Juifs l'appellent la lumière d'Israel, à cause de sa science; il étoit né à Cordoue en Espagne l'an de J.C. 1135. & mourut âgé de plus de 70 ans. TRAD. DE PAR.]
[Note 28: L'Histoire d'Adam, d'Eve, du Serpent, &c. Chalcidius sur le Timée de Platon: selon Moyse Dieu défendit aux premiers hommes de manger de certains fruits, qui leur pouvoient donner la Connoissance du bien & du mal. Et ailleurs; «C'est à cela que se raporte ce que les Hébreux dirent; que Dieu avoit donné à l'Homme une ame raisonnable par une inspiration céleste, & aux bêtes, une ame destituée de raison, se contentant de commander à la Terre de les produire de son sein; que de ce nombre fut ce serpent, qui par ses suggestions engagea dans le crime ces prémices de tous les hommes.» Dans les plus anciennes céremonies des Grecs on crioit Eva, & en même tems on montroit un serpent.]
[Note 29: Six mille ans depuis la création. Selon le raport de Simplicius, Callisthéne envoya à Aristote des Observations Astronomiques qu'il avoit recueillies à Babylone, & qui remontoient jusqu'à 1903 ans, ce qui est à-peu-près le tems qui pouvoit s'être écoulé depuis le Deluge jusqu'à Callisthéne.]
[Note q: Berose est le premier Écrivain de l'histoire des Chaldéens; il fleurissoit sous Ptolémée Philadelphe, Roi d'Égypte. Nous n'avons plus son Histoire, car celle d'Annius de Viterbe est supposée. Joseph, dans ses l. contre Appion, nous a conservé des Fragmens considérables du véritable Berose. TRAD. DE PAR.]
[Note 30: Bérose, Manéthon, Hirom, Hestiæus, Hécatée, Hellanicus. Joséphe Antiq. Jud. liv. I. ch. 4. cite tous ces Auteurs dont on avoit encore de son tems les livres. Servins sur Virgile, dit que les Arcadiens vivoient jusqu'à 300 ans.]
[Note r: Manéthon, Grand Prêtre d'Égypte, Secrétaire ou Bibliothécaire des Archives sacrées de l'Égypte, sous Ptolem. Philad. Joseph contre Appion, Eusebe dans sa Chron. Jules Africain, ont conservé plusieurs Fragments de l'Hist. d'Égypte de Manethon. TRAD. DE PAR.]
[Note s: Il étoit Égyptien & Gouverneur de Syrie sous Antigonus ou sous Antiochus. Le même Pline.]
[Note t: Pausanias étoit de Cesarée en Cappadoce, il vivoit sous l'Empereur Antonin le Philosophe, & fleurissoit vers l'an de J.C. 139. Sa description de la Grèce est un bon ouvrage. TRAD. DE PAR.]
[Note 31: Pausanias...... des corps d'une grandeur au dessus de l'ordinaire. Dans ses Laconiques il dit qu'on montroit dans le Temple d'Esculape, auprès de la ville d'Asopus, des os d'homme d'une grandeur extraordinaire. Et dans le I. liv. de ses Eliaques, qu'on avoit tiré de la mer un os qui avoit été ensuite gardé à[V] Pise, & que l'on croyoit être de Pélops. Philostrate Au commencement de ses Héroïques il dit que dans[W] la Palléne, les inondations & les tremblemens de terre découvroient beaucoup de corps de taille démesurée. Dans le liv. VII. ch. 16., «Dans l'Île de Créte un tremblement de terre ayant rompu une montagne, on y trouva un corps qui étoit sur ses piez, & que les uns disoient être celui d'Orion, & que les autres, d'Eétion. L'Histoire nous aprend que le corps d'Oreste ayant été déterré par le commandement de l'Oracle, on trouva qu'il étoit grand de sept coudées. Il y a plus de mille ans qu'Homére s'est plains que les hommes de son tems n'étoient plus si grans que leurs Ancêtres.» Solin dit «que pendant la guerre de Crete, après une inondation extraordinairement grande, les eaux s'étant retirées, on avoit trouvé sur la terre un corps de 33. coudées, qui fut vu de Mérellus & de son Lieutenant Flaccus. Joséphe, Antiq. Jud. liv. V, ch. 2. «On voyoit encore alors des Géans, dont la grandeur énorme & la figure extraordinaire ofroit un spectacle capable d'éfrayer, & étonnoit ceux mêmes qui ne les connoissoient que par le récit des autres. Aujourd'hui même on montre encore de leurs os qui surpassent toute créance.» Gabinius dans la description de la Mauritanie disoit que Sertorius avoit trouvé les os d'Anteus, qui étant rejoints faisoient un corps de 69 coudées. Phlégon, Histoire des choses merveilleuses ch. 9. parle d'une tête qu'on déterra à Ida, & qui étoit trois fois plus grosse qu'une tête ordinaire. Il raporte aussi qu'on avoit trouvé en Dalmatie beaucoup de corps qui d'une main à l'autre avoient plus de seize aunes; & dans [X]le Bosphore Cimmérien, un squeléte de 24 coudées de hauteur.]
[Note V: Ville du Péloponnèse.]
[Note W: Presqu'ile de Macédoine.]
[Note X: Aujourd'hui détroit de Caffa ou de Kerel, dans la petite Tartarie.]
[Note u: Philostrate étoit un Courtisan de l'Empereur Sévère, & de l'Impératrice Julie son épouse. Ce fut à la prière de cette Princesse & pour lui plaire, qu'il composa la fabuleuse histoire d'Apollonius de Tyane. Il fleurissoit vers l'an 204. de J. C. TRAD. DE PAR.]
[Note Y: Je ne vois pas quel raport la taille démesurée des Géans peut avoir avec la longue vie des premiers hommes. TRAD.]
[Note 32: Catulle...... qu'avant que la corruption. C'est dans l'Epithalame de Pélée & de Thétis. «Mais après que la Terre eut été fouillée par les crimes des hommes, & que leur coeur transporté par la passion eut renoncé à la justice, les frères trempérent leurs mains dans le sang de leurs fréres...... & une fureur criminelle ayant rompu les bornes qui séparoient la justice d'avec l'injustice, obligea les Dieux à se retirer d'avec les hommes, & à les abandonner à eux mêmes.»]
[Note 33: Et les Intelligences par qui &c. Voyez Plutarque dans son Traité d'Isis, & Maxime de Tyr, Dissertat. I. & XVI. Le nom d'Anges se trouve en ce sens non seulement dans la Bible des LXX; mais aussi dans Labéon, Aristide, Porphyre, Jamblique & Chalcidius, Auteurs Payens, & dans Hostanes, qui est plus ancien que tous ceux-là. Héraclite, selon le témoignage de Chalcidius, assure que les puissances divines donnent des avis & des instructions aux hommes qui en sont dignes.]
[Note 34: Dans presque tous les Auteurs Grecs &c. Homére Iliad. X. Hésiode, Platon, Ovide, Métamorph. 1. X. Lucain, liv. IV. Sénèque, 30. Quest. Natur.]
Pour ce qui est du Déluge, il est remarquable que de toutes les Histoires, sans en excepter celles des Peuples du nouveau Monde, aucune ne remonte plus haut.[35] C'est ce qui a obligé Varron[v] de nommer le temps qui l'a précédé, un tems inconnu. La licence des Poëtes a fort obscurci la mémoire de ce grand évenement. Mais les Écrivains de la premiére Antiquité, comme[36] Joséphe Rép. à Appion Bérose Chaldéen, &[37] Abydène d'Assyrie, l'ont rapporté d'une maniére très-conforme à ce qu'en dit Moyse; jusques-là qu'Abydène,[38] & Plutarque même parlent du pigeon qui fut lâché hors de l'Arche.[39] Lucien dit que dans une ville de Syrie, nommée Hiérapolis, on conservoit une vieille tradition, qui portoit, qu'autrefois un Déluge universel ayant couvert la Terre, un petit nombre de personnes illustres par leur piété, & quelques animaux de toute espéce, avoient été conservez par le moyen d'une grande Arche. La même histoire se lit aussi[40] dans Molon,[41] dans Nicolas de Damas, & dans Apollodore[w]; & ces deux derniers font particuliérement mention de l'Arche. Plusieurs Auteurs Espagnols[AD] assurent que dans quelques endroits de l'Amérique, comme dans les païs de Cuba, de Méchoachan, & de Nicaragua, la mémoire du Déluge, & des animaux conservez, & celle du corbeau & de la colombe, subsiste encore aujourd'hui; & que les habitans de la Castille d'Or font aussi l'histoire d'un grand Déluge. Il semble même que les Payens n'ayent pas ignoré en quels endroits de la terre les hommes demeuroient avant ce tems là; puis que Pline dit que la Ville de Joppe a été bâtie avant le Déluge.[AE] On a montré de tout tems, & on montre encore à present[42] sur les montagnes Gordiées en Arménie, l'endroit où s'arrêta l'Arche.
[Note 35: C'est ce qui a obligé Varron &c. Censorin; Varron divisoit le tems en trois grans espaces, savoir, le tems Inconnu, le tems Fabuleux, & le tems Historique. Le premier, depuis le commencement du Monde jusqu'au [Z] premier Déluge: le second, depuis le premier Déluge jusqu'à la premiere Olympiade: le troisieme, depuis la premiere Olympiade, jusqu'à nous. Les Rabbins appellent le premier de ces trois périodes, le tems vuide.]
[Note Z: Les anciennes histoires ont parlé de deux Déluges. Celui qui arriva dans l'Attique du tems d'Ogygès, environ 532 ans après le Deluge de Noé. L'autre qui arriva dans la Thessalie sous le Regne de Deucalion 248 ans après celui d'Ogygès & du tems de Moyse.]
[Note v: Varron, le plus savant des Romains, étoit Poëte & Philosophe: il avoit composé 24. livres de la langue Latine qu'il dédia à Cicéron. Il mourut 26. ans avant J. C. TRAD. DE PAR.]
[Note 36: Bérose Chaldéen. 1. I. [AA] «Berose raporte conformément aux plus anciennes histoires & à ce que Moyse en a dit, la destruction du genre humain par le Déluge, à la réserve de Noé Auteur de nôtre race, qui par le moyen de l'Arche se sauva sur le sommet des montagnes d'Arménie.» Antiq. Jud. liv. I. ch. 3. il raporte ces paroles de Bérose; «On dit que l'on voit encore des restes de l'Arche sur la montagne des Cordiées en Arménie, que quelques uns raportent de ce lieu des morceaux du bitume dont elle étoit enduite, & s'en servent comme d'un préservatif.»]
[Note AA: Je suis dans ce passage & dans tous ceux qui seront citez de Joséphe, la Traduction de M. Arnaud d'Andilly, excepté 2 ou 3 endroits où il me semble qu'il s'est trompé: je les marquerai.]
[Note 37: Abydène d'Assyrie. Voici le passage, cité par Eusebe, Prépar. liv. IX. & par Cyrille contre Julien, liv. II. «Entre ceux qui leur succédérent fut Sisithrus. Saturne lui ayant prédit que le I du mois de Désius, il y auroit une pluye extrémement grande & forte, & donné ordre de cacher à Héliopolis[AB] ville de Sippares, tout ce qu'il pourroit ramasser d'écrits, il obéit à ce commandement, s'embarqua pour l'Arménie, & incontinent après il vit l'éfet de cette prédiction. Le troisième jour la tempête ayant cessé, il lâcha des oiseaux; pour voir s'ils pourroient découvrir quelque endroit de la Terre qui ne fût pas couvert d'eau. Mais ces oiseaux ne trouvant par tout qu'une vaste mer, & ne voyant pas où se reposer, retournérent à Sisithrus. Il en laissa encore sortir d'autres, mais avec aussi peu de succès, si ce n'est qu'ils revinrent les ailes pleines de boue. A peine en eut-il lâché d'autres pour la troisième fois, que les Dieux le retirérent du Monde. Le vaisseau aborda en Arménie; & les habitans du païs se servirent du bois dont il étoit bâti comme d'un préservatif». Alexandre Plyhistor cité par Cyrille dit «qu'après la mort d'Otyarre, son fils Xisuthrus lui succéda & regna 18 ans; que de son tems il y eut un grand déluge, dont ce Roi s'étoit sauvé en obéissant à l'ordre que Saturne lui donna de faire une Arche, & d'y entrer avec des animaux de toute espéce.» Il faut remarquer ici que le nom de Sisithrus, aussi bien que celui d'Ogygès & de Deucalion, signifie en d'autres langues ce que le mot de Noé signifie en Hebreu, c'est à dire; repos. Eusébe nous aprend qu'Alexandre Poyhistor, qui écrivoit en Grec, appelle Isaac, [Grec: gelôs], gelôs c'est à dire ris, ce qui est le sens du mot Isaac. Les Histoires sont pleines d'exemples de ces sortes de changemens. A l'égard du mon de Saturne, il est donné à Dieu dans ces passages, ou parce que les Assyriens nommoient le Dieu souverain, du nom de la plus haute des 7. Planétes, our parce que le mot Syriaque ??? El, signifiant & Dieu & Saturne, les Grecs n'ont pris que la dernière de ces deux significations. Jusques-là tout se raporte assez bien à l'Histoire sainte. Mais il faut de plus savoir, que dans la Tradition des Egyptiens, ce Déluge de Deucalion a été universel. Diodore liv. I. & que Pline liv. III. ch. 14. dit que l'Italie même n'en avoit pas été exemte.]
[Note AB: Dans Prolomée Sippare est une ville de Mesopotamie. Selon le texte d'Abydène, ce doit être un Peuple.]
[Note 38: Et Plutarque même &c. Voici ses paroles. On dit que Deucalion lâcha hors de l'Arche un pigeon, qui, tant qu'il revint lui fit connoître par là que la tempête duroit encore, & lors qu'il ne revint plus, lui fit juger qu'elle étoit passée.]
[Note 39: Lucien dit que dans une ville &c. C'est dans la Déesse de Syrie.[AC] «La plus commune opinion, dit-il, est que Deucalion est le fondateur du Temple de cette ville. Car les Grecs disent que les premiers Hommes étant cruels et insolens, sans foi, sans hospitalité, sans humanité, périrent tous par le Déluge; la Terre ayant poussé hors de son sein quantité d'eaux qui grossirent les fleuves, & firent déborder la mer à l'aide des pluyes, de sorte que tout fut inondé. Il ne demeura que Deucalion, qui s'étoit sauvé dans une Arche avec sa famille, & une couple de bêtes de chaque espéce qui le suivirent volontairement, tant sauvages que domestiques, sans s'entremanger, ni lui faire mal. Il vogua ainsi jusqu'à ce que les eaux fussent retirées. Il fut le pére d'une seconde race d'hommes, qui remplit la place de celle que le Déluge avoit détruite &c.»]
[Note AC: Je donne ce passage selon la Traduction de Mr. d'Ablancourt; elle est fort libre, & fort belle.]
[Note marg. A: Joseph d'Acosta & Ant. Herrera.]
[Note 40: Dans Molon. Le passage est dans Eusébe Préparat. liv. IX. ch. 19. «Immédiatement après le Deluge, cet Homme qui s'étoit sauvé en Arménie avec sa famille, en fut chassé par les habitans du lieu. De là il vint en cette partie de la Syrie qui est fort montagneuse, & qui alors n'étoit pas habitée.»]
[Note 41: Dans Nicolas de Damas. Voici ses paroles, qui se trouvent dans Joséphe liv. XCVI. «Il y a en Arménie, dans la province de Myniade une haute montagne nommée Baris, où l'on dit que plusieurs se sauvérent durant le Déluge. On dit aussi qu'une Arche, dont les restes se sont conservez pendant plusieurs années, & dans laquelle un Homme s'étoit enfermé, s'arrêta sur le sommet de cette montagne. Il y a de l'aparence que cet Homme est celui dont parle Moyse Législateur des Juifs». Jérôme d'Égypte, & Mnaséas, citez par Joséphe, ont aussi parlé du Déluge & de l'Arche.]
[Note w: Apollodore étoit Grammairien d'Athenes, il vivoit sous le regne de Ptolomée Evergetes. Nous avons l'abrégé de sa Bibliothèque, ou histoire fabuleuse des Grecs, en 3. liv. TRAD. DE PAR.]
[Note AD: On a montré &c. C'est ce que témoignent Théophile d'Antioche liv. III. St. Épiphane contre les Nazaréens, St. Chrysostome dans son Sermon sur la charité parfaite, Isidore liv. XIV. des origines ch. 8. le Géographe de Nubie, & l'Itinéraire de Benjamin.]
[Note 42: Sur les montagnes Gordiées. Les Interprétes Chaldaïques ont rendu l'Ararath de Moyse par Cardu; Joséphe par Cordiées; Q. Curce les appelle Cordées; Strabon, Pline, & Ptolomée, Gordiées.]
Pour achever de parcourir l'histoire de Moyse, [43]Japétus, pére des Européens, Jon, ou comme on l'écrivoit autrefois, Javon, le pére des Grecs, & [44]Hammon qui peupla le premier l'Afrique, sont visiblement le Japhet, le Javan, & le Cham de la Genése.[AF] Joséphe[45] & beaucoup d'autres ont découvert dans les noms de quantité de Peuples & de Païs, des traces de ceux qui se trouvent dans ce même livre.[46] L'entreprise téméraire des Géans & leurs guerres contre les Dieux, si fameuses chez les Poëtes, n'est qu'un déguisement de l'histoire de la tour de Babel[x]. [47]Diodore de Sicile,[48] Strabon,[49] Tacite[y], Pline[z] & Solin, font mention de l'embrasement de Sodome.[50] Hérodote[aa], [51]Diodore, [52]Strabon, Philon[ab], & avec eux,[53] des Nations entiéres issues d'Abraham, les Hébreux,[54] les Iduméens,[55] & les Ismaëlites, confirment ce que Moyse nous aprend de la circoncision. L'histoire qu'il fait d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, & de Joseph, se trouvoit autrefois, non seulement dans ce que Philon avoit traduit de Sanchoniaton, mais aussi dans les ouvrages[56] de Bérose,[57] d'Hécatée,[58] de Nicolas de Damas, d'Artapan, d'Eupoléme, de Démétrius, & dans[59] les Vers Orphiques. On en voit encore aujourd'hui une partie,[60] dans l'abrégé que Justin a fait des livres de Trogue Pompée.[61] Presque tous ces Auteurs ont aussi parlé de Moyse & de ses actions. Les Vers Orphiques disent expressément qu'il fut tiré des eaux, & qu'il reçut de Dieu deux tables. On voit dans Eusébe un Fragment[62] de Polémon, qui raporte en peu de mots la sortie des Israëlites hors de l'Égypte; & ce même événement se trouve dans[63] Manéthon, dans Lysimaque, & dans Chérémon, Auteurs Egyptiens citez par Joséphe.
[Note 43: Japétus est le Japhet &c. La lettre [Hébreu: Pe] se prononçoit tantôt comme un [Grec: p], p, tantôt comme un [Grec: ph], ph.]
[Note 44: Hammon qui peupla le premier l'Afrique est le cham &c. On est une terminaison que les Grecs ont ajoûté au mot de Cham. Ils rendent aussi la lettre [Hébreu: Het] ch. par un simple h; quelquefois même ils l'omettent. St. Jérôme dit que les Egyptiens appeloient encore de son tems l'Égypte Cham.]
[Note AF: Bochart l'a fait d'une maniére à laquelle on ne peut rien ajoûter; mais son livre n'avoit pas encore paru lors que Grotius fit celui-ci. TRAD.]
[Note 45: Joséphe a découvert dans les noms &c. Selon lui, de Gomer est la Galatie, où Pline met une ville nommée Comara. De Magog, sont les Scythes, qui ont bâti dans la Sytie la ville de Scythopolis, & de plus une autre ville que Pline liv. V ch. 25. appelle Magog, d'autres Hiérapolis & Bambyce. Il est visible que de Medai sont venus les Médes, de Javan les anciens Grecs, qui s'appelloient Ioniens ou Iaoniens comme on le lit dans les anciens Auteurs. De Chabal sont venus les Ibériens peuples d'Asie dans le voisinage desquels Ptolomée met la ville de Thabilaca. De Mésec, vint la ville de Mazaca, dont parlent Strabon liv. XII. & Pline liv. VI. ch. 3. Et de plus les Mosches. De Thiras vient le nom & le peuple de Thrace. L'Auteur ajoute à cela plus de 50 noms, sur lesquels il fait les mêmes remarques. Ceux qui sont curieux de ces recherches ont déjà lu cet article. C'est pourquoi je ne le traduirai pas, d'autant plus qu'il est chargé d'une critique qui a meilleure grâce en Latin qu'en François.]
[Note 46: L'entreprise téméraire des Géans &c. Homére Iliad. 1. XI. Virgile Géorg. 1. I. Lucain, Pharsale l. VII. Ovide Métamorph. liv. I. ont dit que les Géans ont tâché de se rendre maîtres du Ciel. Cette fable est fondée sur la vérité. Le raport de cet atentat des Géans contre le Ciel est fondé sur le langage courant de toutes les Nations, selon lequel, tout ce qui est d'une hauteur extraordinaire, telle que celle de cette tour, est dit aller, s'élever jusqu'au Ciel. Joséphe cite ce passage d'une certaine Sibylle. «Tous les Hommes n'ayant alors qu'une même langue ils batirent une tour si haute, qu'il sembloit qu'elle dût s'élever jusques dans le Ciel. Mais les Dieux excitérent contre elle une si violente tempête qu'elle en fut renversée, & firent que ceux qui la bâtissoient parlérent en un moment diverses langues; ce qui fut cause qu'on donna le nom de Babylone à la ville, qui a été depuis bâtie en ce même lieu.» Eusébe Prépar. liv. IX. ch. 4. cite un passage d'Abydène qui porte la même chose. Bérose nous aprend aussi que les Grecs se sont trompez, lors qu'ils ont dit que c'étoit Sémiramis qui avoit bâti Babylone.]
[Note x: Diodore de Sicile, Historien Grec, vivoit sous Jules Cesar & Auguste 60 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 47: Diodore de Sicile, &c. Liv. XIX. après avoir décrit le Lac Asphaltite, ou la mer morte; «parce que les lieux d'alentour, dit-il, sont pleins d'un feu caché, & jettent une odeur fort mauvaise, ceux qui habitent près de là sont fort sujets à des maladies & ne vivent pas long tems.»]
