Partie 2 · Chapitre 7
On était déjà au milieu de l’été lorsque M. Edgar donna enfin son consentement aux rendez-vous et que Catherine et moi nous nous mîmes en route pour la première entrevue. Le temps était lourd et brûlant, mais il n’y avait pas à craindre de pluie, et nous avions pris rendez-vous auprès de la grande borne, sur le carrefour des deux routes. En arrivant à cet endroit nous trouvâmes un petit berger que l’on avait envoyé vers nous et qui nous dit que Master Linton était de l’autre côté de la colline et qu’il nous priait d’aller le rejoindre un peu plus loin.
— Voilà déjà que Master Linton a outrepassé la première injonction de son oncle, dis-je ; car M. Edgar nous a ordonné de rester sur le territoire de la Grange, et voilà que nous allons en sortir.
— Eh bien ! nous retournerons nos chevaux dès que nous serons arrivées à lui, répondit la jeune fille, et nous ferons notre excursion du côté de la maison.
Mais lorsque nous arrivâmes à l’endroit où il était, à peine à un quart de mille des Heights, nous trouvâmes qu’il n’avait pas de cheval avec lui, de sorte que Catherine dut descendre. Le jeune homme était couché sur la bruyère en nous attendant, et ne se releva que lorsque nous fûmes tout près de lui. Il avait tant de peine à marcher et était si pâle que je m’écriai aussitôt :
— Hé, Master Heathcliff, vous n’êtes pas en état de vous promener ce matin. Comme vous avez mauvaise mine !
Catherine l’observait avec surprise et chagrin, le cri de joie qu’elle allait pousser s’était changé en un cri d’effroi ; et au lieu de le complimenter de ce rendez-vous si longtemps retardé, elle ne put que lui demander s’il se sentait plus mal qu’à l’ordinaire.
— Non, mieux, mieux ! murmura-t-il tout tremblant, s’appuyant sur elle de toute sa force, pendant que ses grands yeux bleus la considéraient d’un air craintif.
— Mais vous avez été plus mal, insista sa cousine ; plus mal que lorsque je vous ai vu la dernière fois, vous avez maigri !
— Je suis fatigué. Il fait trop chaud pour marcher. Asseyons-nous ici. Souvent le matin je me sens malade ; papa dit que c’est la croissance.
Peu satisfaite de ces explications, Catherine s’assit et il s’étendit près d’elle.
— Ceci est quelque chose comme votre paradis idéal, dit-elle, avec un effort pour être gaie. Vous rappelez-vous que nous avons discuté un jour l’endroit où chacun de nous aimerait le mieux être ? La semaine prochaine, si vous le pouvez, nous descendrons jusqu’au parc de la Grange, et je vous montrerai mon idéal à moi.
Linton ne paraissait pas se rappeler de quoi elle parlait. Il était d’ailleurs évident qu’il éprouvait alors une grande difficulté à entretenir une conversation quelconque. Son manque d’intérêt pour les sujets qu’elle soulevait, et son absolue incapacité à en proposer d’autres, étaient si manifestes que la jeune fille ne put cacher son désappointement. Toute la personne et toutes les manières de son cousin avaient subi un changement singulier. Ses mauvaises humeurs avaient été remplacées par une apathie complète, par la disposition morose et égoïste d’un malade inguérissable, repoussant la consolation, et prêt à regarder comme une insulte la gaîté d’autrui. Catherine comprit aussi bien que moi que notre compagnie lui faisait l’effet d’une punition plutôt que d’une récompense ; et elle ne se fit pas scrupule de proposer bientôt qu’on se séparât. Cette proposition eut pour effet de secouer là léthargie de Linton, et de le mettre dans un état d’agitation extraordinaire. Il jeta un regard épouvanté du côté des Heights, et la supplia de rester encore une demi-heure.
— Mais je suppose, dit Catherine, que vous serez plus à l’aise chez vous qu’ici, et je vois bien que ni mes paroles ni mes chansons ne peuvent vous amuser aujourd’hui. Vous êtes devenu bien plus sage que moi, durant ces six mois, et vous avez désormais peu de goût pour mes divertissements. Sans cela, si je pouvais vous amuser, je resterais bien volontiers.
— Restez pour vous reposer, répondit-il ; et, Catherine, ne pensez pas ou ne dites pas que je suis très mal portant, c’est le temps lourd et la chaleur qui m’ont étourdi, d’autant plus que j’ai marché jusqu’ici et que cela m’a très fatigué. Dites à mon oncle que je me porte assez bien, voulez-vous ?
— Je lui dirai que vous m’avez dit cela, Linton, mais je ne pourrai pas lui affirmer que c’est vrai, répondit ma jeune maîtresse, toute surprise de cette étrange obstination dans un mensonge évident.
