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10 · MISSION DE MACÉDOINE

R…, 21 novembre 1912.

… Enfin, j’ai des nouvelles de Yenidjé.

Une fois que les Grecs y sont entrés, ils ont commencé à brûler le Tcharchi (marché couvert turc) et les maisons turques ; mais, auparavant, tous les bons chrétiens (orthodoxes de Yenidjé) se sont mis à piller d’une manière odieuse ; magasins et maisons turques, tout y a passé. Le samedi après-midi, le dimanche, le lundi, etc… cependant que les maisons continuaient à brûler ; les riches n’étaient pas moins ardents à la curée que les pauvres, chacun a pris selon sa capacité, les uns pour vingt-cinq livres turques, les autres pour cinq cents.

Il y a, à Yenidjé, quelques centaines de soldats grecs. Ils s’y conduisent comme à Salonique, c’est-à-dire qu’ils pénètrent dans les maisons, volent, pillent et violent. C’est du reste ce qu’ils ont fait dans tous les villages des environs de Yenidjé, partout où ils ont passé.

Ils se montrent très fanatiques, réservant toute leur faveur pour ceux qui sont de religion grecque et traitant plutôt mal les autres ; aux Grecs de religion ils ont payé ce qu’ils ont réquisitionné, mais ils ont pris quatre-vingt-six moutons à un pauvre Bulgare (schismatique) de Yenidjé, sans paiement et sans garantie pour l’avenir.

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Grecs et Bulgares se conduisent, en Macédoine, comme des Barbares, et cela fera certainement détestable impression en Europe, quand on le saura.

Tout s’est bien passé pour Paliortsi, mais aux alentours, les chrétiens (orthodoxes) des villages se sont conduits comme des sauvages.

À Bogdantsi, les chrétiens ont dévalisé les maisons turques, arrachant aux femmes leurs ornements, leur coupant le bout de l’oreille pour leur prendre leurs pendants, puis violant femmes et jeunes filles.

À Pobregovo, les gens de Bogdantsi et de Stoyakovo ont fait irruption et, pendant que les uns se livraient au pillage, les autres violaient femmes et filles, et ce sont des chrétiens !

De son côté, M. M… m’écrit que les femmes et les filles qui, après le massacre des hommes à Rayanovo, avaient été recueillies à Tolni-Todorak, ont été tuées et qu’il n’en reste plus que trois, selon les uns, neuf selon les autres.

Inutile de dire que toutes ces victimes sont turques.

À Dolni-Poroy, les Turcs ont été massacrés.

À Vaisly, toute la population turque a été tuée.

À Roucouch, les exécutions continuent et il y a une dizaine de Turcs tués chaque jour.

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Après cela, que les journaux européens, Croix, Univers ou autres, entonnent des dithyrambes à la gloire des peuples balkaniques et parlent encore de Croisade, et de Croix contre le Croissant !

Ici, tout le monde est écœuré, et il faut espérer que l’Europe finira par ouvrir les yeux ; car, le vol, la lubricité et l’homicide s’en donnent à cœur joie, en ce moment, en Macédoine, et ce sont des chrétiens (orthodoxes) qui sur ce point rivalisent entre eux.

Ce qui nous inquiète, c’est l’avenir.

Quel sera le sort de la Macédoine ?

Grecs ou Bulgares ? plaise à Dieu que ce ne soit ni les uns ni les autres, car ce serait la ruine de nos missions françaises.

Vous connaissez les Grecs, ils n’auront pas de repos qu’ils n’aient détruit nos missions, car ils ne peuvent supporter les Uniates.

Ce qui se passe en Bulgarie, même pour les catholiques latins, n’est guère encourageant, et c’est encore pis que ce qui se passe en Grèce. Aussi, désirons-nous vivement que la Macédoine reste autonome, dût-elle même devenir autrichienne. Peut-être ne serait-ce pas, pour nous, un bien personnellement, mais ce serait le salut de la mission, du catholicisme et même encore de l’influence française.

