‹ TribouletChapitre 54 sur 55 · Chapitre 54 DIANE DE POITIERS

Chapitre 54 DIANE DE POITIERS

Au moment où Rabelais sortait de la chambre du roi, une scène qui, pour être muette et n’être jouée que par un seul personnage, n’en est pas moins d’une importance considérable, se passait dans l’une des pièces qui avoisinaient la chambre royale.

Une courte description topographique est ici nécessaire. On parvenait aux appartements du roi après avoir franchi cinq ou six immenses salles où François Ier avait déployé le faste magnifique dont il cherchait à éblouir ses visiteurs de marque et qui convenait d’ailleurs à son tempérament.

Des peintures du Titien, de Raphaël, du Pérugin décoraient les panneaux et les plafonds de ces vastes salons de réception. Donc, après avoir traversé ces pièces, où une foule de courtisans, de gardes, d’officiers allaient et venaient, où attendaient les ambassadeurs, où éclataient le luxe et la force du maître de la France, on arrivait à une sorte d’étroit couloir transversal.

Là commençaient les appartements particuliers du roi.

Une antichambre, d’abord, où étaient admis les familiers du monarque ; puis, sur la droite de cette antichambre et s’ouvrant sur elle, le cabinet du roi ; à gauche, deux salons. Après le cabinet venait la chambre à coucher. Au delà, c’était l’appartement du dauphin.

Un mur barrait là le petit couloir dont nous venons de parler. Il résultait de cette disposition que l’appartement du dauphin attenait à celui du roi, mais que pour passer de l’un à l’autre, il fallait faire un assez long détour.

Pour le roi, le Louvre finissait au mur du fond de sa chambre. Pour le dauphin, c’était à ce mur que le Louvre commençait. Or, la pièce que ce mur séparait de la chambre royale était une sorte de cabinet, à demi salon, qui se trouvait lui-même séparé de l’appartement du dauphin par un autre couloir.

C’est dans ce cabinet que le dauphin Henri conférait assez souvent avec celle qu’il appelait son Egérie ou sa Sagesse, c’est-à-dire avec Diane de Poitiers, sa maîtresse. Maintenant, pénétrons dans le cabinet du dauphin au moment même où Rabelais faisait une suprême tentative pour sauver Etienne Dolet.

Une femme était assise contre la muraille du fond.

Elle avait soulevé une partie de la tapisserie de velours cramoisi, et avait mis à découvert un trou circulaire grillagé.

La femme était seule dans le cabinet.

Elle avait collé son oreille au grillage de ce trou.

Et qui se fût approché à ce moment eût entendu le murmure distinct de deux voix qui étaient celles de Rabelais et de François Ier. Ainsi, du cabinet du dauphin, on entendait tout ce qui se disait dans la chambre du roi.

Qui avait fait percer ce trou ?…

Il est infiniment probable qu’avant d’être la maîtresse d’Henri, Diane de Poitiers avait été celle de François Ier.

Diane avait toujours été une femme de plus de tête que de cœur. Sa prodigieuse beauté, que par un singulier privilège de la nature elle garda jusqu’à la mort, avait servi à sa diplomatie et à son ambition beaucoup plus qu’à ses amours. Etait-ce elle qui jadis avait fait percer le mur pour surveiller le roi ? C’est très possible.

Toujours est-il qu’elle seule connaissait l’existence de cette sorte d’oreille indiscrète toujours ouverte pour recueillir les paroles de François Ier.

Nous avons déjà dit quelques mots du caractère de cette froide ambitieuse. Complétons-les en ajoutant que les rêveries secrètes de Diane l’emportaient à des imaginations que nul n’eût pu soupçonner. Peut-être rêva-t-elle de s’asseoir sur le trône de France aux côtés du futur roi Henri. Il est certain, en tout cas, que du vivant même de François Ier, elle prépara son pouvoir et son autorité pour le jour où le dauphin serait couronné.