[Note 48: Strabon liv. XVI, après avoir parlé de ce même Lac, ajoûte «Pour prouver qu'il y a dans ces endroits des feux qui minent la terre, ils montrent auprès de Moasas des pierres âpres, raboteuses, & brûlées. Ils font remarquer que la terre est en plusieurs lieux coupée de cavernes, & toute cendreuse; que les pierres y distillent la poix; qu'il y a quelques riviéres qui bouillent, & qui rendent une odeur puante. Cela prouve assez bien la vérité d'une certaine tradition que ces Peuples ont. Ils disent qu'autrefois il y avoit dans cette contrée treize villes; que Sodome dont on voit encore aujourd'hui l'enceinte, grande de soixante stades, en étoit la Capitale. Mais que le feu & les eaux bitumineuses qui sortirent de terre par un grand tremblement, firent paroître ce Lac que nous nommons Asphaltite, embrasèrent les pierres, engloutirent une partie de ces treize villes, & rendirent les autres désertes en contraignant les habitans de fuir.»]
[Note 49: Tacite Hist, liv. V. «Près de là il y a une vaste campagne qui, à ce qu'on dit, étoit autrefois fort fertile, & où il y avoit des villes grandes & bien peuplées, mais qui furent embrasées par la foudre. On ajoûte qu'il y reste encore quelques marques de cet embrasement, en ce que le terre paroît toute brûlée, & qu'elle a perdu la force de produire des fruits: car tout ce qui y naît est d'une couleur noire, n'a aucune substance capable de nourrir, & se réduit en cendre.»]
[Note y: Tacite Historien Romain, fleurissoit sous l'Empereur Trajan, vers l'an 100. de J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note z: C'est Pline l'ancien, ou le Naturaliste: il vivoit sous les Empereurs Vespasien & Tite 70 ou 75 ans après J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 50: Hérodote. C'est dans l'Euterpe. «Les Colches, les Egyptiens, & les Éthiopiens sont les premiers qui ont pratiqué la circoncision. Les Phéniciens & les Syriens de la Palestine avouent qu'ils l'ont reçue des Egyptiens. Les Syriens qui demeurent auprès du fleuve de Thermodon, & de Parthenius, & les Macrons leurs voisins disent qu'ils l'ont reçue des Colches. Pour ce qui est des Éthiopiens je ne puis dire avec certitude s'ils l'ont reçue des Egyptiens, ou si ce sont eux qui la leur ont aprise.» Je remarque sur ce passage I. qu'il n'y avoit dans la Palestine que les Juifs qui fussent circoncis: c'est ce que témoigne[AG] Joséphe Antiquit. Liv. VIII. Chap. 4. II. que bien loin que ceux ci avouent qu'ils l'ont «reçue des Egyptiens», ils disent au contraire que ce fut Joseph qui la porta en Égypte. III. que ceux qu'Hérodote apelle Phéniciens, sont les Iduméens, lesquels les Grecs ont cru faussement être descendus des Phéniciens. IV que ceux d'entre les Éthiopiens qui se circoncisoient étoient issus d'Abraham & de Chettura. V. que les Colches & leurs voisins qui pratiquoient cette cérémonie étoient des dix Tribus que Salmanasar avoit emmenées captives, & dont quelques personnes vinrent jusqu'en Thrace.]
[Note AG: Josephe 3 ou 4 lignes plus haut atribue à Hérodote d'avoir dit que les Éthiopiens ont apris des Egyptiens à se faire circoncire. Mais comme dans le passage qui vient d'être raporté, Hérodote dit qu'il ne sait lequel de ces deux peuples l'a apris de l'autre, il faut ou que dans quelque autre endroit il ait parlé aussi afirmativement que Josephe dit qu'il a fait, ou que celui-ci se soit trompé.]
[Note aa: Hérodote est le plus ancien Historien Grec, dont les ouvrages soient venus jusqu'à nous, il vivoit 440 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 51: Diodore. Liv I. Une preuve que les Colches sont descendus des Egyptiens, c'est qu'ils se circoncisent de même que ceux-ci. Cela ne prouve pas davantage que les Egyptiens sont ou les auteurs de la Circoncision; ou les péres de ce Peuple que cela le prouve des Juifs.]
[Note marg. A: Peuples d'Éthiopie.]
[Note 52: Strabon. Liv. XVI. Quelques-uns d'entre les[A] Troglodites sont circoncis de même que les Egyptiens.]
[Note ab: Philon étoit Juif, mais né à Alexandrie. L'an 40. de J.C. les juifs le députèrent à l'Empereur Caligula, pour lui demander justice des insultes des Païens; mais Caligula ne le voulut point écouter. Le même.]
[Note 53: Des nations entiéres issues d'Abraham. Théodore cité par Eusébe parlant d'Abraham dit que celui qui l'avoit tiré de son païs lui commanda de se circoncire lui & toute sa maison, & qu'il obéit.]
[Note 54: Les Iduméens. Ils sont ainsi appelez d'Edom le Pére de ce peuple, & qui est le même qu'Esaü. Je dirai en passant que la postérité d'Edom s'étant multipliée & répandue jusques vers la Mer qui sépare l'Égypte de l'Arabie, donnérent leur nom à cette Mer, & que les Grecs sachant qu'Edom signifie roux ou rouge, la nommèrent, Mer Erythrée, c'est-à-dire, rouge. Ammonius, Justin Martyr, & Épiphane, témoignent que ces Peuples se circoncisoient.]
[Note 55: Et les Ismaëlites. De tout tems ils ont circoncis leurs enfans, mais au même âge qu'Ismaël avoit été circoncis, c'est-à-dire à l'âge de treize ans, comme le témoignent Joséphe & Origéne. Épiphane entend par ces Ismaëlites, les Sarrazins, & il a raison; car les Sarrazins ont toujours suivi cette coutume religieuse; & c'est de ceux-ci que les Turcs l'ont tirée. Alexandre Polyhistor, cité par Joséphe & par Eusébe, parle ainsi des enfans de Chettura. «Le Prophéte Cleodéme surnommé Malchas dit dans son Histoire des Juifs, aussi bien que Moyse, Législateur de ce Peuple, qu'Abraham eut de Chettura, entr'autres enfans, Afer, Assur, & Afra; qu'Assur donna le nom à l'Assyrie, Afra & Afer, à la Ville d'Afra & à l'Afrique. On voit par là d'où les Éthiopiens, Peuples d'Afrique, ont pris la circoncision. Ils la retiennent encore aujourd'hui, quoi que Chrétiens, mais c'est simplement par respect pour une coutume si ancienne, & non par principe de Religion.]
[Note 56: De Bérose. En l'âge dixième après le déluge il y avoit parmi les Chaldéens un Homme fort juste & fort intelligent dans la science de l'Astrologie. Il est évident par le tems qui est marqué là que c'est d'Abraham qu'il y est parlé. Ce passage est dans Joséphe Antiquit. Liv. 1.]
[Note 57: Hécatée. Il avoit écrit l'histoire d'Abraham, mais ce livre qui étoit encore du tems de Joséphe, ne se trouve plus.]
[Note 58: Nicolas de Damas. C'étoit un Homme fort illustre & par lui-même & par l'honneur qu'il avoit d'être aimé d'Auguste & d'Hérode. Voici ce qu'il dit d'Abraham. «Abraham sortit avec une grande troupe du païs des Chaldéens qui est au dessus de Babylone, régna en Damas, en partit quelque tems après avec tout son peuple, & s'établit dans la Terre de Canaan qui se nomme maintenant Judée, où sa postérité se multiplia d'une maniére incroyable, ainsi que je le dirai plus particuliérement dans un autre lieu. Le nom d'Abraham est encore aujourd'hui fort célèbre & en grande vénération dans le Païs de Damas. On y voit un bourg qui porte son nom, & où l'on dit qu'il demeuroit.»]
[Note 59: Les vers Orphiques. «Personne n'a connu le Maître & le Roi de tous les hommes, que ce seul Chaldéen, qui a si bien su le cours du Soleil & le mouvement des Cieux.»]
[Note 60: Dans l'Abrégé que Justin &c. Liv XXXVI. Ch. 2. «Les Juifs sont originaires de Damas, la plus célèbre Ville de Syrie. Après Damascus, Azélus, & Adores, ils eurent pour Rois Abraham & Israël.» Le tître de Roi que Nicolas de Damas & Justin donnent à ces Patriarches, vient de ce qu'ils avaient sur leurs familles une autorité royale. De là vient qu'ils sont apellez Oints. Ps. CVI. 15.]
[Note 61: Presque tous ces Auteurs &c. Justin Liv. XXXVI. «Moyse ayant été fait le Chef de cette Nation que les Egyptiens avoient banni, déroba de nuit tout ce qu'ils avoient de plus sacré. Ceux-ci étant venus les armes à la main pour reprendre ce qu'on leur avoit emporté, furent contraints par de grans orages de s'en retourner. Moyse étant rentré dans son ancienne patrie s'empara du mont Sina.»]
[Note 62: De Polémon. «Sous le régne d'Apis fils de Phoronée; une partie de l'armée des Egyptiens sortit d'Égypte, & s'alla habituer dans cette partie de la Syrie qu'on apelle Palestine. Ce passage se fit dans la Chronique d'Eusébe. Polémon vivoit, à ce qu'on croit, dans le tems d'Antiochus Epiphanès ou l'Illustre.]
[Note 63: Manéthon, Lysimaque & Chérémon. Ce que ces Auteurs ont écrit là-dessus est rempli de fables, & il ne s'en faut pas étonner, puis que les Egyptiens ont toujours été ennemis jurez des Juifs. Ce que l'on peut recueillir de plus raisonnable de ce qu'il nous reste d'eux, c'est que les Hébreux, issus des Chaldéens, étant maîtres d'une partie de l'Égypte, y avoient fait le métier de Berger: mais que les Egyptiens les ayant traitez en esclaves & acablez de travail, ils sortirent de ce Païs acompagnez de quelques Egyptiens & sous la conduite de Moyse: qu'ayant passé les déserts de l'Arabie, ils étoient enfin arrivez dans la Palestine, & s'étoient fait une Religion toute diférente de celle des Egyptiens.]
Faisons; en passant, une réflexion sur tout cela. C'est qu'il ne tombera jamais dans l'esprit d'un homme sensé, que Moyse, étant environné[64] d'Egyptiens,[65] d'Iduméens,[66] d'Arabes, & [67] de Phéniciens, tous ennemis des Israëlites, eût jamais osé écrire sur la naissance du Monde & sur tout ce qui s'étoit passé jusques à son tems, des choses qu'on eût pu réfuter par d'autres livres plus anciens, ou qui eussent choqué la créance reçue & universelle; ni qu'il eût été assez hardi, pour avancer des Faits comme arrivez de son tems, si ces Faits eussent pû être démentis par des Nations entiéres.
[Note 64: D'Egyptiens ennemis des Israëlites. 1. parce que ceux-ci les avoient quitez malgré eux. 2. parce qu'ils avoient renoncé à leurs cérémonies sacrées.]
[Note 65: D'Iduméens. A cause de la haine que les deux Chefs de ces Nations s'étoient portée l'un à l'autre, & qui vivoit encore dans leurs descendans: de là vient que les Iduméens refusérent le passage aux Israëlites, Nomb. XX. 14.]
[Note 66: D'arabes. C'étoient ceux qui étoient issus d'Ismaël.]
[Note 67: De Phéniciens. Ce sont les Cananéens &c. avec qui les Hébreux ont eu une guerre éternelle.]
A ces Auteurs déjà allêguez, qui ont fait mention de Moyse, il faut joindre[68] Diodore de Sicile,[69] Strabon,[70] Pline,[71] Tacite, &[72] Longin[ac] dans son Traité du Sublime. On voit non seulement dans les Auteurs du Talmud, mais aussi dans Pline & dans Apulée[ad],[73] le nom de ces deux Magiciens qui résistérent à Moyse.[74] Plusieurs Auteurs ont parlé de la Loi, & en particulier, des Ordonnances cérémonielles, que ce Législateur a établies: & Pythagore même, au raport d'Hermippus, en a tiré beaucoup de choses lesquelles il a adoptées. Enfin[75] Strabon &[76] Justin rendent à la piété & à la justice des premiers Juifs, de magnifiques témoignages.
[Note 68: Diodore de Sicile. Moyse a dit qu'il avoit reçu ses loix du Dieu que les Juifs apellent Jao. Ce Jao n'est autre que Jéhova. Philon Juif nous aprend que les Tyriens rendoient ce nom par celui de Jevo. Clement Alexandrin dit que d'autres Peuples l'exprimoient par celui de Jaou, & l'on voit dans Théodoret que les Samaritains l'écrivoient ainsi, Jabai. Cette diversité vient de ce que les Orientaux exprimoient les mêmes mots, les uns avec de certaines voyelles, les autres avec d'autres: & c'est de là que vient cette grande diversité que l'on voit dans les noms propres du vieux Testament. Philon a fort bien remarqué que ce mot de Jehovah, marquoit l'existence de Dieu. L'exhortation aux Grecs atribuée à Justin Martyr, nomme encore beaucoup d'autres Auteurs Payens qui ont parlé de Moyse.]
[Note 69: Strabon. Dans son liv. XVI. Il donne cet abrégé de la doctrine de Moyse, dans lequel le vrai est mêlé avec le faux. «Il enseignoit que les Egyptiens avoient tort de représenter la divinité par des Images d'animaux: que les Grecs & les Africains n'avoient pas plus de raison de lui atribuer une forme humaine: que Dieu n'est autre chose que ce que nous apellons le Ciel, le Monde & la Nature. Peut-on donc, disoit-il, le représenter par les Images des choses que nous voyons autour de nous? Ne vaut il pas mieux le servir sans le peindre, se contenter de lui bâtir un Temple, & dans ce Temple un Sanctuaire magnifique, & l'adorer là sans y faire intervenir aucune figure? Il ajoûte que c'est là le sentiment de tous les gens de bien: que Moyse institua des cérémonies qui n'engageoient pas à trop de dépenses & où rien ne ressentoit un emportement de fureur religieuse. Il parle ensuite de la circoncision, des viandes défendues, &c. & après avoir montré que naturellement l'homme aime la société, il dit que les loix divines sont les plus propres à établir cette société.]
[Note 70: Pline, liv. XXX. ch. I. Il y a encore une autre Secte de Magiciens. C'est celle que Moyse a fondée.]
[Note 71: Tacite. Hist. 1. V. Là Moyse est nommé l'un des bannis, c'est-à-dire, l'un des Israëlites qui furent chassez par les Egyptiens. Ce qui est oposé aux fables des Egyptiens qui le font passer pour un de leurs propres Sacrificateurs.]
[Note 72: Longin, dans son Traité du Sublime. «Moyse Homme d'un esprit peu commun a conçu & exprimé la puissance de Dieu d'une maniere fort sublime au commencement de son livre, où il s'exprime ainsi; Dieu dit, & que dit-il? Que la lumiére soit, & elle fut; que la Terre soit, & elle fut. Chalcidius apelle Moyse un Homme sage, & reconnoît qu'il passoit pour un Homme inspiré.]
[Note ac: Longin fut Maître du Philosophe Porphyre, ce grand ennemi des Chrétiens: Zenobie, Reine des Palmyriens, peuples de l'Arabie déserte, le mit pour son Conseiller. Ce fut lui qui s'opposa à ce que la Reine se rendît aux Romains: il lui en coûta la vie. L'Empereur Aurélien aiant défait l'armée de Zenobie, fit servir cette Reine à son triomphe, & fit tuer Longin. Cela arriva vers le milieu du troisième siécle de l'Eglise. TRAD. DE PAR.]
[Note ad: Apulée, Philosophe Platonicien, fleurissoit au milieu du 2. siécle. Le même.]
[Note 73: Le nom de ces deux Magiciens. Numénius dans Eusébe, «Jannés & Jambrés, Prêtres Egyptiens, passoient pour grands Magiciens dans le tems que les Juifs furent chassez d'Égypte. Ils furent choisis pour résister à Musée Homme très-puissant auprès de Dieu par ses prières, & furent seuls capables de détourner de dessus les Egyptiens les maux que Musée atiroit sur cette Nation.» Là, Moyse est apellé Musée, pour donner à ce nom un air de nom Grec.]
[Note 74: Plusieurs Auteurs ont parlé de la Loi. Strabon, Tacite, Théophraste, Hécatée. La défense de se joindre avec les étrangers se trouve dans Justin, & dans Tacite; celle de manger du porc se lit dans Tacite, Juvénal, & Plutarque. Ce dernier parle aussi des Lévites & de la fête des Tabernacles. Pythagore en a même tiré beaucoup de choses; par exemple, la défense de manger de la chair de bêtes mortes d'elles-mêmes; de représenter Dieu par des Images corporelles; de gâter les arbres fruitiers &c. Porphyre reconnoissoit aussi que Platon avoit emprunté beaucoup de choses des Juifs, comme le remarque Théodoret.]
[Note 75: Strabon liv. XVI. Les successeurs de Moyse gardérent pendant quelque tems ses loix & furent justes & pieux. Un peu plus bas il dit, que ceux qui crurent à Moyse étoient justes & craignans Dieu.]
[Note 76: Justin liv. XXXVI. Ch. 2. Il est incroyable combien la piété & la justice de ces Rois & de ces Sacrificateurs firent fleurir cette nation. Aristote parlant d'un Juif qu'il avoit connu, dit qu'il étoit très-sage & & très-savant. Jos. Rép. à App. liv. 1. Tacite dit que les Juifs adorent l'Être souverain, éternel, & immuable.]
C'est assez d'avoir trouvé dans les Auteurs étrangers des choses conformes avec ce que les livres de Moyse enseignent. Je ne m'arrêterai pas à chercher de pareilles conformitez, entre ces Auteurs, & ce que Josué & ses successeurs ont fait & laissé par écrit. Je crois avoir assez solidement établi ce que je prétendois, qui est, que l'autorité des livres de Moyse étant apuyée sur des fondemens si fermes que l'impudence même les doit respecter, les miracles que ces livres nous raportent ne peuvent plus être révoquez en doute. Pour les autres, que l'Histoire des siécles suivans contient, comme[77] ceux d'Elie, d'Elisée &c. ils doivent être d'autant moins suspects, que le Peuple Juif étant alors beaucoup plus connu, & l'opposition de sa Religion avec celle de ses voisins, le rendant l'objet de leur haine & de leur contradiction, ils n'eussent pas manqué de se récrier d'abord sur ses fourberies & sur ses impostures, si les miracles dont ce Peuple se vantoit, n'eussent pas été véritables[AH].
[Note 77: Ceux d'Elie &c. Eusébe Préparation liv. XX. Ch. 3. dit qu'Eupoléme a fait un livre touchant les Prophéties d'Elie, & Ch. 19. il raporte un passage de cet Auteur sur celles de Jérémie.]
[Note AH: Il est aisé de tromper des gens qui n'ont aucun intérêt à se défendre de l'illusion, sur tout si l'on a la prudence de ne pas choquer grossiérement la déposition des sens & de l'expérience, & qu'on n'entreprenne pas de leur persuader qu'ils ont vu, ce qu'éfectivement ils n'ont su ni pu voir. ADD. DU TRAD.]
Je n'alleguerai que deux exemples des témoignages que les Payens ont rendu aux miracles de l'Écriture. L'histoire du séjour que Jonas fit dans le ventre d'un grand poisson.[78] se trouve dans Lycophron & dans Enéas de Gaza. Il est vrai qu'ils attribuent cela à Hercule. Mais Tacite & plusieurs autres ont remarqué, que c'étoit assez la coutume des Anciens de faire honneur à ce Héros, de tout ce qu'ils savoient de grand & de merveilleux. La force de la vérité a fait avouer à l'Empereur Julien, ennemi juré des Juifs aussi bien que des Chrétiens,[79] que ce Peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, & que les sacrifices de Moyse & d'Elie avoient été consumez par un feu descendu du ciel.
[Note marg.: Deut. XIII. 5.]
[Note 78: Se trouve dans Lycophron. Ce Poëte représente Hercule tout vif dans le ventre d'un poisson qu'il apelle le cruel chien de Triton, ayant la tête tout en sueur, & remuant le foye de ce poisson dans son vaste corps, comme dans une chaudiére, et sur un foyer sans feu. Sur quoi le Commentateur Tzetzès dit, Il parle ainsi parce qu'il fut trois jours dans le ventre d'une Baleine, ou d'un grand poisson. Æneas[AI] Gazæus, Hercule fut sauvé d'un naufrage par le moyen d'un monstre marin qui l'engloutit.]
[Note AI: Le texte du Traité portoit Hazoüs au lieu de Gazæus.]
[Note 79: Que ce peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, et que les sacrifices &c. Ce double aveu de Julien se trouve dans S. Cyrille; le premier liv. III. le second, 1. X. «Vous ne voulez pas sacrifier, dit Julien aux Chrétiens. C'est, sans doute, parce que le feu ne descend plus du ciel pour consumer les victimes, comme du temps de Moyse: mais ne voyez-vous pas que cela n'est arrivé que deux fois, l'une sous Moyse, l'autre, du tems d'Elie le Thisbite? Ménandre dans l'Histoire des Phéniciens parloit de cette grande sécheresse qui arriva pendant qu'Elie fleurissoit, et la raportoit au tems d'Ithobal, Roi de Tyr.]
Je finirai toutes ces considérations par deux remarques; l'une, sur les Prophètes; l'autre, sur l'Oracle du Pectoral que portoit le souverain Pontife. Le soin que le Législateur des Juifs avoit pris d'empêcher, qu'il n'y eût des gens assez téméraires pour s'arroger faussement le titre et la charge de Prophéte, et les peines qu'il avoit décernées contre cet atentat, font bien voir qu'il y avoit quelque chose de réel, de grand, & d'extraordinaire, dans ceux que ce Peuple regardoit comme de véritables Prophètes. S'il eût été facile de passer pour tel, il seroit étrange qu'entre tant de Rois dont cette charge eût extrêmement rehaussé la dignité, & tant de personnes habiles à la science de qui elle eût donné un fort grand lustre, il n'y en eût eu aucun qui s'en fût mis en possession. C'est pourtant ce qu'aucun Roi après David, ce que les Savans d'entre ce Peuple sans excepter même[80] Esdras, ce que personne enfin depuis lui jusques à Jésus-Christ, n'a jamais osé entreprendre. [81] A l'égard de l'Oracle de l'Urim & du Thummim, qui se rendoit par une lumiére extraordinaire des pierres du Pectoral, le moyen de s'imaginer que l'on pût faire illusion à tout un grand Peuple, sur un Fait si public & si souvent réitéré? Si donc les Juifs ont constamment cru sur la déposition de ceux de leurs Ancêtres qui en ont du être les témoins, que cet Oracle avoit duré jusqu'à la ruine du premier Temple; cette persuasion ne peut être que très-légitime, puis qu'elle roule sur une déposition si certaine, & si peu sujette à l'erreur.
[Note 80: Esdras &c. Les Historiens Juifs marquent son tems par ces paroles: Ici finissent les Prophètes & commencent les sages. Cette cessation de Prophètes paroît encore I. Macchab IX. 27. Il y eut une grande afliction en Israël, telle qu'il n'y en avoit pas eu de semblable depuis qu'il n'y paroissoit plus de Prophètes parmi ce peuple.]
