Chapitre 26 LA DUCHESSE D’ETAMPES
Ce même soir, vers les neuf heures, deux femmes sortirent du Louvre par une porte dérobée.
Elles étaient suivies à distance respectueuse par trois gentilshommes armés en guerre, cuirassés de peau de daim, la main sur le manche de la dague, l’œil en éveil.
Ces gentilshommes, c’étaient : Guy de Chabot de Jarnac, Lésignan et Saint-Trailles, les trois fidèles de la duchesse d’Etampes, maîtresse en titre du roi François Ier.
L’une des deux femmes n’était autre que la duchesse d’Etampes elle-même. L’autre était une de ses suivantes.
La duchesse s’avançait donc, s’appuyant au bras de sa suivante, avec une mine effarouchée et de petits frissons de terreur fort excusables d’ailleurs en un temps où Paris, dès là nuit tombante, appartenait aux coupe-jarrets, tire-laine et truands de toutes sortes.
Anne de Pisseleu, duchesse d’Etampes, avait alors tout près de cinquante ans.
Tandis que Diane avait conservé une beauté marmoréenne qui la faisait comparer à une Diane chasseresse antique, tandis qu’elle se livrait à tous les exercices violents, faisant tous les jours trois ou quatre heures de courses à cheval, active, entreprenante, aimant la chasse, le bain glacé, et domptant la vieillesse voisine par une énergie toujours en éveil, Anne de Pisseleu avait recours aux artifices féminins, se gardait d’un courant d’air comme de la peste, mettant un masque et des gants parfumés d’onguents pour dormir, et, enfin, cherchait par un art consommé à « réparer des ans l’irréparable outrage ».
Diane frappait d’admiration.
Anne ensorcelait par ses manières câlines.
Toutes deux, d’ailleurs, par des procédés si différents, conservèrent jusqu’à la mort leur beauté dont les poètes du temps parlent avec un certain enthousiasme.
Il y avait entre ces deux femmes une haine mortelle.
Diane qui, peut-être, avait été la maîtresse de François Ier, avait manœuvré pour s’emparer fortement du cœur et des sens du dauphin Henri, esprit faible qui passait son existence à rêver des choses épiques de l’ancienne chevalerie.
Henri appartenait maintenant corps et âme à Diane de Poitiers devant laquelle Catherine de Médicis s’inclinait, ou faisait semblant de s’incliner en attendant quelque éclatante revanche.
Or, Henri, c’était le futur roi, c’était le soleil levant. C’était l’avenir. Si François Ier mourait, Diane devenait la véritable reine de France.
Elle avait donc pour elle tout le parti des jeunes et des ambitieux, les Guise, les Montmorency, enfin tous ceux qui brûlaient de jouer un rôle dans l’Etat, et déjà spéculaient sur l’apparente faiblesse d’Henri.
La duchesse d’Etampes, demeurée fidèle au roi, voyait son influence décroître de jour en jour. Elle n’avait plus de raison d’être à la cour de France que dans l’amour de François Ier. Or, François Ier était volage ; il courait de la brune à la blonde ; Anne pardonnait tout, à condition de demeurer la maîtresse officielle, et même nous dirons qu’elle s’ingéniait à se rendre indispensable au roi, en lui facilitant des amours de rencontre multiples, afin qu’il ne s’enlisât point dans un amour durable.
Que l’on considère un instant cette figure : Anne de Pisseleu, tremblant de vieillir, vivant dans la terreur d’un coup d’air qui pouvait lui donner une fluxion et la défigurer… Que l’on imagine ses désespoirs ambitieux à chaque nouvelle conquête du roi… Que l’on observe qu’elle haïssait profondément Diane, et que sa chute définitive, c’était le triomphe définitif de sa rivale à la cour…
Et maintenant, nos lecteurs comprendront que l’arrivée de Gillette fut un coup de foudre pour cette femme, qu’elle trembla et que, pour se débarrasser d’un tel obstacle, elle envisagea froidement la nécessité d’un crime.
Qu’était-ce que cette petite fille à la radieuse beauté qui, tout à coup, bouleversait la cour de France, dont tous les hommes étaient amoureux et toutes les femmes jalouses ?
D’où sortait-elle ? Un mystère entourait sa vie.
Une seule chose rassurait un peu la duchesse d’Etampes : de toute évidence, la nouvelle venue avait l’esprit dérangé ; l’étrange scène où Gillette avait déclaré reconnaître son père dans le bouffon Triboulet en était une preuve.
Oui, mais le roi la créait duchesse de Fontainebleau. Le roi lui donnait ses domaines, un palais, déclarait qu’elle avait le droit d’entrer chez lui à toute heure.
Frappée coup sur coup de ces désastres, Anne de Pisseleu étudia quelques jours l’énigmatique figure de la petite duchesse et conclut que sa folie était feinte, qu’elle cachait de redoutables ambitions…
C’est à ces choses que réfléchissait la duchesse d’Etampes en se dirigeant dans des ruelles obscures et marchant aussi vite que le lui permettait la nuit.
La duchesse d’Etampes s’arrêta dans une sorte de boyau étroit, infect, avec son ruisseau gras coulant au milieu, avec ses maisons lépreuses dont les toits en auvent laissaient à peine entrevoir une rayure du ciel.
– C’est là ! murmura-t-elle. A moins qu’elle n’ait disparu… depuis ma dernière visite…
La ruelle se trouvait aux confins de la Cour des Miracles.
La maison était hideuse, effrayante… La duchesse frissonna… Les trois gentilshommes, la voyant s’arrêter, l’avaient rejointe.
– Madame, quelle imprudence ! murmura Jarnac.
– Avez-vous peur ? dit-elle avec cet aplomb des femmes qui préfèrent se transporter tout de suite au-delà des limites de la peur.
– Comment n’aurions-nous point peur en vous voyant vous exposer ainsi ?
– Il le faut, cher ami, répondit-elle avec une certaine fermeté. Attendez-moi ici !
Elle s’élança aussitôt et se mit à grimper à tâtons un escalier de bois très raide. Au haut de l’escalier, des jointures d’une porte, filtrait un peu de lumière obscure.
La duchesse poussa la porte : elle était ouverte.
Qui donc habitait là, assez insoucieux ou inconscient pour ne pas barricader sa porte après huit heures du soir ?
La duchesse d’Etampes entra dans le taudis étroit et sombre qu’éclairait un lumignon fumeux.
Pour tout meuble, il y avait là une table, un escabeau, quelques ustensiles de cuisine sommaires.
Cette malheureuse était belle. Elle était jeune encore.
Elle fixa sur sa visiteuse un regard empreint d’une morne curiosité, puis, sans paraître s’en occuper davantage, reprit le cours de ses lamentables rêveries… La duchesse d’Etampes se pencha vers elle et murmura :
– Margentine ! Veux-tu que je te fasse retrouver ta fille ?
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