Signé : D…

(Communiqué par M. J. Odelin, de l’Œuvre.)

Peu après que les troupes serbes eurent pénétré en ville, nous entendîmes la fusillade de l’infanterie dans les rues. M. Prochaska me dit alors avec indignation : « C’est une trahison. Les Serbes sont en train de tirer sur les habitants qui ne leur font rien. »

Dans le consulat se trouvaient, en plus du consul, son secrétaire, deux kawas, un marchand italien, un sujet allemand et deux voyageurs autrichiens. En outre, il s’y trouvait également vingt-deux blessés, dix-huit familles de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient de prendre soin des blessés et un assez grand nombre d’enfants.

Une section de soldats serbes conduite par un officier à cheval apparut alors devant le consulat. L’officier demanda à parler au consul. M. Prochaska vint alors à la porte. Le chef lui renouvela l’ordre d’ouvrir le consulat afin d’y placer les soldats serbes blessés et afin de permettre la recherche des traîtres turcs qui auraient pu s’y réfugier.

M. Prochaska répondit, avec politesse mais avec fermeté, que l’hôpital était déjà plein de blessés. L’officier repartit : « Oui, il est plein de misérables Albanais, et ceux-là, nous les jetterons dehors. »

Le consul riposta : « Messieurs, je vous ferai remarquer que le terrain sur lequel se trouve le consulat est un terrain neutre, et qu’il jouit de la protection de la monarchie que je représente. Vous voyez flotter sur ces murs le drapeau autrichien, et en outre le signe de la Croix-Rouge internationale. »

Le Serbe lui répliqua : « Ce sont là des mots inutiles. Je vous ordonne d’ouvrir. »

M. Prochaska ne fit à ces paroles aucune réponse et rentra dans son bureau. L’officier serbe donna l’ordre à ses soldats de pénétrer de force dans le consulat. Avec des bravos et des cris insultants pour l’Autriche-Hongrie, les soldats arrachèrent le drapeau austro-hongrois et le traînèrent dans la boue. La porte fut ouverte avec violence, les soldats escaladèrent le mur de l’entrée et pénétrèrent dans le bâtiment. Les familles des Albanais qui s’y étaient réfugiés furent tuées sans merci. Il en fut de même des blessés qui furent massacrés dans leur lit. Les femmes et les enfants furent tués.

Il y eut des Serbes qui allèrent jusqu’à souiller des cadavres.

Le consul protesta solennellement. Les Serbes lui répondirent par des ricanements.

(Communiqué par M. J. Odelin, de l’Œuvre.)

Je viens, dit-il, de parcourir la région entre Demir-Hissar, Serrès et Salonique ; c’est un spectacle horrible, j’ai vu sur la route plus d’un millier de cadavres de paysans turcs, hommes, femmes, enfants, vieillards, massacrés par les chrétiens.

Paris, le 2 janvier 1913.

Par ce fait même que les Turcs sont plus adonnés à l’agriculture qu’enclins aux initiatives industrielles et financières, l’Empire ottoman est terre d’élection pour le développement des intérêts économiques étrangers.

Voilà plusieurs siècles qu’à la faveur des Capitulations, nos comptoirs commerciaux se sont installés dans les Échelles du Levant, y prospérant avec sécurité, et, de nos jours, mines, ports, quais, phares, chemin de fer, régies financières, banques, manufactures et exploitations diverses se sont créés dans cet Empire sous la direction de notre personnel technique français et avec le concours de nos capitaux.

Voilà bien longtemps aussi que nos missions, nos écoles (laïques ou religieuses) propagent dans la plupart des villes notre enseignement et notre influence, à l’abri, non seulement d’une parfaite tolérance, mais même de réels privilèges.

En cas d’incidents dommageables aux personnes ou aux propriétés étrangères, on sait combien la protection de ces intérêts et l’obtention d’indemnités s’il y a lieu, sont facilitées aux autorités diplomatiques et consulaires par le régime des Capitulations.

Voilà pour le passé ; et voici pour l’avenir.