Ainsi donc, tandis que la duchesse d’Etampes était prête à commettre un crime pour prolonger la vie du roi, sans lequel elle tombait dans le néant, Diane, au contraire, était prête à envisager de sang-froid la nécessité de faire disparaître ce même roi. Lui mort, c’était le dauphin, son amant, qui montait sur le trône… Et alors !… que ne pouvait-elle espérer, elle qui avait pris sur le faible cerveau d’Henri un si terrible ascendant !…

Ce n’était point par hasard que Diane de Poitiers se trouvait dans le cabinet du dauphin à l’heure où le roi avait avec Rabelais l’entretien que nous avons rapporté.

En effet, il est à peine besoin d’indiquer, après ce qui vient d’être dit, que Diane avait ses espions jusque dans l’antichambre de François Ier. Chaque matin, à son lever, elle était mise au courant de ce qui se faisait ou se disait d’intéressant chez le roi, et elle préparait sa journée en conséquence. C’est ainsi que le matin de ce jour, elle avait appris que François Ier avait en toute hâte envoyé chercher maître Rabelais.

Diane avait tressailli, et s’était dit aussitôt :

– Le roi est sûrement malade… Toute la question est de savoir si la chose est sérieuse.

Elle n’ignorait pas la confiance absolue que le monarque avait en la science du médecin, et que celui-ci, à diverses reprises, avait dû son salut à cette confiance égoïste plutôt qu’à l’amitié douteuse de François Ier.

Elle s’empressa de gagner le cabinet mystérieux et de prendre place auprès du treillis qui recouvrait le trou.

Lorsque Rabelais arriva et fut introduit dans la chambre royale, elle ne perdit pas un mot de ce qui se disait.

Le soir, prévenue, selon les ordres qu’elle avait donnés, que Rabelais se trouvait dans l’antichambre royale, elle courut reprendre son poste. La conversation du matin lui avait paru sans doute tellement intéressante qu’elle ne voulait rien perdre de celle du soir. Elle écouta avec indifférence tout ce qui fut dit au sujet d’Etienne Dolet.

Mais lorsque Rabelais parla du médicament qu’il croyait capable d’arrêter le mal, elle eut un faible tressaillement.

– Est-ce que cet espoir va s’évanouir ? songea-t-elle.

L’entretien était terminé depuis plus de dix minutes, et Diane de Poitiers, pensive, était à la même place, méditant, le visage dur, les yeux fixes.

Enfin elle poussa un soupir, se leva, rabattit la tapisserie de velours qui cachait le treillis et regagna son appartement. Car Diane de Poitiers, en qualité de première dame d’honneur de la dauphine, avait sa chambre au Louvre, et bien que l’étiquette ne l’obligeât pas à y coucher, elle y passait la plupart de ses nuits.

Rentrée chez elle, Diane reprit la rêverie qu’elle avait commencée dans le cabinet du dauphin. Peut-être eut-elle quelque débat avec elle-même, peut-être essaya-t-elle de repousser l’idée qui, vague d’abord, se précisait dans son esprit avec une effrayante netteté… car plusieurs fois, elle fut sur le point de frapper du marteau pour appeler, et, à chaque fois, elle reposa sur la table le petit marteau d’or ouvragé que sa main avait saisi.

Enfin une expression d’indomptable résolution s’étendit sur son visage qui, bientôt, reprit cette fermeté sereine qui lui était habituelle. Elle frappa. Un valet accourut.

– Voyez si M. de Jarnac est au Louvre, dit-elle. S’il n’y est pas, qu’on l’envoie chercher et qu’il vienne à l’instant.

Le valet disparut, silencieux et rapide ; car cette femme avait le talent de se faire servir et obéir avec le même empressement que si elle eût été la reine.

Une heure plus tard, Jarnac arriva.

A peine Guy de Chabot de Jarnac fut-il auprès d’elle qu’elle commença avec lui une longue conversation.

Revenons maintenant à maître François Rabelais… En quittant le roi, il avait regagné le laboratoire qu’on lui avait préparé. Là, Rabelais se commanda d’oublier sa douleur et son désespoir ; il dompta, pour ainsi dire, son indignation et s’efforça de conquérir le calme du savant qui va tenter la solution d’un difficile problème.

