‹ Trois hommes: Pascal, Ibsen, DostoïevskiChapitre 8 sur 22 · L'ANARCHIE DU SENS PROPRE.

L'ANARCHIE DU SENS PROPRE.

Il faut regarder le Moi comme la sphère de tous les maux: c'est le centre, à l'agonie, d'un univers qui attend la mort. Et la mort, de tous les points de la courbe, revient à ce centre, qui rayonne partout la souffrance de son agonie.

Le Moi est sans espoir. Le Moi est sans issue. Le Moi est la guerre mortelle, où chaque coup porte la mort. Et celui-là le sait bien, qui est puissant et qui a été conquérant dans cette guerre. Que restait-il à Ibsen? Les moindres individus seuls se suffisent, la vanité n'entretenant qu'une faible vie. Une vie puissante, qui est réduite à soi, se détruit. Ibsen n'a pas assez de cœur pour aimer, coûte que coûte, la terre, les pierres, l'herbe, tous ces êtres simples qui, n'ayant pas d'individu, ont celui de la nature et la grâce touchante de la vie, ce cher parfum de charité qui appelle la charité. Puis, il y a une raison de latitude. La morale de l'Évangile abstrait est une prison. Sous ce climat polaire, la liberté et la révolte ne font qu'un, et, quand la rébellion a tout balayé, c'est le désert.

Au fond, dans les hommes du Nord qui pensent, et surtout chez Ibsen, il y a un parti très fort contre la vie. Longtemps, c'est précisément leur vieux fond de morale qui les nourrit d'illusion, et les sauve de cette prédilection mortelle. Ils sont optimistes d'esprit, et pessimistes d'instinct. Ils croient que la vérité est une, bonne, excellente, accessible même; et quand ils n'en sont plus aussi sûrs, il ne leur est jamais très difficile d'y croire; ils font semblant sans trop de peine, comme, dans leur petite ville, on porte sans effort l'habit aux épaisses coutures de la vertu. C'est ce qui les soutient pendant toute la jeunesse et durant l'âge mûr. Puis, enfin, ils découvrent la vanité de cette vue. Et Ibsen en arrive à dire avec dédain: «Je ne sais pas ce que c'est qu'une œuvre idéaliste.»

Qu'on n'accuse pas Ibsen de contradictions. Il a eu le sens profond de la vie; chaque jour, il l'a exercé davantage; c'est pourquoi il a dû se contredire.

Tout ce que le désir du bien et les passions de l'intelligence prétendent offrir à la vie en guise de présents, au nom de la morale, de la science et de l'esprit,--la vie le repousse, le bafoue, en fait fi et s'en rit. Il n'y a point de géométrie pour l'amour; et l'intestin ne connaît pas de politique. Je puis donc bâtir des systèmes; je peux inviter l'homme et toute la nature à y entrer pour leur bonheur et leur perfection. Je puis être cet architecte, tant que je ne doute point de la vie,--qu'enfin j'en suis aimé plus que je ne l'aime. Mais, quand le grand amour de la vie me fait trembler de crainte pour elle, je serai le premier à dédaigner le temple que j'ai construit; et comme j'en saurai mieux la faiblesse, je ne l'ébranle pas seulement: je le détruis.

Déjà, dans les vrais poètes, il y a une sorte de vengeance au fond de tout ce qu'ils inventent: ils se vengent du monde dans le rêve; mais c'est toujours le rêve de la vie. Le grand artiste n'a pas seulement le droit de se contredire: il est forcé d'en passer par là. La vie fait le lien entre toutes les opinions. Celui qui crée est comme la nature: supérieur à toute contradiction. Ce n'est pas notre affaire d'être logiques; mais d'être tout ce que nous sommes. Eussions-nous cent fois tort, l'œuvre vivante a toujours raison.

La terrible imposture de l'esprit, qui veut faire croire qu'il est la joie et le bonheur! C'est dans Spinosa que je la vois surtout: elle n'a que chez lui cette profonde sérénité, où l'on est presque tenté de se coucher, les yeux levés sur les étoiles. Et qu'importe qu'il y ait cru lui-même de toute son âme? Il a été la première dupe du système, à la façon des anciens, qui semblent toujours dupés par leurs idées, et y croire, comme les enfants croient aux jouets. Du reste, quel bonheur est-ce là? Je ne puis lire la vie du grand homme dans son taudis, entre ses verres de lunette, sa lime, sa table de travail et sa compagne l'araignée, sans un dégoût d'admiration. C'est l'image d'une morne éternité qui fait horreur, et plus encore, à la pensée d'être éternelle. Pour que Spinosa soit heureux, il faut qu'il soit une victime parfaite. A sa place, je la serais.

L'esprit, ce jongleur sans scrupules, a de ces coups merveilleux où, jonglant avec le soleil, il fourberait la lumière elle-même. Mais vienne la nuit: c'est le moment de douter et d'avoir peur. A force de vanter la pensée au cœur, la mort du cœur se supporte. Il le semble, du moins. Mais il en est qui jamais ne se laisseront convaincre.

J'espère à vivre, et non à vos trois vérités et demie. Qu'elles soient trois, ou qu'elles soient deux, la différence n'est capitale que pour ce grand métier que vous faites de savoir, avec la vanité propre à tous les gens de métier; là, un quart de vérité en plus ou en moins fait la gloire d'un homme; mais là seulement, à l'opposé de ce qu'il croit. L'intelligence éblouit les enfants, parce qu'ils ne vivent qu'à la surface. C'est pourquoi, tant de charme aient les enfants pour nous, pas un homme, quoi qu'il dise, ne voudrait être enfant une autre fois. Les anciens étaient des enfants. Les savants, qui donnent tout à l'Intelligence, sont de vieux enfants qui n'ont pas grandi. Les enfants ne se lassent pas de jouer; et les savants ne se lassent pas de comprendre, comme ils disent. Ils vantent le jeu de l'Intelligence, comme la source de tous les biens. Cela était bon à dire sous le couvert de cette fameuse ignorance qui, soi-disant, faisait le deuil sur le monde, et devait faire à jamais le malheur du genre humain. Mais on ne s'y prend plus, si l'on sait un peu ce que c'est. J'espère à bien davantage, où les savants ne m'avancent point: j'espère à la vie; et plus j'y brûle, hélas! et plus j'espère en vain. Car ce n'est pas le feu, ni l'amour, ni moi qui suis de manque: c'est l'aliment. Et ils viennent à mon secours avec leurs trois vérités et demie, qui changent tous les cent ans, qui toutes me condamnent, en trois cent mille livres rongés des vers! Voilà ce qu'ils portent à ce foyer, qui ne dévorerait pas trois cent mille livres, mais trois cent mille fois trois cent mille. O les bons docteurs! O les grands savants! Qu'ils sont puissants; qu'ils sont secourables! Le bon papier dont ils me nourrissent! J'ai vu un sorcier qui en faisait encore plus, avec les paysans de mon village. Du moins il les trompait. Il les tenait par le pouce, et, disait-il, par là il faisait passer en eux l'esprit de vie. Quelle forte tête c'était, ce paysan! Il a guéri plus d'un malade; à tout le moins, il ne l'a pas empêché de guérir.

SUR LES GLACIERS DE L'INTELLIGENCE

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