[Note 81: A l'égard de l'Oracle &c. Les LXX. Interprétes ont traduit le mot d'URIM, choses claires & évidentes; & celui de THUMMIM, vérité. Les Egyptiens ont en cela copié les Juifs, mais en enfans. Diodore de Sicile liv. I Leur souverain Juge avoit la Vérité pendue à son cou. Et ailleurs. «Une petite image faite de pierres précieuses, & nommée Vérité, pendoit à son cou par une chaîne, & il commençoit les fonctions de sa charge après s'être ataché cette image au cou. Voici en passant ce que la Gemara de Babylone ch. 1. dit qu'il y avoit dans le premier Temple, & qui manquoit au second: L'Arche, avec le Propitiatoire, & les Chérubins; le feu tombé du Ciel; la Schekina, ou, l'habitation de Dieu dans le Temple; le Saint Esprit; Urim & Thummim.]
[Note marg.: 4. Preuve de la Providence, savoir, les prédictions.]
XVII. J'ai joint les prédictions aux miracles, comme des preuves qui ne sont pas moins concluantes en faveur d'une Providence. Les Écrits des Juifs en contiennent un très-grand nombre, dont la plûpart sont extrémement claires & formelles. Je n'en toucherai que quelques-unes.
[Note marg.: Ch. III 32. 39. VII. 5. VIII. 3. 20. X. 20. XI. 1.]
Josué prédit en forme d'imprécation, que celui qui rétabliroit Jérico, se verroit privé d'enfans, Jos. VI. 26: l'accomplissement se trouve I Rois VI. 34. Un Prophéte déclare, plus de trois cens ans avant que la chose arrivât, qu'un Roi nommé Josias détruiroit le Temple de Béthel.[82] Esaïe dans le chap. XXXVII & XXXVIII. de ses Révélations, prophétize tout ce que Cyrus devoit faire de plus mémorable, & marque jusqu'à son nom. On voit dans Jérémie la prédiction de la prise de Jérusalem par les Chaldéens. Daniel décrit la Révolution qui devoit transporter aux Médes & aux Perses l'Empire des Assyriens; celle qui devoit assujettir cette féconde Monarchie[A] à Alexandre Roi de Macédoine; les principaux Successeurs de ce Prince, qui sont les Lagides[B] & les Séleucides; les maux que la Nation Juive auroit à soufrir de la part de ces Rois, & sur tout d'Antiochus [ae] l'Illustre: & il décrit tout cela avec tant de clarté,[83] que Porphyre, ayant conféré ces Oracles avec les histoires Greques qui étoient encore de son tems, n'a pu se tirer de ce pas qu'en disant, que ce qu'on atribuoit à Daniel n'étoit pas de lui, & n'avoit été écrit qu'aprés l'événement. Avec une pareille défaite on pourroit, si l'on en avoit besoin, nier que les Ouvrages qui portent le nom de Virgile, & qu'on a toûjours cru être de ce Poëte, soient véritablement de lui, & qu'ils ayent été écrits dans le siécle d'Auguste. Le contraire a toûjours passé pour constant parmi les Romains; les Juifs n'ont pas varié non plus dans la persuasion qu'ils avoient que les Oracles atribuez à Daniel sont éfectivement de lui: cette persuasion constante & universelle fait une preuve pour la premiére de ces deux choses: elle doit donc en faire une pour la seconde.
[Note 82: Esaïe.... prophétise ce que Cyrus, &c. Voyez l'accomplissement au ch. XXXIX. & LII. Eupoléme a fait mention de cette prophétie & de son accomplissement, Eus. liv. IX. ch. 39.]
[Note marg. A: Dan. II. 32. 39. VII. 5. 6. 7. 8. 21. X. 20. XI. 34]
[Note marg. B: Dan. II. 33. 40. VII. 7. 19. 23. 24. X. 5--20.]
[Note marg. C: Dan. VIII. 9-14 & 32-45.]
[Note ae: Des douze Antiochus Rois de Syrie, le plus célèbre & celui qui a le plus signalé ses exploits, est le quatrième surnommé Epiphanès ou l'illustre. TRAD. DE PAR.]
[Note 83: Que Porphyre. &c. Voyez St. Jérôme sur Daniel.]
Les Juifs ne sont pas les seuls qui se vantent d'avoir des prédictions certaines. Les habitans du Mexique & du Pérou, en ont eu beaucoup, & de fort claires, qui marquoient l'arrivée des Espagnols dans leurs païs, & les malheurs dont ces nouveaux hôtes les devoient acabler.
[Note marg.: Quelques confirmations de cette même vérité.]
On peut raporter à cela plusieurs songes qui ont été vérifiez par l'événement, & qui marquoient certaines choses, qui, soit qu'on les considere en elles-mêmes, soit qu'on regarde les causes qui devoient concourir à leur production, étoient si cachées & si impénétrables qu'on ne peut sans témérité les atribuer ou au hazard, ou à des causes naturelles. Je n'aporterai ici aucun exemple de ces songes. On en peut voir beaucoup de fort singuliers, tirez des meilleurs Auteurs, & ramassez dans[84] le livre que Tertullien a écrit de l'ame. On peut aussi tirer un grand avantage, de l'aparition[85] des Spectres, lesquels on a même quelquefois entendu parler[AJ].
[Note 84: Le livre que Tertullien &c. Ch. XLVI. Voyez aussi Valére Maxime, liv. I. ch. 7. & Cic. de l'art de deviner.]
[Note 85: Des spectres. Voyez Plutarque, dans la Vie de Dion & de Brutus; Tacite Annal. XI. & ce qu'il dit de Curtius Rufus. Valére Max. liv. I. ch. 8. où il parle de Cassius; qui, tout Épicurien qu'il étoit, fut extrémement éfrayé à la vûe d'un fantôme, qui représentoit César, dont ce Romain avoit été le meurtrier.]
[Note AJ: Il est vrai que nos esprits forts, voyant bien qu'on ne les peut convaincre par l'expérience, se munissent ordinairement de quelques exemples qui se sont trouvez faux dans la suite, & que là dessus ils nient tout ce que l'on en dit. J'avoue que la crédulité du peuple va trop loin sur ce sujet. J'avoüerai même, si on le veut, que la créance commune & perpétuelle n'est pas toujours une preuve convainquante, dans des choses que l'on ne peut connoître que par la voye du raisonnement. Quand on auroit cru jusqu'à la fin du Monde, que la Terre est immobile, que les Cométes sont les Avant-coureurs ordinaires des calamitez publiques &c. il n'en seroit pas moins vrai que ce sont, ou que ce peuvent être des erreurs. Mais pour les choses qui frapent les sens, & que les Hommes auroient même intérêt à ne pas croire; dès qu'une fois elles sont atestées par les Auteurs les moins crédules, & reçûes dans toutes les parties de l'un & de l'autre hémisphére, il me semble que ce concours général de tous les siécles & de tous les Peuples, forme une preuve à l'évidence de laquelle il n'est pas possible de résister. ADD. DU TRAD.]
Pour ne rien négliger de ce qui peut servir à confirmer l'opinion d'une Providence, je finirai toutes ces considérations par celle d'une certaine coutume que quantité d'histoires d'Allemagne certifient, & dont quelques loix même font mention. Cette coutume est une maniére d'éprouver l'innocence d'une personne acusée, [86] en lui faisant toucher un fer rouge, qui, si elle est coupable, la brûle, & si elle ne l'est pas, ne lui cause aucune douleur.
[Note 86: En lui faisant toucher un fer rouge, &c. Il semble que cette coutume ait eu lieu parmi les Grecs; Sophocle dans la Tragédie d'Antigone, «Nous sommes prêts à vous prouver que nous ne sommes ni coupables ni complices de ce crime, ou par des sermens, ou en touchant des masses de fer toutes rouges, ou en marchant sur du feu.»]
[Note marg.: Objection, qu'on ne voit plus de miracles.]
XVIII. Si l'on objecte qu'on n'entend plus aujourd'hui parler ni de miracles, ni de prédictions; je répons qu'il sufit, pour établir la vérité d'une Providence, qu'il s'en soit fait autrefois. Et cette Vérité, qu'il y a une Providence, étant une fois posée, elle diminue la surprise que pourroit causer la cessation de ces choses extraordinaires. Car s'il y a un Dieu qui gouverne l'Univers, il faut croire qu'il a d'aussi fortes raisons de ne plus employer aujourd'hui ces voyes surnaturelles, qu'il en a eu autrefois de les mettre en usage. Ces raisons ne sont pas bien dificiles à deviner. Il n'est pas de la sagesse divine de violer perpétuellement ou pour de légéres causes, les Loix selon lesquelles elle conduit le Monde, & cache à l'Homme l'avenir qui dépend de causes libres & contingentes. Elle n'a du le faire que dans des ocasions importantes, & où les voyes naturelles auroient été foibles, & sans éfet. Lors que le véritable culte de la Divinité, ignoré de tous les hommes, étoit renfermé dans un petit coin de la Terre, ou lorsque la Religion Chrétienne a dû, conformément aux desseins de Dieu, se répandre par tout l'Univers, rien n'étoit plus à propos que de l'afermir puissamment par des coups d'éclat, qui arrêtassent les débordemens de l'impiété & de l'idolâtrie.[AK]
[Note AK: Il est visible que la nature des obstacles qu'elle avoit à vaincre, demandoit quelque chose de plus fort que la simple prédication. ADD. DU TRAD.]
[Note marg.: II. Objection, que s'il y avoit une Providence, il n'y auroit pas tant de crimes.]
XIX. Il est tems de répondre à la grande objection que l'on fait contre la Providence & qu'on tire des crimes qui couvrent la face de la Terre. Si, dit-on, un Dieu tout-bon & tout-puissant gouvernoit le Monde, à quoi devroit-il principalement s'ocuper, qu'à réprimer l'insolence des hommes, & à empêcher les tristes éfets de leur corruption? Je répons que Dieu, qui se vouloit réserver le glorieux privilége d'une bonté nécessaire & immuable, ayant donné à l'Homme la liberté de faire le bien & le mal,[87] ne pouvoit empêcher éficacément le mauvais usage de cette liberté, sans la détruire absolument. C'étoit assez pour mettre sa bonté à couvert de tout reproche, qu'il employât tous les moyens, qui, sans violer cette liberté, pouvoient porter l'Homme à se déterminer au bien. Ce fut dans ce dessein qu'il lui donna une loi munie de promesses & de menaces, & lui fournit plusieurs secours tant intérieurs qu'extérieurs, pour le rendre capable d'obéïr à cette loi. J'ajoûte, qu'il ne faut pas croire que Dieu regarde d'un oeil indiférent, le penchant qui entraîne l'Homme au mal. Il sait y mettre des barriéres, lors qu'il le trouve à propos. Sans cela, on verroit un bouleversement général dans toutes les afaires du Monde, & un entier oubli des Loix divines. S'il permet le crime, il le destine à des fins très-dignes de sa sagesse infinie. Il se sert de l'ambition & de la cruauté des uns, pour en punir d'autres qui ne sont pas moins coupables. Il s'en sert pour redresser ceux qui étant tombez dans le relâchement, ont besoin d'une correction vive & forte. Il s'en sert enfin à faire éclater la patience & la fermeté de ceux dont il veut rendre la vertu plus accomplie. Mais il n'en demeure pas là. Il aflige à leur tour ceux qui lui ont rendu ces services criminels; & dans le tems qu'une suite continuelle de succès semble les mettre en repos du côté de la Justice divine, cette Justice vient tout d'un coup troubler leur tranquillité, & leur faire rendre de leurs crimes & de leurs succès mêmes, un compte d'autant plus sévére, qu'il a été diféré. C'est alors que par une juste rétribution, Dieu traite ces malheureux avec autant de rigueur, qu'ils l'avoient traité avec insolence & avec mépris.
[Note 87: Ne pourroit empêcher éficacément &c. Orig. contre Celsus, ch. IV. Si vous ôtez à la vertu le caractére de libre & de volontaire, vous la détruisez.]
[Note marg.: Que cette II. Objection nous conduit à reconnoître un dernier Jugement.]
XX. Il faut avouer pourtant que cela n'arrive pas toûjours; & que quelquefois, pendant que les méchans jouïssent d'une prospérité sans interruption, les gens de bien traînent une vie languissante, qu'ils finissent même souvent par une mort honteuse. C'est ce qui a de tout tems surpris & scandalisé les infirmes. Mais bien loin que cela nous doive faire douter de la Providence, qui, comme nous l'avons vû, se prouve par des raisons invincibles; nous devons au contraire conclurre de là, avec tout ce qu'il y a jamais eu de véritables Sages, que puisque, d'un côté, Dieu est souverainement juste, & qu'il veille sur les actions des hommes; & que, de l'autre, on voit parmi eux tant de déréglemens impunis, il faut nécessairement atendre après cette vie un Jugement solemnel, qui unisse la peine avec le crime, le bonheur avec l'innocence; & qui condamnant les auteurs de ces actions énormes aux supplices qu'ils ont méritez, assigne aux grandes vertus de grandes récompenses, & un repos assuré.
[Note marg.: Et par cela même, l'immortalité de l'âme.]
XXI. Mais comme ce Jugement supose l'immortalité de l'ame, je vais tâcher de la prouver. Je me servirai pour cela de la méthode que j'ai employée pour démontrer l'existence de Dieu. J'établirai donc cette Vérité, & par le raisonnement, & par la Tradition, ou, le consentement de tous les Peuples qui ont eu quelque degré de lumiére & d'humanité: Tradition dont on ne peut rencontrer l'origine, que dans l'origine même du Genre humain, c'est-à-dire, dans les premiers hommes. Je commence par cette dernière preuve.
[Note marg.: I. Preuve de l'immortalité de l'ame, savoir, une Tradition ancienne & universelle.]
XXII. L'opinion de l'immortalité de l'ame se trouve dans Homére. Les Philosophes Grecs,[88] les Druïdes, qui étoient les Sages de l'ancienne Gaule,[89] & les Brachmanes, Docteurs des Indiens, l'ont tous unanimement enseignée.[90] Les Egyptiens,[91] les Thraces, & les anciens peuples de l'Allemagne l'ont tenue pour certaine, selon le témoignage de plusieurs Auteurs. Les Grecs, les Egyptiens, & les Indiens ont connu un Jugement après cette vie, si nous en croyons Strabon, Laërce, Dion, & Plutarque. L'embrasement futur de tout l'Univers se trouvoit[92] dans Hystaspe & dans les Sibylles. On le lit encore aujourd'hui dans les Écrits[93] d'Ovide & dans Lucain. Les Siamois, au raport des Voyageurs, ne l'ont pas ignoré.[94] Quelques Astrologues ont remarqué que le Soleil s'aproche insensiblement de la Terre, & ont regardé ce Phénomène comme un acheminement à cette terrible destruction. Enfin, ceux qui abordérent les premiers dans les Canaries, dans l'Amérique & dans d'autres païs inconnus, y trouverent la créance de l'immortalité de l'ame & celle du Jugement, établies dans l'esprit des habitans de ces terres.
[Note 88: Les Druïdes &c. César nous l'aprend liv. VI. de la Guerre des Gaules.]
[Note 89: Et les Brachmanes, Strabon lib. XV. «Il faut regarder l'état de l'Homme dans cette vie, disoient ces Philosophes, comme l'état où il est dans le moment de sa conception; & la mort, comme un enfantement qui le mène à une vie, seule digne de ce nom, souverainement heureuse, & destinée aux seuls Sages.]
[Note 90: Les Egyptiens.... l'ont tenue pour certaine. Hérod. dans son Euterpe. Tacite Hist. liv. V. parlant des Juifs. «Ils ne brûlent pas leurs morts, mais ils les enterrent, à l'exemple des Egyptiens. Cette coutume vient de la persuasion que les uns & les autres ont, qu'il y a un enfer, (Ce mot) d'enfer doit être ici entendu à la Payenne, c'est-à-dire, pour le séjour des bienheureux aussi bien que des damnez.]
[Note 91: Les Thraces &c. Méla liv. II. parlant des Thraces. «Les uns croyent, dit-il, que les ames retourneront un jour; les autres, qu'elles ne retourneront pas; que cependant elles ne périssent avec le corps, mais passent dans un état plus heureux.» Solin témoigne la même chose. De là venoient ces marques d'allégresse qu'ils donnoient dans leurs enterremens, & dont ces mêmes Auteurs parlent. Cela pourroit rendre vraisemblable ce que nous avons tantôt dit après le Scholiaste d'Aristophane, que dès les premiéres dispersions des Hébreux, quelques uns d'entr'eux étoient venus demeurer dans la Thrace.]
[Note 92: Dans Hystaspe. Nous l'aprenons de Justin dans sa seconde Apologie, & de Clément dans ses Stromates.]
[Note 93: d'Ovide. Métam. liv. I. Il se remet aussi devant les yeux l'arrêt que les Destins ont prononcé, qu'un jour la Mer, la Terre, & le Ciel périroient dans les flammes; période fatal à toute la machine du Monde. Lucain liv. I. Lorsque la dernière heure du Monde sera venue, toutes choses retourneront dans l'ancien Chaos: les Etoiles se heurteront, elles descendront même dans la Mer &c.. Sénèque écrivant à Marcie, «Les Etoiles choqueront les unes contre les autres; & l'Univers étant embrasé, toutes les parties que nous voyons présentement briller par un bel arrangement, ne tireront plus d'éclat que des feux qui les consumeront.»]
[Note 94: Quelques Astrologues &c. Copernic. liv. III. des Révolut. ch. 16, & d'autres. S. Cyprien écrivant à Démétrianus, dit[AL] que l'Univers n'a plus la même vigueur qu'autrefois, & qu'il roule vers la décadence.]
[Note AL: Je demande pardon à ce Pere, mais je ne saurois laisser passer cette pensée sans dire ce que j'en crois. Par où nous prouvera-t-il que le Monde vieillit & qu'il perd insensiblement de des forces? La Terre en a-t-elle moins à produire des fruits, les Animaux à engendrer, & les Astres à faire leurs révolutions? Ces sortes de pensées ont je ne sai quel éclat qui pourroit surprendre; mais pour de la solidité, elles n'en ont pas même assez à ce qu'il me semble, pour être soufertes dans la bouche des Orateurs.]
[Note marg.: II. Preuve, tirée de ce qu'aucune raison ne peut faire voir que l'ame soit mortelle.]
XXIII. Je viens aux preuves que les lumiéres de la Raison nous fournissent. Toutes les choses que nous voyons périr, périssent par l'une de ces trois causes: ou par l'oposition d'un contraire plus puissant, c'est ainsi que la violence de la chaleur détruit le froid; ou parce qu'elles se trouvent destituées du sujet qui les soutenoit; la grandeur d'un carreau de vitre, par exemple, périt lorsque le carreau vient à se casser: ou enfin par l'éloignement de la cause éficiente, dont la présence étoit nécessaire pour les conserver; & c'est ainsi que la lumiére disparoît par l'éloignement du Soleil. Or aucune de ces trois maniéres de destruction ne peut avoir lieu ici. Pour la premiére, l'ame n'a proprement rien qui lui soit oposé. Elle a même ce privilége, qui lui est particulier, de pouvoir assembler dans ses idées les choses les plus contraires. La seconde ne se peut dire. L'ame est une substance, c'est-à-dire, un Être qui subsiste par soi-même & qui par conséquent n'a pas besoin de sujet qui le soûtienne. S'il y en avoit un, ce seroit le corps. Mais plusieurs raisons détruisent cette pensée. I.[AM] La continuité du travail abat les forces du corps, celles de l'ame demeurent toûjours dans leur entier. II.[95] Les facultez corporelles ne peuvent admettre un objet trop vif & trop excellent: celles de l'ame se perfectionnent à proportion de la sublimité & de la grandeur des choses sur lesquelles elles déployent leur activité, tels que sont les Universaux, & les figures considérées en elles-mêmes & separément de la matiére. III. Le corps ne peut faire agir ses forces que sur des choses qui sont bornées comme lui par de certains tems & de certains lieux: l'ame agit & raisonne sur l'infini & sur l'éternité. Je conclus de tout cela que l'ame ne dépend pas du corps dans ses opérations. Or comme nous ne pouvons juger de la nature des choses invisibles, que par leurs opérations, il s'ensuit que l'ame agissant indépendamment du corps, existe aussi indépendamment de lui. Enfin, la troisiéme voye possible de destruction, savoir, la cessation de la cause éficiente ou la suspension de son eficace, n'a pas ici plus de lieu que les deux autres. L'ame n'a pas de cause éficiente dont elle doive émaner continuellement. Mais quand on en reconnoîtroit une, ce ne peut être que la Cause premiére & universelle (car pour ce qui est des pères & des mères, on sait que leur mort n'entraîne pas celle de leurs enfans). Or rien ne nous oblige à croire que la Cause premiére cesse jamais de déployer cette éficace, qui conserve l'ame. Car elle le feroit, ou faute de puissance, ou faute de volonté. Le premier ne peut être, & l'on ne prouvera jamais le second.
[Note AM: On pourroit ne pas convenir absolument de cette premiére raison, quoi que ce qu'elle supose soit vrai pour l'ordinaire. En tout cas les deux raisons suivantes pourroient sufire. TRAD.]
[Note 95: Les facultez corporelles ne peuvent &c. Aristote en donne cette raison, que ce qui sent en nous, est en partie corporel, & en partie spirituel; mais que l'ame est purement spirituelle. J'aurois pu remarquer aussi que l'ame a la force de vaincre les panchans purement corporels; jusqu'à exposer quelquefois le corps aux tourmens & à la mort même: & que moins ses actions tiennent du corps, plus elles sont parfaites.]
[Note marg.: Trois autres preuves de l'immortalité de l'ame.]
XXIV. Outre ces raisons qui prouvent négativement l'immortalité de l'ame, il y en a d'autres assez fortes, qui la prouvent positivement. En voici trois que je ne ferai qu'indiquer;[96] le pouvoir que l'Homme a sur ses propres actions; le desir de l'immortalité, né, pour ainsi dire, avec nous; & la force de la conscience, qui tantôt trouve dans les bonnes actions quelque pénibles qu'elles soient, un sujet de joye & de consolation, & tantôt sent des remords vifs & afligeans des crimes dont elle est chargée. Ces remords augmentant à l'heure de la mort par le pressentiment d'un Jugement inévitable & prochain, jettent l'ame dans la derniére désolation. Cette force, au reste, dépend si peu de la volonté, que[97] les Tyrans les plus endurcis au crime n'ont jamais pu s'y soustraire, quelques éforts qu'ils ayent fait pour cela. Les exemples en sont assez connus.