Et ce ne fut que lorsqu’il se sentit maître de lui, en pleine possession de sa lucidité d’esprit, qu’il murmura :

– Je tiens la vie de ce roi dans mes mains. Si je veux ce remède de sauveur ne sera pas ; le roi mourra… Oui ! mais je ne suis pas un assassin… Puisque le remède est possible, mon devoir est de le fabriquer… Advienne que pourra !

Alors, il se mit à travailler. Patiemment, il fit des essais, compulsa des livres, dosa des poudres et du liquide… Vers onze heures, il entendit qu’il se faisait un grand bruit dans le Louvre. Mais tout entier à son travail, il ne prêta à ces bruits aucune attention.

Il continua ses opérations avec le calme et la lenteur d’un minutieux opérateur, et il eût été impossible de saisir sur son visage la trace des émotions qui l’avaient bouleversé. A deux heures, il répandit dans les cendres chaudes de sa cheminée les liquides et les poudres qu’il avait employés. Le résultat de son travail tenait dans un flacon de la contenance d’une demi-pinte. C’était un liquide de couleur brune, semblable à un sirop. Sur le flacon, il colla un carré de papier sur lequel il avait écrit ces mots :

Médicament préparé par François Rabelais, docteur, pour S. M. le roi.

Ce flacon, il le posa au milieu de la table, bien en vue.

Alors il s’assit et se mit à réfléchir, le front dans la main. Quelles pensées s’agitèrent à ce moment sous ce front bosselé d’où l’intelligence semblait s’irradier ? Sans doute son esprit s’élevait graduellement vers les hauts sommets de l’indulgence, le dernier mot de la sagesse humaine. Il pardonnait à celui qui n’avait point voulu pardonner. Il se plaçait plus haut que la passion de l’amitié, dominait les ressentiments de son cœur, et, ayant pris la plume au bout de quelques minutes de réflexion, voici ce qu’il écrivit :

« Sire,

« Près de la présente lettre, on trouvera la bouteille contenant le remède que j’ai préparé pour Votre Majesté. Je m’en vais, sire. Je quitte le Louvre, et sans doute la France, parce qu’il me serait impossible de vous revoir sans vous demander encore pourquoi vous laissez assassiner Dolet, sachant qu’il est innocent, et parce qu’il vous serait impossible de me donner une réponse selon l’équité.

« Je pouvais m’en aller sans vous sauver. Je n’avais pour cela qu’à imiter votre exemple. Je ne vous tuai point mais je vous laissais mourir. J’ai pensé que mon droit d’homme n’allait point jusqu’à ce point. Puissiez-vous penser que votre droit de roi va jusqu’à arracher l’innocent au complot des méchants !

« Votre Majesté absorbera un doigt du vin que j’ai composé, tous les jours trois fois ; savoir, le matin, à jeun ; à midi, quelques instants avant qu’on ne serve les viandes, et le soir, deux heures après le dîner. Ces opérations devront durer neuf jours ; la quantité du liquide préparé est justement suffisante. J’affirme à Votre Majesté que si elle veut bien suivre dès demain matin ces prescriptions, l’effet du poison qu’elle redoute sera annulé, dans le cas où cette femme aurait dit la vérité. Dans le cas contraire, c’est-à-dire si le roi n’est pas atteint par le mal, le médicament n’aura aucun effet nuisible.

« Il sera bon, pendant ces neuf journées, que Sa Majesté garde la chambre, se tienne au chaud, en exagérant le plus possible la chaleur, pour amener d’abondantes sueurs, lesquelles aideront à expulser les esprits morbides. Le soir, en son lit, Sa Majesté devra absorber, après la potion, une tisane de bourrache, afin d’accentuer encore la sueur.

« Pour combattre l’affaiblissement que ces sueurs auront provoqué, Sa Majesté, ces neuf jours écoulés, aura soin de se réconforter de viandes de boucherie.

« Pendant les neuf journées, le roi devra s’abstenir de vin, hydromel, hypocras, et en général toutes boissons excitantes, ainsi que de venaisons.

