Chapitre 32
Le docteur avait, pour respirer l’odeur du sang, un nez aussi subtil que celui du tigre ; aussi, après avoir fait une plate-forme de caillebotis dans le fond de la cale pour ses blessés futurs, il passa sa tête hors de l’écoutille pour demander à quel heureux moment le massacre commencerait, et il sollicita de deux garçons la promesse de lui servir d’aides.
Dès que la nuit eut obscurci le ciel, Van Scolpvelt se hasarda sur le pont en tirant derrière lui un bandage aussi long qu’un câble, qu’il roulait adroitement autour de ses doigts.
— Mon cher garçon, me dit le docteur, il est temps que je vous instruise. Asseyez-vous pour une minute sur ce canon, je vais vous montrer comment il faut s’y prendre pour appliquer un tourniquet.
En disant ces amusantes paroles, Van Scolpvelt en tira un de son ceinturon.
— Vous êtes absurde, docteur, laissez-moi tranquille, j’ai bien autre chose à faire qu’à perdre mon temps à vous écouter.
— Ah ! vous êtes jeune et entêté. Tous les hommes doivent savoir comment on applique un tourniquet, car si ce n’est pas fait avec promptitude, je perds mon patient et le blessé meurt.
Appelé à l’arrière par le rais, je quittai le docteur, qui se dirigea vers de Ruyter en le suppliant de se laisser enseigner comment il fallait mettre les doubles bandages et les bandages en travers. De Ruyter accueillit avec brusquerie la prière du docteur, qui descendit en murmurant :
— Le manque de sommeil crée la fièvre, la fièvre enfante le délire, et le délire amène la folie.
Quelques instants après, Van Scolpvelt fit une seconde apparition sur le tillac, une bouteille et un verre à la main. Il supplia de Ruyter, il m’engagea, il invita l’équipage à prendre un verre de son eau, en disant :
— C’est un breuvage rafraîchissant ; il calme la chaleur du corps, il est même plus doux dans ses effets et plus utile que le sommeil.
De Ruyter, qui voulait réparer l’emportement de sa rebuffade, prit un verre de cette eau, en nous assurant que nous pouvions sans danger satisfaire la fantaisie du docteur, parce que son breuvage n’était que de l’acide nitrique et de la soude.
En voyant de Ruyter si docile à suivre ses conseils, Van Scolpvelt tira de nouveau de sa poche quelques brasses de bandages ; mais, à la vue de l’énorme ruban qui se déroulait entre les mains frémissantes du chirurgien, de Ruyter se sauva en criant.
Alors le docteur s’attaqua à moi, mais je pris la fuite. À défaut d’auditeurs et de commentateurs sérieux, il se rejeta sur l’équipage ; mais celui-ci repoussa insensiblement tous les efforts de cette verbeuse éloquence, qui tendaient à lui faire ingurgiter la précieuse composition.
Désespéré de l’insuccès de ses tentatives, le docteur absorba furieusement un grand verre de son eau, et il aurait infailliblement vidé la bouteille, s’il n’avait songé que, se trouvant sans moyens de défense, les malades lui en épargneraient la peine ; en conséquence, il se précipita à travers les écoutilles dans la salle de ses triomphes.
J’attendais le jour avec anxiété, car j’étais harassé de fatigue. Habitués à de pareilles scènes, les vieux marins dormaient profondément, couchés à leur poste, tandis que de Ruyter marchait sur le pont avec un télescope de nuit dans les mains.
À la première et soudaine lueur du jour, nous fûmes très étonnés de voir la frégate amarrée à trois milles de nous. Elle était stationnée près de la terre, et sa carène nous était cachée par de hauts rochers qui s’avançaient dans la mer. Ces rochers nous avaient empêchés de la voir pendant la nuit.
Les yeux vifs et perçants de de Ruyter découvrirent la frégate avant que celle-ci nous eût aperçus.
Notre câble fut vivement coupé, et le grab mit à la voile avec la rapidité de l’éclair.
La frégate nous suivit bientôt ; mais elle avait à naviguer autour d’un sombre rocher de corail, qui était semblable à un énorme crocodile.