[Note 96: Le pouvoir que l'homme &c. On y peut ajoûter le pouvoir qu'il a sur tous les animaux, & la faculté qu'a nôtre ame de connoître Dieu: ce qui paroît si bien par la préférence qu'elle lui donne sur toutes les autres choses, & par le peu de cas qu'elle fait des plus fâcheuses, lors qu'il s'agit de lui plaire.]
[Note 97: Les Tyrans &c. «Enfin, dit Suetone, parlant de Tibère, il devint insuportable à lui-même, comme il parut par cette Lettre qu'il écrivit au Sénat, & qui est une peinture si naïve d'une conscience agitée. Que vous écrirai-je, Messieurs? Comment vous écrirai-je, ou plutôt, que dois-je ne vous pas écrire dans cette conjoncture? Que les Dieux me fassent périr d'une manière encore plus afreuse que celle que j'éprouve tous les jours, si je sai que vous mander. Tant il est vrai, dit Tacite, après avoir raporté ce commencement de Lettre, tant il est vrai que ses crimes & ses désordres étoient devenus alors la matiére de son suplice.»]
[Note marg.: Que la derniére fin de l'Homme est un bonheur éternel.]
XXV. Or si nous ne pouvons rien apercevoir dans la nature de l'ame qui doive causer sa destruction; si Dieu par quantité de marques, qui ne sont point équivoques, nous aprend que son dessein est qu'elle survive au corps; si d'ailleurs il faut reconnoître que l'Homme, en qualité d'Être intelligent & raisonnable, doit avoir une derniére fin: il ne s'agit plus que de chercher en quoi cette derniére fin peut consister. Or par cette seule raison, qu'elle doit avoir du raport à l'excellence de l'ame & à son éternité, il est assez évident qu'elle ne peut être autre chose qu'une félicité éternelle. C'étoit la pensée de Platon & des Pythagoriciens, lors qu'ils ont enseigné que le souverain Bien de l'Homme, consiste à être élevé à la plus parfaite ressemblance qu'il puisse avoir avec Dieu.
Pour, ce qui est de la nature de ce bonheur éternel, & des moyens de l'aquerir, c'est une matiére à conjectures, tant que Dieu n'en a rien révélé. Mais si l'on peut découvrir qu'il se soit expliqué là dessus, il ne faut plus balancer; l'on doit recevoir ce qu'il nous en dit, & le croire avec cette certitude que produisent les Véritez les plus constantes & les plus autentiques.
Or comme la Religion Chrétienne nous promet sur cet article quelque chose de plus que toutes les autres Religions, il est bon d'examiner quelle opinion nous devons avoir de ces grandes promesses. C'est ce que nous allons faire dans le Livre suivant.
TRAITÉ DE LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
LIVRE SECOND.
[Note marg.: DESSEIN DE CE II. LIVRE. Savoir de prouver que la Rel. Chr. est véritable.]
Dans ce Livre, que nous ne commençons qu'après avoir adressé à Jesus-Christ régnant glorieusement dans le Ciel, de très-ardentes priéres, pour obtenir de lui le secours de son Esprit dans un degré qui réponde à l'importance de notre dessein, & qui nous rende capables de l'exécuter: nous déclarons dès l'entrée que notre but n'est pas de traiter tous les dogmes de la Religion Chrétienne, mais de montrer que cette Religion est très-véritable, & d'une certitude qui exclut jusqu'aux moindres doutes.
[Note marg.: Que Jesus a été.]
II. Qu'il y ait eu autrefois en Judée, sous le régne de Tibére, un Jésus appelé le Nazaréen, c'est ce dont on ne doutera pas, si l'on prend garde que les Chrétiens, en quelques endroits de la Terre qu'ils soient répandus, font & ont toûjours fait une profession invariable de le croire; que tous les Juifs d'aujourd'hui s'acordent dans le même aveu, avec tous ceux d'entre eux qui ont vécu & écrit depuis ce tems-là, & que les Auteurs Payens mêmes, ennemis communs des uns & des autres,[1] Suetone, par exemple, Tacite,[2] Pline le Jeune, &c. déposent unanimement de ce même fait.
[Note 1: Suétone, Tacite, Pline le Jeune &c. Suétone dans la Vie de l'Empereur Claude: Tacite liv. XV. où parlant des suplices des Chrétiens, l'Auteur du nom & de la Secte des Chrétiens, dit-il, a été Christ, qui sous l'Empire de Tibére avoit soufert la mort par l'ordre de Ponce Pilate. Dans cet endroit il représente les Chrétiens comme des gens chargez de crimes, & comme l'horreur du genre humain. Mais ces crimes n'étoient autre chose que le mépris des faux Dieux. C'est par la même raison que cet Auteur & Pline ont parlé des Juifs avec ce même fiel. Il faut remarquer ici que cette haine ne venoit pas d'un atachement sincére à la Religion Payenne, entant que Religion. Les Sages Romains ne l'envisageoient pas ordinairement de ce côté-là. Ils la regardoient comme une pratique autorisée par les loix; & croyant y satisfaire par l'observation exacte de toutes ses cérémonies, ils se réservoient la liberté d'en penser ce qu'ils vouloient. En un mot ils en usoient à cet égard en simples Politiques, qui ne considérent dans la Religion que ce qu'elle a de propre à afermir le Gouvernement, en rendant les hommes plus doux & plus souples. Sénèque, Varron, & Tacite, étoient dans ce sentiment, comme on le peut voir dans Saint Augustin, de la Cité de Dieu, liv. IV. ch. 33. & liv. VI. ch. 10. Au reste on voit par ce passage de Tacite, que du tems même de Néron il y avoit déjà beaucoup de Chrétiens à Rome.]
[Note 2: Pline le Jeune. Voici ce qu'il dit des Chrétiens dans la 97. Lettre du 10 livre. «Ils ont coutume de chanter des hymnes & la louange de Christ, qu'ils révérent comme un Dieu; & ils s'obligent réciproquement, non à commettre quelque crime, mais à ne point voler, à ne point se souiller d'adultére, à être fidéles & constans dans toute leur conduite, & à ne point nier le dépôt». Il est vrai qu'il les acuse d'une opiniâtreté inflexible; mais c'est uniquement en ce qu'ils refusoient d'invoquer les Dieux, d'encenser leurs Statues, & de dire du mal de Jésus-Christ, & qu'on ne les y pouvoit contraindre par les suplices.]
[Note marg.: Qu'il a été crucifié.]
III. Que ce Jésus ait été crucifié sous Ponce Pilate Gouverneur de Judée, c'est aussi ce que tous les Chrétiens avouent constamment, malgré la honte qu'il pourroit y avoir à faire un tel aveu de celui qui est le grand objet de leur adoration.[3] Les Juifs ne l'avouent pas moins, eux qui ne peuvent ignorer que la part qu'ils ont eue à cette mort, par l'empressement avec lequel ils la demandérent à Ponce Pilate, leur atire la haine & l'indignation des Chrétiens, sous la domination de qui ils vivent en diférens endroits du Monde. Les Auteurs Payens que nous venons de citer, atestent ce même fait dans leurs Écrits. On a vu même, long tems après cet événement, les Actes de Pilate, preuve assez forte de cette Vérité; & on fait que les Chrétiens y ont quelque fois eu recours. Enfin, ni Julien, ni les autres ennemis du Christianisme, n'ont jamais chicané sur ce Fait, & l'ont reconnu pour sufisamment avéré.
[Note 3: Les Juifs ne l'avouent pas moins. Ils apellent ordinairement Jésus-Christ d'un nom qui signifie ataché en croix, ou pendu. L'itinéraire de Benjamin reconnoit que Jésus a soufert la mort à Jérusalem.]
De sorte qu'il est impossible d'en produire quelqu'un qui soit plus constant & plus assuré, puis qu'il est apuyé sur le témoignage d'un si grand nombre d'hommes, & de Peuples mêmes, d'ailleurs si oposez d'intérêts & de sentimens. C'est pourtant ce Jésus, traité avec tant d'ignominie, à qui les parties de l'Univers les plus éloignées les unes des autres, rendent d'un commun consentement les honneurs de l'adoration religieuse: & cela, non seulement dans ce siécle-ci, ou dans ceux qui l'ont immédiatement précédé, mais dans un grand nombre d'autres, & dans ceux même qui ont suivi de plus près cet événement. Car Tacite & d'autres témoignent que sous Néron la profession du Christianisme & la vénération que l'on avoit pour son Auteur, exposérent aux derniers suplices un grand nombre de personnes.
[Note marg.: Que les premiers adorateurs de J. C. n'étoient pas des personnes ignorantes & grossiéres.]
[Note marg.: Preuve de la vérité des miracles de l'Évangile]
IV. Mais peut-être que ces premiers adorateurs de Jésus-Christ étoient de bonnes gens, ignorans & entêtez. Nullement, il y a eu parmi eux beaucoup de personnes sages, judicieuses, & savantes. Pour ne point parler de ceux qui étoient nez Juifs, on a vu entre eux un Sergius Gouverneur de Cypre, un Denis l'Aréopagite,[4] Polycarpe,[5] Justin,[6] Irènée,[7] Athénagore,[8] Origéne,[9] Tertullien,[10] Clement Alexandrin, & quantité d'autres. Or quelle raison peut-on rendre de l'atachement de ces gens, qui ne manquoient ni d'esprit ni de savoir, au culte d'un homme qui avoit soufert une mort ignominieuse; eux qui pour la plupart avaient été élevez dans d'autres Religions, & qui ne rencontroient en celle-ci aucun motif ni d'honneur, ni d'intérêt qui pût les y atirer? Qu'on se tourne de quel côté on voudra, on n'en trouvera point d'autre raison que celle-ci: c'est qu'après une recherche aussi exacte & aussi diligente que la prudence le mande dans une afaire d'une souveraine importance, ils avoient reconnu que rien n'étoit plus vrai ni mieux atesté, que le bruit qui s'étoit répandu par tout des miracles éclatans de Jésus-Christ; tels qu'étoient la guérison de plusieurs maladies dangereuses & invétérées, opérée en public sans autre moyen que celui de la parole: entr'autres la guérison d'un aveugle né; la multiplication réitérée de quelques pains pour sustenter plusieurs milliers de personnes, capables d'en rendre témoignage; la résurrection de quelques morts, & telles autres merveilles, également considérables par leur grandeur & par leur nombre.
[Note 4: Polycarpe. Il a soufert le Martyre l'an 169.]
[Note 5: Justin. Il a écrit des Apologies pour les Chrétiens l'an 142.]
[Note 6: S. Irènée. Il fleurissoit à Lyon l'an 183.]
[Note 7: Athénagore. Il étoit d'Athénes, & vivoit dans le même tems que S. Irènée.]
[Note 8: Origéne. En 230.]
[Note 9: Tertullien. En 208.]
[Note 10: Clément Alexandrin. Dans le même tems.]
[Note marg.: Que ces miracles n'ont été ni naturels ni illusoires &c. mais produits par la puissance de Dieu.]
V. Le bruit de ces miracles avoit un fondement si indubitable & si ferme, que [11]ni Celsus, [12]ni Julien écrivant contre les Chrétiens, n'ont osé nier que Jésus-Christ n'ait fait des actions surnaturelles & prodigieuses, & que les Juifs l'avouent hautement dans leur Talmud. On ne peut dire, ni que ces miracles ayent été produits par des causes naturelles, ni que ç'ayent été de pures illusions. Pour le I. outre que le nom même de miracles & de prodiges que tout le monde leur donne, fait voir qu'on avoue tacitement qu'il n'y avoit rien de naturel, la force des causes naturelles va-t-elle bien jusqu'à guérir en un instant, par la parole seule & par le simple atouchement, des maladies incurables? Et c'est aussi ce que les ennemis déclarez de Jésus-Christ n'ont jamais prétendu, ni pendant qu'il étoit encore sur la Terre, ni depuis la publication de son Evangile dans le Monde. On ne peut croire non plus qu'il n'y ait rien eu de réel dans ces miracles, & qu'ils n'ayent été que l'éfet d'une adresse qui ait su tromper les yeux. Ils ont été faits pour la plûpart en public, en la présence d'un grand Peuple, & de plusieurs personnes éclairées, qui prévenues contre Jésus-Christ observoient toutes ses démarches. Mais d'ailleurs, le nombre en a été trop grand, & les éfets trop réels & trop durables, pour donner lieu à une pareille défaite. Il faut donc nécessairement qu'ils ayent été produits par une cause plus qu'humaine, comme les Juifs l'ont reconnu. Or cette cause ne peut être qu'un Esprit ou bon ou mauvais. Ce n'est pas le dernier. La doctrine à laquelle ces miracles servoient de preuve, est à tous égards oposée aux intérêts des Démons. Elle condamne leur culte, & corrige l'impureté du coeur, qui leur est si agréable. L'événement a fait voir que par tout où on l'a reçûe, elle a renversé l'Idolatrie qui n'étoit autre chose que le service des Démons; qu'elle a inspiré une extrême horreur pour eux; décrédité les Arts magiques; & établi le Culte d'un seul Dieu. Porphyre même a reconnu que ces Esprits n'avoient plus ni force ni puissance depuis que Jésus-Christ avoit paru dans le Monde. Or il n'est pas croyable que le Démon soit assez imprudent, pour faire des choses, qui bien loin de lui être ou glorieuses ou utiles, vont à le couvrir de honte & à ruïner ses intérêts. Mais ce qui est encore plus fort, il n'étoit nullement ni de la sagesse ni de la bonté de Dieu, de soufrir que les malins Esprits fissent illusion à des hommes qui le craignoient, & qui étoient éloignez de tout ce qui lui pouvoit déplaire. C'est là le caractére des premiers Chrétiens. Leur vie irréprochable & les maux qu'ils ont endurez, plutôt que de rien faire contre leur conscience, le prouvent manifestement.
[Note 11: Ni Celsus. Origéne. liv. II. Vous avez cru qu'il étoit fils de Dieu, parce qu'il a guéri des boiteux & des aveugles.]
[Note 12: Ni Julien. S. Cyrille, liv. VI. raporte ces paroles de Julien; «A moins que l'on ne regarde comme les plus grandes actions du monde, de guérir des boiteux & des aveugles, & de secourir les démoniaques dans les Villages de Bethsaïda ou de Béthanie.»]
Si après cela, on avoue que les miracles de l'Évangile ne viennent ni d'une cause naturelle, ni de l'artifice des hommes, ni de celui des Esprits malins; il ne restera plus qu'un subterfuge, c'est de dire qu'ils ont été opérez par une Intelligence sainte & bonne, mais inférieure à Dieu. Mais que l'on prenne garde I. Qu'en cela on se raproche extrémement de nous, & qu'on nous donne lieu de conclure, que puis qu'une Intelligence pure & sainte ne peut rien faire qu'en vue de plaire à Dieu, & de le glorifier; ces miracles lui ont été par conséquent agréables & glorieux, & la Doctrine qu'ils ont scellée, une Doctrine véritable & divine. II. Que cela même ne peut pas être vrai à l'égard de tous les miracles de Jésus-Christ; à qu'il y en a de si grands, qu'il ne paroît pas que d'autres forces que celle d'un Dieu les eussent pû produire: la résurrection du Lazare, par exemple, & de ce jeune homme de Naïn. Je conclus que c'est Dieu qui est l'auteur de ces miracles. Or on ne peut pas concevoir qu'il en fasse, ni par lui-même ni par le ministére d'un autre, sans en avoir de bonnes raisons. Un sage Législateur ne se départ jamais de ses Loix sans une nécessité très-urgente. Quelles seront donc les raisons qui l'auront mû à faire tant de prodiges par les mains de Jésus-Christ? Certes on ne peut pas en donner d'autre, que celle que Jésus-Christ en donnoit lui-même; c'est que Dieu vouloit par là rendre un illustre témoignage à sa Doctrine. Ceux en présence de qui ils ont été faits n'en ont pu concevoir d'autre; & comme il y avoit parmi eux beaucoup de gens de probité & de Personnes pieuses, il y auroit de l'impiété à croire que Dieu eût voulu leur imposer; & les atirer invinciblement dans l'erreur, par des coups qui ne pouvoient partir que d'une main toute-puissante. Aussi voyons nous que l'impression de ces miracles a été si éficace, [13]que ceux mêmes d'entre les Juifs du tems de Jésus-Christ, qui étoient si inviolablement atachez à la Loi de Moyse, qu'ils en vouloient retenir jusqu'aux moindres articles, ont pourtant donné gloire à Dieu, & ont reconnu Jésus pour un Docteur envoyé du Ciel. Tels étoient ceux qu'on apelloit [14]Nazariens & Ebionites.
[Note 13: Que ceux même d'entre les Juifs, &c. Act. XV. Rom. XIV. Saint Jérôme dans la Chronique d'Eusébe, après avoir nommé quinze Évêques consécutifs de l'Eglise de Jérusalem, dit qu'ils ont tous été circoncis.]
[Note 14: Nazariens. Ce mot ne signifie pas les Chrétiens de Nazaret, mais tous ceux qui demeuroient dans la Palestine, & ils étoient apellez ainsi parce que Jésus-Christ étoit aussi apellé Nazarien.]
[Note marg.: Preuves de la Résurrection de J. C..]
VI. Le grand miracle qui a été fait en la Personne de Jésus Christ, vérifie admirablement ceux qu'il a faits sur les autres. J'entens sa Résurrection, qui suivit sa crucifixion, sa mort & sa sépulture. Les Chrétiens de tous les tems & de tous les lieux la croyent, & ils la proposent, comme la principale preuve de leur Religion, & comme le fondement de leur Foi. Cette créance si générale ne peut venir que de ce que les premiers Docteurs du Christianisme ont persuadé ce Fait à leurs Disciples. Or ils n'eussent jamais pu le persuader à ces Disciples, qui ne manquoient ni d'esprit ni de jugement, s'ils ne leur eussent assuré positivement qu'ils en avoient été des témoins oculaires. Sans cela on ne les eût jamais crûs, pour peu que l'on eût eu de sens commun; puis qu'on ne les pouvoit croire sans s'engager dans des dangers & dans des malheurs également grands & inévitables. Il est donc sûr qu'ils se sont portez avec une grande fermeté pour témoins oculaires de cet événement. Outre cette raison, cela paroît par leurs Livres & par ceux mêmes de leurs Ennemis. Il faut voir à présent de quel poids a pu être leur témoignage.
I. Ils fortifient ce témoignage de celui de cinq cens Personnes, qu'ils disent avoir vu Jésus ressuscité. Ce n'est guére la coutume des Imposteurs, d'en apeller à un si grand nombre de témoins. D'ailleurs, il n'est pas possible que tant de personnes s'accordent à déposer d'une fausseté; particuliérement si cette déposition les met en risque de perdre le repos & la vie.
2. Quand il n'y auroit pas eu d'autres témoins oculaires de ce Fait, que ces douze fameux Fondateurs du Christianisme, c'en seroit assez. On n'est pas scélérat pour avoir simplement le plaisir de l'être, & l'Imposture se propose toujours pour but, ou l'honneur, ou les richesses, ou la réputation, ou enfin quelque avantage, quel qu'il soit. C'est ce qu'on ne peut dire des Apôtres. S'ils avoient pu se flater qu'un pareil mensonge les avanceroit dans le monde, & leur ouvriroit un chemin à la gloire & aux dignitez, ils ont dû être bien-tôt détrompez par la honte & l'ignominie dont les Payens & les Juifs, qui étoient les seuls dispensateurs des Charges & de la réputation, les couvrirent dès le commencement. Ils n'auroient pas eu plus de raison d'espérer qu'ils feroient servir le mensonge à amasser du bien, puisque leur Doctrine leur coutoit souvent le peu qu'ils en pouvoient avoir, & que les soins de la Prédication ne leur donnoient pas le tems de travailler à en aquerir d'autre. De plus, ils ne pouvoient mentir en vue d'aucune des commoditez de cette vie, puisque cette Prédication les exposoit sans cesse à mille fatigues, à la faim, à la soif, aux coups & à l'emprisonnement. Enfin, le peu de réputation qu'ils pouvoient aquerir parmi leurs Concitoyens, n'étoit pas assez considérable pour balancer dans l'esprit de ces Personnes simples, & qui par une suite de leur créance étoient ennemies de tout faste, ce nombre éfroyable de maux qu'atiroit sur eux leur Apostolat. Car d'espérer que leurs Dogmes dûssent faire en si peu de tems de si grands progrès, c'est ce que ne leur permettoit pas l'oposition qu'ils rencontroient & dans l'autorité des Magistrats, & dans le coeur de l'Homme, naturellement ennemi de tout ce qui l'incommode. Il faut donc convenir qu'ils n'eussent jamais osé porter leurs espérances si loin, si elles n'eussent été fondées sur les promesses que leur fit leur divin Maître après sa résurrection. Ajoutez à cela, qu'ils avoient une raison particuliére à ces tems-là, pour ne se pas promettre une réputation de fort longue durée. On voit par leurs Écrits & par ceux des Docteurs qui leur succédérent, [15]qu'ils atendoient presque à tous momens la destruction totale du Monde; Dieu qui leur avoit révélé tant de choses, leur ayant voulu cacher ses desseins sur celle-là.
[Note 15: Qu'ils atendoient à tous momens &c. I. Thess. IV. 15. 16. I. Cor. XV. 52. Tertullien,..... puis que le tems est plus court que jamais. Saint Jérôme écrivant à Gérontia, que cela nous touche-t-il, nous qui sommes à la fin des siécles?]
Mais le dessein de défendre leur Religion, n'auroit-il pas été sufisant pour les porter à mentir sur l'article de la Résurrection de Jésus Christ? On ne le dira pas, si l'on examine un peu la chose de près. Car, ou ils ont cru très-sincérement & de tout leur coeur que cette Religion étoit véritable, ou ils ne l'ont pas cru: s'ils ne l'ont pas cru, jamais ils ne l'eussent choisie entre tant d'autres plus respectées dans le Monde, & moins contraires à la tranquillité de la Vie. Ils n'en auroient pas même voulu faire profession, toute véritable qu'elle leur eût paru, s'ils n'eussent cru y être indispensablement obligez, puis qu'il leur étoit aisé de prévoir ce que l'expérience leur aprit d'abord; c'est que cette profession causeroit la mort de quantité de personnes; & qu'ainsi, ils ne pouvoient se regarder que comme de vrais meurtriers, s'ils les y eussent exposées sans de légitimes raisons. Si après même que Jésus-Christ fut mort, ils continuérent à croire que sa Religion étoit véritable & excellente, & qu'ils ne pouvoient se dispenser d'en faire profession, il faut nécessairement qu'ils l'ayent vu après sa mort: car il étoit impossible qu'ils persévérassent dans ces sentimens, s'il n'eût véritablement acompli la promesse qu'il leur avoit faite de ressusciter. Un manquement de parole eût, en ce cas là, fait rebrousser chemin à tout homme de bon sens, & banni de son esprit tous les préjugez favorables qu'il auroit pu avoir jusques-là, pour celui qui lui eût fait une promesse si vaine. II. Toutes les Religions du Monde, & sur tout la Religion Chrétienne, défendent sévérement le mensonge & le faux témoignage particuliérement, dans des matiéres de Foi. Comment donc auroient-ils pu mentir en faveur d'une Religion si ennemie du mensonge? III. Leur vie pure, & à couvert des reproches de leurs ennemis mêmes, ne s'acorde guére avec un pareil dessein; encore moins leur simplicité, qui est la seule chose que leurs Ennemis leur ayent objectée. IV. Ils ont tous soufert les derniéres indignitez; & plusieurs même une mort très-cruelle, à cause de la profession qu'ils faisoient de croire que Jésus étoit ressuscité. Or il n'est pas impossible qu'un homme de bon sens soutienne jusqu'à de telles extrémitez, une opinion où il est entré sincérement. Mais il est tout à fait incroyable qu'une personne, & à plus forte raison plusieurs, puissent se résoudre à tant soufrir pour une fausseté qu'ils reconnoissent telle, & à l'établissement de laquelle ils n'ont aucun intérêt. Ce seroit là l'éfet d'une extravagance qui n'a point d'exemple, & dont la vie de nos premiers Docteurs, aussi bien que leurs Écrits, prouvent qu'ils étoient incapables.
