Chapitre 19 LA GYPSIE
Dans la nuit où eut lieu la fantastique invasion du Louvre par les truands, la Cour des Miracles présentait un spectacle vraiment curieux.
Au centre du vaste quadrilatère formé par des lignes de maisons lépreuses, avait été plantée la haute pique surmontée d’un quartier de charogne : le drapeau !
Des torches de résine brûlaient ; des feux avaient été allumés ; deux tonneaux de vin hissés sur des tables, et tournait la canelle[6] qui voulait ; il y avait foule autour des feux ; de nombreux blessés se faisaient panser par des femmes ; trois morts qui avaient été emportés étaient exposés sur des tables autour desquelles de vieilles femmes chantaient des lamentations et célébraient les vertus des défunts. Après une pareille équipée, les truands éprouvaient la sourde inquiétude d’une nouvelle bataille toute proche ; ils n’imaginaient pas que les choses pussent en rester là ; tout le royaume d’Argot et d’Egypte était sur la défensive ; les hommes n’avaient pas dépouillé leurs armes ; les femmes formaient hâtivement des barricades devant toutes les ruelles qui venaient se déverser dans ce réservoir. Des sentinelles avancées avaient été posées autour de la citadelle centrale, et il y en avait partout, jusqu’au pied du Louvre même.
Manfred avait été transporté dans une des maisons de la Cour même. Dans une chambre sommairement meublée, Lanthenay était assis près d’un lit où Manfred, étendu, se laissait panser par la vieille femme que nous avons entrevue et que nous continuons à appeler la Gypsie.
Activement, elle enduisait les blessures d’un onguent qu’elle avait composé, plaçait des bandelettes et des compresses avec une agilité et une délicatesse telles que le blessé sentait à peine l’effleurement des doigts.
– C’est fini ! dit tout à coup la Gypsie. Trois jours d’immobilité suffiront.
Et, avec un haussement d’épaules, elle ajouta :
– Ce ne sont pas des blessures d’épée ; ce sont des piqûres d’épingles.
Manfred approuva de la tête.
– Nos hommes frappent mieux, quand ils frappent, continua la vieille qui semblait se perdre dans une rêverie.
Manfred avait fixé ses yeux sur son ami. Entre les deux hommes, il n’y avait eu aucune explication.
Au premier moment, ils s’étaient embrassés, et les paroles n’avaient pas eu à intervenir… c’était tout.
– Ainsi, reprit la Gypsie, le grand prévôt est blessé ?
– Blessé ! répondit Lanthenay.
– Par toi ? Bien certainement par toi ? En es-tu bien sûr, mon fils ?
La vieille parlait avec une étrange douceur. Il est à remarquer qu’elle ne prodiguait pas à Lanthenay ce nom de « fils » qu’elle venait de lui donner. Elle ne l’appelait ainsi que dans certaines occasions très rares.
– J’en suis tout à fait sûr ! dit Lanthenay.
– C’est admirable ! reprit la vieille.
Elle hocha lentement la tête et murmura entre ses dents :
– Oui ! les destinées ont de ces conjonctions mystérieuses… Vraiment, ceci est admirable…
Elle continua avec une soudaine inquiétude :
– Mais la blessure est-elle dangereuse ?
– Je ne crois pas, dit Lanthenay.
Et la Gypsie prononça ces paroles dont ni Manfred ni Lanthenay ne comprirent le sens :
– C’est qu’il ne faut pas qu’il meure… je ne veux pas… ce ne serait pas juste !
Il est indispensable que nous placions ici un incident qui n’a pu trouver place dans notre récit, et qui a une importance capitale.
Nos lecteurs ont deviné que les truands avaient été entraînés par Lanthenay à l’assaut du Louvre.
En effet, dès le premier instant. Lanthenay avait compris que la résolution de Manfred était inébranlable.
Que faire ? L’accompagner au Louvre ? C’était la mort assurée pour tous les deux. Or, Lanthenay était amoureux : il voulait vivre. Il ne consentait à mourir que s’il n’y avait pas d’autre issue à la situation. Il avait dès lors entrepris l’audacieuse tentative d’invasion.
Pendant les quelques jours où Manfred demeura enfermé au logis de la rue Froidmantel, Lanthenay avait passé son temps à essayer de convaincre les principaux chefs des truands : le roi de Thunes, le duc d’Egypte, l’empereur de Galilée, et les plus importants de leurs comtes et suppôts, personnages avec lesquels nous aurons sans doute à lier connaissance.
Lanthenay eut à lutter contre une vive résistance : la proposition paraissait follement téméraire, et ces hardis compagnons ne se risquaient à certains coups d’audace qu’à bon escient, et pour le bon motif, c’est-à-dire pour le profit qu’il y avait à retirer d’une expédition.
En désespoir de cause. Lanthenay avait réclamé l’assemblée générale de toute la truanderie. Cette assemblée eut lieu la veille du jour où Manfred alla au Louvre.
Tout à coup, les suppôts, comtes, clercs et massiers, personnages déguenillés, hideux, farouches, parcoururent les rangs de l’assemblée, et, en quelques minutes, avec une prodigieuse rapidité, tous, jusqu’au dernier des francs-mitoux[7] , furent au courant du but de la réunion.
Il s’éleva un grand murmure, cette sourde rumeur de gens qui discutent. Cela dura dix minutes.
Alors les grands chefs parlèrent à tour de rôle.
D’abord le roi de Thunes. Ce roi s’appelait Tricot.
