Chapitre 28
Après avoir examiné la position de la terre, de Ruyter me frappa sur l’épaule en me disant d’un air joyeux :
— Ceux qui se battent sous la bannière du silence remportent la victoire ; mais ceux qui s’amusent à faire du bruit et à menacer de leur attaque sont vaincus. La force de l’air et celle du feu comprimés sont irrésistibles, souvenez-vous de cela, mon jeune ami ; souvenez-vous aussi qu’un homme silencieusement armé est plus à craindre qu’un fanfaron. Je suis content de vous, Trelawnay ; votre prudence s’est montrée aussi prévoyante que celle d’un vieux loup de mer. Dites-moi, pour quelle raison êtes-vous donc si alerte ? pour quelle raison avez-vous tout préparé pour mettre à la voile, même avant que je vous eusse hélé ? J’ai cru un instant que ces hiboux du rivage m’avaient devancé auprès de vous.
— Quelques mouvements sur la jetée, un bruit de rames, peut-être un pressentiment, m’ont fait craindre un danger pour vous.
— Merci, mon cher enfant, merci ; j’avais déjà pour vous une haute estime, mais je m’aperçois aujourd’hui que votre jugement n’a pas besoin des leçons de l’expérience. Vous m’égalez en tout ; vous êtes digne de l’affection que je vous porte. Mais allez dormir, mon garçon, allez ; je veillerai pendant le reste de la nuit.
J’étais à moitié endormi, ma tête appuyée sur l’écoutille, et je n’entendais que confusément les bienveillantes paroles de mon ami. De Ruyter me secoua le bras en me disant d’un ton amical :
— La rosée du soir, mêlée au vent de la terre, est aussi pernicieuse ici que la morsure d’un serpent, car elle est chargée de la vapeur des jungles. Bonsoir, mon enfant, bonsoir, bonne nuit.
— Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter ; il fait horriblement chaud dans la cabine, et puis nous pourrions encore être attaqués.
— N’ayez point cette crainte avant l’aurore ; l’œil d’un aigle perché sur la plus haute montagne ne nous découvrirait pas.
J’obéis aux ordres réitérés de de Ruyter, mais je fus bientôt éveillé par le changement de l’atmosphère, et ce changement s’opère une heure avant l’apparition du jour. Je montai en trébuchant l’échelle qui conduisait sur le pont, et ce ne fut qu’en meurtrissant mes jambes contre l’affût d’un canon que je parvins à me réveiller. Un télescope de nuit à la main, de Ruyter était debout près de la poupe : la lune éclairait sa figure livide d’insomnie, ses cheveux et ses moustaches étaient humides de rosée, et toute sa personne révélait une horrible fatigue physique, mais soutenue par l’énergie de la volonté.
— Déjà levé, mon garçon ! s’écria de Ruyter ; les jeunes gens et les heureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand vous aurez mon âge, vous tiendrez compagnie à la lune, et vous préférerez le sombre silence de la nuit à l’éblouissante clarté du jour.
Nous dirigions notre course, toutes voiles déployées, vers le midi-ouest ; les sentinelles dormaient sous l’abri des demi-ponts, et un calme enchanteur régnait dans l’air et sur l’Océan. Nous étions à une si grande distance du havre que tous les objets étaient confondus dans une masse d’ombres enveloppées de légères vapeurs. Nous quittâmes la terre, et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus méridionale des îles Laquedives.
En entrant dans la latitude de ces îles, nous fûmes forcés de rester en panne pendant quelques jours. Ce contretemps ne m’apporta aucun ennui, car j’aimais la mer, n’importe sous quelle forme. Pendant la journée, je m’occupais du vaisseau ; et quoique le grab restât aussi stationnaire que s’il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures passaient pour moi avec la rapidité d’un vol de mouette. Pour la première fois dans ma vie, mes goûts et mes devoirs se trouvaient confondus ensemble, et le stupide et paresseux garçon s’était transformé, comme par magie, en un jeune homme actif, énergique et courageux.
De Ruyter désira donner à son vaisseau un air plus martial. Il fit donc transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna de remplir les boîtes à balles, fit faire des cartouches et préparer des fourneaux pour chauffer les balles. Nous mîmes le magasin en ordre, de Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les exerça à tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j’appris à manier la lance sous la tutelle du rais.
Nous avions à bord quatorze Européens : des Suédois, des Hollandais, des Portugais et des Français, de plus quelques Américains et un échantillon de tous les natifs de l’Inde qui vont sur mer, des Arabes, des musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys.