Ce que nous venons de dire des Apôtres se peut apliquer à St. Paul. Il a prêché publiquement qu'il avoit vu Jésus-Christ dans sa gloire. Tout l'engageoit à rester dans le Judaïsme. [16]Il étoit savant, & il avoit par là un chemin ouvert aux Charges & aux Dignitez. On le voit cependant renoncer à toutes ses espérances pour la profession de cette Vérité; encourir volontairement la haine de sa Nation; porter par tout le Monde la connoissance de cette Vérité malgré les dificultez, les périls, & les travaux qu'il rencontroit par-tout; & finir une vie si pleine de traverses, par une mort pleine d'infamie.
[Note 16: Il étoit savant. Il avoit été disciple de Gamaliel, & sous cet illustre Maître il étoit devenu habile dans la Loi & dans la Tradition. S. Épiphane.]
[Note marg.: Objection: que la Résurrection est une chose impossible. Réponse.]
VII. Je ne sache qu'une chose qui pourroit renverser tous ces témoignages, quelque forts qu'ils paroissent: ce seroit l'impossibilité de la chose même à laquelle ils servent d'apui, & la contradiction qu'elle renfermeroit. [17]Mais je soutiens qu'il n'y a ici, ni impossibilité ni contradiction. C'en seroit une de dire, qu'une personne a été vivante & morte dans le même tems. Mais que celui qui a produit la vie la puisse aussi reproduire, cela n'est ni impossible ni contradictoire. Les Sages Payens l'ont bien senti. On voit même dans leurs Livres quelques exemples de résurrection; comme celle d'un certain Eris d'Arménie, dans Platon; celle d'une femme, dans Héraclide de Pont; d'Aristée, dans Hérodote; & de Thespésius, dans Plutarque. Je ne veux pas garantir ces Faits. Le seul avantage que j'en tire, c'est de faire voir que les plus habiles gens d'entre les Payens, ont mis cette merveille au rang des choses possibles.
[Note 17: Mais je soutiens &c. Justin Martyr. Réponse septiéme aux Objections contre la Résurrection: «Autre chose est d'être impossible absolument & en soi-même, & d'être impossible à quelqu'un. Par exemple, il est tout-à-fait impossible qu'une figure qui sert de mesure à une autre, soit égale à un des côtez de cette autre. Il est impossible, non absolument, mais à la Nature, de produire sans semence, des Êtres animez. Si ceux qui disent que la Résurrection est impossible, l'entendent dans le premier sens, il n'est rien de plus faux. La Résurrection est une nouvelle Création. Or une nouvelle Création n'est pas impossible en elle-même, puis qu'elle ne fait rien de contradictoire, comme seroit l'égalité d'une figure mesurante, à l'un des côtés de celle qu'elle mesure: donc la Résurrection n'est pas impossible en elle-même. Que s'ils entendent une impossibilité dans le second sens, ne voyent-ils pas que tout ce qui n'est impossible qu'à la Creature, est très-possible au Créateur?»]
[Note marg.: Que la Résurrection de J. Ch. prouve invinciblement la R. Ch.]
[Note marg.: Le Rabbin Béchaï]
Si donc il n'implique pas que Jésus-Christ soit retourné en vie; si les preuves de cette Histoire sont si fortes, qu'elles ont même pu convaincre un célèbre Rabbin, & lui arracher l'aveu de sa conviction; si enfin Jésus-Christ a prétendu avoir une Mission divine, pour aporter aux hommes une nouvelle Religion, comme toute sorte de gens, amis & ennemis, en conviennent: il s'ensuit que cette Mission est divine, & cette Religion véritable. La force de cette conséquence vient I. de ce qu'il répugne à la Sagesse & à la Justice de Dieu, [Note marg.: Jean XVII. Luc XXIV 46. 47.] d'élever à un si haut degré de gloire un homme qui auroit joué tout le genre humain, dans la chose du monde la plus importante. 2. Elle vient aussi de ce que Jésus-Christ avant que de mourir, avoit prédit sa mort, le genre de sa mort, & la résurrection; & avoit déclaré que le but de tous ces événemens, étoit de confirmer la Doctrine qu'il avoit prêchée.
Nous n'avons vu jusqu'ici que les dehors de la Religion, & nous ne l'avons prouvée que par des circonstances qui lui sont en quelque façon extérieures. Entrons présentement dans les preuves qui se tirent du fonds même & de l'essence du Christianisme.
[Note marg.: Que la R. Chr. est plus excellente que toutes les autres.]
VIII. Certes si l'on considére que de toutes les Religions qui ont jamais été, & qui sont encore dans toute l'étendue de la Terre, il n'y en a point qui l'emporte sur la Chrétienne; soit pour la perfection des Loix, soit pour la grandeur des récompenses, soit pour la maniére dont elles se sont établies; je soutiens qu'on sera forcé, ou de convenir qu'elle est véritable, ou de rejetter toute Religion: excès où ne tombera jamais un homme qui reconnoit qu'il y a un Dieu; que ce Dieu gouverne toutes les choses créées; que l'Homme a un esprit capable de le connoître, de discerner le bien & le mal, de se porter vers l'un ou vers l'autre, & par conséquent de donner matiére aux peines ou aux récompenses.
[Note marg.: I. Avantage de la R. Chr. sur les autres, savoir les récompenses qu'elle promet.]
IX. Examinons par ordre les trois prérogatives que nous venons de donner à la Religion Chrétienne sur toutes les autres; ses récompenses, ses loix, & la maniére de son établissement.
[Note marg. A: Deut. XI. Hebr. VIII. 6.]
Pour commencer par ses récompenses, si nous considérons atentivement les Clauses expresses que Moyse [A]a aposées à l'Alliance légale, nous verrons qu'il n'y a promis que des biens temporels, & dont la jouissance ne passe pas les bornes de cette vie. C'est une terre fertile, une maison bien fournie, des victoires, une vie longue & pleine de vigueur, une Postérité nombreuse, héritiére de tous ces avantages. S'il y a quelque chose de plus il est caché sous des ombres; & on ne peut l'en tirer que par la force du raisonnement. Cette obscurité fut cause que [18]les Sadduciens, qui recevoient les Livres de Moyse, n'espéroient rien après cette vie.
[Note 18: Les Sadduciens. Joséphe. Le sentiment des Sadduciens est, que l'ame périt avec le corps, & ailleurs, Ils nient la subsistence de l'ame après la mort, & les peines de l'enfer.]
Les Grecs, dont la Science est émanée des Chaldéens & des Égyptiens, ont encore moins connu que les Juifs, ces biens qui regardent une autre vie. Ceux d'entr'eux qui portoient leurs espérances jusqu'au delà de la mort, se sont expliquez là-dessus avec une très-grande incertitude; comme il paroît [19]par les Discours de Socrate, & [20]par les Écrits de Cicéron, de Sénèque & de tous les autres. Les Argumens sur quoi ils apuyoient l'espérance d'une autre vie, étoient foibles,[21] & concluoient presque tous autant pour la Bête que pour l'Homme. Ce fut sans doute en vertu de ces sortes d'argumens, que [22]quelques Philosophes s'imaginérent que les Ames passoient tantôt des hommes aux bêtes, & tantôt des bêtes aux hommes. D'autres voyant que cette opinion n'avoit aucun fondement légitime, ni dans l'expérience ni dans le raisonnement, & ne pouvant néanmoins s'empêcher de reconnoître que l'Homme avoit une derniére fin, crurent & enseignérent qu'il n'y avoit pas d'autre récompense de la vertu que la vertu même; & que le Sage étoit toûjours heureux, fût-il dans le taureau de Phalaris. Cela parut trop outré à quelques autres, qui jugérent, avec raison, [23]qu'un souverain bonheur joint à des maux très-réels, à des dangers, des incommoditez, des tourmens, & à la mort même, n'étoit qu'un mot vuide de sens. Cela les oblige de le faire consister dans ce qui cause du plaisir à l'Homme par l'entremise des sens, en un mot, dans la volupté. Cette opinion fut rejettée par le plus grand nombre, & réfutée solidement. En éfet, elle étoufe tous les sentimens d'honnêteté morale, que la Nature a imprimez dans le coeur; elle abaisse l'Homme, né pour des choses élevées & sublimes, à la condition des bêtes, que la figure même de leur corps, toujours panché vers terre, ne porte qu'à des choses basses & terrestres.
[Note 19: Par les Discours de Socrate. Vous savez, disoit ce Philosophe, que j'espére de me trouver bien tôt dans l'assemblée des hommes vertueux quoiqu'à dire le vrai, je ne voudrois pas trop l'afirmer, & ensuite, «Si ce que je dis est vrai, il n'est rien de plus beau que de le croire. Mais si après ma mort il ne reste rien de moi-même, cette erreur aura toûjours ceci de bon, c'est que dans le tems qui précéde la mort, elle me rendra moins sensible au mal présent: & d'ailleurs elle ne durera pas toûjours, car en ce cas ce seroit un véritable malheur, mais elle périra avec moi. Platon dans le Phédon.»]
[Note 20: Par les Écrits de Cicéron, de Sénèque, & de tous les autres. Cic. Quest. Tuscul. 10. Faites moi voir premiérement que l'ame demeure après la mort: & ensuite, si vous pouvez y réussir (car cela est fort difficile) vous me montrerez que la mort n'est pas un véritable mal. Et peu après; Ils s'imaginent qu'ils ont beaucoup gagné, lors qu'ils ont apris que la mort les détruira tout entiers. Quand cela seroit vrai (car je ne veux pas m'y oposer), qu'y a-t-il en cela d'agréable ou de glorieux? Sénèque Lettre LXIV. «S'il est vrai (comme cela pourroit bien être) ce que les Sages ont cru, qu'il y a dans le Monde un certain lieu, où nous serons reçus après nôtre mort, celui que nous estimons être péri, ne l'est pas, mais a été envoyé dans ce lieu avant nous.»]
[Note 21: Et concluoient presque tous &c. Tel est cet argument de Socrate, ou de Platon, ce qui se meut est éternel.]
[Note 22: Quelques Philosophes. Les Brachmanes anciens & modernes, & les Pythagoriciens, qui étoient à cet égard disciples de ceux-là.]
[Note 23: Qu'un souverain bonheur, &c. Lactance, liv. III. ch. 12. Puisque toute la force & tout l'usage de la vertu consiste à bien soufrir les maux, il est évident qu'elle n'est pas heureuse par elle-même. Dans la suite, «les Stoïciens, que Sénéque a suivis, disent que l'Homme ne peut pas être rendu heureux sans la vertu. Si la vertu rend l'Homme heureux, donc le bonheur est la récompense de la vertu; donc la vertu n'est pas désirable simplement à cause d'elle-même, comme ils le prétendent, mais à cause du bonheur qu'elle procure & qui la suit ordinairement. Cet argument devoit leur faire comprendre quel est le souverain bien. J'en conclus encore, que puis que cette vie est sujette à tant de maux, elle ne peut pas arriver à ce souverain bonheur dans toute sa plénitude.»]
Dans le tems donc que les hommes alloient errans sur ce sujet, d'incertitude en incertitude, & se partageoient en mille opinions diférentes, Jésus-Christ vint donner aux hommes la véritable connoissance de leur dernière fin. Il promet à ceux qui le suivront, qu'après leur mort ils posséderont une vie, qui non seulement ne sera ni troublée par la douleur & par les aflictions, ni interrompue par la mort, mais qui sera acompagnée d'une souveraine joye: & il leur promet aussi que le corps partagera ce bonheur avec l'ame.
On avoit bien eu jusques-là, soit par tradition, soit par conjecture, quelque espérance que l'ame seroit heureuse après cette vie; mais à peine pensoit-on que le corps dût avoir part à ce bonheur. N'est-il pas juste, cependant, qu'il ne soit pas privé de la recompense, puis qu'il entre avec l'ame en société de peines, de traverses & de tourmens? Ces joyes au reste, qui sont communes à l'une & à l'autre des deux parties qui composent l'Homme, ne sont pas de la nature de celles où quelques Juifs grossiers, & les Mahométans, tournent toutes leurs espérances. Les festins que les premiers atendent, & les plaisirs charnels dont ceux-ci se flatent, ne sont que des choses à tems, des remédes à la foiblesse de l'Homme; l'un pour la conservation de la vie; l'autre pour la conservation de l'Espéce. Le bonheur que l'Évangile promet est une vigueur éternelle, & une beauté plue brillante que celle des Astres; une connoissance claire & sure de toutes choses, mais particuliérement de Dieu, de ses Vertus, de ses desseins, & de tout ce qu'il a voulu nous cacher, ou ne nous révéler qu'en partie; une ame tranquille, & toute ocupée de la contemplation, de l'admiration, & des louanges de Dieu.
En un mot, ce bonheur renferme des choses & si grandes & si excellentes, que toutes les grandeurs & tous les plaisirs que nous connoissons, ne peuvent nous aider à les concevoir, que d'une maniére très imparfaite.
[Note marg.: Que la Résurrection des corps dissous & réduits en poudre n'est pas impossible.]
X. Nous avons déjà répondu à l'objection qu'on tire de la prétendue impossibilité de la Résurrection, lors que nous avons prouvé la vérité de celle de Jésus-Christ. On la fait encore ici revenir sur les rangs, & même beaucoup plus plausible, puis qu'il s'agit de la résurrection des corps dissous, & réduits en une forme toute diférente de celle qu'ils avoient. Mais cette dificulté n'est appuyée sur aucune raison. Presque tous les Philosophes tombent d'acord que quelques changemens qui arrivent aux choses matérielles, leur matiére demeure toûjours & demeure capable de recevoir diverses formes. Il faut donc, ou convenir que la Résurrection n'est pas une chose impossible, ou dire que Dieu ignore en quels endroits du Monde, proches ou éloignez, sont les parties de cette matiére dont le corps humain a été composé; ou dire qu'il n'est pas assez puissant pour les rassembler, les rajuster, & leur redonner leur premiére constitution. Mais comment ne pourroit-il pas faire dans ce grand Univers, dont il est le maître absolu, ce que nous voyons faire aux Chymistes dans leurs fourneaux, & dans les instrumens de leur Art, où après avoir comme détruit une chose en la dissolvant, ils la reproduisent en réünifiant ses parties? La Nature ne nous présente-t-elle pas aussi dans les semences des plantes & des animaux, des exemples du retour d'une chose à sa premiére forme, après en avoir reçû d'extrêmement diférentes?
Il n'est pas impossible de se tirer de l'embarras où plusieurs tâchent de nous jetter, sur ce qu'il arrive quelquefois, que des bêtes, après s'être nourries de chair humaine, servent elles-mêmes d'alimens à l'Homme.[A] Il faut considérer que la plus grande partie de ce que nous mangeons ne se convertit pas en nôtre substance, mais se change en excrémens, ou en quelques humeurs qui ne constituent pas proprement le corps & qui n'en sont que des accessoires; telles que sont la pituite & la bile: & que de cela même qui nourrit véritablement le corps, il s'en consume beaucoup par les maladies, par la chaleur interne, & par l'air qui nous environne. Cela étant, Dieu qui a tant de soin de toutes les espèces d'animaux brutes, qu'il ne permet pas qu'aucune périsse, ne peut-il pas, par l'éfet d'une Providence encore plus particuliére, empêcher que lors qu'un homme a vécu de quelques animaux nourris de chair humaine, ce qu'il en mange ne passe en sa substance? Ne peut-il pas faire que cette sorte d'alimens ne servent pas plus à le nourrir que les médicamens ou les poisons? Cela est d'autant plus vraisemblable, que la Nature même nous dicte, en quelque façon, qu'elle n'a pas mis la chair humaine au rang des choses propres à nous nourrir.
[Note A: Tout ce raisonnement, jusqu'à la fin de l'Article, paroît assez foible. I. Il supose un miracle dans le cours ordinaire des choses. Car cette Providence particuliére dont l'Auteur parle, ne peut être autre chose ici, qu'un véritable miracle, puis qu'elle empêcheroit que ce qu'un homme auroit mangé de chair humaine, ne passât, selon le cours ordinaire, en sa propre substance, & qu'elle travailleroit à l'exhaler en sueurs, &c. II. On peut assurer que l'expérience détruit cette suposition, & que ceux d'entre les Amériquains qui font des repas de la chair de leurs Ennemis vaincus, en sont aussi parfaitement nourris que de quelque autre aliment que ce soit. On pourroit donc se passer de cette premiére réflexion de l'Auteur, d'autant plus que celle de l'Article suivant est bonne & satisfaisante. TRAD.]
Mais quand cela ne seroit pas, quand un corps devrait perdre pour toûjours cette portion qui a passé en la substance d'un autre, il ne s'ensuivroit pas de là que ce ne fût pas le même corps.[24] La transpiration continuelle des particules qui composent le corps, & ausquelles d'autres particules succédent aussi continuellement, le change pour le moins autant, que cet accident dont nous parlons, obligeroit Dieu à le changer en le ressuscitant. Cependant elle n'empêche pas que ce ne soit toûjours le même corps.[25] Par quelles formes diférentes ne passe pas le ver à soye, avant que de devenir un papillon & les semences des plantes, avant qu'elles arrivent à leur juste grandeur? Cependant le papillon est dans le ver, & les plantes sont dans leur semence[B]. Avec ces remarques & plusieurs autres que l'on pourrait faire, on comprendra aisément que le rétablissement d'un corps après tous les changemens qu'il a souferts, & les pertes mêmes qu'il a pu faire, n'a rien que de très-possible. Le bon sens seul l'a persuadé à Zoroastre Philosophe Chaldéen, [26] à presque tous les Stoïciens, [27]& à Théopompe, fameux Péripatéticien. Ils ont même été plus loin, & ont cru que ce rétablissement arriveroit un jour.
[Note 24: La transpiration &c. Sénèque Épît. XVIII. «Le temps entraîne nos corps avec une rapidité semblable à celle d'un fleuve. Rien de ce que nous voyons n'est fiable & perpétuel: dans le moment même que je parle de cette vicissitude, Je sai que je l'éprouve.»]
[Note 25: Par quelles formes diférentes &c. Je passe à dessein, comme peu nécessaires, quelques citations de Pline, où cet Auteur raporte de pareils changemens dans les grenouilles, dans les coucous, dans les cigales, & dans une certaine chenille qu'il apelle Chrysalis.]
[Note B: Et ce sont toujours les mêmes plantes, parce que les parties qu'elles aquiérent, deviennent leurs parties en s'ajustant avec le peu qu'elles en ont eu d'abord. Un corps humain sera donc toujours le même, quand Dieu devroit y ajoûter une portion d'autre matiére qui le surpasseroit autant en quantité, que, ce qu'une semence ou une plante naissante aquiert, surpasse ce qu'elle a d'elle-même. ADD. DU TRAD.]
[Note 26: A presque tous les Stoïciens Clément Stromat. 1. V. «Héraclite, instruit dans les sentimens de la Philosophie Barbare (c'est-à-dire étrangére, par raport à la Grèce) n'ignoroit pas qu'un jour le Monde sera nettoyé de méchant Hommes par un grand embrasement. C'est ce que les Stoïciens, qui font venus depuis, ont entendu par le mot [Grec: echpurôsis], ecpurôsis, c'est-à-dire, embrasement. Ils ont aussi cru que par là tous les morts revivroient, & redeviendroient tels qu'ils avoient été en cette vie. Qui ne reconnoit au travers de ces envelopes la résurrection des morts?»]
[Note 27: Et à Théopompe. Diogéne de Laërce: «Théopompe enseigne dans le 8. liv. de ses Philippiques, que les Hommes revivront, comme l'ont aussi enseigné les Philosophes Orientaux; que cette nouvelle vie sera immortelle; & que chaque chose retiendra les mêmes noms qu'elle a dans cette vie.»]
[Note marg.: II. Avantage de la R. Chr. savoir la sainteté de la Morale, dans ce qui concerne le service de Dieu.]
XI. Le second avantage que la Religion Chrétienne a sur toutes les Religions qui ont jamais été, ou que l'on pourroit imaginer, consiste dans la souveraine sainteté de ses Préceptes, tant de ceux qui constituent le Culte de Dieu, que de ceux qui réglent les devoirs d'homme à homme. Presque dans tous les lieux où le Paganisme a fleuri, ses Cérémonies sacrées ne respiroient que fureur & que cruauté. Porphyre nous en instruit amplement, & les Relations de nos Voyageurs nous l'aprennent aussi. Non seulement les Nations barbares apaisoient leurs Dieux avec du sang humain: mais les Grecs mêmes, avec toutes leurs lumiéres & toute leur érudition, & les Romains qui se conduisoient par des Loix si sages, ont suivi là-dessus le penchant général du Paganisme.[28] Les Grecs sacrifioient des Victimes humaines à Bacchus Omestes. Et[29] l'Histoire Romaine nous aprend que l'on avoit immolé à Jupiter, quelques Gaulois & quelques Grecs de l'un & de l'autre sexe. Les mystéres de Cérès & de Bacchus, si saints & si révérez, ont long tems caché sous le voile sacré du silence, les plus honteuses saletez; comme il parut, lorsque ce silence religieux ayant été rompu, le Public fut témoin des excès abominables que ces mystéres renfermoient. Clément d'Alexandrie, & quelques autres, ont traité ce sujet fort au long. Pour ce qui est des jours consacrez aux Dieux du Paganisme, on les solemnisoit avec des Spectacles qui blessoient si grossiérement la pudeur, que Caton, au raport de l'Histoire[A-side]*, n'osoit pas y assister.
