Chapitre 19
Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, décidé à terminer une journée active par une nuit bruyante.
Ce village est mis à part par le gouvernement pour être l’exclusive résidence d’une caste particulière. C’est là une espèce de petite Utopie.
Je mis mon cheval en sûreté et je fis un tour dans les rues du village pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l’intérieur ou à la porte des huttes de banc et de bambous entrelacés.
Les beautés noires et huileuses de Madagascar se présentèrent d’abord à mes regards, qui furent bientôt éblouis par la rencontre d’une épaisse Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d’ambre, et qui me regarda d’un air si hébété, que je me mis à rire et à sauter autour d’elle, à son grand ébahissement. J’aperçus enfin la demeure d’une amie, femme charmante, qui, au besoin, vendait à boire à ses visiteurs. J’entrai donc chez elle. Cette aimable dame était le schaich femelle de la tribu, et son habitation se distinguait des autres par un second étage avec vérandas.
Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage, était le principal refuge des Européens, en l’honneur desquels la maîtresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre jusqu’au grotesque son visage d’acajou. Mais Anne réunissait dans sa belle personne tous les traits caractéristiques du buffle des forêts. Sa peau, épaisse et de couleur sombre, était couverte d’un poil rude et menaçant ; ses yeux s’enfonçaient dans leur orbite ; elle avait les jambes courbées, une bosse de dromadaire et des dents d’éléphant ; en un mot, c’était la plus horrible sorcière qui eût jamais hanté les sabbats du démon.
À peine entré, j’entendis accourir, pour me faire honneur, les hôtes de la maison. D’abord je distinguai les petits piétinements des enfants et le bruit de leurs anneaux.
Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants étaient encombrées de bagues de laiton et d’argent, et ils étincelaient de verroteries, ce qui faisait exécuter au mouvement de leur marche la plus incroyable musique. Après m’avoir salué par des cris épouvantables, ils grimpèrent à une échelle de bambou placée à la porte de la maison, et comme d’actives fourmis, ils passèrent la soirée à monter et à descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela sans relâche, sans lassitude, sans pitié pour mes oreilles.
Après les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en vestes de coton, le front orné d’étoiles d’ocre rouge ou jaune. Dans le groupe qu’elles formaient au milieu de pièce, se voyaient toutes les gradations des couleurs : le terreux, l’olivâtre, le gris de plomb, le cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge foncé de l’Inde jusqu’au noir de jais des escarbots (petite bête noire) de ma patrie. Là, tous les âges et tous les degrés de stature se trouvaient réunis, depuis neuf ans, l’âge de la vieille Hécate, jusqu’à quatre-vingt-dix ans ; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu’à celle du palmier.
Tous les habitants du pays se succédèrent dans cette salle, panorama vivant qui déroula à mes yeux toutes les formes de la création humaine. J’y vis la Kubshée aux membres souples et légers, unie au bouffi et obèse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d’un marsouin ; la jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d’antilope ; le beau et gras Arménien à la large face imprégnée d’huile, et ressemblant à une énorme tortue ; puis la douce et mignonne Passée, blanche tourterelle de ces contrées. Au milieu de ces caractéristiques figures, se trouvaient les Chéechees, race mélangée de sang européen et de sang indien : composée de feu et de glace, unissant la blancheur mate et grasse des Anglais aux noirs chevaux de l’Est, et compensés largement du teint rosé de leurs frères d’Occident par les yeux brillants de leurs mères.
En entrant dans la hutte, j’avais donné l’ordre de préparer tous les ingrédients nécessaires pour composer le breuvage que les Esculapes désignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent simplement un punch.
Je versai dans mon estomac une si grande quantité de cette liqueur, que je fus presque privé de l’usage de mes sens, et que je fis un violent effort pour me traîner hors de la salle, et aller chercher un peu de l’air au dehors.
Je m’approchai en chancelant de l’échelle de bambou abandonnée par les enfants, et j’allais grimper sur le toit pour y chercher un peu de fraîcheur, lorsque la vieille schaich se plaça devant moi pour s’opposer à mon ascension. Je l’envoyai d’un tour de main faire une pirouette dans la chambre, puis j’arrachai une branche de pin tout enflammée, et je montai dans une sorte de grenier.