Assez différente est et sera sans doute la situation dans les territoires détachés de l’Empire pour la formation et l’accroissement des États balkaniques.

Ces peuples jeunes se montrent, comme c’est leur droit d’ailleurs, animés d’un nationalisme ardent, à tendances plus ou moins exclusivistes, et certainement moins propice que la mentalité et les usages musulmans à la pénétration des intérêts étrangers.

Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui préside religieusement et politiquement aux destinées des États balkaniques, est nettement adverse à la Croix catholique et qu’elle cherche à évincer celle-ci autant qu’elle le peut.

J’ai pu l’observer pendant un séjour de quatorze années en Grèce.

Les réserves protocolaires, formulées par la France dans les traités pour l’institution du Royaume de Grèce et l’annexion des Îles Ioniennes, sont éludées par les autorités helléniques sur des points de réelle importance : reconnaissance et situation de certains évêques latins ; statut des mariages mixtes.

En raison même de ce que leur excellente tenue leur assure une clientèle nombreuse et distinguée, les écoles catholiques sont plus ou moins jalousées, ce qui, combiné avec l’influence de l’antagonisme confessionnel, les met parfois en butte à des attaques de presse et à des tracasseries administratives sous de fallacieux prétextes.

Il me paraît aussi que nos intérêts commerciaux et industriels n’ont qu’à perdre au passage de la domination turque à la domination balkanique.

Ces données ont été généralement omises dans presque tout ce qui s’est publié à l’occasion du conflit oriental.

Par contre, on a donné un large mais immérité regain aux légendes tendancieuses et spécialement à celles qui sont relatives aux massacres et pillages, mis indistinctement à la seule charge des Turcs, dans le but, semble-t-il, de les discréditer devant l’opinion publique ; or, il est avéré que le Turc, naturellement placide, ne se livre à des violences que provoqué par une rébellion : j’en ai été témoin moi-même en Crète, où les violences ont toujours eu le caractère de réciprocité entre chrétiens et musulmans.

De même en Macédoine, ce fut entre les alliés d’aujourd’hui, rivaux quand même, ennemis d’hier, et peut-être aussi de demain, entre Bulgares et Grecs, que se produisit un long échange d’actes de barbarie comme moyen d’éviction et d’intimidation au service de la propagande politique.

LUCIEN MAUROUARD.

Salonique, 19 janvier 1913.

Un calme relatif existe en ce moment, avec la Cour martiale et la censure préalable. Et combien encore de vilenies !

L’exode des familles musulmanes est presque général. Les Israélites à leur tour songent à partir. Quant à nous, Français, beaucoup des nôtres ont déjà perdu leur situation.

Grecs et Bulgares se disputent la ville.

Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug plus inexorablement ; le Grec, avec plus d’hypocrisie. Quant à la France, l’admirable expansion de sa langue, de son influence industrielle et morale, sera absolument détruite. Déjà toutes les communications officielles, toutes les enseignes, tous les avis de chemins de fer ou de trains qui se faisaient en français ne se font plus qu’en grec.

Chaque jour nous apporte de nouveaux témoignages des atrocités bulgares. Elles dépassent l’imagination. Des femmes enceintes ont été éventrées et, de la population musulmane de cette partie de la Macédoine, il ne reste que les fuyards.

Quant aux prisonniers turcs qui étaient à Salonique, on ne les voit plus. Et les officiers bulgares, pressés de questions, commencent à avouer qu’ils les ont méthodiquement exterminés.

J’ai vécu avec les Turcs pendant sept ans, à Salonique, Monastir, Uskub, dans toutes les classes de la société et surtout parmi les soldats ; c’est vous dire combien je les connais et, dès lors, combien je les aime.

Pendant mes années de service en Macédoine, je n’ai jamais constaté ni entendu parler de crimes commis par des Turcs, et je crois qu’on ne pourrait pas en signaler un seul, en prouver un seul, tandis que je puis citer par douzaines des crimes commis par les Balkaniques. Les autorités ottomanes dépêchaient constamment des troupes pour mettre à la raison les bandes grecques, serbes ou bulgares, qui s’entretuaient, fomentaient des troubles et maintenaient le pays dans une anarchie continuelle. Est-ce que ce sont ces répressions qu’on appelle des massacres ? Dans ce cas, moi aussi, j’ai contribué à pourchasser ces bandes.