[Note marg. A: Val. Max. Liv. II. c. 10.]
[Note 28: Les Grecs sacrifioient &c. Plutarque & Pausanias en font mention. Clément dans son Exhortation nomme tous les Peuples qui faisoient la même chose.]
[Note 29: L'Histoire Romaine nous aprend &c. Denys d'Halicarnasse liv. I. dit que la coutume de sacrifier des hommes étoit fort ancienne en Italie. Elle est demeurée jusqu'au tems de Justin Martyr & de Tatien. Justin I. Apolog. parlant aux Romains, Vous faites à votre Idole, leur dit-il, des aspersions, non seulement de sang de bêtes, mais aussi de sang humain. Tatien, J'ai connu avec certitude que le Jupiter Latialis des Romains aime le sang des hommes, & qu'il prend plaisir aux victimes humaines qu'on égorge en son honneur. Cicéron dit la même chose des Gaulois; Pline, des habitans de la grande Bretagne; Helmoldus, des Sclavons. Porphyre dit que cette coutume étoit encore de son tems, & dans l'Arcadie, & à Carthage, & à Rome.]
La Religion Judaïque n'avoit à la vérité rien de tel. Rien n'y choquoit les Loix naturelles, & en particulier celles de l'honnêteté. Cependant le penchant qu'il avoit à l'Idolatrie, fut cause que Dieu le chargea de beaucoup de Préceptes sur des choses, qui n'étoient moralement ni bonnes ni mauvaises. J'entens par là les Sacrifices, la Circoncision, l'observation exacte du jour du repos, & la défense de quantité de viandes. La plûpart de ces choses de trouvent aussi dans le Mahométisme, qui y a ajoûté la défense de boire du vin.
La seule Religion Chrétienne nous enseigne un Culte proportionné à la nature de Dieu. Elle nous aprend que Dieu étant Esprit, nous lui de vouons une adoration spirituelle & pure. Si elle nous prescrit outre cela quelques Actes extérieurs & visibles, ils sont par eux-mêmes justes & saints, & n'obligent pas seulement en vertu de l'ordre exprès qui les exige de nous. Selon cette Religion, ce n'est plus la chair qu'il faut circoncire, c'est le coeur. Elle ne nous ordonne plus l'abstinence de tout travail, mais l'abstinence de toute action mauvaise & illicite. Elle ne nous demande plus le sang ou la graisse de nos bêtes: elle nous demande de plus nobles Victimes, & veut que nous sacrifiïons nos biens aux nécessitez des Pauvres, & nôtre sang à ses Véritez lors qu'il peut servir à les confirmer. Au commandement de s'abstenir de certaines viandes & de certains breuvages, elle substitue celui d'user de tout, & d'en user avec cette modération qui est propre à conserver & à afermir la santé. Si elle commande le jeûne, c'est afin d'élever l'esprit, en abatant un peu le corps. Mais d'ailleurs, tous ses Préceptes tendent à exciter dans l'homme une confiance tendre & respectueuse, qui le disposant à une obéïssance exacte, lui fasse trouver tout son repos en Dieu, & le porte à croire invariablement ses promesses. Par ces Principes, l'Evangile produit une ferme espérance & un véritable amour pour Dieu, & pour le Prochain. Lors qu'il a rempli le coeur du Fidéle de ces sentimens, il le tourne sans peine vers Dieu comme vers son Pére, son bienfaiteur & son remunérateur; & l'anime à une obêissance, dont le motif n'est plus la crainte servile des châtimens & des peines, mais la crainte de lui déplaire. La priére, qui est l'acte le plus essentiel du Service divin, trouve aussi ses régles dans l'Evangile. Selon ces régles, nous ne devons demander ni les richesses, ni les honneurs, ni en un mot tout ce qui pourroit être pernicieux aussi bien qu'utile. Mais 1. toutes les choses qui sont à la gloire de Dieu: 2. entre les choses caduques & passagéres, celles dont la Nature ne se peut passer; laissant le reste à la Providence, & nous tenant préparez à tout événement. 3. Nous sommes obligez de demander de tout nôtre coeur & avec toute l'ardeur dont nous sommes capables, les choses qui ménent à l'Éternité, le pardon de nos péchez, & le secours du saint Esprit, qui nous rendant inébranlables aux menaces des hommes, & invincibles aux atraits de la chair, nous fasse perséverer jusqu'à la fin dans nôtre course spirituelle. Se peut-il rien imaginer de plus digne de Dieu, qu'un Culte de cette nature?
[Note marg.: Avantage de la R. Ch. sur les autres dans les devoirs qui regardent le Prochain.]
XII. Les devoirs des hommes les uns envers les autres, ne sont pas réglez dans l'Evangile d'une maniére moins raisonnable & moins spirituelle. Le Mahométisme ne respire que la guerre. Et cela n'est pas surprenant, puisque c'est à la guerre qu'il doit & sa naissance & ses progrès. Les Loix des Lacédémoniens, ausquelles l'Oracle même d'Apollon donna le premier rang entre celles de tous les autres peuples de la Grèce, tendent généralement à rendre cette Nation belliqueuse.[30] Aristote l'a remarqué, & l'a remarqué comme un grand défaut. Mais s'il paroît raisonnable en cela, il ne l'est pas lors qu'il dit que la guerre est naturellement permise contre les Nations barbares; puisqu'au contraire il est certain que la Nature a établi entre les hommes les devoirs de l'amitié, & les douceurs de la Société. On a bien compris qu'elle défendoit & punissoit sévérement le meurtre commis d'homme à homme. Si cela est juste, il est donc très-injuste de regarder la destruction de Nations entiéres par les voyes cruelles de la guerre, comme une chose glorieuse, & comme une matiére de triomphes. C'est pourtant par ces voyes-là, que la fameuse République de Rome est montée à ce comble de gloire & de grandeur, que nous admirons encore dans les Histoires. Ses Écrivains ont même été d'assez bonne foi,[31] pour avouer que la plûpart de ces guerres étoient injustes. C'est ce qu'ils disent en particulier de celles qui lui ont assujetti la Sardaigne[32] & l'Isle de Cypre. Il paroît par les Historiens les plus célèbres,[33] que la plûpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule ni une honte de piller leurs Voisins, & qu'ils comptoient de bonne prise tout ce qu'ils pouvoient leur enlever.[34] Aristote & Cicéron mettent la vangeance au rang de actions vertueuses. Les combats sanglans des Gladiateurs à outrance, entroient dans les réjouïssances publiques. Enfin, rien n'étoit plus ordinaire que la cruelle coutume d'exposer les Enfans nouvellement nez.
[Note 30: Aristote &c. Euripide l'avoit remarqué avant lui, dans la Tragédie d'Andromaque. Si l'on vous ôtoit, dit-il aux Lacédémoniens, la gloire qui naît des armes, vous n'auriez plus rien qui vous distinguât.]
[Note 31: Pour avouer &c. Pétrone, S'il y avoit quelque terre qui fût riche en mines d'or, il n'en faloit pas davantage pour la faire déclarer ennemie du Peuple Romain.]
[Note 32: Et l'Isle de Cypre. Florus liv. III. ch. 9. «Le bruit des richesses de cette Isle étoit si grand & si bien fondé, que le Peuple Romain qui égaloit en grandeur toutes les autres Nations de la Terre, & dont la libéralité n'allait pas moins qu'à donner des Royaumes, ne pouvant résister à l'impression que ces richesses firent sur lui, déclara le Roi de cette Isle, tout Allié qu'il étoit, déchu de sa Royauté, réduit l'Isle en Province, & en enleva[C] des sommes prodigieuses.]
[Note C: Plutarque les fait monter à 7000 talens, qui font environ douze millions six cens mille livres.]
[Note 33: Que la plûpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule &c. Thucydide Liv. I. «Autrefois les Grecs, aussi bien que les Barbares de Terre ferme & des Isles, ayant trouvé la commodité d'aller les uns chez les autres par le moyen de la Navigation, s'en servirent pour exercer des brigandages; prenant pour Chefs de ces sortes d'expéditions, des Personnes illustres, qui s'y laissoient aller, tant pour l'espérance de s'enrichir, que dans le dessein de faire du bien à ceux qui étoient dans l'indigence. Ils avoient d'autant moins de peine à réüssir dans ces entreprises, qu'ils ne s'ataquoient qu'à des Villes ouvertes, & à des villages. Ils les pilloient, ils vivoient de leur butin; tout cela, sans encourir d'infamie, car bien loin qu'il y en eût à ce métier, il y avoit même de la gloire.. les habitans de Terre ferme se pilloient aussi, les uns les autres: & les [D]Locres Ozoles, les Etoliens, les Acarnaniens & les Nations voisines, le font encore aujourd'hui. Justin témoigne la même chose des Phocenses; Plutarque des anciens Espagnols; Diodore, des anciens Toséans; César & Tacite, des Peuples d'Alemagne.]
[Note D: Locres Ozoles, ainsi apellez pour les distinguer de 3. autres sortes de Locres: Etoliens, Acarnaniens, Phocenses, Peuples de Grèce.]
[Note 34: Aristote & Cicéron mettent la vangeance &c. Arist. à Nicomachus IV. II. C'est la marque d'un coeur bas & servile, que de soufrir patiemment un afront. Cic. Liv. II. de l'Invention, met au nombre des choses qui sont fondées sur le Droit naturel, les actes de vangeance par lesquels nous repoussons la violence ou les injures, en nous défendant, ou en rendant la pareille. Dans une Lettre à Atticus: Je hai cet homme, dit-il, & je le haïrai toûjours: & plût aux Dieux que je me pusse venger de lui.]
Les Loix des Hébreux étoient à tous égards plus justes, & leurs Réglemens plus saints. Mais comme ce Peuple étoit naturellement violent, & sujet aux emportemens de la colére, elles passoient légérement sur certaines choses, & lui en permettoient même d'autres qu'autrement elles lui auroient défendues. C'est à cela qu'on doit atribuer la permission qui fut donnée aux Israëlites, de traiter avec la derniére cruauté les sept Nations qu'ils depossédérent. En quoi pourtant on peut remarquer, qu'ils ne faisoient qu'exécuter les Arrêts de la Justice divine. C'est par une suite, ou plutôt par un abus de cette condescendance de leurs Loix,[35] qu'ils ont toûjours porté une haine mortelle à ceux qui suivoient d'autres Loix que les leurs, & qui ne s'acordoient pas de créance avec eux: & aujourd'hui encore leurs priéres sont pleines d'imprécations & d'amertume contre les Chrétiens. La Loi[E] les autorisoit aussi à se venger par une exacte rétribution des outrages qu'ils avoient reçus, & à tuer de leur propre autorité le Meurtrier de leur Prochain.
[Note 35: Qu'ils ont toûjours porté une haine mortelle à ceux &c. Les Rabbins enseignent qu'il faut faire tout le mal qu'on peut, à ceux de contraire Religion, & qu'on ne doit pas leur rendre ce qu'on leur a dérobé: qu'il faut exterminer tous ceux qui ne sont pas Juifs. Les Juifs ont ordinairement cette imprécation à la bouche, Que tous les Sectaires périssent subitement.]
[Note E: Levit. XXIV. 20. L'Auteur entend ce passage, de la vengeance entre Particuliers. Mais on l'explique ordinairement de la maniere dont les Juges devoient punir les violences & les outrages.]
La Loi de Jésus-Christ défend de rendre injures pour injures, de quelque nature qu'elles soient. Elle ne veut pas que nous aprouvions par l'imitation, ce que nous regardons comme criminel dans les autres. Elle nous ordonne de faire du bien généralement à tous, & si elle donne aux personnes vertueuses le premier rang entre les objets de nôtre amour & de nos bontez, elle ne manque pas de donner le second à ceux dont la malice sembleroit les en exclurre. Pour nous y engager plus fortement, elle nous met devant les yeux l'exemple de Dieu, qui fait servir toutes les créatures aux nécessitez de tous les hommes indiféremment.
[Note marg.: Dans le devoir de la chasteté, & dans ce qui regarde le mariage]
XIII. La manière dont Dieu a voulu que le Genre humain se multipliât, est une chose très-digne des sages Réglemens d'un Législateur. Cependant à peine la Religion Payenne y a-t-elle touché. Et certes elle auroit eu mauvaise grâce à être sévére là-dessus,[36] puis qu'elle faisoit mille le contes infames des débauches & des adultéres de ses Dieux. Ce péché même qui outrage la Nature, trouvoit sa protection dans l'exemple des Dieux. Ce fut par là que Ganyméde & Antinoüs méritèrent les honneurs divins. Ce crime monstrueux est assez commun parmi les Mahométans, & il est permis dans la Chine, & en d'autres endroits. Les Philosophes Grecs semblent avoir travaillé[37] à en diminuer l'horreur en le voilant de termes honnêtes. Ceux d'entr'eux qui ont eu le plus de réputation, ont fort aprouvé que les femmes fussent communes. Par là ils ouvraient la porte à une licence & à une impureté générale, & mettoient les hommes au-dessous des bêtes; [38]puisqu'il y en a qui se gardent entr'elles une espéce de fidélité conjugale. Une pareille licence auroit ces deux mauvais éfets; qu'elle déroberoit aux Enfans la connoissance de leurs véritables Péres; & qu'elle ne laisseroit aucun lieu à l'afection réciproque des uns & des autres. Les Loix des Hébreux défendent toutes sortes d'impuretez. [39]Mais elles ne condamnent ni la Polygamie, [A]ni le Divorce même, pour quelques raisons que ce soit. Les Mahométans usent de ces mêmes droits. Les Grecs & les Romains répudioient leurs femmes pour des sujets assez légers. Les [A]Lacédémoniens alloient même jusques à se les prêter les uns aux autres. Et Caton, le sage Caton, s'en est aussi mêlé.
[Note 36: Puis qu'elle faisoit mille contes des débauches &c. Les Péres ont souvent fait ce reproche aux Payens: Mais il y a du plaisir à voir la leçon qu'Euripide même fait là-dessus aux Dieux du Paganisme. «Il faut, dit-il, que je donne ici un petit avis à Apollon. Ce Dieu ne se contente pas de ravir par force l'honneur à des filles chastes, il soufre patiemment qu'elles se défassent des enfans qui naissent de ses débauches. Ah! pour vous qui possédez le tître & l'autorité de Roi, gardez-vous bien de suivre un exemple si pernicieux. Suivez constamment la vertu. Si quelqu'un tombe dans le crime, les Dieux ne manquent pas de le punir sévérement. Mais vous, Dieux, si j'ose m'adresser à vous, n'est-il pas bien injuste, que vous qui prescrivez des Loix aux hommes, vous viviez vous-mêmes sans Loix. Permettez moi de vous dire une chose, qui assurément n'arrivera jamais: C'est que si vos impudicitez étoient punies aussi sévérement que vous punissez celles des Hommes, bientôt & vous Apollon, & vous Neptune, vous-même grand Jupiter, qui régnez sur les Cieux, vous vous verriez & sans Temples & sans Autels.»]
[Note 37: A en diminuer l'horreur &c. Philon liv. De la Comtemplation. «Tous les discours du Festin de Platon roulent non sur l'amour des hommes pour les femmes ou des femmes pour les hommes; cela ne seroit pas si honteux, puis que cet amour ne passe point les bornes de la Nature: mais sur l'amour des hommes pour les garçons. Car tout ce qu'on y dit de Vénus & de l'amour céleste, ne se dit que pour sauver un peu les aparences par des mots qui n'ont rien de choquant».]
[Note 38: Puis qu'il y en a qui se gardent &c. Pline le dit des colombes, & Porphyre des pigeons ramiers.]
[Note marg. A: Dent. XXIV. 1-4.]
[Note 39: Mais elles ne condamnent ni la Polygamie &c. Deuter. XXI. 15. 11. Samuel, XII. 2. Joséphe Antiq. Jud. liv. XVI. La coûtume de notre Nation permet d'avoir plusieurs femmes. Les Docteurs Juifs & les Péres ont aussi entendu dans ce sens, les passages que je viens de raporter.]
[Note marg. A: Herodot. L. VI. Plut. Vie de Lycurg. & de Caton d'Utique.]
La Loi trés-parfaite de Jésus-Christ ne régle pas seulement l'extérieur: elle va jusqu'à la racine du déréglement; elle retranche la cupidité, & ne lui permet pas les moindres mouvemens, ni les moindres atentats à la chasteté des femmes. Tout, jusqu'aux regards mêmes, devient criminel par ces Loix sévéres qui font craindre à l'Homme un Dieu scrutateur des coeurs, juge & vangeur non seulement du crime, mais aussi du dessein de le commettre. Elles défendent le Divorce. Et n'est-il pas juste, en éfet, que puisque toute véritable amitié doit être perpétuelle & indissoluble, celle qui unit & les coeurs & les personnes entiéres, dure tout autant que la vie? Joignez à cela qu'il n'est pas possible que l'éducation des Enfans ne reçoive quelque préjudice de cette séparation. Pour ce qui est du nombre des femmes, ces mêmes Loix n'en permettent qu'une. Les raisons en font claires, & n'ont pas été ignorées, ni des Romains, ni des anciens Peuples de l'Allemagne, qui condamnoient la Polygamie. Il y en a trois principales raisons. I. Il est juste que la Femme qui s'engage à donner son coeur tout entier & sans réserve, [40]posséde aussi sans partage celui de son Mari. II. Les afaires domestiques sont mieux conduites, lors qu'elles sont sous la direction d'une seule tête. III. Enfin, cette pluralité de Méres de Famille ne peut causer parmi les Enfans, que du désordre & de la désunion.
[Note 40: Posséde aussi sans partage &c. Saluste, Guerre de Jugurtha, Ceux qui ont plusieurs femmes, ont le coeur tellement partagé, qu'ils n'en ont proprement aucune.]
[Note marg.: Dans la maniére d'acquerir & de conserver les richesses.]
[Note marg. A: Diod. Sic. L. I. Plut. Vie de Lycurgue.]
XIV. Venons aux devoirs de l'Homme par rapport aux richesses, & aux commoditez de la vie. Les Égyptiens & les Lacédémoniens[A] permettoient le vol. Les Romains, qui le défendoient entre Particuliers, le savoient très-bien pratiquer de Nation à Nation. La plûpart de leurs Guerres étoient d'honnêtes Brigandages; & Cicéron a reconnu que s'ils eussent été obligez de faire restitution, ils en auroient été bientôt réduits à leurs anciennes Cabanes.
[Note marg. A: Deut. XXIV. 20.]
La Loi défendoit le vol aux Juifs; mais elle leur permettoit[A] de donner leur argent à usure aux Étrangers: s'acommodant en cela à leur naturel assez avide de biens, & au génie des promesses qu'elle faisoit à ses observateurs.
L'Évangile ne condamne pas seulement toutes sortes d'injustices, sans distinction de ceux à qui ont en pourroit faire: il travaille aussi à tarir la source ordinaire de toutes nos injustices, en nous défendant d'atacher nôtre coeur aux richesses. Il nous en fait voir le néant. Il nous tourne entiérement vers les biens du ciel. Il nous représente que nôtre ame est trop petite, pour pouvoir donner une égale aplication à deux choses, dont chacune demande l'Homme entier, & qui sont assez oposées, pour nous obliger souvent à des résolutions & à des démarches toutes contraires; que l'aquisition, & la conservation des richesses coute mille inquiétudes, qui rongent le coeur, qui l'asservissent, & qui empoisonnent le plaisir qu'il s'en promettoit: au lieu que les choses dont la Nature se contente, sont & en petit nombre, & très-faciles à aquerir. S'il arrive que Dieu nous donne quelque chose de plus que ce qui est uniquement nécessaire, l'Evangile ne veut pas que nous nous en défassions, [41] & qu'à l'exemple de quelques Philosophes [a] peu sages, nous le jettions dans la Mer. Il ne veut pas aussi, ni que ce surplus demeure inutile entre nos mains, ni que nous le prodiguions: mais il nous ordonne que gardant un raisonnable milieu, nous employions ce bien à réparer l'indigence des autres, soit par de purs dons, soit en prêtant à ceux qui dans le besoin ont recours à nous. La raison en est, que nous ne devons pas nous regarder comme les maîtres de nos biens à l'exclusion de Dieu, qui étant le Pére de tous les hommes, & le Maître de tout ce qu'ils ont, nous a établis dispensateurs de ses biens, plutôt que véritables possesseurs. Mais quoique par cette raison, il eût droit d'exiger de nous purement & simplement que nous en disposions selon ses ordres, il veut bien nous y inviter par la déclaration qu'il nous fait, qu'une grâce bien placée nous assure des trésors que les Voleurs ne pourront nous enlever, & dont jamais aucun accident ne nous frustrera. Si nous cherchons des exemples d'une libéralité sincére & pleine de charité, les premiers Chrétiens nous en donnent un qui est digne d'admiration. Ne semble-t'il pas, en éfet, à voir la promptitude [Note marg.: Rom. XV. 25. 26] de ceux de Macédoine & d'Achaïe à soulager la pauvreté de ceux de la Palestine, qu'ils n'étoient tous qu'une même Famille dispersée par tout l'Univers?
[Note 41: Et qu'à l'exemple de quelques Philosophes. Ces Philosophes sont Aristippe & Cratès.]
[Note a: Ainsi Démocrite, au rapport de Sénèque & de Cicéron, laissa ses Terres incultes, négligea son Patrimoine, regardant les biens de l'esprit comme les seuls biens, & croiant que la possession des choses de la Terre étoit un obstacle à la Philosophie. TRAD. DE PAR.]
Mais comme ce seroit peu d'avoir réglé l'extérieur si on laissoit le coeur dans toute sa liberté, la Loi de J. C. n'oublie pas de marquer quel doit être le vrai principe de nos bienfaits. Elle nous aprend que l'espérance du réciproque ou de la réputation, en ôte tout le prix; & qu'ils ne sont de quelque valeur aux yeux de Dieu, qu'autant que son amour en a été le motif, & sa gloire, la derniére fin. Elle prend soin de renverser tous les prétextes dont l'amour du bien colore une épargne excessive. Elle dissipe la crainte qu'on auroit, ou qu'on feroit semblant d'avoir, de tomber dans l'indigence par trop de libéralité, & de se dérober par là les secours dont la vieillesse a besoin, & dont on peut se soulager en cas de quelque disgrace. Elle prévient tous ces prétextes, en promettant que Dieu aura des bontez toutes particuliéres pour ceux qui observeront ses Loix. Elle ajoûte même le raisonnement à la promesse. Elle nous fait jetter les yeux sur les soins tout visibles de la Providence, dans la production des plantes & des fleurs, qu'elle veut bien même orner & embellir. Elle nous oblige à penser que Dieu étant si bon & si puissant, nous lui ferions outrage, si nous ne nous fiions à lui, qu'à proportion des gages présens & visibles qu'il nous donne de son amour.