« Adieu, sire. Je quitte avec chagrin le pays où je suis né, avec joie le royaume où d’aussi effrayantes injustices sont possibles. »

Rabelais signa et cacheta cette lettre, qu’il avait écrite d’une ferme écriture et qu’il avait relue pour s’assurer qu’il n’omettait aucun détail. Puis il écrivit la suscription :

A Sa Majesté le roi, en son Louvre.

Et il plaça la lettre debout contre la bouteille. Il fit alors un paquet de quelques papiers et s’apprêta à sortir. A Saint-Gcrmain-l’Auxerrois, deux heures sonnèrent.

A peu près au moment où Rabelais écrivait sa lettre, Diane de Poitiers, assise en un bon fauteuil au coin du feu, les yeux fermés, semblait dormir.

Un silence extraordinaire pesait sur le Louvre.

Dans la soirée, Diane avait donné congé à ses femmes de chambre, disant qu’elle ne se coucherait pas et qu’elle ne pourrait prendre de repos avant que Sa Majesté et Mgr le dauphin fussent revenus de l’expédition contre la Cour des Miracles.

Une fois seule, elle s’était installée près de la cheminée où brûlait un bon feu, car le froid était vif ; mais au moment où nous pénétrons dans sa chambre, elle ne dormait pas, bien qu’elle parût avoir succombé au sommeil.

A la lueur des flambeaux de cire allumés sur la cheminée, sa beauté ferme ne prenait pas ce caractère d’abandon et de douceur que le repos eût dû lui donner ; au contraire, sa bouche paraissait plus dure encore, et un pli qui barrait son front pur indiquait la tension de son esprit.

On gratta légèrement à la porte. Vivement, elle alla ouvrir. Jarnac entra.

– Vous avez pu vous évader ? demanda-t-elle en souriant.

– Je me suis tiré de la bagarre après quelques coups d’estocade donnés devant le roi qui m’a vu. Si dans une heure je puis aller reprendre ma place près de lui, il sera avéré que je n’ai pu être cette nuit au Louvre, puisque j’étais à la Cour des Miracles.

Diane demeura un instant pensive.

– Et ces truands ? dit-elle enfin. Se défendent-ils ?

– Je suis parti comme l’attaque commençait à peine.

– Mais enfin, la chose est peut-être plus dangereuse qu’on ne pense ?

– Dangereuse pour qui ? fit Jarnac en regardant fixement Diane de Poitiers.

– Mais… pour ceux qui attaquent…

– Pour… le roi, par exemple ?

– Le roi, le dauphin, vous-même…

– Madame, si vous voulez me demander ce que j’en pense, je ne crois pas que le roi puisse être tué ou même blessé dans cette affaire.

– Pourquoi cela, s’écria Diane, se découvrant ainsi.

Jarnac sourit. Il avait deviné la pensée de Diane.

– Mais, dit-il, parce que le roi ne peut s’aventurer dans une bagarre de ce genre. C’est déjà trop qu’il y figure, et je ne sais quel étrange intérêt a pu l’y pousser. Mais il est certain qu’il ne voudra pas s’exposer. Les truands ne sont pas un ennemi digne de ses coups.

– Vous avez raison, murmura Diane. Mais il est pour le roi des ennemis plus redoutables que les truands ou que les soldats de Charles cinquième.

– De quels ennemis parlez-vous, madame ?

– La vieillesse… la maladie…

– Le roi est vigoureux…

– Mais enfin s’il mourait, ce qu’à Dieu ne plaise…

– Vous seriez reine, madame, dit Jarnac, plus reine que Mme la dauphine.

– C’est-à-dire en situation de disposer des places et des honneurs, n’est-ce pas ?

Jarnac s’inclina.

– Et vous, mon cher comte, que seriez-vous, si ce malheur frappait le royaume ?

– Moi, madame ? Je serais sans doute le pauvre gentilhomme que je suis. Qu’ai-je à gagner ou à perdre à la mort du roi ?

– Ainsi, vous pensez que vos amis vous oublieraient alors !