Les sinuosités qu’elle eut à suivre, en ralentissant sa marche, nous permirent d’avancer considérablement.
Nous allégeâmes de nouveau le grab, en jetant à la mer toutes les inutilités et du lest ; mais, craignant d’être obligé de mettre en panne, de Ruyter disposa sérieusement les préparatifs du combat.
La brise était tombée, et à dix heures la frégate se trouvait à quatre milles de nous et commençait à préparer ses bateaux. Aidés par un peu de vent, et avec une peine infinie, nous réussîmes à continuer notre course. En voyant notre fuite, la frégate envoya sept bateaux à notre poursuite.
— Il n’y a pas d’espérance de vent jusqu’à ce soir, dit de Ruyter, et des efforts surhumains n’empêcheraient pas les bateaux de la frégate de gagner sur nous d’ici à trois ou quatre heures.
Après un instant de silence pensif, le beau front de de Ruyter devint sombre, et son regard ferme et sans peur parut attristé.
— Trelawnay, me dit-il en m’attirant à lui, voyez-vous là-bas ce rocher, celui qui s’avance hardiment dans la mer ? il est blanchi par le soleil et possède des cavernes creusées par le temps. Il n’y a point de végétation dans les fentes de son granit, non plus que dans son entourage ; il reste là comme une sentinelle surveillante de l’île. Vous remarquerez par la couleur et par la tranquillité de l’eau qu’elle est très profonde de ce côté, et vous voyez une longue ligne semblable à un banc de poissons, s’étendant aux alentours en forme de croissant : c’est un sillon de corail blanc dont l’île abonde.
Maintenant, voici le but de ma description : je désire que le grab tourne le roc, mais vous vous en tiendrez à une certaine distance pour éviter le cap. Placez des hommes à la barre et à l’avant pour veiller aux écueils. Là, nous trouverons une petite place sablonneuse abritée contre les vents alizés qui soufflent à cette époque, et tout y est si bien protégé par les bancs, les rocs et les courants, que personne ne voudrait en approcher, à moins d’en connaître parfaitement les difficultés ; car si le moindre vent chasse le vaisseau, ou si les vagues sont gonflées par la brise, tout est en commotion et fort dangereux même pour un léger bateau, car le corail coupe comme l’acier. Par un vent même modéré, le plus hardi navigateur n’ose pas s’aventurer à quelques lieues du rivage ; les fortes lames qui s’élèvent entre cette île et le grand banc de Baragas sont très redoutables.
Les montagnes de vagues sont brisées – comme des armées régulières par des guérillas – par ces rochers sans nombre dont vous voyez les sommets se réfléchir dans les eaux ; alors la mer, retenue mais non arrêtée, couvre la moitié de l’île d’écume et de débris ; de l’autre côté, rien ne s’oppose à la course de la mer, et le mugissement de ses vagues étouffe, dans un sourd roulement, le bruit du plus violent tonnerre. Dans la brèche qui conduit au rocher, brèche qui ne semble pas plus grande qu’un nid d’albatros, nous placerons le grab en travers pour donner le combat à ces hommes qui se battent par amour avec autant de férocité que les autres le font guidés par la haine. Avec mes hommes, je pourrais vraiment les rencontrer sur un meilleur terrain, et sans en craindre le résultat.
Mais les jours de la chevalerie sont passés ; la ruse, la fourberie et la finesse constituent aujourd’hui l’art de la guerre. Je désire épargner l’effusion du sang, mais il faut que je défende le grab, et je le défendrai à tout hasard, même si la frégate venait côte à côte de nous. Les sauvages malais nous ont appris que la mort était préférable aux prisons. Si tous les hommes pensaient ainsi, il n’en existerait pas. Qu’en dites-vous, mon garçon ?
— J’adore les combats, et je déteste l’air impur !
— Mais ils sont…
— J’en suis fâché ; les dogues, vous le savez, se battent contre leurs propres parents, et je ne suis pas un métis : je montrerai ma race.
De Ruyter sourit, et je le quittai pour aller encourager les hommes, placer les sentinelles et donner des ordres au timonier.
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