[Note marg.: Dans les Loix qui réglent le serment.]
XV. Enfin les autres Loix défendent sévérement le parjure. Les Loix de l'Évangile défendent le serment même, excepté quand il est d'une absolue nécessité: outre qu'elles nous forment à une habitude si [Note marg.: Matth. V. 33-37.] constante de dire la vérité, que les ocasions d'être réduit à faire serment, deviennent par là extrêmement rares.
[Note marg.: Perfection de la Morale Évangélique]
XVI. En général on peut dire que tout ce qu'il y a d'excellent dans les Livres des Philosophes Grecs, dans les Maximes des Auteurs Juifs & de ceux de tous les autres Peuples, est contenu dans la Doctrine évangélique, comme émané de Dieu même. On y trouve des Préceptes sur la modestie, sur la tempérance, sur la bonté, & sur l'honnêteté des moeurs. On y aprend les devoirs réciproques des Magistrats & des Peuples; des Péres & des Enfans; des Maris & des Femmes. On y voit la condamnation de certains défauts, sur lesquels la plûpart des Grecs & des Romains se sont fait illusion à eux-mêmes par les beaux noms qu'ils leur donnoient, & par je ne sai quel éclat de Grandeur qu'ils y apercevoient; j'entens la passion pour les honneurs & pour la gloire. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans l'Evangile, c'est cet abrégé de tous les Préceptes, plein de sens dans sa briéveté, & qui porte que nous devons aimer Dieu par-dessus toutes choses, & nos Prochains autant que nous-mêmes; ou, ce qui revient à un, [42] que nous leur devons faire ce que nous voulons qu'on nous fasse.
[Note 42: Que nous leur devons faire. L'Empereur Alex Sévére louoit fort cette Loi.]
[Note marg.: Objection tirée de la diversité de sentimens qui est parmi les Chrétiens.]
XVII. Quelqu'un objectera peut-être contre l'excellence de la Doctrine Chrétienne, dont nous tirons avantage, cette grande diversité d'opinions qui partage les Chrétiens, & qui les divise même en tant de Sectes diférentes.
La Réponse est aisée. Il n'arrive en cela à la Religion Chrétienne que ce qui arrive à tous les Arts, & à toutes les Sciences humaines. Ce malheur si général est un éfet de la foiblesse de l'esprit de l'Homme, ou des préjugez qui lui ôtent la liberté de juger sainement des choses. Mais ces diversitez d'opinions ont d'ailleurs cela de bon, qu'elles ne vont que jusqu'à un certain point, au de-là duquel il y a des véritez dont tout le monde convient, & qui répandent même des lumiéres sur les Articles contestez. Dans les Mathématiques on dispute sur la quadrature du Cercle; mais on est d'acord sur cette maxime, par exemple, que si de choses égales on en ôte des portions égales, ce qui demeure est égal. On pourroit faire voir la même chose dans la Physique, dans la Médecine, & dans les autres Sciences. De même, la diversité de sentimens qui régne parmi les Chrétiens, n'empêche pas qu'ils ne conviennent des principaux Articles, c'est-à-dire, de ces Préceptes que nous avons fait regarder comme la gloire du Christianisme. Leur certitude paroît sur-tout, en ce que ceux qui par le principe d'une haine & d'une animosité mutuelle, cherchent toujours de nouveaux sujets de se contredire, n'en sont jamais venus jusqu'à nier que ces Préceptes ne viennent de Jésus-Christ. Je n'en excepte pas même les Personnes déréglées, qui refusent de se conduire selon ces saintes maximes. Et en éfet il n'y auroit pas moins d'absurdité à nier que la doctrine Chrétienne procéde de Jésus-Christ, qu'il y en avoit dans les chicanes que quelques Philosophes ont fait autrefois contre la blancheur de la neige. Si les sens nous aprennent que la neige est blanche, la vûe de tous les Peuples Chrétiens, & la lecture des Livres de tous leurs Auteurs, depuis les plus anciens jusqu'aux plus nouveaux, & de ceux même qui ont rendu témoignage à la Religion par une mort violente; tout cela, dis-je, forme aussi une preuve de sens & d'expérience, qui anéantit tout doute sur l'origine de nos Dogmes. On croit aisément sur le témoignage de Platon, de Xénophon, & des autres Sectateurs de Socrate, que ce qu'ils nous donnent comme la doctrine de ce Philosophe, est véritablement sa doctrine. On ne doute pas que Zénon n'ait enseigné ce que les Philosophes de sa Secte lui atribuent. Quelle équité donc y auroit-il à former des doutes sur la validité du témoignage de tous les Chrétiens, touchant l'Auteur des enseignemens de leur Religion?
[Note marg.: III. Avantage de la R. Ch. tiré de la maniére dont elle s'est établie.]
XVIII. Le troisiéme avantage que nous avons remarqué dans la Religion Chrétienne par-dessus toutes celles qui sont actuellement, ou que l'imagination pourroit se figurer, consiste dans la maniére dont elle a été enseignée, & dont elle s'est répandue dans le Monde. En quoi nous avons à considérer 1. Son Auteur. 2. Sa grande étendue. 3. La qualité de ceux qui l'ont prêchée. 4. Les dispositions de ceux qui l'embrassérent les premiers.
[Note marg.: Où l'on considére 1. Son Auteur.]
1. Les Chefs de Secte parmi les Grecs, avouoient qu'ils n'osoient donner pour certain tout ce qu'ils enseignoient. Ils disoient que la Vérité est cachée dans un puits; que nôtre esprit n'est pas plus propre à soutenir l'éclat des Véritez divines, que les yeux des chouettes à soufrir les rayons du Soleil. Et à la faveur de ces belles maximes, ils diminuoient le mieux qu'ils pouvoient la honte de leur ignorance. Outre cela [43] il n'y en a eu aucun dont la vie n'ait été souillée de quelques vices assez grossiers. Les uns étoient [44] de lâches adulateurs des Puissances souveraines. [45] Les autres avoient de criminelles liaisons avec des Femmes. Quelques autres étoient d'une impudence si excessive, [46] qu'on les comparoit à des chiens: ce qui imprimoit sur toute leur Secte une note d'infamie. Tous en général se portoient réciproquement une envie furieuse, comme on le voit par leurs disputes continuelles, [47] & par leurs démêlez pleins de chaleur sur de simples mots, ou sur des choses très-légéres. [48] Leur indiférence pour le Service divin paroît en ce que, bien qu'ils crûssent presque tous l'existence d'un seul Dieu, non seulement ils ne lui rendoient pas leurs hommages, mais prenant pour Régle en fait de Religion la créance publique, ils adoroient par une prévarication criminelle, ceux qu'ils savoient très-bien n'avoir de Divinité que dans l'opinion des Peuples. Enfin ils n'avançoient rien d'assuré sur les récompenses de la piété & de la vertu. Je n'en veux point d'autre preuve que les derniéres paroles de Socrate.
[Note 43: Il n'y en a eu aucun &c. Socrate même, le plus irrépréhensible de tous, étoit extrémement colére, & ne pouvoit se modérer à cet égard, ni dans ses discours, ni dans ses actions.]
[Note 44: De lâches adulateurs &c. comme Platon & Aristippe.]
[Note 45: Les autres avoient de criminelles liaisons &c. Platon, Aristote, Épicure, Aristippe, &c. Zénon Auteur de la Secte des Stoïciens alloit encore plus loin, & aimoit les garçons.]
[Note 46: Qu'on les comparoit à des chiens. De là vint le nom de Cyniques qui fut donné à leur Secte.]
[Note 47: Et par leurs démêlez, pleins de chaleur &c. Timon Phliasius. «Malheureux hommes, dit-il aux Philosophes, honte du Genre humain; gens qui n'êtes que ventre; vous ne faites que vous égarer en vaines disputes sur des choses de néant. Puis-je vous mieux dépeindre qu'en vous comparant à des outres remplis de vent? Ailleurs: Mais qui les a donc animez ainsi les uns contre les autres? C'est une vaine populace, qui aime le babil; & qui acourt au moindre bruit qu'ils font. Voila ce qui cause & qui entretient cette maladie pernicieuse à tant de gens.» Ces passages se trouvent dans Clément, Eusébe, & Théodoret.]
[Note 48: Leur indiférence pour le Service divin &c. Xénophon, liv. V. des choses mémorables, raporte un Oracle qui ordonnait que l'on servît les Dieux de la manière que chaque Ville l'auroit prescrit par ses Loix. Platon disoit qu'il étoit dangereux de discourir sagement & raisonnablement devant le Peuple touchant les choses divines. C'est ce qui a fermé la bouche à tous les Philosophes Grecs, Latins, & Barbares, & qui leur a fait dissimuler la vérité. Et n'est-ce pas là un grand préjugé contr'eux?]
Pour ce qui est de Mahomet, dont la Religion a gagné un si grand nombre de Peuples; ses Sectateurs mêmes nous ôtent la peine de le convaincre de crimes, par l'aveu qu'ils font de ses débordemens. On peut aussi remarquer qu'il n'a donné aucun gage indubitable de la certitude du Paradis charnel, qu'il promet à ceux qui le suivent. Les Mahométans ne disent pas qu'il soit ressuscité; & quand ils le diroient, son corps, qui est encore à Medine, les démentiroit.
Moyse le Législateur des Hébreux a été un grand Homme à tous égards; mais il a été homme & a eu ses foiblesses. Ce ne fut qu'après une longue résistance, qu'il put se résoudre à accepter la Commission que Dieu lui donnoit d'aller trouver Pharaon de sa part. La promesse expresse qu'il lui fit de tirer des eaux du rocher par son ministére, ne put bannir toute sa défiance. Ce sont là des Faits dont les Juifs mêmes conviennent. S'il a proposé des récompenses, il n'en a presque pas jouï lui-même. Il n'entra pas dans la Terre promise; mais il mourut dans le Désert, après y avoir passé une grande partie de sa vie au milieu des révoltes presques continuelles de son Peuple.
Jésus-Christ est le seul dont la vie ait été parfaitement pure & irrépréhensible. Ses premiers Disciples ne lui reconnoissent point de défauts, & ses Ennemis ne l'en ont jamais convaincu d'aucun. [49]Il a rempli exactement tous les devoirs qu'il a prescrits aux hommes. Il a suivi fidélement les ordres qu'il avoit reçus de Dieu. Sa vie a été de la simplicité la plus parfaite. Il a soufert les injures & les derniers suplices avec une patience exemplaire; comme il paroît par l'Histoire de sa crucifixion. Il a eu pour les hommes, même pour ses Ennemis & pour ses Bourreaux, l'amour le plus sincére & le plus ardent, jusqu'à prier Dieu pour ceux qui le crucifioient. Il a ratifié dans sa personne les récompenses qu'il a promises à ses Fidéles, les ayant obtenues dans le degré le plus magnifique. Son Histoire nous l'aprend, & mille preuves nous en assurent. Plusieurs l'ont vû ressuscité, l'ont ouï parler, & ont apuyé leur foi par le secours de l'atouchement. Il a été élevé dans le Ciel à la vûe de ses Apôtres, & a donné des marques certaines de son autorité suprême en conférant à ses Disciples le pouvoir de parler diverses Langues, & celui de faire des miracles, après le leur avoir promis en les quitant. Par là, il a ôté tout lieu de douter, qu'il fût assez puissant pour nous conférer la récompense qu'il nous a proposée. D'où je conclus, que puis qu'il a confirmé ses Préceptes par son obéïssance, & ses promesses par la part excellente qu'il y a eue lui-même, sa Religion l'emporte sur toutes celles qui sont, ou qui ont jamais été dans le Monde.
[Note 49: Il a rempli exactement &c. Lactance. Il a marché lui-même dans le chemin qu'il nous a montré, de peur que les dificultez qui se rencontrent dans ce chemin ne nous détournassent d'y entrer.]
[Note marg.: 2. Sa grande étenduë dès le commencement même.]
Voyons à présent les succès dont la Prédication de l'Evangile a été suivie. Ils sont tels, qu'à les bien considérer, il faut reconnoître que l'Evangile est divin, ou ne pas croire que Dieu se mêle de ce qui concerne les hommes. Il étoit digne des soins paternels de sa Providence, de donner à des sentimens vertueux & bons, des succès & une étendue qui répondissent à leur excellence. Tel a été le sort de la Religion Chrétienne. Toute l'Europe, même jusqu'aux endroits les plus proches du Nord, fait profession de la croire, & de l'enseigner. Elle est connue par toute l'Asie, & dans les Iles de l'Océan qui l'environne, dans l'Égypte, dans l'Éthiopie, dans quelques autres Païs de l'Afrique, & presque par tous les endroits de l'Amérique où l'on a pu pénétrer.
L'Histoire de tous les siécles, les Livres de nos Écrivains, les Actes des Conciles; une vieille tradition que quelques Indiens ont conservée jusqu'à nôtre tems touchant [50]les Voyages de S. Thomas, de S. André & des autres Apôtres; tout cela, dis-je, montre que ce n'est pas d'aujourd'hui que le Christianisme est en possession de cette universalité, & qu'il en jouït depuis plusieurs siécles. En particulier Clément, [51]Tertullien, & quelques autres remarquent que de leur tems le Nom de Jésus-Christ étoit révéré dans les Iles Britanniques, dans l'Alemagne, & jusqu'aux extrémitez de la Terre. Or je demande s'il y a quelque Religion qui puisse entrer en concurrence avec la nôtre, sur le privilége d'une étendue aussi universelle. Le Paganisme a presque couvert toute la Terre; mais à parler juste, sous ce nom étoient comprises une infinité de Religions diférentes. Entre les Payens, les uns adoroient les Astres; les autres les Élémens; d'autres servoient les Bêtes; plusieurs révéroient des choses qui ne subsistent que dans l'imagination. Leurs Loix sacrées n'étoient pas moins diverses que les objets de leur culte; & ils en devoient l'institution à des Auteurs très-diférens. Les Juifs dans leur dispersion paroissent un très-grand Peuple; mais enfin, ce n'est qu'un Peuple; & depuis J. C. leur Religion n'a pas reçu d'acroissement fort considérable. Si depuis ce tems-là elle est sortie de l'obscurité où elle avoit été jusqu'alors, on peut dire que les Chrétiens y ont plus contribué que les Juifs.
[Note 50: Des Voyages de St. Thomas. On montre encore aujourd'hui son sépulcre dans le païs de Coromandel. Clement &c. Stromar. V. dit que Jesus-Christ est connu de toutes les Nations.]
[Note 51: Tertullien liv. I. contre les Juifs. En quel autre toutes les Nations ont-elles cru, qu'en Jesus-Christ, et quel autre ont-elles embrassé comme le Messie venu au monde? Après il fait un dénombrement des Nations qui croyoient en Jésus-Christ de son tems, & ce dénombrement contient tous les Peuples des 3. parties du Monde qui étoient alors connues. Plus bas il montre combien le Royaume de Jesus-Christ est plus étendu que ne l'ont été l'Empire de Nebucadnésar, & d'Alexandre, & que ne l'étoit celui des Romains. «La Royauté de Jésus-Christ, dit-il, s'étend par-tout & est crue par-tout. Ce grand Roi est servi par tous les Peuples que nous venons de nommer: il regne; il est adoré en tous lieux; il se communique à tout le monde également.» Arnobe, S. Athanase, Théodoret, & S. Jérôme, font voir par le même détail, cette grande étendue de l'Empire de Jesus-Christ. Origéne dans une Homélie sur Ezéchiel, «Les malheureux Juifs avouent que ces choses sont dites du Messie. Mais c'est à eux un aveuglement déplorable, d'ignorer encore la Personne à qui elles conviennent, puis qu'ils les voyent acomplies. Qu'ils nous marquent avant l'avénement de Jésus-Christ, quelque temps auquel la Bretagne, le Mauritanie, le Monde entier s'est acordé à ne servir qu'un seul Dieu.» S. Chrysostome, Homél. VI. «Comment les Écrits des Apôtres auroient-ils pu passer jusques aux terres étrangéres, jusqu'aux Indes, jusqu'à ces bords de l'Océan qui terminent toute la Terre, si les Auteurs de ces Livres n'eussent été dignes de foi?» Le même Pére dans l'Homélie sur la Divinité de Jésus-Christ, «Parcourir en si peu de tems toute la Terre; inviter ainsi à de si grandes choses des hommes prévenus de mauvaises habitudes, & plongés dans la plus énorme corruption, cela est assurément au-dessus des forces d'un homme, & c'est cependant ce qu'a fait Jésus-Christ. Il a délivré de ces maux tout le Genre humain. Les Romains, les Perses, & toutes les Nations Barbares ont jouï de cette heureuse délivrance.»]
Le Mahométisme ocupe un très-grand nombre de Païs; mais il ne l'ocupe pas seul. Presque par-tout où il régne, notre Religion y a ses Sectateurs & même en quelques endroits ils surpassent en nombre les Mahométans; au lieu qu'on trouve très-peu de ceux-ci dans la plûpart des Païs que les Chrétiens possédent.
[Note marg.: 3. Ceux qui l'ont les premiers prêchée.]
3. Comparons maintenant les moyens par lesquels la Religion Chrétienne s'est établie dans le Monde, avec ceux qui ont servi à afermir les autres Religions; & les premiers Docteurs de celle-là avec ceux qui ont fait fleurir celles-ci. Nous voyons que pour l'ordinaire les hommes ont le foible de se laisser entraîner par l'exemple des Rois, & des personnes revêtues de quelque autorité, sur-tout si cet exemple passe en loi, & si l'on met en usage la force & la contrainte. C'est par ces voyes que les diférentes Religions Payennes & la Mahométane se sont acrues & fortifiées. Les premiers Docteurs de nôtre Religion étoient dénuez de ce secours éficace. C'étoient des personnes sans naissance & sans nom; c'étoient des Pêcheurs, & des gens de métier. Ils ont cependant trouvé le moyen de l'établir en l'espace de trente ans [A] [Note marg. A: Rom. XV. 19.] dans toutes les parties de l'Empire Romain, dans celui des Parthes, dans les Indes, c'est-à-dire, par toute la Terre. Pendant près de 300. ans elle n'a dû ses acroissemens qu'à des Particuliers, qui bien loin d'avoir en main ou de quoi se faire craindre par des menaces, ou surprendre la faveur des Peuples par des espérances, rencontroient par tout des obstacles de la part des Souverains. Malgré tout cela, avant qu'elle eût atiré Constantin à la profession de ses véritez, [52]il s'en faloit peu qu'elle ne remplît la plus grande partie de l'Empire Romain. Ceux d'entre les Grecs qui ont donné des Régles pour les moeurs, se rendoient d'ailleurs recommandables aux Peuples par quelques autres endroits. Platon étoit grand Géomètre. Les Péripatéticiens s'apliquoient à étudier les animaux & les plantes. Les Stoïciens étoient habiles dans l'art du raisonnement. Les Pythagoriciens possédoient la Science des nombres & de l'harmonie. Plusieurs d'entr'eux, comme Platon, Xénophon & Théophraste, faisoient valoir leurs préceptes par toutes les graces & toute la force de l'éloquence. Rien de tout cela ne se trouvoit dans nos premiers Docteurs. Leurs discours étoient simples & sans agrémens. Ils instruisoient, ils promettoient, ils menaçoient: tout cela sans étude & sans art. Or comme ces maniéres ne peuvent pas aler loin & ont très-peu de proportion avec les succès qu'elles ont eus; il faut de toute nécessité reconnoître, ou que les miracles ont supléé au défaut de l'Art; ou qu'une Providence secrette a veillé favorablement sur les desseins de ces premiers Fidéles; ou qu'ils ont eu l'un & l'autre de ces deux secours.
[Note 52: Il s'en faloit peu qu'elle ne remplît &c. Tertullien II. Apolog. «Nous ne sommes que d'hier & nous nous trouvons par-tout. Nous remplissons vos Villes, & municipales, & autres, vos Iles, vos Forteresses, vos Bourgs. Nous sommes répandus dans les Armées, dans les Tribus, dans les Décuries. La Cour, le Sénat, le Barreau sont pleins de Chrétiens. En un mot vous nous trouvez par tout, si ce n'est dans vos Temples.]
[Note marg.: 4. Les dispositions des premiers qui l'embrassèrent.]
4. Ceux qui ont reçu le Christianisme par les instructions des Apôtres, avoient l'esprit imbu des principes d'une autre Religion, & par conséquent dificile à manier. Les premiers Disciples de Mahomet & des Auteurs des Religions Payennes, étant moins prévenus, étoient plus capables de recevoir de nouvelles impressions. La Circoncision & la connoissance d'un seul Dieu, avoient disposé les Hébreux à recevoir la Loi de Moyse. Mais rien ne préparoit les premiers Chrétiens à se soumettre à l'Évangile. Ils étoient dans d'autres sentimens; & une longue habitude, qui tient souvent lieu d'une seconde Nature, les y confirmoit, & les éloignoit de ces nouvelles doctrines. L'éducation & le respect des Loix & de l'autorité de leurs Ancêtres les afermissoit, les uns dans la Religion Payenne, & les autres dans le Judaïsme. Ce n'étoit pas là le seul obstacle que la Religion rencontroit dans leur coeur. Ils ne pouvoient s'y ranger sans se soumettre infailliblement à la fâcheuse nécessité de craindre les maux les plus terribles, ou de les endurer. L'horreur que les maux impriment naturellement, se répand souvent jusques sur les choses qui les peuvent atirer; & il est assez rare qu'on entre dans des sentimens qui traînent après eux d'aussi tristes suites. Nos premiers Péres ont passé par-dessus tout cela. C'est peu de dire que le Christianisme leur fermoit l'entrée des Charges, les assujettissoit à des peines pécuniaires, à la confiscation de leurs biens, & au bannissement: on les envoyoit travailler aux Mines: la cruauté s'épuisoit en nouvelles maniéres de les tourmenter. Le martyre & les massacres étoient si ordinaires, que les Auteurs de ce tems-là assurent qu'il périt par là plus de monde, que la famine, ni la contagion, ni la guerre, n'en peuvent détruire. Les genres de mort qu'on leur faisoit soufrir étoient des plus afreux. [53]On les brûloit vifs, on les crucifioit, en un mot, on leur ôtoit la vie par des suplices, qu'on ne peut ni lire ni se représenter sans une extrême horreur. Ces cruautez continuérent dans l'Empire Romain, presque jusqu'à Constantin le Grand. Si elles eurent quelques intervales, ils étoient peu considérables, & même n'étoient pas universels. Elles durérent plus long tems encore dans les Païs qui ne reconnoissoient pas l'autorité des Romains, mais elles ne purent jamais afoiblir ce Parti. Il sembloit même qu'elles l'augmentassent, & que pour un Chrétien qu'elles détruisoient, elles en fissent renaître plusieurs. C'est ce qui donna lieu à quelques-uns de dire, que le sang des Martyrs étoit la semence de l'Eglise.