Il exerçait le jour l’honorable et lucrative profession de mendiant, et la nuit la profession plus honorable et plus lucrative encore de voleur. Ce cumul ne le fatiguait pas trop, et lui laissait même des loisirs pour composer des ballades qu’il chantait en ses heures de bonne humeur.
Il se hissa sur un tonneau et dit, d’une voix forte :
– Nous aimons notre frère Manfred. Mais que va-t-il faire au Louvre ? Qu’irions-nous y faire nous-mêmes ? Nous ne voulons pas nous engager dans une aventure qui peut avoir une terrible issue et des conséquences encore plus terribles pour la paix de notre royaume. J’ai dit.
Ce bref discours, prononcé d’une voix éraillée, ponctué de gestes violents, fut accueilli par un grand silence.
On attendait que tous les chefs eussent parlé. Lanthenay, qui se tenait au pied du trône, se mordait les lèvres avec angoisse.
Le duc d’Egypte parla dans le même sens que Tricot.
L’empereur de Galilée se prononça aussi pour l’abstention.
Alors, la rumeur éclata, les discussions recommencèrent dans tous les groupes.
L’immense majorité de cette foule était décidée à passer outre et à se porter en masse au secours de Manfred.
Mais telle était l’autorité des chefs que pas une voix n’osait s’élever pour protester contre leur décision.
Tout à coup, un remous se fit près du trône de Tricot.
On vit une ombre grêle surgir près du roi de Thunes.
Elle apparut soudain dans la lumière des torches.
– La Gypsie !
Cette exclamation retentit de toutes parts.
Et un silence étrange se fit.
La scène présentait alors une sorte de grandeur sauvage : la place où dix mille êtres, hommes et femmes en haillons, faces violentes ou livides, physionomies terribles ou blafardes, grouillent autour des feux ; tout autour, les maisons à toits aigus, les fenêtres à minuscules vitraux plombés sur lesquels les flambeaux de résine accrochent des lueurs rouges ; au centre, le trône du roi de Thunes, autour duquel des gens montent la garde, armés de coutelas, bizarrement vêtus de loques sordides ; près de là, les figures fantastiques du duc d’Egypte et de l’empereur de Galilée ; sur le tout, un silence pesant d’où monte la palpitation de dix mille poitrines qui respirent…
La vieille Gypsie s’était dressée. De sa voix perçante, accentuée par une farouche énergie, les mots martelés par un violent besoin de convaincre, elle dit :
– Ecoutez-moi, vous tous ! J’ai à vous dire des choses qui sont dans mon cœur et qui sont certainement dans les vôtres aussi. On vient de vous parler non pas comme à des hommes, mais comme à des femelles dignes d’être vendues au marché. Vous l’avez supporté. Vous êtes des lâches !
La Gypsie garda un instant le silence. Une sorte de halètement passa, rapide comme un frisson, sur cette foule compacte qui écoutait avec une attention profonde.
Debout, ses cheveux gris au vent, ses bras maigres levés dans un geste de malédiction, la Gypsie apparaissait comme un génie surnaturel à ces imaginations élémentaires et sa maigre silhouette éclairée par les feux rouges, avec des coins d’ombre violemment accusés, évoquait sur les truands assemblés, guerriers nocturnes, l’esprit des batailles qui vient planer sur toute réunion armée.
Son apostrophe fit oublier les sages conseils du roi de Thunes. Ses insultes clamées d’une voix aigre chatouillèrent agréablement ces épidermes comme des caresses.
– Il n’en est pas un ici qui ne sente son cœur éclater de colère et de honte à la pensée qu’un de nos frères sera venu en vain nous demander assistance. Et pour qui ?… Pour le meilleur, le plus vaillant ! Hommes, écoutez-moi. Voici ce que je dis : mon fils Lanthenay vient vous dire que mon fils Manfred court un grave danger. Si vous n’entendez pas cette voix, les femmes m’entendront. J’irai au Louvre à la tête de vos ribaudes ! J’ai dit.
Ces paroles produisirent un effet prodigieux.
La menace de la Gypsie parlant d’entraîner au Louvre les ribaudes de la Cour des Miracles provoqua un enthousiasme indescriptible.
Le roi de Thunes, le mendiant Tricot, fit un geste. A l’instant même, le silence s’abattit sur la Cour des Miracles.
Le roi de Thunes demanda :
– Vous voulez aller au Louvre ?
La même acclamation retentit.
– C’est bien ! Nous irons au Louvre !…
La Gypsie, ayant obtenu ce qu’elle voulait, avait sauté à bas du tonneau qui lui avait servi de tribune ; elle s’approcha vivement de Lanthenay, lui prit la main :
– Tu vois ? Sans moi, tu n’obtenais rien…
– C’est vrai, mère Gypsie.
– Souviens-toi bien, reprit-elle d’une voix étrange : c’est grâce à moi que tu vas envahir le Louvre et porter une main sacrilège sur l’autorité royale…
Lanthenay frissonna. Elle ajouta tout à coup :
– Peut-être te rencontreras-tu avec le grand prévôt…
– Peut-être !
– Et ce sera grâce à moi !
Lanthenay s’éloigna. La vieille le suivit un instant des yeux. Une joie terrible pétillait dans ses yeux.
Nous avons insisté sur cet incident : d’abord pour le curieux tableau de cette assemblée de truands, ensuite pour établir avec netteté que ce fut, en effet, grâce à la Gypsie que se produisirent ces deux événements capitaux :
L’invasion du Louvre par les truands.
Le grand prévôt blessé par Lanthenay.
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