— Et soyez ici de nouveau jeudi prochain, poursuivit-il, en évitant ses regards. Et remerciez mon oncle de vous avoir permis de venir, remerciez-le bien, Catherine. Et, si vous rencontriez mon père, et s’il vous demandait de mes nouvelles, ne lui laissez pas supposer que j’ai été très silencieux et très stupide, et n’ayez pas l’air si abattue, car il se fâcherait.
— Oh, dit Catherine, je ne me soucie pas de le fâcher !
— Mais moi je m’en soucie, murmura le jeune homme avec un frisson. Ne le provoquez pas contre moi, Catherine, car il est très dur.
— Est-il, en effet, si sévère pour vous, master Heathcliff, demandai-je ? S’est-il fatigué de l’indulgence, et sa haine, de passive qu’elle était, est-elle devenue active ?
Linton me regarda, mais sans me répondre. Les deux jeunes gens restèrent assis à côté l’un de l’autre pendant encore quelques minutes, pendant lesquelles il ne fit que retenir des soupirs d’épuisement et de souffrance. Vainement Catherine essaya de le distraire en se mettant à cueillir des airelles : elle vit qu’il ne fallait pas même songer à lui en offrir.
— Il y a bien une demi-heure, maintenant, Ellen, me dit-elle enfin à l’oreille, je ne vois pas pourquoi nous resterions, il est tout endormi, et papa doit nous attendre.
— Eh bien, nous ne pouvons pas le laisser endormi, attendez qu’il se réveille et soyez patiente. Vous étiez bien pressée de partir, mais votre désir de revoir le jeune Linton s’est vite évaporé.
— Et pourquoi désirait-il me voir ? lui répondit Catherine. Il me plaisait davantage autrefois dans ses plus méchantes humeurs qu’il ne fait à présent dans ces dispositions bizarres. Il a l’air de remplir une tâche qu’on lui a imposée par force. Mais je n’ai aucune envie de venir pour faire plaisir à Heathcliff, quelques raisons qu’il puisse avoir pour contraindre son fils à l’ennui de ces rendez-vous. Et, tout en me réjouissant de savoir qu’il se porte mieux, je suis bien chagrine de voir qu’il soit devenu moins agréable, et moins attaché à moi.
— Ainsi vous croyez qu’il se porte mieux ? dis-je.
— Oui ; vous vous rappelez comme autrefois il parlait sans cesse de ses souffrances ? Il n’est pas tout à fait bien, comme il m’a dit de le dire à papa, mais assurément il va bien mieux.
— En cela je ne suis pas de votre avis, observai-je, et je croirais plutôt que son état a bien empiré.
Linton s’était réveillé de son assoupissement, et nous demanda d’un air terrifié si quelqu’un ne l’avait pas appelé par son nom.
— Non, dit Catherine, à moins que ce ne soit dans vos rêves, mais je ne puis concevoir comment vous pouvez faire pour dormir dehors dans la matinée.
— Il m’a semblé entendre mon père, reprit-il en continuant à jeter autour de lui un regard effrayé. Vous êtes sûre que personne n’a parlé ?
— Absolument sûre, répondit Catherine ; il n’y avait qu’Ellen et moi qui étions en train de discuter sur votre santé. Êtes-vous réellement plus fort, Linton, que lorsque nous nous sommes séparés cet hiver ? Oui, il y a au moins une chose qui a faibli en vous, votre affection pour moi. Dites, allez-vous vraiment mieux ?
Les larmes jaillirent des yeux de Linton, tandis qu’il répondait :
— Oui, oui, je vais mieux.
Et, toujours obsédé par cette voix imaginaire, son regard continuait à errer çà et là. Cathy se leva.
— Il faut que nous nous séparions aujourd’hui, dit-elle, et je ne puis vous cacher que j’ai été tristement désappointée par ce rendez-vous. Je n’en parlerai à personne qu’à vous : non que j’aie peur de M. Heathcliff.
— Taisez-vous, murmura Linton ; pour l’amour de Dieu, taisez-vous ! Il vient.
Et il s’attacha au bras de Catherine, s’efforçant de la retenir. Mais elle, en attendant annoncer l’approche de M. Heathcliff, elle se dégagea rapidement et appela son poney qui vint aussitôt.
— Je serai ici jeudi prochain, cria-t-elle en sautant à cheval. Adieu ! Vite, Ellen !
C’est ainsi que nous prîmes congé de lui ; à peine s’aperçut-il de notre départ, absorbé qu’il était par l’idée de l’approche de son père.
Avant même que nous fussions arrivées à la Grange, le déplaisir de Catherine se changea en une sensation très embarrassée de pitié et de regret, où se mêlaient des doutes vagues et cruels sur la situation réelle, tant physique que morale, de Linton. Mon maître nous demanda le compte rendu de notre excursion. Et miss Catherine lui transmit fidèlement les remerciements de son neveu, passant sur le reste sans insister ; et moi-même j’ajoutai peu de chose à ce qu’elle avait dit, ne sachant guère ce qu’il fallait cacher et ce qu’il fallait révéler.