[Note 53: On les brûloit vifs &c. Ulpien célèbre Jurisconsulte a fait sept Livres sur cette question; Quelles sortes de peines il faloit infliger aux Chrétiens. Lact. liv. V. ch. II.]
Comparons encore ici le Christianisme avec les Religions contraires. Les Grecs, & les Juifs, qui avoient coutume de parler de tout ce qui les concernoit, avec beaucoup de vanité & d'ostentation, ne peuvent citer que fort peu de personnes qui ayent eu le courage de soufrir la mort pour leurs Opinions. Les Indiens peuvent se faire honneur de quelques Gymnosophistes; & les Grecs de leur Socrate. Le reste se réduit à peu de chose. Encore n'y a-t-il guére lieu de douter que ces personnes, qui s'étoient déjà rendues célèbres, n'ayent eu en vûe de se faire un grand nom dans la Postérité, Nos Martyrs étoient pour la plûpart des Personnes du plus bas rang, connues à peine parmi leurs Concitoyens, C'étoient des femmes, c'étoient de jeunes gens, qui ne pouvoient ni désirer ni se promettre avec quelque vrai-semblance, une réputation qui les fît vivre long tems dans la mémoire des hommes. En éfet le Martyrologe ne fait mention que de la moindre partie de ceux qui ont soufert le martyre pour la défense de la Religion, [54]Le reste va trop loin pour être compté un par un. Ajoûtons à cela qu'il étoit aisé à la plûpart d'entr'eux de se dérober aux suplices. Un peu de dissimulation, un grain d'encens jetté sans dessein sur un Autel, les en eût afranchis; ce qui ne se peut pas dire des Martyrs Payens.
[Note 54: Le reste va trop loin &c. Le Martyrologe marque seulement en gros les 300 qui ont soufert le martyr à Carthage; un grand nombre d'autres Martyrs en Afrique sous l'Empereur Tibére; en Antioche, en Arabie, en Cappadoce, & dans la Mésopotamie, sous Valérien: dans la Phrygie & dans le Pont, sous Maximim &c.]
Quelques sentimens qu'ils cachassent dans le fond de leur coeur, ils avoient du moins la complaisance de conformer leur extérieur au goût de ceux à qui ils étoient suspects. Il n'y a donc proprement que les Juifs & les Chrétiens qui ayent soufert la mort uniquement pour la gloire de Dieu. À l'égard des Martyrs de la Religion Judaïque, on n'en trouve que dans les tems qui ont précédé la venue de Jésus-Christ; encore y en a-t-il eu si peu en comparaison des Martyrs du Christianisme, qu'on en compteroit plus de ceux-ci dans une seule Province, que des autres dans toute l'étendue de leur État, & dans toute la durée de leurs soufrances. En éfet, cette durée n'a pas été bien longue, puis qu'elle ne comprend que les Régnes de Manassé & d'Antiochus.
Cette multitude innombrable de Personnes de tout rang & de tout sexe, séparées par l'intervale de tant de lieux & de tant de siécles, & qui ont sêllé de leur sang la Foi Chrétienne, doit avoir eu sans doute quelque raison de persévérer si constamment. Or cette raison ne pouvant être que la force de la vérité, & le secours de l'Esprit de Dieu; c'est avec justice que nous regardons nos Martyrs comme une bonne preuve de la Religion Chrétienne.
[Note marg.: Réponse à ceux qui demandent des preuves encore plus démonstratives.]
XIX Si toutes ces preuves ne satisfont pas, & qu'on en désire de plus convainquantes, on doit considérer que[55] les preuves varient, selon la diversité des choses que l'on veut établir. On ne peut conclurre une vérité Mathématique que par des raisons de la dernière évidence. Les disputes de la Physique se doivent terminer par des argumens fondez sur des Principes naturels. Lors qu'il s'agit de délibérer, il faut se déterminer par des argumens tirez des maximes que le sens commun & l'expérience suggérent. Les Faits ont aussi leurs preuves, qui consistent dans la qualité de ceux qui les atestent: & c'est les avoir prouvez, que de faire voir que ces Témoins n'ont rien qui les les rende suspects. Si l'on ne s'en tient pas là, on anéantit la certitude des Faits Historiques; on détruit celle des expériences, qui font la partie la plus considérable de la Médecine; & l'on suspend les devoirs réciproques des Péres & des Enfans; puis que ces relations ne se connoissent que par ces sortes de preuves. Dieu eût pu fonder nôtre Foi sur le témoignage des sens de chaque Fidéle, & même sur des démonstrations: mais il vouloit commander aussi bien que persuader, & donner à la Foi un caractère d'obéïssance & de soumission. Il sufisoit donc qu'il se révélât d'une maniére capable de convaincre les esprits dociles. Il vouloit que l'Evangile fût une Pierre-de-touche qui distinguât les ames ployables & flexibles d'avec celles qui sont d'une opiniâtreté incurable. Nos preuves ont persuadé un très-grand nombre de Personnes sages & vertueuses; il est donc évident que l'incrédulité des autres ne vient pas de l'insufisance de ces preuves,[56] mais de la répugnance qu'ils ont contre des véritez & des Loix qui choquent leurs passions, & qu'ils ne peuvent admettre sans s'engager à compter pour rien la gloire, les honneurs, & les biens de cette vie. Ils reçoivent sans scrupule mille autres Faits qui ne sont apuyez que sur le raport des Historiens, & dont ils ne voyent même à present aucuns monumens sensibles. Mais lors qu'il s'agit de l'Histoire de l'Evangile, ils entrent en défiance, & n'ont aucun égard au raport de ses premiers témoins, ni aux monumens qui pourroient servir à la confirmer; tel qu'est l'aveu de tous les Juifs; & cette multitude de Sociétez Chrétiennes qui ne peuvent s'être formées sans quelque raison légitime.
[Note marg.: Conclusion.]
[Note 55: Les preuves varient selon la diversité.. Aristote Métaphys. liv. I. ch. dernier «Il ne faut pas chercher en toutes sortes de sujets, une certitude aussi grande que celle des véritez mathématiques.]
[Note 56: Mais de la répugnance &c. St. Chrysostome à Demetrius. «Le refus que l'on fait de recevoir les Préceptes de l'Evangile, ne vient que de ce qu'on n'a pas le courage de les suivre.»]
Je conclus, que puis que la longue durée du Christianisme, & son établissement par toute la Terre, ne peuvent pas être la production de l'Esprit humain, il faut, ou les atribuer à quelques miracles éclatans, ou avouer que cette durée & ce progrès si extraordinaire, où l'on ne veut reconnoître rien de surnaturel, sont le plus grand de tous les miracles.
TRAITÉ DE LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
LIVRE TROISIEME.
Où l'on prouve l'autorité de l'Écriture.
[Note marg.: Preuve générale de l'autorité des Livres du Nouveau Testament.]
I. Le but des preuves que nous avons déduites jusqu'ici, & de toutes les autres qu'on pourroit ajoûter, est de persuader aux Incrédules & à ceux qui sont encore dans l'incertitude, que la Religion, dont les Chrétiens font profession, est très-véritable & très-bonne. Mais ce n'est pas assez. Après les avoir convaincus de cette vérité, il faut les conduire à ces Livres très-anciens où cette Religion est renfermée, & que nous apellons les Livres du Nouveau Testament, ou pour parler plus exactement, les Livres de la Nouvelle Alliance.
Il y auroit de l'injustice à nier que ce soit à ces livres que l'on se doive adresser pour connoître nôtre Religion, & à n'en pas croire là-dessus le témoignage constant de tous les Chrétiens. Quelle que soit une Secte, bonne ou mauvaise, l'équité veut qu'on croye sur sa parole, que ses sentimens sont contenus dans les Livres où elle nous renvoye pour en être instruits. C'est sur ce Principe que nous recevons sans dificulté l'assurance que les Mahométans nous donnent, que leur Religion se trouve dans l'Alcoran. Puis donc qu'il paroît par les argumens que nous venons de proposer, que la Religion Chrétienne est véritable, & qu'il n'est pas moins évident par la raison que nous venons d'alleguer, que cette Religion est enseignée dans nos Livres sacrez; il n'en faut pas davantage pour établir solidement l'autorité de ces Livres. Si pourtant on souhaite que nous en aportions des preuves plus particuliéres, nous le ferons volontiers: mais ce sera après avoir posé une Régle qui est connue & suivie de tout ce qu'il y a de Juges équitables. C'est que quand on entreprend d'ataquer un Livre qui est reçû depuis plusieurs siécles, on s'engage nécessairement à produire des objections capables de lui ôter toute créance: au défaut de quoi, il est censé digne de cette autorité, dont il a été jusqu'alors en possession.
[Note marg.: Preuves plus particulières. I. Que ceux d'entre ces Livres qui portent le nom de quelque Auteur, sont véritablement de cet Auteur.]
II. Nous disons donc, que les Écrits qui sont reçus unanimement par tous les Chrétiens, & atribuez aux Auteurs dont ils portent le nom, sont éfectivement de ces Auteurs. La raison en est, que les Docteurs des premiers siécles, comme Justin, Irénée, Clément, & ceux qui les ont suivis, ont cité ces Écrits sous les mêmes noms d'Auteurs qu'ils portent aujourd'hui:[1] Que Tertullien dit que les Originaux de quelques-uns de ces Livres se voyoient encore de son tems: Que toutes les Eglises les ont reçus comme les Ouvrages de ces mêmes Auteurs, & avant qu'elles eussent encore assemblé de Conciles: Que jamais les Payens ni les Juifs ne leur ont fait d'afaire sur cet article:
[Note marg.: + S. Cyllir. L. X.]
Que Julien + même avoue que les Écrits qui sont atribuez à S. Pierre, à S. Paul, à S. Mathieu, à S. Marc, & à S. Luc, ont été écrits par ces Auteurs: Qu'enfin, si le témoignage des Grecs & des Latins paroît à tout homme de bon sens, une raison de ne pas douter que les Poëmes que l'on atribue à Homére & à Virgile, ne soient véritablement d'eux: à plus forte raison le témoignage constant de presque toutes les Nations, prouve invinciblement que les Livres du Nouveau Testament ont été composez, par ceux dont ils portent le nom sur leurs Titres.
[Note 1: Que Tertullien dit &c. Liv. de la prescription contre les Hérétiques, «Vous qui voulez exercer plus utilement votre curiosité dans l'afaire du Salut, parcourez les Eglises où les Apôtres ont particulièrement résidé, vous y verrez encore leurs Chaires; vous y entendrez encore lire leurs Épîtres sur les Originaux mêmes.» Cela n'est pas étonnant, puis que Quintilien dit que de son tems on voyoit encore les Originaux des Livres de Cicéron, & qu'Aulu-Gelle dit la même chose de ceux de Virgile.]
[Note marg.: Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne furent pas généralement reçus.]
III. Ce n'est pas qu'entre ces Livres il n'y en ait quelques-uns qui n'ont pas été d'abord reçus de tous les Chrétiens. On a douté de la seconde Épître de S. Pierre, de l'Épître de S. Jude, des deux que nous avons sous le nom de Jean l'Ancien, de l'Apocalypse, & de l'Épître aux Hébreux. Mais ces Écrits étoient d'autre côté reconnus par un grand nombre d'Eglises, comme il paroît par l'usage qu'en font les plus anciens Docteurs, qui en citent des passages pour prouver nos Dogmes. Il y a donc aparence que si quelques Eglises ne s'en servoient pas, c'étoit ou parce qu'elles ne les connoissoient pas, ou parce qu'elles n'étoient pas assez persuadées de leur autorité; & que si dans la suite elles se conformérent à celles qui les recevoient pour divins, c'est parce qu'elles s'instruisirent plus à fonds là-dessus, & reconnurent leur ignorance ou leur erreur. Et en éfet il n'y a presque plus de lieux où l'autorité de ces Livres ne soit à présent établie. Si l'on dit qu'ils ont été suposez, on le dira sans preuve, & même contre la vrai-semblance. Car quel intérêt auroit pû obliger à les suposer, puis qu'ils ne nous aprennent rien qui ne se trouve amplement dans ceux dont personne n'a jamais douté?
[Note marg.: Qu'à l'égard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom d'auteur, cela ne leur préjudicie point.]
IV. Le peu de connoissance que l'on a du véritable Auteur de l'Épître aux Hébreux, & le doute où quelques-uns ont été si les deux derniéres Épîtres de S. Jean, & l'Apocalypse, sont de S. Jean l'Apôtre, ou de quelqu'autre qui ait eu le même nom, ne peuvent aucunement préjudicier à l'autorité de ces Écrits. On sait qu'en matiére d'Auteurs, il faut faire plus d'atention à leurs qualitez qu'à leur nom. Nous recevons comme vrais plusieurs Livres historiques, quoi que nous ne sachions pas le nom de ceux qui les ont écrit. Le Livre de la Guerre d'Alexandrie est de ce nombre. On n'en connoit pas l'Auteur, mais parce qu'on voit que, qui que ce soit qui l'ait écrit, il vivoit dans le temps de cette Guerre, & que même il y a eu part, cela paroît sufisant pour autoriser cette Histoire. On ne doit donc pas être plus dificile à l'égard des Livres donc nous parlons, puis que ceux qui nous les donnent, assurent qu'ils ont vécu dans le commencement du Christianisme, & qu'ils avoient reçu les dons extraordinaires que Dieu conféra aux Apôtres. Si l'on dit qu'ils ont pu s'atribuer faussement ces avantages, & qu'à l'égard même des autres Livres, on leur a peut-être suposé de grans noms, pour leur donner plus de poids: nous répondons qu'il est tout-à-fait incroyable, que des Personnes qui ne prêchent par tout que la sincérité & la piété, ayent voulu sans sujet se charger du crime de faussaires; crime que tout honnête homme déteste, & que les Loix de Rome punissoient du dernier suplice.
[Note marg.: Que tous ces Auteurs n'ont pu écrire que des choses vrayes.]
V. Il demeure donc constant que les Livres de la nouvelle Alliance, ont été composez par ceux dont ils portent le nom, & que les qualitez que ces Auteurs se sont atribuées, leur convenoient éfectivement. Si l'on considére outre cela, qu'il n'est pas moins certain qu'ils n'ont rien écrit dont ils n'eussent une connoissance parfaite, & qu'ils n'ont pû se mettre en l'esprit de vouloir tromper le monde, on conclura invinciblement, que ce qu'ils ont écrit est vrai & indubitable, puis qu'on ne peut dire des choses fausses que par l'un ou l'autre de ces deux principes, ou l'ignorance, ou la malice. Mais n'avançons rien sans preuve, & faisons voir que ces Auteurs ont su ce qu'ils disoient, & qu'ils n'ont rien dit que ce qu'ils croyoient véritable: qu'en un mot ils n'ont été, ni trompez, ni trompeurs.
[Note marg.: Preuve: on ne les peut accuser d'ignorance.]
VI. S. Matthieu, S. Jean, S. Pierre, S. Jude étoient du Collége de ces douze, que Jésus-Christ avoit choisis pour témoins de sa vie & de sa doctrine. Ainsi il est impossible qu'ils n'ayent pas bien sû les choses qu'ils nous racontent. C'est ce qu'on doit dire aussi de S. Jaques, qui a été, ou Apôtre, ou, selon le sentiment de quelques-uns,[2] proche parent de Nôtre Seigneur, & de plus, Évêque de Jérusalem par les sufrages des Apôtres. Pour ce qui regarde S. Paul, on ne peut pas croire qu'il se soit imaginé sans fondement, que Jésus-Christ lui ait révélé du Ciel les véritez qu'il a enseignées; ni qu'il se soit figuré vainement qu'il ait fait toutes les grandes choses dont il se glorifie; ni que S. Luc, le fidéle compagnon de ses voyages ait donné dans les mêmes visions. Ce seroient là d'agréables songes, mais dont des personnes aussi sensées que S. Paul & S. Luc, n'étoient assurément point capables. Quoi que S. Luc ne fût pas du nombre de ceux qui avoient vécu avec Jésus-Christ, son témoignage néanmoins ne nous doit pas être suspect de crédulité. Il étoit né sur les lieux; il avoit voyagé par la Palestine; [3]il s'étoit informé exactement de la vérité des Faits qu'il a écrits, & il en avoit conféré avec ceux qui en avoient été témoins oculaires, comme il paroît par le premier verset de son Évangile. Il ne faut pas douter qu'outre les Apôtres, avec qui il avoit des liaisons fort étroites, il n'ait parlé à plusieurs de ceux qui avoient été guéris par Jésus-Christ, & de ceux qui l'avoient vû mourir, & qui l'avoient aussi vû après sa Résurrection. Si la confiance que nous avons sur les recherches exactes de Tacite & de Suétone, fait que nous croyons sur leur raport, des choses qui se sont passées long tems avant qu'ils fussent nez; à plus forte raison devons-nous ajouter foi à un Écrivain qui nous assure qu'il n'avance rien que sur le récit de témoins oculaires.[4] Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point douté dans les premiers tems qu'il n'ait toûjours vécu avec S. Pierre, on doit avoir autant de foi pour son Evangile que s'il lui avoit été dicté par cet Apôtre, & c'est dire assez, puis que cet Apôtre devoit savoir avec certitude toutes les choses que S. Marc a écrites dans son Evangile. Outre cela cet Evangile n'a rien écrit qui ne se trouve dans les Ouvrages des Apôtres. Enfin ni l'Auteur de l'Apocalypse n'a pu se mettre faussement dans l'esprit qu'il avoit avoit eu toutes ces Visions dont il dit que Dieu l'a honoré: ni celui de l'Épître aux Hébreux n'a pu se figurer sans raison, que l'Esprit de Dieu ou les autres Apôtres lui avoient apris les choses dont il a traité dans cette Épître.
[Note 2: Ou proche parent &c. C'est le sentiment de St. Chrysostome & de plusieurs autres.]
[Note 3: Il s'étoit informé &c. Cela paroît par les premiers versets de son Évangile.]
[Note 4: Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point douté &c. St Irénée liv. III. ch. I. Clément cité par Eusébe.]
[Note marg.: Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi.]
VII. Nous avons posé en second lieu que nos Auteurs sacrez n'ont pu avoir dessein de mentir. Nous l'avons déjà prouvé lors que nous avons établi la vérité de la Religion Chrétienne en général & qu'en particulier nous avons montré la certitude de la résurrection de Nôtre Seigneur. Quand on récuse des témoins parce qu'on les croit de mauvaise foi, on est obligé de donner quelques raisons de ce soupçon, & de dire par quels motifs ils ont pu se laisser aller au mensonge & à la fourbe. Or c'est ce qu'on ne peut pas faire en cette rencontre. Car si l'on objecte qu'ils ont pu mentir parce que l'intérêt de leur Cause le demandoit; il faudra un peu examiner pourquoi ils se sont embarquez dans cette cause, & sont entrez dans ces intérêts. Certes, ce n'a été ni pour l'espérance de quelques avantages, ni pour la crainte de tomber dans quelques disgraces: puis que cette Cause, dont ils entreprenoient la défense, les privoit de toutes commoditez, & les jettoit dans toutes sortes de périls. Ils ne se sont donc chargez d'une Commission si dangereuse, que par la crainte de Dieu. Or cette crainte peut-elle porter un homme à mentir, principalement dans une chose dont dépend le salut éternel de tous les hommes? Si l'on considére que leurs Écrits ne respirent que la piété; que leur vie n'a jamais donné prise aux acusations de leurs ennemis, que tout ce que ces ennemis leur ont pu reprocher a été leur ignorance, défaut qui ne s'acorde guére avec la qualité d'imposteurs, on sera contraint d'avouer qu'ils n'étoient pas capables d'une impiété aussi horrible, que celle d'apuyer les intérêts de Dieu sur le mensonge & sur la fourberie. Ajoûtez à cela, que pour peu qu'ils eussent eu de mauvaise foi, ils n'auroient eu garde de laisser dans leurs Écrits des monumens éternels de leurs fautes, telles que furent, & leur fuite dans les dangers de leur Maître, & la triple abnégation de S. Pierre.
[Note marg.: Preuve, tirée des miracles que ces Auteurs ont faits.]
VIII. Si l'on veut une preuve authentique de leur bonne foi, Dieu lui-même nous la fournit dans les miracles qu'il a opérez par leur ministére. Eux & leurs Disciples les ont publiez en présence de tout un grand Peuple, avec beaucoup de confiance. Ils ont marqué les noms des Personnes, & toutes les circonstances les plus propres ou à prouver le Fait, s'il étoit véritable, ou à fournir aux Magistrats des moyens de les convaincre de mensonge, s'il eût été suposé. Il faut sur tout faire quelque atention à ce qu'ils ont très-constamment dit & écrit, qu'en présence de plusieurs milliers de personnes, ils s'étoient énoncez en quantité de Langues qu'ils n'avoient pas aprises, & qu'à la vûe du Peuple de Jérusalem ils avoient guéri sur le champ un homme qui étoit né boiteux. Ils ne pouvoient pas ignorer que les Magistrats du Peuple Juif les haïssoient à mort, & s'oposoient à tous leurs desseins; que ceux des Romains ne leur vouloient pas de bien; & que les uns & les autres les regardant comme auteurs d'une nouvelle Religion, ne manqueroient pas de profiter de toutes leurs fausses démarches, & d'embrasser avec joye les moindres ocasions de leur faire des afaires, & de les acuser. Cependant ils n'ont rien rabatu pour cela de leur fermeté, & de leur hardiesse à publier leurs miracles. Il faut donc croire qu'ils avoient raison, & que ces miracles étoient très-véritables. Ni les Juifs, ni les Payens de ces tems-là n'ont jamais ose les nier: [5]même Phlégon[a], Afranchi de l'Empereur Adrien, a fait mention de ceux de S. Pierre dans ses Annales. [6]Dans les Livres où les premiers Chrétiens rendoient raison de leur Foi aux Empereurs, au Sénat, & aux Gouverneurs de Provinces, ils parlent de ces miracles comme de choses qui étoient de notoriété publique, & dont on ne pouvoir pas douter, ils disent même ouvertement que les Apôtres avoient conservé jusqu'après leur mort le pouvoir de faire des miracles, & qu'il s'en faisoit auprès de leurs sépulchres par l'atouchement de leurs os. Ils pouvoient bien juger cependant que si cela eût été faux, les Magistrats les en eussent bien-tôt convaincus, & leur en auroient fait porter la peine, en les couvrant de honte, & en les faisant mourir. Mais ils parloient à coup sûr: les miracles faits auprès des sépulchres étoient en si grand nombre, & atestez par tant de personnes, que Porphyre même fut forcé d'en convenir.
[Note marg.: Cyril: cont. Jul. L. X.]
[Note 5: Même Phlégon. Nous l'aprenons d'Origéne contre Celsus liv.