En Asie Mineure, n’y a-t-il pas une tranquillité parfaite ? Pendant les deux années que j’ai parcouru le pays, je n’ai jamais entendu parler de meurtre ni de vol ! On peut dormir portes ouvertes ! Et cependant il y a des Grecs et des étrangers en grand nombre ; mais ici aucune puissance ne poursuit une politique annexioniste.

Non, notre injustice envers les Turcs est révoltante. Ce peuple si bon, si doux, si digne, ne mérite que notre estime.

COLONEL MALFEYT.

Comme on voit que vous connaissez bien les Turcs — que nous coudoyons depuis des siècles, nous autres Roumains — ces Turcs, que les vicissitudes des temps ont rendus nos maîtres pendant de longues années, mais qui, chose incroyable et sans exemple dans l’histoire, n’ont jamais été haïs dans le pays, tant ils étaient bons et justes, et tant ils avaient le respect de la parole donnée.

La Roumanie vous portera dorénavant une affection reconnaissante pour les paroles de justice, pour les accents indignés que vous jetez à la face de l’Europe comme une flétrissure.

DEMÈTRE RACOVICEANO.

Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs a un très grand retentissement dans leur cœur, qui est un cœur d’or, comme vous le savez. Le bien que vous faites ainsi à la cause française répare les ravages que notre presse, vendue aux vainqueurs, a causés à notre influence ; vous maintiendrez quand même, chez la victime insultée, l’amour de notre pays, tandis que les vainqueurs d’aujourd’hui nous renieront demain.

CAPITAINE X***.

Notre cœur saigne à la pensée que, dans notre malheur, l’insulte nous vienne de cette noble France que nous avons appris à aimer dès notre plus tendre enfance, au foyer maternel d’abord, puis à l’école française installée dans nos villes et nos villages ; c’est avec votre littérature que nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh bien ! monsieur, vous ne le croiriez pas ; malgré les insultes du Temps et d’un grand nombre de vos journaux, nous ne pouvons cesser d’aimer la France, notre seconde patrie, et la pensée qu’en cas de guerre avec l’Allemagne elle pourrait être de nouveau vaincue, me plongerait dans la douleur et la tristesse comme cela m’arrive pour mon propre pays.

X*** BEY.

Nous sommes de petites israélites turques et nous partageons toutes les souffrances endurées si courageusement par nos compatriotes musulmans. Oui, malgré ce qu’en diront nos ennemis, les vrais Turcs pourront être fiers de s’être vaillamment défendus et d’avoir sauvegardé l’honneur. Oui, malgré tout, la Turquie sera notre patrie, celle qui nous a recueillis, nous israélites, avec tant de générosité !

Nous sommes heureuses de trouver en vous un défenseur de cette Patrie sur laquelle pèsent tant d’injustes accusations, etc.

(Suivent cinq noms de jeunes filles.)

Combien vous avez raison d’élever la voix en faveur de cette race si belle et si bonne : les Turcs ! Je parle leur langue, j’ai vécu douze ans parmi eux en Macédoine, en Anatolie, en Arabie. Si tant est que les vertus indiquent et distinguent la religion des hommes, en Orient, le meilleur chrétien, c’est le Turc.

Comme vous j’ai souffert des ignominies légendaires répandues comme à plaisir sur nos pauvres amis ; mes yeux se sont mouillés des malheurs immérités qui les frappent. J’ai essayé d’élever la voix après votre premier appel ; mais, bien entendu, aucun journal n’a accueilli mes plaintes. Néanmoins j’essaierai encore, avec ardeur, presque avec colère. Le ressentiment que j’éprouvais contre mes semblables a été calmé par votre livre, il m’a semblé être moi-même alors moins impuissant.

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