La moitié des hôtes de la maison se leva en fureur. L’opposition de la vieille m’aurait arrêté si j’avais été à jeun ; mais, dans mon état d’ivresse, mon opiniâtreté devint inébranlable.
— Éloignez-vous tous, m’écriai-je, ou je verrai si vous êtes de la véritable espèce des salamandres !
En prononçant cette menace, j’appliquai mon flambeau ardent aux branches de canne de la hutte.
Ceux qui, en se levant en fureur de leur place autour des tables, avaient voulu s’opposer à l’exécution de ma sale bravade, tombèrent à genoux en croassant comme des corbeaux pris au piège.
Au milieu du tumulte, une voix rude fit entendre ces paroles :
— Arrêtez, arrêtez, jeune chien !
— Holà ! vieux sabot ! m’écriai-je en reconnaissant la voix de mon dernier capitaine (vieux sabot était un sobriquet que nous lui avions donné d’après la dimension exorbitante de son pied). Holà ! vieux sauteur ! Vous ici, et ayant bu !
— Descendez, monsieur ; que signifie une telle hardiesse ? Pourquoi n’êtes-vous pas à bord, monsieur ; ne connaissez-vous pas les ordres ?
— Descendez, monsieur, répétai-je en riant, non, je ne veux pas descendre, je n’ai pas l’intention de retourner à bord, je suis mon maître, mon maître absolu, tout-puissant seigneur.
— Que voulez-vous dire, faquin que vous êtes ?
— Ce que je veux dire, c’est qu’avant de nous souhaiter un grand bonheur éloigné l’un de l’autre, nous prendrons ensemble un glorieux bol de punch, et cela en dépit de vos graves regards.
Voyant qu’il était dans l’obligation ou d’acquiescer à mes désirs ou de voir brûler la hutte, le commandant me donna la main pour descendre.
Le brave homme n’était pas d’un naturel bien féroce, et, d’un autre côté, quoique ce ne fût pas un ivrogne, il ne vivait pas tout à fait comme un saint anachorète.
Nous nous assîmes en bons amis en face d’un bol de punch, et je me mis à chanter, ou plutôt à rugir la chanson du vieux commodore ;
Les boulets et la goutte
Ont tant frappé son vieux corps,
Qu’il n’est plus capable d’être porté par la mer.
Après la chanson et pour sa récompense de l’avoir si bien écoutée, je fis un long sermon au bon capitaine. Je m’étendis sur ses nombreux péchés, sur ses iniquités, et spécialement sur son penchant à la débauche. Eh bien ! malgré l’orthodoxie de ma doctrine, malgré la courtoisie avec laquelle les femmes écoutaient mon discours, le vieux commandant était aussi épouvanté, aussi désireux de s’enfuir que s’il eût été assis aux côtés d’un fou.
Néanmoins, il m’accabla de grog jusqu’à ce que les dernières lueurs de ma raison se furent évanouies. Au milieu de la salle, quelques filles de Nâch dansaient en agitant les jayaux. Ces danses, le feu volcanique qui brûlait ma poitrine, unis à la chaleur étouffante d’une chambre entièrement close, m’impressionnaient de l’idée que j’étais englouti dans les régions infernales.
Le capitaine s’esquiva pendant qu’à l’aide d’un chevron de bambou arraché à la muraille je faisais rouler à terre toutes les faïences du dressoir. La sorcière irritée s’élança sur moi, et, voyant à mon regard que la lutte serait entièrement à mon avantage, elle appela les burhandayers (officiers de police du village). Ainsi soutenue, elle m’attaqua vigoureusement en criant d’une voix glapissante :
— Vous êtes un tigre et non pas un homme ! Vous ne reviendrez plus dans ma maison. Je ferai venir les cipayes pour vous lier, vagabond. En vérité, je n’ai jamais vu un bacchanal pareil à cela. Ce brigand casse, brise et détruit tout !
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