Notre munitionnaire était un métis français ; le mousse, Anglais ; le chirurgien, Hollandais ; l’armurier et le maître d’armes, Allemands. De Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au pays qui les avait vus naître, ni à la religion qui gouvernait leur conscience ; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur mérite personnel. J’étais parfois extrêmement étonné de voir tant d’ingrédients incongrus et dissemblables mêlés et fraternellement unis avec la plus parfaite entente.
L’adresse de la main du maître opérait journellement ce miracle ; sa manière d’agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure du mécontentement se fût fait entendre, il y trouvait le remède. De Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un manœuvre : actif, infatigable, il était toujours le premier au-devant du danger ; mais les actions de de Ruyter dépeindront mieux son caractère que ne le ferait une brève analyse.
Le quatrième jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la scène du ciel bleu et de l’eau limpide subit un changement : des masses de nuages commencèrent à se mouvoir et à se rencontrer, jusqu’à ce que l’horizon se revêtit d’un voile d’ombre.
Nous carguâmes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de chat ou les vents légers glissèrent le long des eaux parmi les éclairs et les sourds roulements d’un tonnerre bas.
La pluie tomba par torrents ; les bouillonnements de la mer furent bientôt accompagnés par une brise ferme, et à la place du violent orage que nous avions attendu, nous eûmes un temps magnifique.
Au point du jour, nous vîmes en face de nous les îles Laquedives.
La surprenante rapidité des canots de ce pays m’étonnait beaucoup. Les Européens appellent ces légères embarcations des proues volantes. Un de ces canots s’avança vers nous, et quoique, sous l’influence d’une excellente brise, le grab filât onze nœuds à l’heure, le canot passa auprès de nous comme si nous avions été stationnaires. Deux ou trois hommes se tenaient debout sur les agrès de dehors ; ils semblaient voler sur l’eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots d’écume.
Tout en me la décrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette embarcation.
— Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complété dans la construction de ce bateau le triomphe de la perfection de l’architecture navale, dans laquelle, malgré notre érudition, nos études et les encouragements qui nous ont été donnés, nous ne sommes pas allés au delà de l’A B C pour la vitesse, la dextérité, et surtout pour la simplicité de manœuvre. Ce bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est complètement en désaccord avec nos idées sur l’architecture navale. Nous bâtissons la proue ou la poupe d’un vaisseau aussi dissemblables que possible ; ces gens les construisent de la même forme et dans les mêmes proportions.
Les côtés de nos vaisseaux sont, au contraire, précisément les mêmes ; mais, dans le proa, vous voyez que les côtés sont tout à fait différents. Le proa ne revire jamais ; il navigue indifféremment avec l’un ou avec l’autre bout en avant, selon l’occasion, mais le même côté est toujours celui du côté du vent. Le côté gauche (ou côté opposé au vent) est aussi plat qu’une ligne de plomb peut le faire. Le côté du vent est rond, et, à cause de sa longueur et de son étroit timon, le proa chavirerait ; pour l’empêcher, un agrès de dehors, construit de bambous, saillit considérablement dans la mer et supporte un grand billot de bois de coco : cela lui donne un immense timon artificiel, sans opposer beaucoup de résistance à l’eau. Entre cet agrès de dehors et le côté plat du proa, l’eau passe sans peine : voilà la cause de sa rapidité.
Le proa lui-même, ou le corps du bateau, est composé seulement de quelques planches cousues ensemble et bourrées entre les joints avec de l’étoupe, car il n’y a ni un clou, ni un morceau de métal. Les voiles sont du paillasson, les mâts et les vergues du bambou.
Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu’à ce qu’ils l’attachent à l’autre extrémité, en même temps ils transportent la barre dans la direction opposée, de sorte que ce qui était la poupe est maintenant la proue.
Il y a toujours un homme ou deux pour naviguer le vaisseau. Il peut être dit d’eux qu’ils marchent aussi rapidement que le vent. Pas un seul vaisseau européen n’a pu avantageusement lutter de vitesse avec eux.
Ces canots sont admirablement adaptés pour la navigation des îles situées dans la latitude des vents alizés, car ils peuvent passer d’un vent à l’autre avec un essor aussi sûr que celui d’une grue, tandis que, dans nos vaisseaux, si nous allons contre le vent, nous laissons échapper l’objet de nos poursuites. Il est vrai que ces canots sont d’une très petite dimension et ne peuvent être employés que pour l’échange des produits superflus ou pour les choses absolument nécessaires. Le canot indien ordinaire ne servirait pas à leurs besoins, car il coule à fond dans les rafales imprévues, ou il est chassé par le vent loin de sa destination. Les natifs ont ingénieusement inventé le proa, et ils ont obtenu les importantes améliorations que je viens de vous désigner.
q