Jarnac garda le silence. Diane de Poitiers comprit qu’avec un pareil homme, il ne fallait pas parler à demi-mot.

– Donc, reprit-elle, vous pensez que vos amis vous oublieraient. Vous pensez que j’oublierais, moi, que vous avez été mon plus ferme soutien ! Mais comme j’aurais plus que jamais intérêt à me conserver votre appui, je n’aurais garde de vous oublier, moi ! Et mon premier acte, comte, serait de vous demander : Que voulez-vous ? Que désirez-vous ?… Que répondriez-vous alors ?…

– Oh ! en ce cas, si les choses se passaient comme vous dites, si l’événement dont nous parlons se produisait, et que vous me demandiez ce qui pourrait me faire plaisir, je vous répondrais, madame, que je ne désire rien, mais que si mon épée de gentilhomme peut dignement vous servir aujourd’hui, elle ne pourrait alors être mise dignement à votre service que si elle portait la poignée d’or ciselé des épées de connétable…

– La première charge militaire du royaume ! fit Diane en tressaillant.

– Quand je songe à ce pauvre savant que vous m’avez demandé d’égorger… le diable ait mon âme si je sais pourquoi !… je ne puis m’empêcher, madame, d’éprouver un frisson de pitié…

– Et pour calmer ce frisson, mon cher Guy ? Que vous faut-il ? Une promesse ? Vous l’avez. Vous pouvez compter sur moi…

– Hélas madame, je vois que nous ne nous comprenons pas. Que me demandez-vous ? D’entrer dans la chambre de maître Rabelais et de le poignarder, mais de le poignarder si bien qu’il ne puisse plus jamais guérir personne. Moi, j’accours, la dague aiguisée… Mais, vraiment, devant l’énormité de l’acte, j’ai peur, je l’avoue… ou plutôt la pitié m’arrête ! Un remords anticipé, si vous voulez… Ah ! si je portais sur moi la preuve absolue, la preuve écrite par exemple, que c’est malgré moi que j’ai frappé le digne docteur, oh ! alors, je crois que j’aurais raison de mes remords…

Diane écoutait, les sourcils froncés. Elle courut à un petit meuble qui lui servait de secrétaire, et se retournant vers Jarnac :

– Dictez, fit-elle d’un ton bref…

– Oh ! quelques lignes suffiront, dit Jarnac qui s’approcha. Il faudrait, par exemple, écrire quelque chose comme ceci : « C’est par mon ordre que le comte Guy de Chabot de Jarnac a poignardé maître François Rabelais, qui, ainsi une j’en ai eu les preuves, complotait contre la sûreté de l’Etat ; en obéissant comme un fidèle serviteur, M. de Jarnac a donc rendu à l’Etat un signalé service dont il doit être récompensé par le titre de connétable. »

Diane de Poitiers avait écrit sans hésitation.

Elle signa et remit le papier à Jarnac qui le lut, le plia soigneusement et le fit aussitôt disparaître.

– Avec ce papier, vous pouvez me perdre, comte ! dit gravement Diane. Il m’est impossible de vous donner une marque plus absolue de ma confiance.

– Confiance d’autant plus sûrement placée, madame, que je me perdrais moi-même infailliblement si jamais l’idée absurde et odieuse d’employer cette arme contre vous me passait par la tête.

Et il ajouta d’un air sérieux :

– Mais rassurez-vous, madame. Je me suis donné à vous une fois pour toutes. Si la précaution que je viens de prendre m’a paru nécessaire, c’est que le titre que j’ambitionne est excessif… et je craignais qu’un jour vous ne voulussiez m’accorder une autre récompense. Or, c’est celle-là que je veux, et pas d’autre.

– Vous l’aurez, comte. Mais il est temps…

– Je suis prêt, madame.

– Venez donc…

Diane sortit de sa chambre, suivie de Jarnac.

Elle marchait d’un pas ferme et tranquille, et qui l’eût rencontrée eût été bien loin de supposer que cette femme allait à un double assassinat.

Diane s’arrêta devant une porte.

– C’est là, murmura-t-elle. Quand tout sera fini, vous m’appellerez. Je veux prendre moi-même ce qu’il y a à prendre chez Rabelais.

Jarnac fit un signe d’assentiment et gratta à la porte. Comme on ne répondait pas, Diane lui dit :

– Il dort sans doute. Frappez !

Jarnac frappa du poing et appela :

– Maître Rabelais…

En même temps, il posa machinalement la main sur le bouton de la porte qu’il tourna, et, à son grand étonnement, il vit la porte s’ouvrir : la chambre était éclairée.

Il eut une sueur froide, et, pendant une seconde, cette pensée lui vint que Rabelais avait surpris sa conversation avec Diane, qu’il se tenait sur ses gardes, qu’il allait se dresser devant lui en disant :

– Pourquoi voulez-vous me tuer ? Que vous ai-je fait ?

Diane s’aperçut de cette hésitation.

– Allez donc ! murmura-t-elle. Qu’attendez-vous ?

Jarnac dégaina son poignard et entra.

– Personne ! dit-il.

Diane pâlit et entra précipitamment.

Si Rabelais était absent, son plan s’écroulerait. Rabelais verrait le roi, lui remettrait le médicament sauveur et François Ier vivrait. C’est-à-dire que le dauphin Henri demeurait dauphin au lieu d’être roi. C’est-à-dire qu’elle-même continuait à être la maîtresse d’un homme sans autorité, au lieu de devenir reine, tout au moins une reine occulte !

Elle jeta autour d’elle un regard de flamme, et certes, si Rabelais eût apparu à ce moment, elle l’eût étranglé de ses propres mains… Mais ce regard tomba sur la table. Elle vit la lettre debout contre le flacon, et bondit.

Le cœur palpitant, elle lut la suscription que portait la bouteille :

– Médicament préparé par François Rabelais, docteur, pour Sa Majesté le roi.

Elle lut la suscription de la lettre et poussa une exclamation de joie sourde.

Saisissant la lettre et la bouteille, elle retourna en courant dans sa chambre.

Là, elle congédia Jarnac, qui l’avait suivie…

Une fois seule, elle ouvrit résolument la lettre et la dévora d’un coup d’œil. Puis elle la relut mot à mot comme pour bien s’assurer qu’elle ne rêvait pas…

Alors, sa physionomie un instant bouleversée reprit cet air de dignité calme et ferme qu’elle avait toujours.

Elle s’assit, la lettre à la main, dans le fauteuil qu’elle occupait tout à l’heure. A ce moment, elle eut sans doute cette suprême rêverie que doivent avoir ceux qui vont supprimer une existence humaine.

Elle songea qu’elle tuait le roi plus sûrement qu’avec un poignard ou une balle d’arquebuse, et que ni le roi ni personne au monde ne pourrait se dresser devant elle en l’appelant :

– Assassin !…

Personne ?… Elle eut un tressaillement en se rappelant le papier qu’elle venait de signer à Jarnac.

Mais elle se rasséréna, se disant peut-être que puisqu’elle tuait le roi, elle pouvait bien tuer Jarnac !

Alors, elle se pencha vers le foyer et y laissa tomber la lettre de Rabelais. Le parchemin se tordit, siffla, et bientôt fut réduit en cendres.

Puis elle versa dans les cendres tout le contenu de la bouteille, en mélangeant les cendres pour faciliter l’absorption du liquide.

Puis, de ses mains aristocratiques, elle rinça la bouteille, et jamais goton de cuisine ne s’acquitta mieux de cette besogne. Elle gratta soigneusement le papier que Rabelais avait collé sur le verre, et enfin, ouvrant la fenêtre, elle jeta au loin, dans la nuit, la bouteille qui avait contenu la vie du roi.

Elle écouta… Au bout d’un instant, elle entendit le bruit de la bouteille qui se brisait en mille éclats…

Alors, tranquille et sereine, elle referma sa fenêtre et revint prendre sa place auprès du feu.

François Ier était condamné !

q

Page 1